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Full text of "Correspondance diplomatique et mémoires inédits du cardinal Maury (1792-1817)"

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LES MEMOIRES 

DU 

CARDINAL MAURY 

(1792—1817). 




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• * * 




LE Cardinal MAORY 



CORRESPONDANCE DIPLOMATIQUE 

ET 

MÉMOIRES INÉDITS 

DU * ::'' 

CARDINALliAURY 

(1792—1817). 

L'Élection du dernier roi des Romains. — Les affaires de 

France. — Le Conclave de Venise. — Le Concordat de 

1801. — Le Sacre. — L'Empire. — La Restauration. 

ANNOTÉS ET PUBLIÉS 
PAR 

Mgr RICARD, 

Prélat de la Maison de Sa Sainteté 
Professeur honoraire des Facultés d'Aix et de Marseille. 



TOME SECOND. 



SOCIÉTÉ DE SAINT-AUGUSTIN 

DESCLÉE, DE BROUWER & Os 

LILLE. — 1891. 




• > 



TOUS DROITS RÉSERVÉS 




Livre troisième. 



Sous le Consulat. 

(Suite.) 



Correspondance incditc. — 11. 








k 



CHAPITRE TROISIEME. 
La mission de Mgr Spina. 

Sommaire. — Craintes et espérances. — L'archevêque de Bordeaux 
menace d'abandonner la cause royale. — Paul I*"^ se dérobe aux désirs 
de Louis XVI IL — Note royale dirigée contre les négociateurs présu- 
més du concordat du côté de Bonaparte. — Autre note répondant 
d'avance, au point de vue gallican, aux propositions que la rumeur pu- 
blique prêtait à ce dernier. — L'affaire des Capitulaires de Lyon. — Ce 
que Louis XVI II veut que le clergé français pense du serment exigé 
par Bonaparte. — Sa réponse à Mgr Champion de Cicé. — Mgr de 
Juigné se refuse à demander l'abbé Edgeworth pour coadjuteur. — 
Maury s'efforce de tenir le roi au courant des nouvelles d'Italie et de 
Rome. — L'affaire de l'évêque de Châlons. — Ce qu'on disait à Rome en 
décembre 1 800. — Deux prêtres recommandés par l'abbé Bernier arrivent 
à Montefiascone. — Ce qu'ils apprennent à Maury et ce que Maury en 
espère. 



I. 

TANDIS qu*à Mittau on dissimulaît mal les in- 
quiétudes causées par les premières annonces 
des conférences de Verceil, les choses à Rome ve- 
naient de faire un grand pas. Maury l'écrit de Monte- 
fiascone au comte d'Avaray, à la date du 18 octobre 
1800. 

« Je m'empresse, monsieur le comte, de vous an- 
noncer que j'ai reçu, dans l'intervalle d'un courrier à 
l'autre, les lettres, les originaux et les duplicata que 
vous m'avez fait l'honneur de m'adresser le sept du 
mois dernier. J'ai trouvé dans ce paquet le duplicata 
des pièces relatives à la protectorerie, qui me furent 




4 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

adressées le 3 juillet, etdont j'ai précédemment accusé 
la réception. 

« On a débité pendant deux jours, à Rome, que 
Mgr Spina avait été arrêté par les Français dans la 
Cisalpine sur la route de Verceil. J'ai soupçonné que 
ce faux bruit avait été officieusement inventé, dès que 
nous avons su avec certitude que ce prélat avait reçu 
aux approches de Verceil un courrier de Bonaparte, 
qui l'invitait avec les plus fortes instances à se rendre 
à Paris, où il doit être arrivé maintenant, pour ouvrir 
sa négociation. Il me semble qu'on ne prend pas de 
soi-même de pareil parti, et qu'on exécute un ordre 
formel, quand on cède sans en demander la permis- 
sion '. 

« Les Français viennent dans ce moment d'envahir 
la Toscane sans aucune résistance, sous prétexte d'en 
désarmer les insurgents quon accuse d'avoir fait quel- 
ques irruptions dans la Cisalpine. On débite même 
que cette invasion est une des conditions de l'armistice 
conclu avec l'empereur. Il paraît que les Français ne 
veulent, en occupant la Toscane, n'y faire aucun chan- 
gement au gouvernement réorganisé par le grand 
duc ; s'il faut les en croire, c'est uniquement la fuite du 
sénat de Florence, qui les a obligés, en arrivant dans 
cette ville, d'y établir une régence provisoire. 

« Je n'ai pas besoin, monsieur le comte, d'entrer 
avec vous dans de longs détails pour vous donner une 
juste idée de la frayeur qu'un pareil voisinage répand 



I. Maury se trompait. Spina s'était d'abord rendu à Verceil, avec le 
P. Caselli, pour s'y concerter, par ordre du pape, avec le cardinal Marti- 
niana. Il quitta Verceil seulement le 24 octobre pour se rendre à Paris, 
où il eut sa première entrevue avec Bonaparte en décembre. 



L 




CHAPITRE III. — LA MISSION DE Më^ SPINA. 5 



dans les États du pape, spécialement à Rome et sur 
cette frontière de la Toscane. Au milieu de cette con- 
sternation soudaine, je suis environné du délire géné- 
ral de la peur. Il me faut endurer les conseils les plus 
insensés, et, comme vous le devinerez bien, les plus 
stupidement timides. Ma raison ne peut croire à une 
nouvelle invasion des États de l'Église. Tous les cal- 
culs des probabilités me font espérer qu'on nous lais- 
sera tranquilles, et c'est bien assez pour nous que d'être 
entièrement à la discrétion de dix-huit mille Français 
qui viennent de se répandre dans la Toscane. Si, con- 
tre toute vraisemblance, ils s'approchaient de plus près 
pour nous visiter, je me replierais immédiatement sur 
Rome, pour partager ensuite le sort de mes collègues. 
En attendant, j'ai ordre de ne pas changer de place, de 
peur que mon départ n'indiquât des craintes dan- 
gereuses à manifester, et ne causât une commotion fu- 
neste à cette province. Je crois donc que je resterai à 
mon poste pendant environ un mois pour donner ànotre 
horizon politique le temps de s'éclaircir, et, si je le 
quittais plus tôt, contre toute apparence, ce ne serait 
qu'à une journée de distance de ces messieurs que je 
leur céderais le terrain. Le comte Roger de Damas, 
général de six mille Napolitains campés à Frascati, 
était parti pour aller s'aboucher à Florence avec le 
général Sommariva. Il a rebroussé chemin, et est 
retourné à Rome quand il a su ce qui se passait en 
Toscane. Il est à présent à la tête de son camp, et rien 
n'annonce encore qu'il se propose de le lever. Les 
Napolitains se fortifient d'une manière imposante à 
San Stefano et à Orbitello. Le roi de Sardaigne, qui 
était en villégiature à Frascati, revient occuper à 



MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



Rome le palais Colonna, et je crois être sûr qu'il 
ne quittera point cette capitale, puisqu'il a certainement 
refusé d'aller sembarquer à Civita-Vecchia sur un 
brick que les Anglais ont envoyé à sa disposition. Le 
voyage de Mgr Spina à Paris renforce les conjectures 
qu on peut déduire de cet état des choses. Le pape se 
montre tous les jours, et paraît fort tranquille. Il doit 
tenir après-demain un consistoire, dans lequel il dé- 
clarera cardinal, sous le nom de Bourbon, mais sans 
aucune distinction de cérémonial et d'étiquette avec? 
ses confrères, Tarchevêque de Séville, né le 22 mai 
1777. Le cardinal Consalvi, secrétaire d'État, montre 
et affecte peut-être dans ses discours des inquiétudes 
et des frayeurs qui se démentent d'elles-mêmes en 
contrastant trop visiblement avec l'attitude politique 
du Saint- Père. Telle est du moins ma manière de voir, 
dont je donne les résultats pour ce qu'ils peuvent va- 
loir. Voici un autre fait qui me semble mériter quelque 
attention et autoriser des conséquences rassurantes 
dans les circonstances actuelles. En partant de Rome, 
M. le duc de Berry y a laissé sept ou huit de ses 
gens, que le gouvernement a logés au palais de l'aca- 
démie de France où ils sont établis. Le ministre Ac- 
ton na pas jugé à propos de répondre à la lettre que 
je lui ai écrite depuis près de trois mois pour revendi- 
quer cette maison. 

« Mon frère est à Rome et me tient au courant de 
tout ce qui s*y passe. On ne peut se dissimuler que la 
faiblesse mérite compassion, quand il est aussi dange- 
reux pour elle d'accorder que de refuser ce qu'on lui 
demande. Elle a besoin du secours du temps, et il faut 
lui en laisser gagner le plus qu'il est possible, en l'é- 



CHAPITRE m. — LA MISSION DE M^^ SPINA. 7 

^ clairant assidûment sans la presser d'agir, et c'est vers 
ce but que se dirigent toutes mes pensées. Le véritable 
zèle n'a, ce me semble, point d'autre route à suivre 
dans ce moment. Au reste, si l'on peut se fier à la sin- 
cérité et à la tenue des gens de ce pays-ci, la question 
du nouveau serment est jugée en notre faveur. Mon 
vieux ami, que je servis et qui me servit si bien l'hi- 
ver dernier, m'assure qu'ils sont tous unanimes pour 
la négative, que je leur ai motivée dans un mémoire 
auquel j'ai donné tous mes soins. On se tait par poli- 
tique ; mais ce silence est d'un heureux augure. L'es- 
sentiel pour nous est de mettre les bons principes en 
sûreté. On doit comprendre en France, si on n'y a pas 
totalement perdu la raison, ce que signifie ce refus d'ap- 
prouver le serment, ou de l'autoriser.- Une pareille 
réserve explique assez le vrai sens de la condescen- 
dance à laquelle on se prête. 

« La longue note, que je viens de recevoir, est si 
lumineuse, qu'il me suffit de m'y conformer littérale- 
ment, comme je vais le faire, en graduant mon activité, 
pour défendre les intérêts qui me sont confiés. Je re- 
tourne souvent dans mon esprit, en lisant de tels chefs- 
d'œuvre de raison, de politique, de dignité, de courage, 
d'esprit, une vieille phrase que nous avons souvent 
entendue, vous et moi, et je dis dans le secret de mon 
admiration : Oh ! si le peuple savait ! 

« Je vous avoue que j'ai été frappé d'étonnement en 
recevant les ordres relatifs à ce respectable irlandais 
dont vous me parlez. Ma surprise s'est bien vite chan- 
gée en attendrissement et en admiration. Un pareil 
coup de théâtre devrait produire un effet prodigieux, 
si toutes ces âmes paralysées savaient encore s'élever 



V, 






TOUS DROITS RÉSERVÉS 



Livre troisième. 



Sous le Consulat. 

(Suifé'.) 



Corresponilance médite. — II. 



.,■.:■.-.. ' 



8 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



àde si grandes et à de si touchantes pensées. J'attendrai 
les papiers que vous m'annoncez de la part de l'arche- 
vêque de Paris, ainsi que la médiation de l'empereur 
Paul. Il serait bien à désirer que je connusse la voie 
dont on se servira pour cette dernière intervention, 
soit pour me concerter avec l'agent, soit pour le diriger 
s'il en est besoin. Je ne me dissimule pas combien les 
circonstances sont horriblement contraires à l'exécution 
de ce projet, de même qu'aux efforts que je ferai pour 
insinuer d abord à propos l'idée d'en généraliser l'ap- 
plication. Je ne puis songer, sans être déchiré de 
regrets, que cette affaire, aujourd'hui si terrible à entre- 
prendre, se serait arrangée avec la plus extrême facilité 
pendant deux mois consécutifs, jusqu'à mon départ de 
l'endroit où j'ai passé le dernier hiver. La scène est si 
étrangement changée depuis cette époque que je ne vois 
guère de possibilité de réussir, même en me conten- 
tant d'un arrangement secret, au moyen de l'appui qui 
m'est annoncé. On ne saura que répondre à la peur, 
quand elle développera ses dangers, et quand elle se 
plaindra, comme il faut s'y attendre, qu'on veut sacri- 
fier inutilement autrui à ses propres intérêts. Cette 
triste perspective me console de n'avoir pas reçu, en 
même temps que la commission dont il s'agit, la liste 
des sujets pour les sièges vacants. Malheureusement 
je crains de n'avoir pas à gémir d'un délai de près de 
trois mois, qui serait inévitable, si l'on voulait se prêter, 
contre toute apparence, à quelques essais partiels. 

« Je ne négligerai assurément pas ce que le roi 
m'ordonne relativement au concordat. C'est un article 
très délicat assurément, comme le sont toujours les 
déclarations irrévocables. 



4 



CHAPITRE III. — LA MISSION DE MS»" SPINA. 9 

«Je ne saurais soupçonner aucune intention insi- 
dieuse dans la demande que l'on suppose avoir été 
faite à Tévéque de Vence ', résidant à Venise, par le 
nonce de Lucerne. On a plusieurs exemplaires à Rome 
de la déclaration, ou plutôt de l'offre de courtoisie dont 
on veut parler. Il est impossible de supposer qu'on 
voulût se prévaloir de cette formule oratoire qui n*est 
pas signée par toutes les parties intéressées, et qui n*est 
même signée authentiquement par personne, pour la 
traduire en acte formel de répudiation. L'homme auquel 
on s'est adressé, très probablement sans mission, comme 
sans objet important, a la vue courte et l'imagination 
inquiète. Je saurai dans quelques jours, si cette folie a 
le moindre fondement, et en tout cas il ne serait pas 
difficile de la réduire à sa juste valeur. 

« J'apprends dans le moment que l'évêque de Sarlat ' 
vient de mourir en Piémont. 

« On croit toujours que le pape va faire dans le 
courant du mois de novembre une grande promotion 
de cardinaux, et qu'il en déclarera dix-sept. J'ai écrit 
et fait dire à cet égard tout ce qui était convenable 
pour rappeler les conventions du mois de juillet. Si 
l'ordre public n'est pas troublé, j'arriverai à temps pour 
suivre en personne avec le plus grand zèle, la commis- 
sion dont je suis chargé. Les événements ont gâté 
tous les arrangements. Les circonstances ne me per- 
mettent pas d'exécuter dans ce moment les ordres de 
notre maître en faveur de M. l'abbé de Cusacques, 



1. Charles- François-Joseph Pisani de la Gaude, né a Aix, le 4 mai 
17 12, sacré évêque de Senez, le 31 août 1755. 

2. Joseph-Anne-Luc de Ponte d'Albaret, né à Perpignan, le 18 octo- 
bre 1736, sacré le 4 janvier 1778. 



lO MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

son ancien aumônier. Je lui ai déjà écrit qu'il ne devait 
pas songer à venir en Italie cet hiver, mais que, si ce 
pays-ci était tranquille, je l'y appellerais au printemps 
prochain, et que je le placerais dans une maison reli- 
gieuse de mon diocèse, si je ne pouvais lui procurer un 
établissement plus avantageux pour acquitter envers 
lui la dette domestique du roi. 

« Je vous prie, monsieur le comte, de mettre aux 
pieds de Sa Majesté l'hommage de mon respect le plus 
profond, ainsi que de mon zèle le plus fidèle, et d'agréer 
vous-même l'hommage de la haute considération avec 
laquelle je vous honore et vous suis attaché mille fois 
plus particulièrement que je ne puis vous l'exprimer. » 

C'est au même que, à la date du 30 octobre, Maury 
continuait de communiquer ses craintes et ses espé- 
rances. 

« Les frayeurs publiques, monsieur le comte, com- 
mencent à se calmer sur le danger d'une invasion dont 
ce pays-ci s'est vu menacé de la part des Français. En 
occupant la Toscane, ils n'y ont pas pris une attitude 
révolutionnaire, ils y sont venus au nombre de douze 
mille hommes seulement, ils n'ont rien changé au 
gouvernement établi, ils n'ont montré de la rigueur 
qu'envers la seule ville d'Arezzo, chef-lieu de l'insur- 
rection, dont ils ont brûlé un faubourg, après avoir 
escaladé les remparts, et accordé une capitulation à la 
citadelle. Enfin on assure dans ce moment qu'ils se 
replient en grande hâte sur Bologne, et ce mouvement 
rétrograde achève de tranquilliser les esprits. Ils ont 
imposé de fortes contributions sur les villes de la Tos- 
cane qu'ils ont occupées, et il semble qu'ils n'y soient 



CHAPITRE III. — LA MISSION DE MS^ SPINA. II 

venus que pour se procurer de Targent. On observe à 
lappui de ces conjectures pacifiques que le roi et la 
reine de Sardaigne continuent à séjourner et à se fixer 
à Rome jusqu'à nouvel ordre, et que Mgr Spina va 
certainement ouvrir ses conférences en France et plus 
que probablement à Paris. Le pape montre la plus 
grande sérénité et se dispose à faire dans le courant de 
novembre une promotion d'une vingtaine de cardinaux 
parmi lesquels se trouveront Mgr Albani et Mgr Bran- 
cadoro, les nonces et autres prélats qui occupent les 
premières charges de Rome. 

(£n chiffre,) « Mon frère m'informe très exactement 
de ce qui se passe à Rome. La congrégation est unani- 
mement décidée à rejeter la formule du serment de 
fidélité à la constitution, et elle le proscrirait par un 
décret, sans la double circonspection que lui imposent 
le voyage de Mgr Spina à Paris et le voisinage des 
Français en Toscane. C'est un très grand point de 
gagné pour la cause du roi, et je me flatte que Sa 
Majesté sera contente de voir réaliser les espérances 
que je lui avais données à ce sujet. Le cardinal Con- 
salvi a infiniment approuvé mon mémoire sur la mission 
de Mgr Spina, et il l'a fait traduire pour que le pape 
pût mieux s'en pénétrer. Il assure que le roi serait par- 
faitement satisfait des instructions données à Spina, si- 
Sa Majesté les connaissait, et qu'elles sont entièrement 
conformes à l'esprit de mon mémoire. Il assure que les 
intentions du pape sont infiniment favorables à Sa 
Majesté ; que Sa Sainteté ne peut pas répondre des 
événements, mais qu'il n'y en aura jamais de fâcheux 
consenti par Elle; enfin qu'il faut du temps et du temps, 
et que, durant tous les délais qu'on fera naître, il faut 




12 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



rester muet. Il m'approuve beaucoup de nem'êtrepas 
montré à Rome. Il regarde l'affaire de l'archevêque de 
Reims comme impossible à conclure en ce moment. 
Je saurai dans quelques jours sur quoi compter à cet 
égard. L'abbé de Bayane travaille sourdement et très 
fortement pour être compris dans la prochaine promo- 
tion comme doyen de la Rote. Il n'est pas probable qu'il 
réussisse ; mais je vais faire insinuer au pape que je 
serais obligé de m'y opposer très formellement i** parce 
que le roi n'y a pas consenti, 2° parce que le roi et le 
pape se trouveraient également embarrassés pour lui 
donner un successeur à la Rote. 

« J'attends les lettres de l'archevêque de Paris. 
Cette coadjutorerie me paraît impossible à obtenir 
dans ces circonstances, même avec l'intervention de la 
Russie. Mais, quand j'aurai les pièces en main, j'épierai 
les occasions de les faire valoir. En tout cas les dispo- 
sitions du pape et de son conseil sont excellentes pour 
le roi ; mais ils ont grandement peur, ils sont excusables 
d'aller lentement, et nous devons nous contenter qu'on 
ne conclue rien de contraire aux intérêts du roi. (Fin 
du chiffre,) 

« Le pape vient de publier un édit qui abroge le 
gouvernement provisoire établi dans ses États, et réta- 
blit l'ancien régime. 

<L On lit dans une gazette de France que le consul 
Bonaparte vient d'échapper à une conjuration ourdie 
contre lui par le général Massina, le duc Bonelli et une 
vingtaine d'autres Italiens. La Gazette de Venise 
ajoute que Saint-Fargeau, Rossignol et quelques autres 
jacobins faisaient partie de la conjuration. Bonaparte 
devait être assassiné au sortir du théâtre. On lui a 



V 



CHAPITRE III. — LA MISSION DE US^ SPINA. I3 

porté deux coups de poignard, et il a été légèrement 
blessé à Toeil droit. Les conjurés sont arrêtés. 

« Je vous renouvelle, monsieur le comte, l'hommage 
de la haute considération avec laquelle je vous honore 
et vous suis attaché plus spécialement que je ne puis 
vous l'exprimer. » 

II. 

Tandis que Maury s'efforçait de faire partager au 
royal exilé des espérances qui ne paraissent pas avoir 
jamais été bien fermes dans son propre cœur, et aussi 
de lui insinuer peu à peu la véritable physionomie des 
choses dans la situation nouvelle faite à l'Eglise par 
les ouvertures du Premier Consul, une nouvelle venait 
confirmer à Mittau les craintes de Maury et assombrir 
ses espérances. C'est le comte d'Avaray, qui écrit à 
celui-ci, à la date du 28 septembre 1800. 

« Il est à craindre que le corps épiscopal de France 
n'essuie bientôt une nouvelle défection de la part d'un 
de ses membres les plus importants. M. l'archevêque 
de Bordeaux ' a mandé que sa radiation est assurée, 
pourvu qu'il consente à faire l'acte de soumission. Il 
dit que /a/ormu/e de cet acte ne doit répugner à aucujt 
ecclésiastique : il gémit de se trouver dans la pénible 
alternative, ou de négliger ses devoirs envers les fidèles 
confiés à ses soins, ou de déplaire au roi en les rem- 
plissant ; il regarde comme certain que les intérêts de 
Sa Majesté ny seraient point compromis. 

« Le roi, qui ne pouvait voir sans une extrême in- 

I. Mgr Jérôme-Marie Champion de Cicé, né à Rennes en 1735, sacré 
évêque de Rodez, le 26 août 1770, promu à Bordeaux en 1786. 



14 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

quiétude l'archevêque d'une métropole telle que Bor- 
deaux répandre dans son diocèse des erreurs aussi 
funestes, et les y accréditer par son exemple plus encore 
que par sa doctrine, a chargé Monsieur de le mander 
chez lui ; de lui démontrer par des raisonnements dont 
il trouvera la substance dans la lettre de Sa Majesté, 
que l'acte de soumission doit répugner à tout ecclé- 
siastique qui a une conscience droite, et ne peut qu être 
très nuisible aux intérêts du trône ; de lui faire sentir 
que sa fermeté dans cette occasion est le moyen le plus 
propre à inspirera ses confrères cette tolérance envers 
lui que le roi leur a inutilement recommandée. 

« Sa Majesté compte bien moins sur ses efforts pour 
le retenir dans la bonne voie, que sur Teffet du bref 
adressé par le pape à M. Tarchevêque de Reims le 

2 août ' . 

<L Avec quelle satisfaction Elle a vu la mission 

donnée à ce prélat de confirmer dans leur sentiment 

ceux de ses confrères qui jusqu'à présent ont pensé 

comme lui, les termes nobles et énergiques dont le 



I. Le bref est du 28 juillet. Le Père Theiner l'a publié dans ses 
Puces Justificatives de l'histoire du Concordat. Il ne contient pas tout 
ce que le comte d'Avaray s'efforce d'en tirer, au profit de la thèse royale, 
que l'on cherche à faire prévaloir auprès de Mgr Champion de Cicé, 
en lui suggérant que ce serait le moyen de faire oublier la part prise 
par ce prélat à la constitution civile du clergé. Le pape en effet se borne 
à dire à l'archevêque de Reims, qui l'avait consulté pour savoir s'il 
était permis aux ecclésiastiques d'adopter la formule \Je promets fidélité 
à la constitution^ que la question a été soumise à une congrégation de 
cardinaux, et qu'il faut attendre le résultat de cet examen. Interea^ 
ajoute Yx^VW^ cavebis ne qui sententiam tuam exquisiverunt aliqiiid 
admittanty quod a Pristina ipsorum religione^ sapientia ac finnitate 
dissentiat. C'est quelque chose, sans doute, mais c'est tout. Du moins, 
ce n'est pas ce qu'on cherche à en inférer, en y trouvant une mission 
donnée à l'archevêque de Reims de confirmer dans leur sentiment ses 
confrères ! 



\ 



CHAPITRE ITI. — LA MISSION DE M^^^ SPINA. 15 

Saint- Père a fait usage pour caractériser cette doctrine, 
la manière adroite dont il laisse percer son opinion 
personnelle ! M. l'archevêque de Reims, qui vient 
d être instruit par le roi des tergiversations de M. l'ar- 
chevêque de Bordeaux, se hâtera sans doute de lui 
faire connaître le Bref de Pie VII. 

« M. le comte de Saint-Priest a écrit de Vienne au 
roi pour lui demander sa retraite : son âge, sa santé, 
celle de sa femme sont les motifs de cette demande, 
que le roi lui a accordée à regret, mais qu'il n'était pas 
possible de lui refuser. — Le comte d'Avaray. * » 

Autre déception et par conséquent autre sujet de 
crainte. Cette fois, c'est une note royale qui en porte 
la nouvelle à Montefiascone. Elle est chiffrée et porte 
la date du 8 octobre 1800. 

4L Le roi espérait l'appui de l'empereur Paul pour 
les demandes faites au pape par Sa Majesté. Cet espoir 
pour le moment est déçu. L'empereur, en témoignant 
toujours au roi le même intérêt, la même amitié, a 
répondu que les circonstances ne lui permettaient pas 
d'employer auprès du pape une intervention qui serait 
vaine. Le roi cependant ne désespère pas du succès. 
Le zèle du cardinal Maury lui inspire la plus grande 
comme la plus juste confiance. Sa Majesté est bien 
convaincue qu'il proportionnera ses efforts aux diffi- 
cultés. Elle voudrait ne devoir qu'à lui la réussite d'une 
négociation aussi importante. 

« Que s'il jugeait probable que l'appui du roi de 

I. Une note tout intime ajoutait que le comte d^Avaray ne se portait 
pas bien, et qu'écrasé de travail, il priait le cardinal d'excuser la forme 
de ses lettres. 



l6 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



Naples pût être de quelque utilité, Sa Majesté le 
laisse le maître d'y recourir et de se concerter à cet 
égard avec M. le comte de Chastellux. 

« Une autre idée se présente. Le roi se plalt à 
croire que le pape veut sincèrement lui donner une 
entière satisfaction sur des demandes acceptées, qui 
tendent au bien de la religion, telles enfin que le pape, 
en les accordant, honorerait son caractère et le com- 
mencement de son règne. Mais aussi, arrêté par des 
considérations qui tiennent aux circonstances, le pape 
peut désirer que la recommandation de quelque puis- 
sance prépondérante vienne surmonter les obstacles, 
le contraigne en quelque sorte à une démarche qu'il 
n oserait pas faire de son propre mouvement et le mette 
dans le cas de dire : Je ne pouvais résister au vœu de 
r empereur Paul, 

« Le roi voudrait donc que, s*il en est besoin, le car- 
dinal Maury fît naître au pape le désir de rechercher 
indirectement cet appui, et l'engageât à le manifester 
par un billet du pape au cardinal Maury ou au roi lui- 
même, soit de toute autre manière authentique. Ce 
désir transmis à Paul V\ triompherait sans doute de 
ses craintes justement fondées. Ce nest là qu'une idée 
proposée par le roi. Le cardinal Maury verra lusage 
qu'il en peut faire. 

« Le roi n a pas eu plus de succès dans la tentative 
qu'il a faite d'après la demande du cardinal Maury, 
relativement à la sécularisation de l'Ordre de Saint- 
Jean de Jérusalem. Après avoir reçu la lettre du cardinal 
Maury du 1 8 juillet, Sa Majesté fit adresser à M. le 
comte de Rophgopsinf.w^, grand chancelier de l'Ordre, 
des notes concernant l'historique de ce qui s'était 



CHAPITRE m. — LA MISSION DE MS»" SPINA. 17 



passé à Rome à ce sujet. Elle y joignit une lettre pour 
témoigner à Paul I^^ combien elle désirait que cette 
ouverture lui fût agréable, et Tassurer en même temps, 
qu'elle ne donnerait aucune suite à cette affaire» avant 
de connaître ses intentions , enfin elle a laissé au 
grand chancelier la liberté de remettre à l'empereur la 
lettre du roi, ou de la retenir, s'il le jugeait à propos. 
« M. deRophgopsin a répondu que déjà le pape avait 
fait demander à l'empereur son consentement pour 
envoyer à Pétersbourg une personne de confiance qui 
serait chargée de traiter l'affaire de l'Ordre. Il a ajouté 
que la sécularisation de l'intérieur de l'Ordre n'était 
jamais entrée dans les vues de l'empereur, et que ses 
intentions n'étaient point incompatibles avec la religion 
d'un grand'maitre prince grec. Le roi voit avec peine 
que la médiation de cette grande affaire lui échappe. 
€ Monsignor Badossa propose quelque autre voie. 
Si le cardinal Maury peut conserver quelque influence 
dans cette négociation et la faire tourner selon les dé- 
sirs de l'empereur Paul, il fera une chose très agréable 
au roi, mais il doit abandonner le projet de sécularisa- 
tion, à moins que l'empereur ne change de dessein, ce 
qui est peu probable. 

« Le cardinal Maury voit qu'il avait été mal informé. 
S'il avait pu prévenir le roi de la résolution de Sa Sain- 
teté, d'envoyer un agent à Pétersbourg, Sa Majesté 
n'aurait pas fait une démarche infructueuse. — P. » 

IIL 

Les nouvelles arrivaient lentement, et elles arri- 
vaient souvent travesties par les racontars du public 

Corresponilance inétlite. — 11. 2 



l8 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

à Mittau. La note du 25 octobre en donne une nou- 
velle preuve. Elle était accompagnée ou mieux précé- 
dée d'une lettre, en date du 24, qui l'annonce et 
contient une autre nouvelle «moins intéressante », qui 
prouve bien la persistance des illusions au sein de la 
crainte. 

«Monseigneur. — J'ai l'honneur d'adresser à Votre 
Éminence une note du roi dont l'objet est très impor- 
tant. Mais, s'il est vrai, comme on le mande, que Mgr 
Spina soit parti le 16 septembre, et que les confé- 
rences se soient ouvertes immédiatement après son 
arrivée à Verceil, je crains bien que la note n'arrive 
trop tard pour que vous puissiez en faire usage. Heu- 
reusement, que, dans ce cas, vos lumières auront sup- 
pléé au défaut d'instruction. 

« Voici une affaire moins intéressante, que cependant 
le roi prend à cœur, et que Sa Majesté me charge de 
recommander à vos bons offices. 

« M. l'abbé de la Tour avait été désigné par 
Louis XVI pour remplir l'évêché qui devait être érigé 
à Moulins. La Révolution est venue et l'érection n'a pu 
se faire. Cependant M. l'abbé de la Tour est un ecclé- 
siastique distingué par ses vertus et par ses lumières; 
des prélats respectables désirent même de le voir 
agrégé au corps épiscopal. Déjà Mesdames avaient 
sollicité pour lui auprès de Pie VI un évêché in par- 
tibus; Pie VI promit, mais ses malheurs ne lui per- 
mirent pas de réaliser sa promesse, M. l'abbé de la 
Tour a demandé l'agrément du roi pour renouveler la 
même demande ; non seulement le roi l'y a autorisé, 
mais il lui a répondu qu'il vous chargerait, Monsei- 



CHAPITRE IH. — LA MISSION DE M^'^ SPINA. IÇ 



gneur, d'intercéder en sa faveur auprès de Pie Vil. Je 
regrette que la recommandation de Sa Majesté ne me 
permette pas de vous témoigner moi-même combien 
je désire que vous vous rendiez utile à un ecclésias- 
tique qui est digne à tous égards de vos bontés. Je 
vous dirai seulement que, si le projet du roi pour rem- 
plir les évêchés vacants a le succès que Sa Majesté 
espère, M. labbé de la Tour ne sera pas réduit à un 
évêché in partibus. Agréez, etc. — Le comte d'Ava- 

RAY. » 

La note royale témoigne de cruelles anxiétés. Elle 
est entièrement chiffrée. 

« Le roi n*a point reçu de dépêche du cardinal 
Maury depuis celle du i6 août, et ce long silence in- 
quiète d'autant plus Sa Majesté que les nouvelles 
d'Italie, qui lui ont été transmises par l'évêque de 
Nancy en date du 4 et du 9 de ce mois, portent que 
les conférences de Verceil sont prêtes à s'ouvrir ; que 
Mgr Spina mène avec lui l'un des plus habiles théo- 
logiens de Rome, et que Bonaparte, de son côté, a 
choisi pour cette négociation M. l'archevêque d'Aix 
et M. Févêque d'Alais. L'évêque de Nancy ' mande ce 
dernier fait d après les nouvelles d'Italie ; mais sans 
doute il est permis d'en douter encore, et le roi ne 
veut pas y ajouter foi, tant qu'il n'en aura pas des 
preuves positives. Il est possible cependant que ces 
deux prélats aient réellement été désignés pour assis- 
ter aux conférences de Verceil avec l'autorisation de 
Bonaparte ; il est possible qu'ils aient déjà accepté 



I. Henri de la Fare, retiré en Autriche. 



2o MÉMOIRES DE MAUKY. — LIVRE TROISIÈME. 



cette étrange mission, ou qu'ils lacceptent dans la 
suite. Cen est assez pour que le roi se hâte de donner au 
cardinal Maury des instructions relatives à cette hy- 
pothèse. Il est à propos d'observer, avant tout, que 
M. révêque d'Alais possède au plus haut degré la 
confiance diplomatique de M. l'archevêque d'Aix dont 
il a été le grand-vicaire ; que si le second peut con- 
descendre à se faire en quelque façon l'agent de Bo- 
naparte, il y sera sans doute induit par l'autre ; enfin 
qu'il est à présumer que dans les conférences M. l'é- 
vêque d'Alais entraînera à son avis M. l'archevêque 
d'Aix. Il est nécessaire aussi de rappeler la conduite 
qu'ils ont tenue l'un et l'autre et les principes qu'ils 
ont professés durant le cours de la Révolution. On n'a 
aucune raison de suspecter l'attachement de M. l'é- 
vêque d'Alais à la cause de la monarchie et à la per- 
sonne du roi, mais il a constamment prêché dans ses 
discours et dans ses écrits la légitimité du serment, 
que le Directoire exigeait autrefois, et de l'acte de sou- 
mission que Bonaparte exige actuellement. M. l'arche- 
vêque d'Aix a eu une conduite peu ferme au commen- 
cement des États généraux de 1789. Il signa la 
fameuse lettre à lord Stanhope... Cependant le roi re- 
connaît avec satisfaction que son nom se trouve 
parmi ceux des confesseurs du 4 janvier 1791. Depuis 
son émigration, il a professé la même doctrine que ses 
confrères fugitifs avec lui en Angleterre ; mais il a de 
l'ambition et beaucoup de chaleur. Peut-être même 
a-t-il été blessé de ce que plusieurs tentatives, qu'il a 
faites pour entrer en correspondance avec le roi sur 
les affaires politiques, n'ont pas eu tout le succès qu'il 
désirait, ou même qu'il se croyait en droit d'attendre. 




CHAPITRK III. — LA MISSION DE MS^ SPINA. 21 



Sa Majesté ne dissimule point qu'Elle serait profon- 
dément affligée de voir deux prélats, que l'Église 
gallicane compte, malgré quelques différences d opi- 
nion, parmi ses membres fidèles et distingués, s'abais- 
ser à un rôle pareil, et représenter en quelque sorte 
un homme qui ne règle sa religion que sur ses intérêts, 
qui se déclare chrétien à Paris, comme il s'est déclaré 
musulman en Egypte. Soit donc qu'ils se dévouent à 
Bonaparte,ou qu'ils en aient seulement rapparence,leur 
conduite sera toujours un exemple contagieux pour 
les faibles, une sorte de scission d'avec les forts, un 
scandale pour les gens de bien, et de plus un sujet de 
triomphe pour les schismatiques. Car enfin le but de 
leur mission serait de rapprocher r Église de France 
du Saint'Sûge, Ils reconnaîtraient donc, ainsi que leurs 
commettants, qu'elle est dans le schisme. Or, ne pour- 
rait-on pas dire qu'ils prennent part au schisme, en se 
chargeant de négocier au nom de ceux qui s'y sont 
livrés, et qu'ils s'agrègent volontairement à cette 
Église séparée, dont ils cherchent à défendre ou du 
moins à stipuler les intérêts ? Et quand ils se revêti- 
raient de la peau des brebis, ne sera-t-on pas dans le 
cas de se demander encore si ce déguisement ne couvre 
point des loups rapaces ? Enfin un danger inséparable 
du choix de tels négociateurs, c'est qu'ils deviennent 
les apôtres de l'acte de soumission pur et simple ; car 
on ne peut espérer, ni que M. l'évêque d'Alais change 
à Verceil les principes qu'il a si hautement professés 
à Paris, ni que M. l'archevêque d'Aix sache résister à 
l'ascendant que son collègue exerce sur son esprit. 
Néanmoins, le roi s'abstient de porter sur leur compte 
un jugement trop sévère. Sa Majesté se plaît à croire, 



22 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

qu'ils arriveront aux conférences avec la ferme résolu- 
tion d'y servir la cause de la religion et de la monar- 
chie tout ensemble, et de chercher des moyens efficaces 
pour concilier leurs intérêts respectifs. Si tel était leur 
dessein, s'ils marchaient vers ce but d'un pas ferme 
et constant, on devra leur savoir gré de s'être ainsi 
dévoués pour saisir une grande occasion de rendre un 
service important à l'autel et au trône. Le cardinal 
Maury devra donc donner tout d'abord tous ses soins 
à pénétrer leurs vues, soit par lui-même, en supposant 
qu'il puisse se mettre en rapport avec eux, soit par 
Mgr Spina qu'il instruira de tout ce qui concerne ces 
plénipotentiaires qui lui sont opposés. L'œil perçant de 
la politique italienne lira aisément au fond de leur 
âme ; et bientôt le ministre du pape aura jugé ses an- 
tagonistes. Si leurs intentions sont droites, le cardinal 
Maury n'aura qu'à les y confirmer. Si elles sont vicieu- 
ses, ou seulement suspectes, il devra s'efforcer ou de 
faire rompre les conférences, s'il était possible, ce à 
quoi on n'espère pas de déterminer le pape, ou, du 
moins, de les faire traîner en longueur, et d'en atténuer, 
ou même d'en annuler l'effet. C'est à ce point que le 
roi borne sa principale espérance. Si le pape ne s'est 
pas senti la force de refuser cette périlleuse négocia- 
tion, il aura du moins l'art si connu en Italie de tem- 
poriser. Il serait superflu de dire que le cardinal 
Maury ne doit pas omettre d'inspirer au pape une 
juste défiance contre les négociations de Bonaparte ; 
mais le roi ne saurait trop lui recommander de tra- 
vailler avec plus d'activité que jamais à faire remplir 
les sièges vacants par les moyens que Sa Majesté a 
indiqués dans ses précédentes notes. Plus il y a de 



CHAPITRE III. — LA MISSION DE M8»* SPINA. 23 



déserteurs dans une armée, plus il est importarft de 
lui donner de bonnes recrues. Au surplus, le roi met 
toujours une entière confiance dans le zèle autant que 
dans les lumières du cardinal Maury. Avec un tel 
ministre, Sa Majesté a plutôt des faits à lui apprendre 
que des instructions à lui donner ; et Elle sait qu'il 
suffit de lui dire: Faites, pour qu'il fasse ce qu'il y a 
de mieux à faire. — L. » 

I V, 

Hélas! ni les instructions données n'étaient prati- 
ques, ni les faits transmis de Mittau à Montefiascone 
n'étaient exacts, comme on s'en peut convaincre par 
la lecture de la nouvelle note chiffrée, envoyée par le 
roi à son intelligent mais impuissant ministre, à^ladate 
du 2 novembre 1800. 

« Le roi, vivement occupé des conférences de 
Verceil et du sort du clergé de France, attend avec 
impatience les deux paquets que l'évêque de Nancy 
reçut du cardinal Maury, et qu'il se propose d'envoyer 
par un courrier napolitain. Sa Majesté espère que cette 
dépêche lui donnera quelque lumière sur les résolutions 
du pape et sur le véritable état de la négociation avec 
Bonaparte. En attendant. Elle est réduite à recueillir 
les notions que l'on publie, sans pouvoir déterminer le 
degré de confiance qu'elles méritent. 

« On dit que les propositions portées de la part de 
Bonaparte au congrès de Verceil sont : — ï° que tous 
les évêques français seront assujettis à la prestation 
d'un acte de soumission convenu ; — 2^ qu'au moyen 
de cette prestation les évêques, sauf quelques-uns 



24 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



qui Seront exceptés, rentreront pour gouverner leurs 
diocèses suivant les lois faites au congrès, acceptées ou 
décrétées par le pape ; — 3° que les exclus et ceux qui 
refuseront la soumission seront invités à se démettre 
de leurs sièges ; — 4^ que les démissionnaires pourront 
rentrer en France et jouir d'une pension convenable ; 
— 50 que ceux qui refuseront de se démettre seront 
bannis à perpétuité du territoire de la France : qu'ils 
ne seront point remplacés pendant leur vie, mais que 
le pape sera invité à envoyer dans leurs diocèses, pour 
les gouverner,des administrateurs temporaires, lesquels 
seront agréés par le gouvernement ; — 6° que Bona- 
parte s'occupera de doter convenablement le clergé. 
« Il n*est pas étonnant que Bonaparte fasse une 
pareille proposition ; mais il est impossible de se per- 
suader que jamais le pape y puisse prêter l'oreille, ou 
si, par le plus grand des malheurs, un pareil scandale 
arrivait, le corps épiscopal de France ne s*y sou- 
mettrait jamais. Le roi va examiner tous ces articles 
en détail. 

^ i^ — Lesévêques seront assujettis, etc. S'il était 
question de nouveaux évêques, si l'on pouvait sup- 
poser que le pape consentît à en instituer sur la nomi- 
nation de Bonaparte, il n'y aurait rien à dire à l'article. 
Les prêtres qui accepteraient ainsi l'épiscopat auraient 
plus fait encore que de promettre la soumission : ils en 
auraient fait volontiers un acte public. Mais qui peut 
ordonner aux évêques d'oublier la fidélité qu'ils ont 
promise au roi de France ? Ce ne sera sûrement pas 
le pape. Il a reconnu le droit du roi, il l'a nommé par 
le titre de Roi Très-Chrétien. Peut-être n'y a-t-il qu'une 
faute de rédaction ? Peut-être entend-on simplement 




CHAPITRE III. — LA MISSION DE Mg^ SPINA. 2$ 

que le pape approuvera un acte de soumission, sauf à 
Bonaparte à Texiger ? Il y a en effet telle formule, 
illusoire à la vérité, que le Saint-Siège peut approuver. 

4( 2<^ — Les soumissionnaires, sauf quelques excep- 
tions, gouverneront leurs diocèses suivant les lois faites 

par le congrès, etc Voilà donc Tautorité civile. 

(supposons, pour un moment, que Bonaparte en soit 
légitimement revêtu), qui s'arroge le droit de déposer 
les évêques ou du moins de les suspendre de leurs 
fonctions. Comme on le verra plus bas, voilà donc une 
nouvelle discipline qui va s'établir dans T Église Galli- 
cane, sans le concours des prélats qui la composent. On 
a vu sous le Bas-Empire les Eutrope et les Chrysippe 
persécuter saint Jean Chrysostome et saint Flavien, 
les chasser de leurs sièges, réussir même à les faire 
remplacer ; mais, tout en commettant ces violences, ils 
se paraient du moins de quelques formes. Le brigan- 
dage d'Éphèse en fait foi. Mais ici ce n'est même plus 
cela. C'est celui qui tient les rênes du gouvernement 
civil qui dit d'avance : ye me réserve d'exclure les 
évêques que je jugerai à propos. Une telle entreprise 
était réservée à nos jours. Il est inutile de faire des 
réflexions. Exposer les faits suffit pour démontrer 
combien il est impossible que le pape y donne les 
mains. Mais ce n'est pas touc ce que renferme l'article. 

« On a dit qu'en passant le concordat, Léon X et 
François I«^ s'étaient réciproquement donné ce qui ne 
leur appartenait pas ; mais que dirait-on aujourd'hui 
en voyant remettre le mode de gouvernement de tant 
d'Eglises à trois ou quatre personnes, les unes à la 
vérité tenant leur mission plénipotentiaire du pape, les 
autres.... Mais pourquoi chercher les titres des autres ? 



28 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



serve dans les annales contemporaines du diocèse de 
Lyon. Elle porte en titre : Note demandée par M. le 
comte d'Avaray à M, l'abbé Edgeworth, 

« Il est très essentiel que le cardinal Maury, chargé 
par le roi des intérêts de T Église de France, soit in- 
struit avec quelque détail de ce qui vient de se passer 
dans le diocèse de Lyon. On ne rappellera pas à Son 
Éminence l'acte prétendu capitulaire du 12 mai 1799, 
par lequel trois chanoines de la cathédrale, réunis clan- 
destinement dans un faubourg de la ville, ont élu Tun 
d'entre eux (M. de Bernard de Rully) pour gouverner 
le diocèse de Lyon durant la vacance, ni la renoncia- 
tion faite par celui-ci (le i^^ novembre suivant), tant en 
son nom qu'au nom de ses commettants, au droit qu ils 
avaient prétendu exercer, en vertu dudit acte capitu- 
laire, ni le décret du 22 de mars suivant, par lequel la 
congrégation chargée par le pape de pourvoir aux 
besoins de TÉglise de France, acceptant la démission 
de labbé de Rully et le désistement de ses confrères, a 
nommé M. l'abbé Verdolin pour administrer seul le 
diocèse de Lyon durant la vacance du siège. Tous ces 
faits sont parvenus à la connaissance de M. le cardinal 
Maury, puisqu'il a concouru au décret du 22 mars qui 
les suppose. On ne les met ici sous ses yeux, que pour 
lui en rappeler les dates. Mais il est essentiel que Son 
Eminence sache de plus : — 1° que l'abbé de Rully et 
ses deux confrères, revenant sur ce qu'ils avaient fait le 
i^*" novembre 1 799, ont protesté le 1 8 août dernier con- 
tre le décret de la sacrée congrégation, qu'ils traitent 
d'entreprise et d'attentat non seulement contre les droits 
de la cathédrale de Lyon, mais encore contre cenx de 



CHAPITRE III. — LA MISSION DK m^ SPINA. 29 



toutes les cathédrales du royaume ; — 2^ que le même 
abbé de Rully, oubliant son ancienne loyauté et cet 
attachement rigide aux vrais principes dont jusqu'ici 
il s'était toujours fait gloire, vient de se déclarer l'apôtre 
de la soumission exigée par la république, comme il 
paraît par la feuille imprimée ci-jointe qu'il a fait 
circuler dans le diocèse. On ne se permettra pas de 
juger les intentions de l'abbé de Rully ; mais il est à 
craindre, qu'en changeant ainsi tout à coup de langage 
et de principes, il n'ait des vues. Peut-être veut-il se 
concilier la faveur de Bonaparte et obtenir sa recom- 
mandation auprès du pape pour le siège de Lyon ; peut- 
être ne vise-t-il qu'à se faire substituer légalement, au 
moyen de cette même recommandation, à l'administra- 
teur actuel, durant la vacance. Mais, quelle que soit son 
intention, le cardinal Maury ne peut pas rendre un 
plus grand service au diocèse de Lyon, qu'en faisant 
tout ce qui est en lui pour détourner ce coup, l'abbé de 
Rully n'ayant rien de ce qu'il faut pour une administra- 
tion de cette importance. 

« Le roi m'a chargé. Monseigneur, de vous adresser 
la présente note. Je profite de cette occasion pour 
vous renouveler mes hommages. — Le comte d'A- 

VARAV. » 



V. 



La grosse question du serment, qui passionnait 
depuis dix ans et plus le clergé et les casuistes français, 
se représenta, sous une forme particulièrement impor- 
tante, à Mittau, par le fait de Mgr Champion de Cicé. 
Le roi voulut, une fois pour toutes, vider la question. 



30 MÉMOIRES DE MAURV. — LIVRE TROISIËME. 



Il se plaçait, comme on le pense bien, surtout au point 
de vue dynastique, quand il écrivait à Maury la note 
chiffrée du lo décembre 1800 : 

« M. larchevêque de Bordeaux semble avoir pris la 
résolution de rentrer dans son diocèse,en se soumettant 
àla promesse de fidélité à la Constitution ;et malgré tous 
les soins que le roi s*est donnés pour éviter à Tordre 
épiscopal une défection si fâcheuse, il est à craindre 
qu'elle ne soit incessamment consommée. Déjà sur la 
fin du mois d'août il avait écrit à M. le comte de Saint- 
Priest, que sa radiation était assurée, s'il voulait faire 
l'acte de soumission. Il disait en général que la formule 
de cet acte ne doit répugner à aucun ecclésiastique. Il té- 
moignait,en ce qui le concerne en particulier,combien il 
lui serait pénible de ne pouvoir satisfaire à ses devoirs 
sans s'exposer au danger de déplaire au roi, quoiqu'il 
ajoutât qu'il se regarde comme certain que les intérêts 
de Sa Majesté n'y seraient nullement compromis. M. le 
le duc d'Angoulême et M. le comte de Saînt-Priest 
n'étaient déjà plus àMittau,lorsque cette lettre y arriva. 
Le roi l'ouvrit, il sentit l'importance de le ramener à 
des idées plus saines. Il écrivit à Monsieur, développa 
dans sa lettre les raisons les plus capables de faire 
impression sur le prélat, chargea son frère de les lui 
présenter avec autant de douceur que de force. 
Monsieur remplit sa mission. Le prélat lui adressa 
quelques jours après une lettre assez longue, consacrée 
à la défense de son opinion. Aux arguments si souvent 
répétés et réfutés, dont les sectateurs de ce système 
ont fait usage jusqu'à présent, il ajoutait une réflexion 
nouvelle tirée du décret concernant les émigrés. Un 



CHAPITRE III. — LA MISSION DE M^^ SPINA. 3I 



prêtre, disait-il, ne peut exiger de son pénitent le refus 
de la promesse, au risque d*être maintenu sur la liste 
de rémigration. Or, pourquoi ne pourrait-il pas faire 
lui-même une promesse qu*il ne peut condamner dans 
son pénitent ? Cette lettre fut envoyée au roi par 
Monsieur qui en avait été prié. Le roi jugea à propos 
d'y répondre lui-même, et de l'adresser directement, 
mais non pas d'entrer avec lui dans une discussion 
réglée et de soutenir une thèse en forme. Voici le plan 
que Sa Majesté crut devoir suivre. 

< Elle débute par quelques réflexions succinctes sur 
les lieux communs dont le mémoire de l'archevêque de 
Bordeaux était rempli ; et, en ce qui concerne le nou- 
veau moyen qu'il avait imaginé, elle dit simplement, 
que l'obligation d'être fidèle et juste, quoique plus 
sévère à l'égard des ecclésiastiques qui sont les maîtres 
de la morale, est néanmoins commune aux laïcs ; puis 
elle ajoute que deux considérations rendaient tous ces 
détails superflus. Le roi lui démontre, que ceux qui 
ont fait la promesse l'ont regardée comme nulle, parce 
que la religion et l'honneur leur défendent de Texécu- 
ter, et cependant comme tolérable, parce qu'elle seule 
pouvait leur fournir le moyen de servir efficacement la 
cause de l'autel et du trône. Ce motif les rend excu- 
sables à mes yeux. Mais excuse-t-il de même aux yeux 
de la saine morale les ministres de l'évangile, les chefs 
de l'Eglise ? Une promesse de cette nature faite par 
eux ne scandaliserait-elle pas les gens de bien ? N'in- 
duirait-elle pas en erreur ceux qui n'en pénétreraient 
pas le motif ? N'engagerait-elle pas les simples à penser 
qu'ils doivent abandonner le souverain légitime pour 
reconnaître l'usurpateur, et renoncer à tous les princi- 



32 MÉMOIRES DE MAUKY. — LIVRE TROISIÈME. 

pes de la morale publique pour souscrire aux lois de 
corruption et d'iniquité que la Constitution renferme ? 
Le roi pense enfin que les évêques, qui embrasseraient 
cette mesure dans Tespérance de servir la cause du roî, 
porteraient au contraire un préjudice irréparable à la 
religion, au roi, à eux-mêmes, à leur considération, à 
leur ministère. Puis, il conclut qu'il évite de blâmer 
la conduite des Français qui ont cru pouvoir faire la 
promesse, parce qu'il se plaît à justifier leurs intentions, 
mais en même temps qu'il ne peut autoriser à la faire 
un prélat qui, en le consultant, lui donne une preuve 
non suspecte de la pureté de ses vues. On ne sait point 
si cette lettre, partie il y a seulement quelques jours, 
trouvera encore l'archevêque de Bordeaux à Londres, 
ni quel effet elle produira sur son esprit. 

« Au récit de ce qui s'est passé relativement à ce 
prélat, le roi croit devoir ajouter la règle qu'il s'est 
prescrite à l'égard du clergé en général, dans une ma- 
tière aussi délicate. Le roi n'exaniine point cette ques- 
tion en casuiste, mais en souverain. Il laisse aux maîtres 
de la morale le soin de l'envisager dans son rapport 
avec la conscience, et se borne à l'approfondir sous le 
point de vue politique et relatif aux devoirs de la 
royauté. Il n'est pas concevable qu'en promettant fidé- 
lité à une constitution qui consacre l'usurpation des 
droits de la couronne, les ecclésiastiques ne fassent 
rien de contraire aux intérêts du légitime souverain. 
Faite par les premiers pasteurs, cette promesse aurait 
une influence terrible sur l'opinion publique ; faite par 
les curés, elle pervertirait la conscience de leurs pa- 
roissiens. De la part des uns et des autres, elle légiti- 
merait la révolte, détacherait les sujets du souverain 



CHAPITRE III. — LA MISSION DE M^^ SPINA. 33 

légitime, les soumettrait de cœur et d*esprit à l'usurpa- 
teur. Le roi manquerait donc essentiellement à son 
peuple et à lui-même s'il autorisait le clergé à faire 
une promesse qui deviendrait aussi funeste dans ses 
effets qu'elle est injuste et scandaleuse en elle-même. 
Cependant la prudence, qui souvent est la nécessité, 
exige que Sa Majesté fasse une différence entre les 
pasteurs du premier ordre et ceux du second. Les 
curés rentrent en foule, entraînés par le torrent qui 
les porte vers leurs paroissiens. La plupart regardent 
comme nécessaire cette promesse qui seule peut leur 
y procurer une existence tranquille et le libre exercice 
de leur ministère. Si le roi prenait le parti de la leur 
interdire en termes formels, il risquerait de compro- 
mettre son autorité, et même de les indisposer, de les 
aigrir. Il est donc de sa sagesse de dissimuler à leur 
égard, d'éviter également, soit de permettre, soit de 
défendre. Si Sa Majesté laisse apercevoir les senti- 
ments qu'on doit nécessairement lui supposer, il faut 
qu'Elle ait soin de les couvrir du voile de Tindulgence. 
Les évêques ont été jusqu'à présent plus fermes contre 
la séduction. Le sentiment de l'honneur fortifie en 
eux le sentiment du devoir. La plupart se sont haute- 
ment prononcés pour la saine doctrine. Leur défection 
est d'autant moins à craindre, mais elle serait aussi 
plus préjudiciable, parce qu'ils ont une influence pré- 
pondérante. Leur persévérance inébranlable dans les 
vrais principes peut y fixer les pasteurs du second 
ordre qui ne les ont pas encore abandonnés, et garan- 
tir de plus grands excès ceux qui ont pu déjà y porter 
quelque atteinte. Le roi risque donc moins de se com- 
promettre en leur défendant la promesse, et il a les 

Correspondance inédite. — II. 3 



34 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



raisons les plus pressantes pour la leur interdire. A 
regard des laïcs, le roi n'ignore pas que la fidélité est 
aussi un devoir pour eux, mais ils sont moins impar- 
donnables, lorsqu'ils se font une idée moins pure des 
préceptes religieux et moraux, et qu'ils regardent la 
promesse de fidélité à la Constitution comme une vaine 
formule. D'ailleurs, la tendresse conjugale, l'amour 
paternel, le besoin de ressources sont des motifs bien 
impérieux. Le roi est donc plus porté à les plaindre 
qu'à les blâmer ouvertement. Il considère leur con- 
duite en père compatissant plutôt que comme un juge 
sévère. C'est d'après ces principes que Sa Majesté a 
rédigé sa réponse à l'archevêque de Bordeaux, et 
qu'Elle se réglera désormais dans toutes les occasions 
où Elle sera contrainte de s'expliquer. — L. » 



VI. 



L'année 1800 allait finir, terminant le XVI 11^ siè- 
cle. Le siècle nouveau allait commencer. Qu'appor- 
terait-il à la dynastie des Bourbons ? Les fidèles 
courtisans de l'exil espéraient contre l'espérance, et 
cependant, chaque jour du siècle finissant leur appor- 
tait quelque nouvelle déception. Les évêques incli- 
naient vers la soumission au régime naissant en 
France, Mgr de Juigné lui-même se refusait à secon- 
der les vues du roi, comme le montre la dépêche 
chiffrée du 10 décembre 1800: 

« Monseigneur. J'ai eu l'honneur de rendre compte 
à Votre Éminence, par ma lettre du 7 septembre, des 
démarches que le roi avait faites, et de celle qu'il 



V 



CHAPITRE III. — LA MISSION DE MS^ SPINA. 35 

m'avait chargé de faire dans le plus profond secret 
pour amener M, l'archevêque de Paris à demander 
au pape des bulles de coadjutorerie en faveur de 
M. l'abbé Edgeworth. J'espérais que les vues de Sa 
Majesté seraient secondées. J'espérais qu'un prélat 
aussi vertueux se prêterait avec zèle à l'exécution d'un 
projet utile à l'Église, à la cause dit roi, et fait pour 
obtenir l'approbation de tous les Français, et honorer 
M. de Juigné lui-même. Mes espérances, pour le mo- 
ment du moins, sont déçues. M. l'archevêque de Paris 
vient de répondre, que cette démarche proposée serait 
très utile à l'Église, mais lui deviendrait très nuisible, 
si elle était prématurée ; qu'il voit beaucoup de dangers 
à la précipiter, et ne trouve aucun inconvénient à la 
retarder de quelque temps; en un mot, que le moment 
n'est pas encore venu. Le motif qu'il met en avant, 
c'est l'état du clergé de Paris, la différence qui y règne 
dans les opinions, les sentiments, la conduite, la cha- 
leur même qui enflamme les esprits. M. l'archevêque 
témoigne d'ailleurs à Sa Majesté beaucoup de défé- 
rence et de soumission. Le roi n'insistera pas à présent, 
car il ne veut pas forcer son consentement. C'est vai- 
nement aussi que j'espérais l'intervention de l'empe- 
reur de Russie pour concourir au succès des diverses 
demandes faites par le roi au pape. Les circonstances 
ne permettent pas à Paul I" d'employer sa média- 
tion, et le roi ne compte plus. Monseigneur, que sur 
votre zèle et sur vos lumières. Mais il y compte avec 
une confiance sans bornes. Votre expédition du i*"* oc- 
tobre est bien faite pour la fixer de plus en plus. — 
Je suis heureux qu'il me fournisse l'occasion de vous 
renouveler, etc. — Le comte d'AvARAY. » 



36 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



Par le même courrier, Maury devait recevoir une 
autre dépêche chiffrée, de même date, émanant de la 
main du roi. Il y était dit : 

« Le roi, voulant donner un nouveau témoignage de 
confiance au cardinal Maury, a jugé à propos de lui 
faire part de sa position à l'égard des cours du Nord. 

« Sa Majesté éprouve les effets de la constante et 
généreuse amitié de Paul I*^ Elle avait eu une inquié- 
tude sur les négociations de ce prince avec Bonaparte 
relativement à Malte. Mais ces inquiétudes ont été 
bientôt dissipées. L'empereur d'ailleurs, mécontent 
du refus qu'a fait Bonaparte de ses offres de média- 
tion, a rompu les négociations avec lui. Il eût été à 
désirer, pour le salut commun, que la bonne intelli- 
gence eût régné entre la Russie, la Prusse et l'Angle- 
terre; mais, cette dernière cour ayant refusé de rendre 
à l'empereur Paul l'île de Malte, conformément à une 
convention verbale de 1 798, il a fait mettre un embargo 
sur ses bâtiments ; et, sur la révolte de quelques ma- 
telots qui, d'après un ordre du gouvernement, devaient 
être conduits dans l'intérieur des terres, Paul I*' a fait 
brûler un vaisseau anglais. On ne sait pas encore quel 
effet a produit à Londres cette conduite. Il est à crain- 
dre qu'il ne soit funeste. D'un autre côté, le roi de 
Prusse a fait occuper le port de Cuxhaven par des 
troupes de la ligne de neutralité. M. le comte de Panin 
n'est plus vice-chancelier de l'empire. Sa Majesté 
regrette ce ministre. Paul P' l'a appelé à son sénat, 
et a nommé à sa |)lace de vice-chancelier M, Ka- 
litchew. A l'égard de la Cour de Berlin, on peut 
conjecturer qu'elle a des dispositions favonibles à Sa 




CHAPITRE m. — LA MISSION DE Mg^ SPINA. 37 



Majesté ; mais il est très vraisemblable que la consi- 
dération de sa puissance l'emportera toujours sur toute 
autre, et qu'elle ne cessera pas de favoriser le gouver- 
nement français, en quelque main que se trouvent les 
rênes. Il n'y aurait qu'un changement fortuné pour 
le roi, qui pourrait en opérer un dans le système 
prussien. Alors Sa Majesté a la confiance, que cette 
cour serait l'une des premières qui se rapprocheraient 
d'Elle. — L. » 

A quatre jours de là, le 14 décembre, nouvelle 
lettre du comte d'Avaray : 

« Monseigneur. — Vos deux lettres au roi des 25 et 
26 septembre, et celle que Votre Éminence m'a fait 
l'honneur de m'écrire à la même date avaient été re- 
mises par M. l'évêque de Nancy à un courrier napo- 
litain, qui, au lieu de les remettre en passant à Mittau, 
eut la maladresse de les porter à Pétersbourg. Après y 
être restées assez longtemps, le même courrier, qui 
retourne à Naples, les a reprises et vient enfin de nous 
les remettre. C'est ainsi que, quoiqu'antérieures d'un 
mois à celles dont vous m'avez honoré le 18 octobre, 
elles sont cependant arrivées deux jours plus tard. 

« Le roi, pressé par le courrier qui ne peut s'arrêter 
ici que quelques instants, n'a pas le temps de vous 
répondre lui-même. La même raison ne me permet 
pas non plus de vous exprimer en détail combien Sa 
Majesté est satisfaite de vos entretiens avec MgrSpina, 
avec son théologien et les autres membres de cette 
étrange ambassade, et combien elle approuve d'ailleurs 
les motifs de prudence et de circonspection qui vous 
engagèrent alors à vous faire remplacer par M. votre 



38 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

frère. Ce qui s'est passé dès lors, Tordre même que 
vous avez reçu, justifient votre conduite; c'est d ailleurs 
un avantage de convaincre le Saint-Père, que la sa- 
gesse est chez vous compagne du génie et de la forti- 
tude. 

« Les bons sentiments de Mgr Spîna, les bonnes 
dispositions du religieux qui l'accompagne, la décision 
unanime de la congrégation des cardinaux sur la pro- 
messe de fidélité, tout cela est propre à donner des 
espérances ; mais le peu d'habitude qu ils ont sans 
doute de nos lois canoniques est bien faite aussi pour 
inspirer de l'inquiétude ; et ce qui doit alarmer sur- 
tout, c'est la crainte qui glace tous les esprits, l'état 
actuel des choses et le séjour obligé que vous faites 
dans votre diocèse. Le roi se plaît à croire que cet 
arrêt n'est que de circonstance, et comme vous savez 
qu'il oppose à la fortune un front d'airain, il sait aussi 
que votre âme est inébranlable à l'égal de la sienne. 
Sa Majesté se tranquillise donc en continuant de se 
reposer sur vous et sur les soins de M. votre frère, 
auquel elle désire que vous fassiez parvenir de sa part 
de sensibles témoignages d'intérêt. Ce qui doit surtout 
vous tranquilliser aussi. Monseigneur, c'est la certitude 
où est notre maître, que, dans d'aussi difficiles cir- 
constances, tout ce qu'il y aura de mieux à faire, vous 
le ferez. 

« Je ne vois rien d'intéressant à dire sur les autres 
objets renfermés dans vos dépêches, et, quand le roi 
aurait à vous en parler, le courrier, qui va repartir, s'y 
opposerait. La politique de ce pays-ci est dans un 
effroyable chaos creusé à l'envi par les justes mécon- 
tentements de l'empereur, l'instigation de la Prusse et 



CHAPITRE III. — LA MISSION DE MS»" SPINA. 39 



les caresses du Consul. La sortie du comte Panin du 
ministère est une véritable calamité. L'audace, l'in- 
solente insuffisance de l'usurpateur pour porter la cou- 
ronne de nos rois, mais surtout la magnanimité de 
Paul PS nous offrent encore de grandes ressources. 
Agréez de nouveau, Monseigneur, le tendre et respec- 
tueux hommage de l'attachement avec lequel j'ai l'hon- 
neur d'être, etc. — Le comte d'Avaray. » 

VIL 

Tandis que la cour exilée de Mittau se morfond à 
attendre les nouvelles qui n'arrivent pas et que les 
courriers oublient de lui apporter, Maury, confiné par 
la prudence pontificale dans les montagnes de Mon- 
tefiascone, se tient l'oreille aux aguets et s'efforce de 
saisir, entre tous les racontars contradictoires qu'il 
entend, la physionomie vraie des événements qui se 
préparent et qui, il le pressent douloureusement, ne 
tourneront pas au gré de son maître. 

Nous allons, en revenant sur nos pas, suivre main- 
tenant les lettres du cardinal pendant les derniers mois 
de Tan 1800. Elles sont d'autant plus intéressantes, 
qu'elles redressent en passant une foule de détails mal 
connus jusqu'ici de l'histoire politique et religieuse, 
dans cette période agitée. 

C'est le 5 novembre 1800 que Maury écrit au comte 
d'Avaray : 

€ En m'accusant. Monsieur le comte, la réception 
de ma lettre du i^^ août, vous me laissez ignorer si 
celle du 18 juillet, qui était infiniment plus impor- 
tante, vous était parvenue. (Bn chiffre.) Elle contenait 



40 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

la réponse détaillée du pape sur la demande de la 
sécularisation de l'Ordre de Malte. J'attends des éclair- 
cissements et des ordres à ce sujet. (Fi7i du chiffre.) 

« Quoique les Français n aient point évacué la Tos- 
cane, ils n'y sont pas en assez grand nombre pour faire 
craindre une agression ultérieure. Nous sommes en 
conséquence fort tranquilles. Cependant toutes les 
gazettes annoncent que les Français envoient un ren- 
fort, ou plutôt une nouvelle armée en Italie. Ils en ont 
un besoin urgent pour se mettre sur la défensive, si 
l'empereur veut les attaquer sérieusement. On ignore 
entièrement leurs desseins. On sait seulement avec 
certitude que toute la France veut la paix, mais il y a 
si longtemps qu'on fait faire à ce malheureux peuple 
le contraire de ce qu'il désire, qu'on ne peut plus rien 
calculer d'après son opinion et sa volonté. La conjura- 
tion ourdie à Paris contre le général Bonaparte paraît 
à présent suffisamment éclaircie dans les gazettes. Il 
a montré beaucoup de courage, de ruse et de présence 
d'esprit, en se rendant sous bonne escorte au théâtre, 
où il devait être assassiné, pour y faire arrêter les con- 
jurés. Les dangers continuels, qui vont environner sa 
vie, devraient lui conseiller le seul parti de sûreté qui 
lui reste en proclamant et en défendant son roi légitime. 
Il est malheureusement encore trop jeune pour savoir 
raisonner et modérer sa fortune, et pour apprécier la 
solide gloire que lui assurerait à jamais la restauration 
du trône. Il a beau t^nir à la main la couronne de saint 
Louis et de Henri îV. Il ne pourra jamais la mettre 
sur sa tête. 

« J'ai appris avec douleur la mort de M. le cardinal 
de la Rochefoucauld. Nous avons perdu ici en même 



CHAPITRE III. — LA MISSION DE U^^ SPINA. 4I 

temps le cardinal Ranuzzî, évêque d'Ancone. Le car- 
dinal Zelada, qui a été à l'extrémité, est hors de danger 
pour le moment ; mais le sursis ne peut pas être long. 
Cest lui qui est visiteur ou maître absolu des établis- 
sements français à Rome. Mgr Litta, qui était ambas- 
sadeur à Pétersbourg, vient d'être nommé à la charge 
cardinalice de trésorier, l'une des plus belles de la 
prélature romaine. Mgr Gregori est nommé nonce à 
Vienne, Mgr Gravina à Madrid et Mgr Caleppi à 
Lisbonne. On croit que le prélat Albani, qui doit être 
compris dans la prochaine promotion annoncée pour 
le commencement du mois prochain, sera secrétaire 
des brefs à la place du cardinal Braschi, qui viont d'être 
nommé camerlingue de l'Église Romaine. 

« Le général François Brune a expédié un courrier 
au pape et lui a écrit une lettre très convenable pour 
lui annoncer la main levée de la saisie qui avait été 
faite des revenus de son évêché d'Imola. Il a écrit en 
même temps au duc Braschi, dont les biens ont été 
saisis dans la Romagne, pour lui demander des éclair- 
cissements, et lui donner l'espérance d'une prochaine, 
restitution. Ce général loue beaucoup la modération 
du pape dans ces deux lettres. Nous ignorons quelle 
réponse lui a faite le Saint- Père, mais nous savons que 
le courrier a été réexpédié à Milan au bout de vingt- 
quatre heures. 

« (£n chiffre.) Les cardinaux Albani et Braschi aident 
mon frère de tout leur pouvoir pour faire comprendre 
au moins in petto Mgr l'archevêque de Reims dans 
la prochaine promotion. Le pape ne dit encore ni oui 
ni non. L'abbé de Bayane avait presque la promesse 
positive d'être cardinal. Son grand moyen était que 



42 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

les doyens de la rote obtiennent toujours la pourpre, 
quand il y a une promotion générale. Cela est vrai. 
Mais quand un Français a cette charge, comme à pré- 
sent, il n'y a aucun exemple qu'il ait été promu au 
cardinalat. L'abbé de Canillac fut doyen de la Rote 
pendant douze ans, sans pouvoir obtenir le chapeau. 
L'abbé de Bayane s'est fait totalement Italien, il n'est 
plus qu'Italien, et il me semble que la Cour de Rome 
veut l'adopter pour tel, en le faisant cardinal, quand 
les circonstances seront plus favorables. Le pape paraît 
bien persuadé de l'impossibilité de le nommer à pré- 
sent sans la demande du roi ; mais il ne s'explique 
pas clairement pour faire mieux valoir sa déférence. 
Quand mon frère lui dit qu'il se mettrait dans un grand 
embarras, s'il faisait vaquer maintenant une charge 
d'auditeur de rote à laquelle le roi et Bonaparte vou- 
draient nommer en même temps, le Saint-Père lui 
répondit que, si l'abbé de Bayane venait à mourir, ou 
était réduit par sa santé à ne pouvoir plus continuer 
son service, il faudrait bien le remplacer. — Saint-Père, 
lui répliqua mon frère, dans la nécessité on fait comme 
on peut, et hors de la nécessité on ne fait que ce qu'on 
doit. Rome ne voyait d'abord aucune difficulté à la 
promotion de Bayane ; mais depuis qu'on lui en a 
montré les dangers, tout le monde répète la phrase de 
mon frère, sans en soupçonner l'auteur. 

« Nous savons avec certitude que Mgr Spina est 
parti de Verceil le i8 octobre pour se rendre à Paris. 
11 paraît que ma note officielle décide maintenant en 
faveur de mon opinion tous ceux qui en ont connais- 
sance. Agréez, etc. » 



CHAPITRE III. — LA MISSION DE U^^ SPINA. 43 



Maury se faisait-il illusion, ou voulait-il donner à 
son correspondant plus d'espérance qu'il n'en avait 
lui-même ? Toujours est-il que le pape se dérobe de 
plus en plus à ses instances, et qu'il devient clair que 
les intérêts de la religion passent, dans l'esprit du Pon- 
tife, avant ceux de la monarchie. 

La dépêche du 1 5 novembre commence à le faire 
voir aux exilés de Mittau : 

« Je reprends, Monsieur le comte, le récit des événe- 
ments dont j'ai déjà commencé à vous informer. Deux 
officiers français, M. Henn, chef d'escadron des hus- 
sards, et M. Dupin, lieutenant dans le même corps, 
arrivèrent avant-hier à Rome avec deux lettres du 
général Brune, l'une adressée au pré/aé ministre de la 
guerre à Rome, l'autre à M. le commandant en chef de 
r armée napolitaine à Rome, Le cardinal Consalvi reçut 
et ouvrit la première, et eut avec eux une conférence 
d'une heure. Ils se plaignirent de ce que le pape n'avait 
pas renvoyé les troupes napolitaines en arrivant à Rome; 
ils lui demandèrent le renvoi des émigrés, spéciale- 
ment des chevaliers de Saint-Louis,et par dessus tout 
du fameux Villot, qu'ils supposent mal à propos réfu- 
gié à Rome. Le cardinal Consalvi leur donna poliment 
et adroitement deux gentilshommes pour les accompa- 
gner au théâtre, afin que le public vît qu'ils s'acquit- 
taient de leur commission de concert avec le gouverne- 
ment. Malgré cette précaution, leur apparition imprévue 
excita quelques cris de Vive la Liberté, et les deux 
chefs de meute furent punis le lendemain par l'estra- 
pade. M. le comte Roger de Damas, qui commande le 
camp napolitain sous Frascati, vint à Rome pour 



A 



44 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

recevoir la lettre qui lui était adressée et les deux 
officiers qui en étaient porteurs. Au lieu de leur donner 
selon l'usage un simple reçu de leur dépêche, M. de 
Damas leur dit qu il allait expédier un courrier à 
Palerme, parce qu'il n'avait pas de pouvoirs suffisants 
pour répondre. Les deux officiers se prévalurent de ce 
prétexte pour déclarer qu'ils attendraient à Rome le 
retour du courrier expédié en Sicile. On dit vaguement 
que les Français offi-ent la paix au roi de Naples,à condi- 
tionqu'illeur donnera huit millions de ducats de quatre 
livres de France, et qu'il fermera ses ports aux Anglais 
jusqu'à la paix générale. Ce n'est pourtant là qu'une 
conjecture ; car d'autres personnes instruites assurent 
que leurs demandes n'ont aucune importance. Au 
milieu de ces incertitudes, la terreur s'est réveillée 
dans cet état au plus haut degré. On craint générale- 
ment que les Français ne demandent au pape la permis- 
sion de le traverser, ce qu'il sera impossible de leur 
refuser, et ce qui serait plus que suffisant pour achever 
de ruiner ce malheureux pays, et qu'ils ne se rendent 
à Naples. Si les calculs des probabilités méritaient 
encore une confiance absolue, il serait impossible de 
croire à une pareille invasion de la part des Français 
qui laisseraient ainsi en arrière Mantoue avec quelques 
autres places et l'armée de l'empereur, appuyée sur 
Ancône qu'on a mis dans un état de défense très respec- 
table. Mais la peur ne raisonne pas. On ne voit dans 
le moment que le danger. On craint infiniment que 
les Français ne pénètrent à Rome, au moins comme 
passagers, dans le courant du mois de décembre, et 
cela malgré les protestations qu'ils font d'être en paix 
avec le pape, malgré la protection qu'ils ont accordée 




CHAPITRE III. — LA MISSION DE Mg^ SPINA. 45 



à Livourne à tous les négociants romains, malgré les 
conférences transportées de Verceil àParis et probable- 
ment déjà ouvertes entre Mgr Spina et le général 
Bonaparte. La désolation est ici générale. On se met 
à la merci d'un ennemi auquel on ne peut se fier. 
Plusieurs grands personnages sont déjà munis de 
passeports pour prendre la fuite dans le cas où les 
Français se présenteraient sur nos frontières. Quant 
à moi, qui me trouve sur la lisière de la Toscane, je 
ne pourrais quitter mon poste sans bouleverser tout le 
pays. Je m'y tiendrai donc jusqu a nouvel ordre. Je 
prendrai conseil des événements, et j'ignore absolu- 
ment quelle sera ma détermination éventuelle. Le roi 
de Sardaigne tient à Rome un voiturier à ses ordres 
pour pouvoir se transporter à Gaëte, où il trouvera un 
bâtiment pour s'embarquer, lorsqu'il voudra partir. 
Nous savons qu'on vient de rendre à Paris un décret 
par lequel, à quelques exceptions près, on rappelle 
tous les Émigrés, sous la condition de promettre 
fidélité à la Constitution, et de rester jusqu'à la paix 
sous la surveillance des municipalités. 

^ (En chiffre.) La peur ne permet dans ce moment 
aucune négociation active à Rome. C'est beaucoup 
d'arrêter le pape, sans rien obtenir de lui. L'abbé de 
Bayane ne sera pas fait cardinal ; mais le pape ne 
veut pas même en convenir, en se laissant pourtant 
deviner. Il ne veut rien promettre pour l'archevêque 
de Reims, et il dit qu'il n'a jamais fixé l'époque où il 
le ferait cardinal. Mon frère le serre de près dans ses 
audiences,il l'empêchera d'agir,et ils s'entendent à mer- 
veille, quoiqu'il refuse de recevoir les compliments 
que mon frère a la malice de lui faire, quand il l'a per- 




46 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



suadé OU réduit au silence. Il ne se laisse pas entamer 
sur la nomination aux sièges vacants. On n'oublie pas 
de lui rappeler l'inutilité de la condescendance de 
Pie VI, le danger d'abandonner le clergé de France,et 
l'indécence de croire qu^on a satisfait le roi par une 
simple reconnaissance in petto, sans lui donner la 
moindre publicité. Le cardinal Zelada a été mourant. 
Mon frère a fortement insisté pour qu'on mît à sa mort 
les établissements Français sous ma main en me nom- 
mant visiteur apostolique, si on ne voulait pas mêles 
restituer comme à l'ambassadeur du roi. Le pape a 
répondu que tout le monde voulait commander à 
Rome ; que les Espagnols demandaient les établis- 
sements français, et qu'il voulait les gouverner lui- 
même. Mon frère lui a observé que ces établissements 
ne lui appartenaient qu'en vertu du traité de Tolentino, 
et que Sa Sainteté,en ratifiant un pareil traité, souscri- 
rait à la perte de ses trois Légations. Le pape, qui est 
tout pourle roi, mais qui a grandement peur,s'est plaint 
de ce qu'on le contrariait en tout,en l'accusant de mettre 
son pied dans tous les étriers, tandis qu'il ne pouvait 
pas faire autrement, et que le roi devait l'excuser, puis- 
qu'il lui en donnait lui-même l'exemple. Il lui a dit que 
je lui avais demandé de la part de Sa Majesté de ne 
pas recevoir à Rome l'évêque de Châlons-sur-Marne * 
et de ne pas le faire cardinal. En même temps il lui a 
fait lire une lettre écrite à ce prélat de la main du roi 
le 30 juillet dernier, lettre remplie d'estime, d'affection, 
d'empressement à accorder la permission demandée, 
avec l'ordre de présenter au pape sa piété filiale. Mon 



I. Mgr de Clermont-Tonnerre. 



CHAPITRE III. — LA MISSION DE Mg^SPINA. 47 



frère, très étonné, a répondu que le roi m'avait certaine- 
ment prévenu de cette condescendance politique, pour 
ne pas irriter toute la tribu des Tonnerre, mais que 
je n avais pas encore reçu cette lettre, et qu'en atten- 
dant j'étais le seul organe accrédité des volontés du roi, 
indépendamment d'une lettre particulière dictée par 
les circonstances et dépourvue de toute autorité. Le 
pape a répondu que les ménagements étaient donc 
bien pardonnables, mais qu'il ne savait comment 
refusera un évêque Français qui se disait son parent 
la permission de venir à Rome, quand il y était autorisé 
par une lettre du roi, tandis qu'il l'accordait à tous les 
évêques Français qui la demandaient,comme à l'évêque 
de Mariana qui vient d'arriver à Rome. — Ce qui 
cause votre embarras, lui a répondu mon frère, est 
précisément ce qui doit vous en tirer. L'évêque de 
Châlons dit être votre parent : or, Votre Sainteté a 
déclaré qu'Elle ne voulait appeler à Rome aucun de 
ses parents, de sorte que sa prétention elle-même 
forme son exclusion. Le pape, qui ne prend au fond 
aucun intérêt à lui, répondit fort embarrassé qu'il ferait 
écrire, et qu'il ne voulait point déplaire au roi. Toute 
la Cour de Rome est pour le roi ; mais la peur en est 
l'unique régulateur. On dit que Bonaparte demande 
l'érection d'un . évêché à Saint-Domingue. Je vais 
suivre cette affaire de près. Je sais à fond comment elle 
fut projetée à Versailles, conduite et abandonnée en 
1751 sous le ministère de M. le maréchal de Custine. 
« Les instructions de Spina ont été rédigées par 
Gerdil, lequel s'est montré fort content de ma note sur 
les conférences. Le cardinal Consalvi dit sous le secret 
qu'elles sont faites supérieurement ; qu'elles sont ré- 



**'j 



48 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

digées avec tant d'art, que, si elles lui étaient volées en 
France, personne n'y comprendrait rien, et que ce 
prélat conserverait un calme imperturbable pour se 
prémunir également contre les caresses et les menaces 
que Ton pourrait lui faire. Le cardinal Gerdilserale 
seul conseil du pape dans cette grande discussion. Le 
cardinal Braschi et le cardinal-doyen me secondent 
merveilleusement pour la promotion de l'archevêque 
de Reims. Je crois que, malgré l'article terrible de la 
dotation qui lui manque, je serais venu à bout de le 
faire déclarer cardinal dans toute autre circonstance. 
(Fin du chiffre,) 

« Le jour de la promotion est toujours indécis. Je 
ne serais que surpris qu'elle fût retardée jusqu'à ce que 
notre horizon politique soit éclairci. Agréez, etc. ». 

En recevant cette lettre, le comte d'Avaray s'em- 
pressa, mais, hélas ! comme toujours, bien tard, de ré- 
tablir la vérité. La réponse chififrée de Mittau ' est du 
15 janvier 1801 : 

« Le roi est très sensible au zèle que le cardinal 
Braschi et le cardinal Albani témoignent pour, ses 
intérêts, et notamment à l'appui qu'ils vous donnent 
secrètement en faveur de M. l'archevêque de Reims. 
Notre maître désire que vous leur exprimiez sa sen- 

I. La lettre débute par quelques lignes non chififrées, faisant allusion, 
en ces termes, à une lettre que nous n'avons pas retrouvée : < La lettre, 
dont Votre Eminence m'a honoré le 15 novembre, fournit un exemple 
de la distinction, que, par amitié et respect pour vous, j'ai cru devoir faire 
dans celle que j'ai eu l'honneur de vous écrire, le 8 janvier. Comme en 
effet elle n'a pour objet que des affaires particulières, elle est véritable- 
ment de mon ressort. Je souhaite. Monseigneur, que vous ayez souvent 
à parler au roi d'affaires de cette nature, car je chéris les occasions de 
rendre plus active ma correspondance avec vous. » 



CHAPITRE m. — LA MISSION DE MSr SPINA. 49 

sibilité. Il n'aime pas la manière dont le pape se défend 
sur le chapeau de M. rarchevêque de Reims. 

« Il voit avec une égale inquiétude, que vous n'êtes 
point installé dans le protectorat. Enfin il craint la 
latitude et le vague des instructions de Mgr Spina. 
Il est d'ailleurs très satisfait de la conduite de M. votre 
frère, à qui, Monseigneur, vous avez inspiré votre zèle, 
votre habileté et votre esprit. Dites- lui que le roi 
s*applaudit vivement, que vous ayez pu trouver un 
aussi digne suppléant. 

€ Je vous envoie une copie de la lettre du roi à 
M. l'évêque de Châlons qui, à ce qu'il me paraît, l'a 
fort embellie. Comme il prétextait le désir d'exercer 
les fonctions du ministère apostolique dont il est privé 
depuis longtemps. Sa Majesté ne crut pas devoir mon- 
trer alors le souvenir des torts très graves qu'il eut 
envers elle en 1797; et, se prévalant d'ailleurs des 
liens du sang qui l'unissent au pape et d'une lettre 
qu'il en avait reçue, il força pour ainsi dire le roi à 
lui faire cette réponse. Vous n'y verrez rien de plus, 
si ce n'est que le roi n'a jamais dû lui fermer la porte 
del popolo, et qu'il ne met d'importance qu'à ce que 
M. de Châlons, s'il va à Rome, y soit renfermé dans 
la mesure qui lui appartient. — Je vous prie d'agréer, 
etc.. — Le comte d'AvARAY ». 

Voici la « copie de la lettre du roi à Mgr l'évêque 
de Châlons ». Elle est datée de Mittau le 30 août 1800 
et en chiffre. 

« Mon cousin, j'ai reçu votre lettre du 30 juillet, et 
je ne puis qu'approuver le dessein que vous avez formé. 
Ce sera pour vous un double avantage de pouvoir 

Correspondance inédite. — II. 4 



;0 Mf.MOîKf:S DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



<:x<:rcfir la fonction de votre saint ministère et de con- 
templ^:r de près, dans la personne du Souverain Pon- 
tife votre parent, le modèle de toutes les vertus qui 
peuvent former un digne successeur de saint Pîerre ; 
et en cela je ne puis que me réjouir encore du voyage 
(jue vous entreprendrez, etc. ^. 

VIII. 

Maury, toujours à Montefiascone, continue son 
rAle de nouvelliste aux écoutes. Il écrit au comte 
ci'Avaray, le 26 novembre 1800 : 

if Les in(|iiictudes de ce pays-ci, monsieur le comte, 
roininencrnt à se calmer ; mais elles ont été extrêmes 
penilani huit jours. La peur d'une invasion était géné- 
\\\\v r{ au [)lus haut degré d'effervescence. On a su 
iivt r ctMtituih» qui» Mgr Spina était à Lyon le 30 
oiioluT drrnirr. Il a [)assé par Grenoble et par Valence, 
ft il a riv \'K\u [Kiriout avec les plus grands honneurs, 
ih\ assure* avtv quelque vraisemblance que ce prélat 
A i'\'\\\ qu'il sr iriidaii à Paris, et que le consul Bona- 
paiir Si' pLù^uaii vlu sôjv>ur du roi de Sardaigne à 
l\oiu\\ MHis v'r prv 11 \io que ce prince entretenait des 
^oux ^pxMuluwcs i»\\iuiv tantes avec le Piémont. Le 
\ aulu\al V \M\sal\ i. Mviciaiiç^ d'Kiai, est allé faire à Sa 
Maiv'nu^ uuv^ \is;u^ vivrai le ivsultat a été le dé- 
p u\ Aw \\H V i vU' !.i u iiA^ vie Saalaîgne pour Naples 
K »\nlv'\\xU it\ ^u) V V:v^u;,i oii ,;;; àe^vito en même temps 
v|*'x' l V u^ * \l,;x-.;x'. '.v \ . N*.:,;.o'.\; à Roîuo avant Noël, 
XX xu'/.r i 'u\ :^ ,,^ ; , ,0 ;o 'O-,; o.v.v^-.i; ôès^ipprouvé. et 
' ^ ^^ - X '^x* X x'^ \ x*x •,^'>i x".; v.e.;:^ contre le mi- 

^ ,; v*o * - e A-.^cv d'dsXorder 






CHAPITRE m. — LA MISSION DE MSr SPINA. 51 



l'hospitalité à un roi chassé de ses Etats, les grands 
exemples de piété que cette Cour donnait à Rome, et 
la dépense qu'elle y faisait tous les jours de mille écus 
romains, ont fait naître des regrets universels qui se 
sont manifestés par les murmures les plus énergiques. 
Le roi de Sardaigne a dû trouver à Naples M. le 
duc et M"^e la duchesse d'Aoste. Il y a trouvé aussi 
quatorze mille hommes de troupes à la solde de l'An- 
gleterre, qui venaient d'y arriver. Ce renfort donne 
une consistance imposante à l'armée de trente mille 
Napolitains, qui est sous les ordres du comte Roger 
de Damas, et aux soixante mille hommes de réquisi- 
tion, qui sont prêts à le joindre. Les Français ne pour- 
raient certainement pas faire une irruption dans le 
royaume de Naples sans une armée de quarante mille 
hommes, et ils n ont point d'armée en Toscane, oîi 
leurs généraux n'ont à leur service que cinq ou six 
mille Cisalpins. 

« On débite ici que les conférences de paix sont 
déjà rompues à Paris. On dit que Cobentzel ayant 
déclaré à Bonaparte qu'il n'était autorisé à traiter que 
pour un armistice, et qu'il était absolument sans mis- 
sion pour traiter au sujet de l'éloignement des troupes 
russes, qu'on voulait exiger de l'empereur, Bonaparte 
lui a répondu qu'il pouvait s'en retourner à Vienne. 

« Voici un fait dont on ne paraît pas pouvoir douter, 
et dont il est de mon devoir de vous rendre compte. 
Lepape a ordonné auxofficiers de la Daterie d'expédier 
en blanc les bulles d'un archevêché, dont la taxe est 
très considérable et doit être payée en argent comptant, 
sans indiquer ni le nom du siège, ni le nom du pourvu. 
On débite dans les salles de la Daterie qu'il s'agit 



5* 



f'". 



52 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



d'un archevêché vacant en France, destiné à un reli- 
gieux franciscain, oncle de Bonaparte. La taxe elle- 
même sembje démentir cette conjecture, mais ce 
bruit public mérite attention, et Ton va tâcher de 
découvrir la quotité de la taxe pour voir si elle est ap- 
plicable à quelquesruns des archevêchés actuellement 
vacants en France. Il ne serait pas impossible que 
toutes les suppositions de ce récit fussent absolument 
fausses. Quand le pape expédie ainsi des provisions 
par la voie secrète, il se sert du secrétariat des brefs, 
et non pas de la Daterie, et les bulles ne s'expédient 
qu'après la délibération du consistoire. Je suivrai de 
près cette affaire, dont tout le monde parle à Rome, 
et qui par là même ne peut plus être un secret épis- 
tolaire de même que les autres faits dont mon devoir 
m'oblige de vous instruire aujourd'hui. Le cardinal 
Zelada se trouve mieux sans être hors de danger. — 
Agréez, etc. ». 

La dépêche suivante, en date du i^^ décembre, a 
plus d'importance : 

« J'ai reçu. Monsieur le comte, en même temps les 
dépêches n° 8 et 9 en date du 2 1 septembre et 8 oc- 
tobre. Je joins ici ma réponse à la lettre que M. le 
comte de la Chapelle m'a fait l'honneur de m'écrire 
relativement à M. l'abbé Poulie. 

« J'ai écrit à M. Labrador, ministre d'Espagne à 
Rome, et je lui ai fait présenter par mon frère 
l'ordre du roi, qui m'enjoint de retirer de ses mains 
les papiers de l'ambassade de M. le cardinal de Ber- 
nis, comme un dépôt confié par Sa Majesté à son 
prédécesseur. Ce ministre, à qui j'ai insinué moi-même 



CHAPITRE m. — LA MISSION DE M^^ SPINA. 53 

de se faire autoriser par sa cour à me livrer les archi- 
ves de Tambassade de France, dans le cas où il ne 
croirait pas pouvoir me les consigner sans l'en préve- 
nir, a promis de communiquer ma demande à Madrid. 
Je serai à portée de suivre cette affaire par moi-même, 
étant bien décidé à me rendre à Rome le lendemain 
des fêtes de Noël, et d'y séjourner jusqu'à Pâques. Je 
m occuperai en même temps avec le cardinal Ruffo, 
ministre de Naples, du palais de l'Académie de France. 
Le ministre Acton ne m'a pas encore répondu à ce 
sujet depuis cinq mois. 

(En chiffre), 

« Le pape esquiva, comme je l'ai mandé, la pro- 
messe du billet qu'il s'était engagé à m'écrire au sujet 
de la première ouverture que je lui fis de la médiation 
du roi pour l'affaire de Malte. Je vais faire tous mes 
efforts pour lui persuader combien il lui importe d'avoir 
le roi pour médiateur dans cette négociation. Le plus 
grand obstacle qui m'arrête, c'est l'ignorance absolue 
oïl je suis des intentions de Paul I^^ à cet égard. Je 
vois qu'il ne s'agit déjà plus d'une sécularisation. Je ne 
sais dès lors sur quelle base générale appuyer cette 
négociation qui devient accablante dès le premier pas 
pour le Saint-Siège, si le pape doit reconnaître pour 
grand-maître d'un ordre religieux un prince qui n'est 
pas catholique. Cependant on pourrait engager l'affaire 
avec espérance de succès, si Paul I^^ consentait à faire 
exercer sa juridiction magistrale par un vicaire qu'il 
choisirait entre les baillis catholiques, comme cela se 
pratique dans le diocèse d'Osnabruck, quand l'évêque 
est protestant. Tout s'arrangerait bientôt moyennant 
cette condescendance. La demande faite par le pape 



54 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



à Tempereur de Russie d'envoyer une personne de 
confiance à Pétersbourg pour y traiter Taffaiie de 
Malte est une astuce italienne, imaginée pour établir 
des relations avec cette cour. On est affligé à Rome 
de ne plus y avoir aucun agent depuis Texpulsion de 
Mgr Litta, et l'on voudrait s'en rapprocher pour pro- 
fiter de l'influence qu'elle doit avoir au moment de la 
paix. Cet abbé Badossa est un pauvre sujet, dont on 
ne fait nul cas à Rome. Je ne négligerai rien pour me 
mettre au fait de cette négociation, et pour la diri- 
ger selon les désirs de Paul I" ; mais jusqu'à présent 
je ne peux mettre en avant que l'extrême utilité de le 
contenter, parce que j'ignore ce qu'il se propose. 

« L'affaire des évéchés vacants en France ne saurait 
marcher dans ce moment de terreur. Elle aurait été 
très facile dans le mois d'avril dernier ; mais à présent 
il faut attendre l'issue de la mission de Mgr Spina. Si 
l'intervention de la cour de Naples paraît pouvoir être 
utile dans cette négociation, je ne manquerai pas d'y 
recourir. Je ne négligerai pas non plus d'amener le 
pape à désirer que Paul I*'' le contraigne en quelque 
sorte à une démarche qu'il n'oserait pas faire de son 
propre mouvement, en pourvoyant sur le vœu du roi 
aux églises vacantes en France. Je discuterai l'afïaire 
à fond avec le pape au commencement du mois pro- 
chain. Je ne me flatte pas de le décider à rien dans ces 
circonstances ; mais je rendrai un compte exact des 
moyens que j'emploierai et des réponses qu'il me fera- 

« Quant aux établissements français de Rome et de 
Lorette, leur administration ne sera fixée qu'après la 
mort probablement prochaine du cardinal Zelada qui 
en est visiteur apostolique. J'ai déclaré au cardinal 



CHAPITRE III. — LA MISSION DE M^'^ SPINA. 55 



Consalvi que j^accepterais le même titre, à Texemple 
du cardinal de Bernis, durant les trois dernières an- 
nées de sa vie, quoique je n'eusse besoin que de mon 
titre de ministre du roi et de protecteur des églises de 
France pour les gouverner au nom de Sa Majesté. On 
s est récrié d'abord contre une prétention qui compro- 
mettrait trop le pape dans ces circonstances. J'ai pris le 
ton haut qui convenait à mon caractère, et j'ai déclaré 
que je réclamerai cette administration avec autant de 
publicité que d'énergie. On s'est montré plus accommo- 
dant pour éviter un éclat,et on a paru disposé à me nom- 
mer Visiteur. Les principes et les sentiments de la Cour 
de Rome sont entièrement décidés en notre faveur,mais 
c'est uniquement la peur qui les conduit, et j'emploierai 
moi-même ce ressort à propos pour obtenir cette ad- 
ministration, dès qu'elle sera vacante. Le succès de 
mes démarches sera toujours subordonné aux circon- 
stances qui méritent réellement une grande pitié. Je 
sais que ces établissements sont entièrement ruinés. 
L'administration du cardinal de Bernis les a livrés à 
la dilapidation la plus scandaleuse. L'opinion publique 
accuse hautement et unanimement à Rome l'abbé de 
Lestaches de ces déprédations '. Il jouit encore de 
trois cents écus romains pour ses honoraires, tandis 
que la communauté, qui était composée de vingt-cinq 
prêtres et qui se trouve réduite à six, meurt de faim. Je 
pense néanmoins qu'il faut ménager cet homme, l'appri- 

I. Il faut lire, dans le bel ouvrage déjà cité de M. Masson sur le car- 
dinal de Bernis^X^ détail des difficultés au sein desquelles l'ambassa- 
deur de Louis XVI se mouvait à Rome, pour apprécier à sa juste valeur 
et atténuer dès lors considérablement l'appréciation de Maury sur les 
actes de son prédécesseur. En tout cas, l'histoire impartiale a pleine- 
ment lavé le bon abbé de Lestaches des accusations dirigées contre sa 
probité par l'opinion dont parle Maury (Cf. Masson, op, cit.^ chap. XVi.) 



$6 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



voiser par une confiance apparente, étudier avec lui la 
situation économique de nos établissements, lamener 
doucement à une réduction de traitement, à une régie 
plus économique, et ne le congédier que dans le cas 
oîi son avidité serait incurable. Je marcherai donc sur 
cette ligne avec lui, 

« Nous savons à présent que le marquis GhisHeri, 
ministre de l'empereur à Rome, domine entièrement 
Tesprit des cardinaux Consalvi et Roverella, et par eux 
celui du pape qui est honnête, bon et sage, mais faible 
et fort inexpert des manèges des Cours. Ce ministre 
l'avait décidé à fuir de Rome, si les Français eussent 
pénétré dans l'État de l'Église. Ce fut lui qui fit dire, 
sur un bruit public dont il était Tunique auteur, au roi 
de Sardaigne par le cardinal Consalvi, que 1500 Fran- 
çais marchaient sur Vienne. Cet avis décida immédia- 
tement le roi de Sardaigne à partir pour Naples, 
départ dont la ville de Rome est inconsolable. Le 
cardinal Consalvi est honteux de s'être laissé tromper 
par Ghislieri qu'il craint, et qui voyait avec peine l'in- 
timité du pape avec le roi de Sardaigne, dont le baron 
de Thugut se flatte, dit-on, dans sa folle immoralité, 
d'envahir un jour les dépouilles. Le crédit toujours 
dominant et mal déguisé du baron de Thugut à Vienne 
ne permet pas aux gens sages de croire à la coalition 
de l'empereur avec Berlin et Pétersbourg. La rupture 
de l'armistice a forcé les Français de se replier entre 
Bologne et Ferrare, et Rome est quant à présent très 
rassurée. Les généraux français envoient sans cesse 
des courriers au pape ; mais ils ne lui demandent que 
des bagatelles, comme la restitution des biens natio- 
naux achetés par leurs partisans, et l'expulsion des 



\ 



CHAPITRE III. — LA MISSION DE US^ SPINA. $7 



émigrés laïcs parmi lesquels ils comprennent encore 
mal à propos M. Villot. Le pape leur a fait des ré- 
ponses négatives dont le ton est très modéré, et 
dont les raisons n'admettent aucune réplique. Je suis 
toujours occupé des Bulles données en blanc pour un 
archevêché. Le cardinal-doyen a parlé fortement au 
pape en faveur de l'archevêque de Reims. Le pape 
lui a répondu comme à mon frère qu'il avait grande en- 
vie de contenter le roi par cette promotion ; que l'affaire 
n'était pas encore mûre ; qu'il fallait attendre, et qu'on 
profiterait du premier moment favorable que pour- 
raient fournir les conférences de Spinsi.f jFin du chiffre,) 

Il y aura un consistoire à Rome le 22 de ce mois 
pour l'expédition des évêchés vacants. Le pape n'y 
fera sa nombreuse promotion des cardinaux que dans 
le cas oîi il aurait reçu, avant le 15 du courant, les ré- 
ponses qu'il attend de Madrid et de Lisbonne. Il paraît 
décidé que notre doyen de la Rote n'y sera pas com- 
pris. Le pape vient de nommer aux évêchés vacants 
en Dalmatie, comme il était en possession de le faire, 
lorsque la Dalmatie appartenait à la république de 
Venise. Il a disposé en même temps de l'évêché 
d'Adria, dans l'Ltat vénitien, en faveur du Père 
Campolongo, abbé de Sainte-Justine de Padoue, auquel 
on suppose qu'il destine le chapeau. Toutes ces 
nominations semblent prouver que jusqu'à présent 
l'Empereur se réserve uniquement, dans l'État de 
Venise, la nomination des cinq évêchés qui étaient 
à la disposition du Sénat. 

« L'ancien grand* maître de Malte, Homspesch, se 
trouve à présent à Fermo dans la Marche d'Ancône, 
où l'on croit généralement qu'il a été appelé par Iç 



58 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



ministre espagnol Labrador. Celui-ci, en apprenant 
son arrivée, a fait partir un courrier extraordinaire 
pour Madrid: il en attend la réponse, et on dit qu elle 
lui apportera Tordre de faire partir Homspech pour 
TEspagne. C'est apparemment en haine de la Cour de 
Russie que le roi d'Espagne veut accorder une pro- 
tection déclarée à cet ancien chef de Tordre de Malte. 
On répand le bruit que les Anglais vont céder Malte 
à Tempereur Paul V\ Nous désirons tous que cette 
conjecture se vérifie, parce que cet événement prou- 
verait que la coalition est renouée entre la Russie et 
l'Angleterre. 

« La Gazette de Florence assure que Bonaparte 
vient d'envoyer et de recommander spécialement à 
Saint-Domingue un évêque constitutionnel, nommé 
Maurice, sacré par les intrus sans la mission du pape. 
Si le fait est vrai, c'est un étrange début des confé- 
rences ouvertes à Paris avec Mgr Spina, commissaire 
du Saint-Siège. 

« On s'attend ici à une bataille dans le Ferrarais, la- 
quelle pourra décider du sort de l'Italie. En attendant, 
le comte Roger de Damas reste à Rome sans y prendre 
encore une attitude hostile. — Je vous renouvelle, etc. » 

L\. 

Si Maury n'avait pas des nouvelles plus précises 
;\ nu\ndtM' au roi, c'est que le pape lui-même ne savait 
cM\rorr x\v\\ cK» la nussion de Mgr Spina et attendait, 
\\\\ aussi, avtv unr vive impatience, des nouvelles de 
son v\unau*ssairoA\vi explique le ton et le détail de 
Tavani \lrrnioro vK'MHvho de Maurv en Tan 1800. Elle 

* * 

r^a \lalôe \\\\ 10 dv\embre: 



^ 

k 



CHAPITRE III. — LA MISSION DE Mgr SPINA. $9 



« Mon trère a cru, monsieur le comte, qu'il y avait 
trop de fermentation à Rome dans ce moment pour 
engager une demande formelle au ministre d'Es- 
pagne relativement aux papiers de l'ambassade. Je 
traiterai moi-même cette affaire à Rome, oîi je me 
rendrai à la fin de ce mois, et où je séjournerai jus- 
qu'à Pâques. Le cardinal Zelada est pour le moment 
hors de danger ; mais à son âge une convalescence 
ne peut plus promettre une longue vie. Je ne suis pas 
fâché qu'il m'attende, et qu'il me donne le temps de 
pouvoir m'occuper sur les lieux des arrangements qui 
suivront sa mort. 

€ J'envoie par ce courrier une réponse du pape à 
M* l'archevêque de Reims, qui lui avait écrit au sujet 
du nouveau serment. Sa Sainteté lui mande que la 
Congrégation des cardinaux chargée d'examiner cette 
question est occupée à débrouiller les volumineux 
écrits pour et contre, qui lui ont été envoyés par le 
clergé français de premier et second ordre, et qu'en 
attendant une décision les évêques français ne doivent 
pas se départir de cette constance qui les a comblés de 
gloire. On ne pouvait pas s'expliquer plus clairement 
dans les circonstances actuelles. 

^J'ai su avec certitude que l'abbé de Dampierre, 
grand-vicaire de Paris, accompagné de deux de ses 
collègues, a obtenu une audience du consul Bonaparte. 
Ils lont trouvé dans son cabinet avec M. Dernier, curé 
de la Vendée, son ami intime et qui ne le quitte pres- 
que jamais'. L'abbé de Dampierre lui a dit, delà part 



I. Etienne Alexandre Bernier, curé de St-Laud, avait été, pendant 
la guerre de Vendée, un des plus actifs organisateurs de la résistance, 
dans TAnjou. Stofflet ne faisait rien sans son conseil. Il contribua à la 



60 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

de M. Tarchevêque de Paris et de plusieurs autres 
prélats français, que les éveques seraient disposés à 
faire la promesse qu'on exige d eux, s'il lui plaisait de 
substituer l'engagement de la soumission au gouver- 
nement, à la promesse de fidélité à la Constitution. 
Bonaparte n'a rien répondu sur ce changement dé 
formule, il s'est contenté de témoigner son attachement 
à la religion catholique, et de dire qu'il traitait actuel- 
lement avec le pape sur les moyens de faire cesser le 
schisme en France; que les catholiques étaient conduits 
ordinairement par des bulles ; que la décision du pape 
serait comme une bombe qui tomberait en France, et 
qu'elle serait la loi à laquelle il faudrait que tout le 
monde se soumît. Je rapporte ses propres expressions. 
J'ai reçu un petit écrit de M. l'évéque de Boulogne, qui 
développe parfaitement bien les différences de ces 
deux formules. Ce prélat ne paraît pas éloigné d'adop- 
ter la promesse de soumission au gouvernement. 

On croit en Italie que la prétendue conjuration du 
8 octobre contre la vie de Bonaparte a été une fable 
imaginée pour essayer l'intérêt général en sa faveur, 
et en fournir la preuve à toute l'Europe dont il veut 
gagner la confiance. — Agréez, etc. » 

Enfin, voici la dernière dépêche de l'année et du 
siècle, que Maury écrivit à Mittau le ii décembre. 

pacification, et c'est comme délégué des royalistes Veodéens qu'il 
entra en relations avec le Premier Consul, auquel il se rallia com- 
plètement. Bonapîirte se servit de lui dans la négociation et la mise à 
exécution du concordat, et lui donna en i8o2, l'évêché d'Orléans, où il 
mourut en 1806. Le rôle prépondérant qu'il avait joué dans les armées 
royales de 1793 à 1799, paraissait autoriser les illusions dont on se 
bercera, à Mittau et à iMontefiascone, relativement à son action sur le 
Fren^ier Consul en cçtte circonstance. 






CHAPITRE m. — LA MISSION DE MS^ SPINA. 6l 

«Voici, monsieur le comte, tout ce que j'ai pu dé- 
couvrir relativement aux bulles expédiées en blanc à 
la Daterie pour un archevêché actuellement vacant. La 
taxe de ce siège est considérable, mais inconnue, et 
elle est réduite par grâce à mille florins qui ont été 
réellement payés et distribués à tous les participants. 
On n'en peut déduire aucune indication probable pour 
deviner le siège métropolitain dont il s'agit. On assure 
que le secret sera gardé pendant un an. Les Romains 
disent que, s'il ne s'agit pas d'un archevêché en France, 
ce qui n'est nullement vraisemblable, ces provisions ne 
peuvent avoir pour objet que les sièges métropolitains 
de Saint-Domingue ou de Bologne. Le temps éclaircira 
ce mystère, mais le fait est très constant. 

« (En chiffre,) M. Astier, prêtre du diocèse de Gap, 
et M. Beulé, prêtre du diocèse de Chartres, âgés de 
trente-quatre ans tous les deux, montrant de l'esprit, 
de la mesure, de bons principes et du caractère, et 
ayant été élevés à Paris, d'où ils sont partis le 6 no- 
vembre dernier avec un passeport très ample pour 
se rendre à Rome, sous le titre d'hommes de lettres, 
arrivèrent hier chez moi. 

« Voici l'objet de leur mission tel qu'ils me l'ont ex- 
pliqué avec une confiance sinon entière, comme elle 
ne pouvait guères l'être dans une pemière entrevue, 
du moins assez prononcée pour devoir le devenir 
dans la suite. Ils m'ont dit qu'en 1793 M. l'abbé de 
Clorivière, ancien jésuite, supérieur du séminaire de 
Saint- Malo, ayant formé le projet de conserver en 
France l'état religieux, s'était rallié à plusieurs prêtres 
avec lesquels il s'était engagé à suivre l'Institut de 
Saint- Ignace, avec l'unique modification de soumettre 



62 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

tous les membres qui composeraient cette agrégation 
à la juridiction des ordinaires; que ce petit troupeau 
s étant grossi jusqu au nombre de quatre-vingts indi- 
vidus, ces deux mêmes députés qui en font partie 
s'étaient rendus à Londres pour conférer sur cet 
établissement avec les évêques français qui y sont 
réfugiés ; que les archevêques de Narbonne ' et d'Aix 
avaient répondu, au nom de nos autres prélats, que 
cette institution leur paraissait devoir être très utile à 
l'Église et à la monarchie, et qu'il fallait en demander 
l'approbation au pape. Encouragés par un accueil si 
favorable, ils sont revenus en France, et se sont liés 
avec M. Dernier, curé de Saint-Laud dans la ville 
d'Angers et vicaire-général de la Rochelle depuis la 
Révolution. Ce M. Dernier, qui semble être l'un de 
ces affiliés, ou du moins, qui les protège vivement, est 
ce même curé confident intime de Donaparte, dont 
j'ai eu l'honneur de vous parler dans ma dernière 
lettre du lo de ce mois. Il fut député à Paris pour y 
traiter la dernière pacification de la Vendée. C'est un 
homme de beaucoup d'esprit, un saint ecclésiastique, 
un excellent et prudent royaliste. Donaparte, auquel il 
plut beaucoup, ne voulut pas le laisser retourner à 
Angers, il le retint à Paris, et lui accorda sa confiance 
la plus intime. M. Dernier s'est chargé de solliciter le 
passeport de ces deux voyageurs pour Rome, et il la 
fait expédier. Ils sont partis avec une lettre de l'évê- 
que de Saint-Malo pour le pape. Je soupçonne qu'ils 
ont d'autres recommandations plus imposantes ; car. 



I. Arthur-Richard de Dillon, né à St-Germain en Laye en 1721, 
sacré évoque d'Evreux le 28 octobre 1753, archevêque de Toulouse en 
1758 et de Narbonne en 1762. 



V 



CHAPITRE III. — LA MISSION DE M^^ SPINA. 63 



lorsque je leur ai dit que le ministre Labrador les 
ferait chasser de Rome, au nom du roi d'Espagne, 
s'il découvrait le secret de leur voyage^ ils m'ont répon- 
du en riant, qu'ils ne craignaient point à Rome le roi 
d'Espagne. Je leur ai dit que je les comprenais fort 
bien,leur donnant à entendre que je les croyais protégés 
par Bonaparte; ils n'ont répondu ni oui ni non, mais 
ils ont ajouté qu'ils savaient qu'on pouvait se fier 
pleinement à moi. Ils ont chacun une forte ceinture 
de louis d'or. Je leur ai demandé comment M. Bernier 
ne songeait pas à unir le roi avec Bonaparte, en mon- 
trant à ce dernier sa gloire, son intérêt et sa sûreté 
dans le rétablissement de la monarchie. Ils m'ont ré- 
pondu que Bonaparte ne croyait pas pouvoir soutenir 
le roi contre les jacobins, et qu'il se méfiait de l'ingra- 
titude des courtisans dont il serait la victime. Ayant 
su par eux qu'ils avaient un chiffre pour correspondre 
en France, je leur ai dit que si Bonaparte, dans ce 
moment, était seul assez fort contre les Jacobins, il le 
serait bien plus encore, quand il se verrait solidement 
renforcé par l'union fondée sur la probité de tous les 
catholiques et de tous les royalistes. J'ai ajouté ce qu'il 
fallait dire sur la reconnaissance constante et raison- 
née du roi. — Vous pouvez écrire de ma part, leur 
ai-je dit, à M. Bernier ce que je suis prêt à lui écrire 
moi-même, que si Bonaparte veut s'immortaliser par 
ce grand acte de sagesse et de justice, il lui restera 
toujours au moins un sicaire à ses ordres, et que je 
consens qu'il me fasse assassiner au premier acte d'in- 
gratitude du roi. Ils m'ont regardé et se sont tus. Ils 
ont en France deux mille prosélytes prêts à se réunir 
à eux, et leurs sujets les plus distingués se trouvent à 




64 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISifCME. 



Lyon. Ils croient que le roi sera rétabli, mais que 
l'affaire n est pas mûre encore. Ils disent que toute la 
nation est mécontente de la République, qu elle rece- 
vrait le roi avec enthousiasme. Ils assurent qu à la 
dernière ordination faite à Paris au mois de septembre, 
l'évêque de Saint- Papoul \ qui se porte bien, ordonna 
cinquante-sept prêtres. Au moment de leur départ, 
l'évêque de Nîmes' venait d arriver dans son diocèse. 
L'évêque de Saint-Malo \ son frère, qui est à Paris et 
que nous n'avions jamais cru un homme très sûr, 
parce qu'il sortit le premier du royaume, après 
avoir publié un mandement très équivoque, et 
avoir envoyé des lettres de grand-vicaire à l'évêque 
de Rennes, pour gouverner la portion de son dio- 
cèse qu'on avait réunie au sien, venait d'obtenir 
par la médiation de M. Dernier toutes les sûretés 
qu'il pouvait désirer. Lorsque celui-ci se présenta au 
ministre de la police pour lui demander une carte de 

1. Jean-Bapiiste-Marie de Maillé-hi-Tour- Landry, né au château 
d'Entrain, le 6 décembre 1743, sacré évêque de Gap, le 3 mai 1778, 
nommé à St- Papoul en 1784. Il fut emprisonné pendant la Terreur. 

2. Pierre-Marie-Madeleine Cortois de Balore, né à Dijon en 1738, 
sacré évêque d'Alais le 30 juin 1776, nommé à Nîmes en 1784, émigra 
en Suisse, pendant la Révolution. Il ne regagna la France en 1800 que 
pour y vivre dans la retraite, donna sa démission lors du Concordat et 
mourut avant la Restauration. 

3. Gabriel Cortois de Pressigny, né à Dijon le 11 décembre 1745, 
sacré le 15 janvier 1786, évêque de St-Malo, frère du précédent, ne mé- 
ritait pas cette défiance. S'il sortit un des premiers du royaume, ce ne 
fut pas avant d'avoir adhéré publiquement à V exposition de principes sur 
la constitution civile, et enjoint à ses diocésains de repousser les nou- 
veaux pasteurs qui leur seraient envoyés : du lieu de son exil, il leur 
adressa une lettre pastorale avec promulgation du bref de Pie VI sur 
les affaires de l'Église de France. S'il rentra en France sous le Consulat, 
ce ne fut pas pour adhérer au régime nouveau ; il y vécut retiré jusqu'au 
retour des Bi)urbons, fut leur ambassadeur à Rome de 1814 à 18 16, 
devint archevêque de Besançon en 18 19, et, tant ci la Chambre des Pairs 
qu'à la tête de son diocèse, eut à cœur les intérêts de la religion. 



\ 



CHAPITRE III. — LA MISSION DE US^ SPINA. 65 

sûreté en faveur de l'évêque de Saint- Malo, sous son 
propre nom, ce magistrat lui répondit: — J'ai ordre de 
ne rien vous refuser, mais vous ne voyez pas les consé- 
quences de votre demande. Elle tend à faire rentrer en 
France tous les évêques. Ils n'y seront pas plus tôt 
que vous serez le premier à vous en repentir. — C'est 
mon affaire, répondit M. Bernier, je ne suis nullement 
effrayé de leur retour, car ils ne veulent que ce que je 
veux, et je veux tout ce qu'ils veulent. La carte de 
sûreté fut expédiée, et ce prélat est tranquille à Paris, 
sans y garder l'incognito. Mgr Spina était arrivé à 
Paris, la veille de leur départ. Les églises catholiques 
y sont pleines de monde, mais il y a beaucoup plus de 
femmes que d'hommes. Les six églises de Notre- 
Dame, de Sainte - Marguerite, de Saint-Germain 
TAuxerrois, de Saint-Sulpice, de Saint- Etienne du 
Mont et de Saint- Merry, livrées aux intrus, ne sont 
fréquentées que par le bas peuple du voisinage et 
quelques jansénistes qui s'y rendent en carrosse. Les 
deux curés de Saint-Sulpice et de Saint- Roch exer- 
cent publiquement leur ministère depuis qu'ils se 
sont soumis à la dernière promesse. Le conseil de 
l'archevêque est divisé sur cette question. Ces deux 
prêtres ont une attestation très catholique et très 
monarchique signée par M. Bechet, sulpicien, grand- 
vicaire de Paris, lequel a rétracté solennellement son 
serment de liberté et d'égalité. Je vais les suivre de 
près à Rome, où je serai dans quinze jours. Je ferai 
tout au monde pour leur suggérer d'écrire à M. Bernier, 
qu'ils disent rempli d'estime pour moi, et avec lequel 
je voudrais pouvoir ouvrir une correspondance suivie. 
Une fumée épaisse couvre encore l'horizon de Paris 

Correspondance inédite. — II. 5 



66 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



à mes yeux, mais en rapprochant tous ces faits que 
je rapporte fidèlement, je crois y voir luire plusieurs 
rayons d'espérance. Ces deux prêtres n'ont jamais 
prêté aucun serment, ils en ont les certificats les plus 
authentiques. Ils sont très anti-révolutionnaires et pa- 
raissent fortement protégés. Cela doit signifier quelque 
chose. Je n*ai pu les voir qu en passant, mais je les 
ai bien catéchisés, et je les confesserai de mon mieux 
au commencement de janvier, sans paraître avoir au- 
cune relation avec eux, pour mieux en imposer au 
pape, en lui donnant à entendre que je reçois mes 
notions directement de Paris. Ils disent que Bona- 
parte n'excite aucun enthousiasme à Paris. On le 
regarde comme un homme plein d'audace, qui est hé 
heureux, qui croit 1 être, et qui, prenant utilement des 
partis désespérés, fait habituellement des va-tout. Je 
soupçonne qu'il favorise les jésuites, parce qu'il sent 
la pénurie des instituteurs publics et le besoin de pour- 
voir à leducation. 11 ne vit qu'avec quelques généraux 
et ne donne aucun signe de religion. D'après le bien 
qu'on dit de M. Bernier, il n'est pas probable qu'un 
pareil prêtre soit le complice d'un usurpateur, et je 
suis fortement d'avis d'approfondir prudemment mais 
sûrement les conjectures que suggère un rapproche- 
ment si intime et si extraordinaire. Je pense qu'il faut 
se servir à Paris d'un prêtre très adroit et très 
éprouvé, sans avoir rien de marquant, pour aller à la 
découverte. De mon côté, je ne manquerai pas de vous 
tenir au courant très exactement de tout ce que ces 
doux vo\\iq:î'urs me diront et de tout ce que je leur 
su^^ororrrai. 11 doit y avoir bien des moments de dé- 
goût, de prévoyance et d'effroi, si ce n'est de remords. 



CHAPITRE III. — LA MISSION DE M&r SPINA. 6/ 

dans Tâme de Bonaparte. Si M. Bernier est à portée 
de les épier, comme on le dit, il peut en profiter pour 
tenter à propos l'ambition, le découragement et la tête 
poétique de cet homme extraordinaire. Vous vous sou- 
viendrez sans doute comme moi, en lisant ce récit, 
de cet abbé Gautier auquel M. de Torcy attribue, 
dans ses Mémoires^ les premières ouvertures et les 
premiers accords du traité d'Utrecht. O utinam ! Le 
clergé mériterait bien une pareille gloire. (Fin du 
chiffre.) 

« La promotion des cardinaux est différée, et nous ne 
savons pas encore si elle aura lieu dans le courant du 
mois prochain. C'est une horloge qui retarde presque 
à Rome. On attribue ce délai-ci aux circonstances et 
au refus que fait le roi de Naples de doter Mgr Caraffa, 
majordome, lequel ne voulut pas suivre Pie VI dans 
son exil. Il est difficile de désapprouver la détermina- 
tion et le motif de Sa Majesté Sicilienne. 

« Les Français évacuent décidément la Toscane, et 
ils se replient sur Plaisance en emmenant avec eux 
beaucoup d'otages, ce qui suppose qu'ils ont peur. 
Parmi les honnêtes gens qu'ils entraînent ainsi vio- 
lemment pour leur propre sûreté, se trouve Mgr Zon- 
dadari, archevêque de Sienne, désigné pour être 
cardinal à la première promotion. Ce prélat s'était 
caché dans les combles de sa métropole pour leur 
échapper. Il fut dénoncé par un clerc de son église à 
qui le peuple a coupé la tête dans le premier accès de 
fureur que lui a causé cette infâme délation. Les 
Napolitains, qui formaient le camp de Frascati sous 
les ordres du comte Roger de Damas, s'avancent 
en Toscane, où ils seront commandés par le gêné- 



68 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

rai Bellegarde. Ce mouvement prouve qu'il n'est pas 
question de paix. Les Français ont débité qu'ils ont 
remporté une grande victoire sur le Danube; mais 
personne n'en croit rien, et on en conclut qu'ils ont 
grand' peur d'une insurrection dont ils seraient les 
victimes. Le passage des troupes achève de ruiner ce 
pays-ci. Le pain vaut onze sols de France la livre à 
Rome, et une pareille cherté équivaut à une véritable 
famine. 

«Je vous prie de mettre aux pieds du roi et de Son 
Altesse Royale, madame la duchesse d'Angouléme, 
l'hommage de mon profond respect, de ma fidélité 
et de mes vœux de bonne année. 

« Agréez vous-même, avec mes plus tendres sou- 
haits pour tout ce qui peut intéresser votre bonheur, 
et le rendez- vous que mon cœur vous donne en France 
dans le courant de cette année, l'hommage, etc. » 

Ces vœux et ces espérances ne devaient arriver 
aux exilés que quatre mois après le départ de la 
dépêche qui les leur envoyait, avec une si naïve illu- 
sion au moins apparente, car Maury était trop intelli- 
gent pour se méprendre à ce point sur l'avenir du 
Premier Consul. Les événements d'ailleurs n'allaient 
plus tarder à montrer où en était réduite la cause de 
la monarchie. 



— • — 



k 



CHAPITRE QUATRIEME. 
Les premiers mois du dix-neuvième 

SIÈCLE. 

Sommaire. — Les exilés de Mittau obligés de fuir la Russie. — 
Odyssée de ce nouvel exil. — La situation en Italie et à Rome au com- 
mencement du siècle. — Les soldats du petit caporal. — Nouvelles de 
Rome, d'Italie, de France, d'Espagne, etc. — Encouragements du roi. 

— Une audience peinte sur le vif. — Embarras de Pie VII. — Embarras 
non moins grands de Maury. — Secret qu'on garde auprès de lui sur les 
négociations de Paris. — Portrait de Pie VII au milieu des difficultés du 
début de son Pontificat. — Deux lettres de l'abbé Dernier. — Le temps 
éclaircira les mystères. — ConsaIvi oppose à Maury le droit du posses- 
soire. — Louis XVIII se défend du reproche que Maury semble lui faire. 

— Maury trépigne sur place. — L'incident de Tarbes. — Touchants scru- 
pules de Tarchevêque de Reims. — Louis XVI 1 1 adjure Pie VI I de quitter 
Rome. — Ultimatum transmis par Cacault à Pie VII. — Le départ du 
cardin<il ConsaIvi pour Paris. — Rumeurs et nouvelles. — Une conjecture 
de Maury qui ne manquerait pas de sagacité. — L'aflfaire de Tarbes. 



I. 

EN était-ce donc fait de la dynastie des Bourbons ? 
Ses serviteurs fidèles purent se le demander, 
comme fut sans doute tenté de se le demander lui-même 
le cardinal Maury, en recevant la dépêche suivante, 
la dernière qui devait lui parvenir de Mittau, d où son 
royal correspondant venait de recevoir Tordre de partir, 
et cela au jour même anniversaire de celui où, huit ans 
auparavant, son auguste frère était monté sur Técha- 
faud, à Paris. 

La dépêche en effet est datée du 21 janvier 1801. 



70 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



« Monseigneur, j'ai reçu les lettres que Votre Émi- 
nence m'a fait l'honneur de m'écrire les i et lodécembre. 
Si elles exigeaient une réponse détaillée, il me serait 
impossible de la faire dans ce moment. Hier au soir, 
le commandant militaire est venu annoncer au roi, que 
l'empereur lui retire l'asile, qu'il lui avait donné dans 
ses États. Si M"^^ la duchesse d'Angouléme ne con- 
sacrait pas à des soins religieux et à la mémoire de 
son père l'exécrable époque du 21 janvier, ni elle ni 
son oncle ne seraient déjà plus à Mittau. Ils partiront 
demain, sans savoir de quel côté ils tourneront leurs 
pas, sans savoir dans quel coin de la terre on leur per- 
mettra de reposer leurs têtes. Au moins. Monseigneur, 
soyez sûr, je ne dis pas, que le roi ne s'est point attiré 
ce revers, mais que son courage ne s'est point démenti, 
et qu'il a su conserver toute la dignité qui convient 
au malheur, et quant à Madame, abîmée de douleur, 
elle est cependant encore pour notre maître infortuné 
un ange consolateur. 

4: Je vous prie d'adresser vos letttres à M. Tévêque 
de Nancy, jusqu'à ce que je vous aie donné une autre 
indication, et d'agréer, etc. — Le Cte d'AvARAV. > 

Une note, de la main du roi, accompagnait cette 
douloureuse dépêche. 

€ L'empereur de Russie ayant retiré au roi Tasile 
qu'il lui avait jusqu*à présent accordé, Sa Majesté, 
sans pouvoir pénétrer les motifs d*une pareille déter- 
mination, se met en route demain avec M"^^ la duchesse 
d'Angouléme. Il est impossible de prévoir 'encore où 
rhéritier de Louis XIV cl la tille de Louis XVI trou- 
veront un abri. Dès que le roi jx^urra avoir un aperçu 




CHAPITRE IV. — LES PREM. MOIS DU XIX^ SIÈCLE. Jl 

du lieu où il lui sera possible de s'arrêter, il en instruira 
M. le cardinal Maury, qui en attendant continuera sa 
correspondance avec Sa Majesté, en l'adressant à 
M, de Thauvenay à Hambourg. — L. » 

L'odyssée de ce nouvel exil s'accomplit tristement. 
Le comte d'Avaray la raconte à Maury, dans sa lettre, 
datée de Memel, le 30 janvier 1801. C'était pour la 
dernière fois que ce serviteur dévoué de la cause et de 
la personne royale écrivait au cardinal, sa santé ruinée 
l'ayant finalement obligé, malgré les résistances déses- 
pérées de son dévouement royaliste, à céder aux in- 
stances de son maître et à s'éloigner pour mourir en 
paix. La lettre est triste et affectueuse comme un 
adieu : 

4: J'aurais bien voulu vous écrire par le dernier cour- 
rier, mon cher cardinal ; mais nous arrivions avec nos 
chers maîtres qui, Dieu merci, sont en parfaite santé. 
A peine ai-je eu le temps d'expédier quelques mots 
pour donner sur les différents points de leurs nouvelles. 
Vous serez dédommagé aujourd'hui. 

« La renommée vous aura déjà instruit qu'après 
trois années de soins délicats, et l'on peut dire d'éclat 
importun, le roi vient d'être subitement renvoyé de 
l'empire de Russie. Elle vous aura dit à quelle époque 
ce nouveau coup du sort est venu frapper sa tête et celle 
de sa nièce. Votre cœur français vous aura peint ce 
moment affreux, ce départ inopiné dont, au milieu du 
désespoir de tant de malheureux, ij a fallu précipiter 
les apprêts dans les 24 heures du 2 1 janvier, jour de 
deuil et de douleur consacré par l'auguste fille de 
Louis XVI à la retraite, aux larmes et aux exercices 



72 MÉMOIRES DK MAURY. — LIVRE TROISifeME. 

de piété. Vous savez déjà, mon ami, avec quelle dignité 
notre maître s'est montré dans cette inconcevable cir- 
constance, consolant, encourageant ses infortunés ser- 
viteurs, mais surtout leur recommandant de ne jamais 
oublier ce qu'ils doivent au souverain qui lui offrit et 
lui doHfia longtemps U7i asile, qui forma V union de ses 
enfants, et dont les bienfaits assurent encore son exis- 
tence et la leur. Vous le voyez grand, digne du trône 
qui lui est assigné, et de la nation qu'il doit régir ; 
chacune de ses infortunes devenant pour lui un degré 
de gloire, les traces de ses pas arrosées, inondées de 
larmes faites pour enorgueillir les plus puissants sou- 
verains ! Il est une vérité, si bien avérée, qu'on n'ose- 
rait jamais la démentir. Dans le cours de sa vie errante, 
je n'ai trouvé aucun pays, où notre maître, devancé 
par des préventions semées à dessein par ses ennemis, 
n'ait bientôt triomphé d elles, et comme dans cette 
occasion, emporté l'amour, le respect et l'admiration 
générale. Mais je reviens à Tobjet principal de ma 
lettre, le récit des premières journées de notre marche, 
et surtout l'ange du ciel que la Providence a laissé ici- 
bas pour consoler le petit-fils de Louis XIV sans asile 
sur la terre. Cette charmante, cette héroïque princesse, 
élevée dans une prison, et pendant des années ayant 
à peine entrevu le jour, maintenant jetée surie globe, 
et sans abri dans l'immensité !!! 

« C'est avec une âme vraiment sublime, jointe à la 
plus adorable sensibilité, que Madame la duchesse 
d'Angoulême marche dans cette nouvelle carrière de 
calamités ; elle n'a pas balancé un moment à atta- 
cher son sort à celui de son oncle. Elle veut suivre 
son roi partout et confondre ses propres infortunes 



CHAPITRE IV. — LES PREM. MOIS DU XIX^ SIÈCLE. 73 

avec les siennes. Telles sont ses nobles expressions. 
« Ce voyage jusqu'ici, au bord de la mer surtout, a 
été cruel. Une tempête horrible, des tourbillons de 
neige aveuglant les- hommes et etïrayant les chevaux, 
ont interrompu la dernière journée. Déjà un des gens 
de la suite s'était démis le bras, une de nos voitures 
ayant été renversée ; heureusement nos chers maîtres 
n'ont point personnellement souffert, ou, pour s'expri- 
mer selon leur propre cœur, les souffrances qu'ils éprou- 
vent ne sont autres que celles dont ils se voient 
environnés. La rigueur de la saison, les gîtes les plus 
affreux, l'ignorance la plus absolue du lieu où pourront 
se reposer ces têtes précieuses, rien n'altère la douceur, 
la constance de notre adorable princesse ; uniquement 
occupée du roi, tout est bon, tout est bien pour elle. Ici 
la chaleur. étouffante, là le froid glacial d'une chambre 
sans feu, qu'il faut partager avec M"^^ de Sérent et les 
femmes, tandis que son oncle repose au milieu de nous 
dans le stube commun. Rien ne peut lui arracher une 
plainte, c'est un ange consolateur pour notre maître et 
un modèle de courage pour nous. Oh ! que la fille de 
Louis XVI et de Marie- Antoinette a bien profité des 
leçons et des exemples de son enfance ! 

« Ce qui n'ajoute pas peu sans doute à l'horreur de 
cette situation est de songer que, malgré toutes les 
précautions que nous avons pu prendre, Mgr le duc 
d'Angoulême doit être errant de son côté, et, depuis 
la signature des préliminaires, cherchant en vain le 
précieux dépôt qu'il avait laissé en Courlande. 

€ Ah ! mon cher cardinal, que n'ai-je pour m'expri- 
mer tout ce que la nature m'a donné pour sentir ! Mon 
tableau serait plus vrai, c est-à-dire non moins sublime 



74 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

que déchirant. Vous verriez comme moi, à travers de 
vos larmes, notre cher maître, celui qui portera enfin, 
n en doutons pas, une couronne éclatante, dans un 
misérable réduit, ayant pour tout espoir, Tespoir d*en 
trouver un semblable le lendemain. Vous le verriez 
avec ce visage serein, cette bonté, cette grâce qui lui 
sont propres, et que vous savez si bien apprécier, 
cherchant en vain des termes pour exprimer sa tendre 
reconnaissance ; à côté de lui la fille de tant de rois, 
nouvelle Antigone, cette auguste victime échappée 
aux bourreaux de sa famille, belle, touchante, rappelant 
enfin le meilleur des princes, sa courageuse mère et 
la vertueuse et sainte Elisabeth. Vous la verriez, mon 
ami, tenant sur ses genoux ce chien devenu cher à 
toute âme sensible, compagnon de captivité du mal- 
heureux et royal enfant, puis le seul témoin compatis- 
sant de ses longues souffrances à elle-même. Dans ce 
cadre révéré, vous placeriez le respectable abbé Edge- 
worth, dont la seule présence, en retraçant un exécrable 
attentat, commande le dévouement et Tentier oubli de 
soi-même. Quel est le cœur de feu, — dans quel parti, 
dans quelle faction, sur quel degré d'un trône sanglant 
pourrait-on le trouver ? — qui ne se fondrait pas dans 
les larmes de Tamour ou du repentir devant un pareil 
tableau ? Ah ! mon ami, je ne vois plus mon papier, il 
faut mettre fin à cet affreux récit, et se reposer un 
instant dans la consolante idée, que le génie de la 
France va veiller sur ces augustes têtes, et qu'il pré- 
pare, comme juste récompense à tant de malheurs, de 
courage et de vertus, Tivresse et l'amour d'un peuple 
rendu au bonheur et bénissant la main qui peut seule 
le dispenser. 



CHAPITRE IV. — LES PREM. MOIS DU XIX^ SIÈCLE. 75 

« Oserai-je parler maintenant des serviteurs vrai- 
ment prédestinés qui jouissent plus particulièrement 
auprès de leurs maîtres de Tétonnant spectacle, qu'ils 
vont donner au monde ? Ils sont en bien petit nombre. 
Déjà j ai indiqué madame la duchesse de Sérent et le 
respectable abbé ; il ne me reste plus qu'à nommer le 
duc de Fleury et moi. 

« Vous savez déjà sans doute que le roi et Madame 
ont pris les noms de comte de L'Isle et de marquise 
de la Meilleraye. Ils sont arrivés ici le 17 au soir et se 
remettront en route dans quelques jours pour avancer 
sur Koenigsberg. 

€ Adieu, mon cher cardinal, si je pouvais détourner 
une seule de vos pensées sur votre ami, je vous deman- 
derais de m'accompagner de vos vœux. J ai besoin de 
l'intérêt, de l'estime et des encouragements de ceux 
qui vous ressemblent. Ne croyez cependant pas, mon 
ami, que je me sente abattu, ou que je veuille être 
plaint. Quel est le vrai Français, auquel le poste que 
j occupe ne va pas faire envie ? Quel est celui qui se 
montrerait faible et timide avec d'aussi grands devoirs 
à remplir et de tels exemples sous les yeux ? J'ignore 
quel sera le terme de tant de maux, mais ce n'est pas 
à vous que j'ai besoin de dire que mon dévouement à 
mon roi ne finira qu'avec ma vie. — Le comte 

d'AvARAY. » 

II. 

C'est au comte d'Avaray que Maury adressa long- 
temps encore ses comptes- rendus. Le moment n'est 
plus loin où ils vont devenir plus graves et plus inté- 



y6 MÉMOIRES DE MAUKY. — LIVRE TROISIÈME. 

ressants encore. La dépêche du 3 janvier 1801 en est 
l'indice. Elle est datée de Rome. 

« Je reçois, monsieur le comte, en arrivant à Rome, 
par le même courrier, les deux très intéressantes dé- 
pêches du 25 octobre, du 2 et du 6 novembre dernier. 
Je suis désolé que mes lettres, qu'il m'a fallu adresser à 
Ancône, pour être envoyées à Trieste par mer et par- 
venir ainsi sûrement à Vienne, n'aient pas pu arriver 
plus tôt à leur destination. Depuis ma lettre du 16 août, 
j'ai eu l'honneur de vous écrire le 25 septembre, le 
1 6^ le 1 8 et le 30 octobre, le 5, le 1 5 et le 20 novembre, 
le 5, le 10 et le 17 décembre dernier. Il me tarde infi- 
niment d'apprendre que toutes mes lettres soient arri- 
vées à Mittau, et qu'elles aient mis le roi au courant 
des événements qui peuvent l'intéresser en Italie. Mon 
zèle pour le service de notre maître doit vous être un 
sûr garant de mon exactitude à vous en rendre compte. 

« M. l'abbé de Lestaches a rempli les engagements 
qu'il avait pris avec moi, en procurant à l'abbé Cornu 
une place de chapelain de la communauté de Saint- 
Louis. Il m'a présenté en même temps le compte 
détaillé, que je lui avais demandé, de l'état actif et 
passif de nos établissements français. Quoique ce 
compte ne me paraisse nullement complet, il en résulte 
que ces établissements offrent encore des ressources 
très considérables, malgré les dettes qu'on leur a fait 
contracter, durant les dernières années de l'adminis- 
tration du cardinal de Bernis. 

<L On ne m'a fait aucune réponse de Palerme au 
sujet du palais de l'académie de France. Ce silence est 
pourtant une manière de répondre. Je vais profiter de 



CHAPITRE IV. — LES PREM. MOIS DU XIX^ SIÈCLE. ^^ 

la première occasion pour traiter cette affaire avec le 
cardinal Ruffo, qui est ministre à Rome de Sa Majesté 
Sicilienne. J'épierai aussi un moment favorable pour 
tenter de recouvrer les papiers de l'ambassade. 

« C'est moi qui ai fait nommer à Venise M. labbé 
Verdolin, administrateur de rarchevéché de.Lyon, et 
je signai ses pouvoirs avec les cardinaux Albani, 
Gerdil et Antonelli. M. l'abbé de Rully, qui s'était fait 
nommer vicaire-général au nom du chapitre par deux 
chanoines de Lyon, m'envoya la démission de son titre, 
parce qu'il ne pouvait pas s'entendre avec ses collè- 
gues, qu'on lui avait associés pour le gouvernement 
du diocèse. Cet acte, écrit et signé de sa main, est 
déposé aux archives de la congrégation établie pour 
les affaires de France. La députation apostolique de 
l'administrateur est parfaitement en règle. Cet abbé 
de Rully, que je vais faire travailler de nouveau par 
révêque de Châlons-sur-Saône dont il est grand- 
vicaire, afin de lui faire confirmer son désistement, est 
un intrigant sans lumières, dépourvu de tout bon sens, 
et il m'a écrit plusieurs lettres extravagantes ; mais on 
m'avait parlé avec estime de ses mœurs, et je lui sup- 
posais un attachement fidèle aux bons principes. 
L'ambition a probablement achevé d'égarer sa petite 
tête, et il sacrifie au parti dominant dans l'espérance 
de jouer un rôle ; mais il est très propre à décréditer 
la cause pour laquelle il se déclarera. Il me semble 
impossible qu'il obtienne jamais à Rome aucune com- 
mission pour être employé, ni en premier, ni en second, 
dans l'administration du diocèse de Lyon. La feuille 
imprimée, dans laquelle il a manifesté ses sentiments, 
et que j'ai montrée ici à qui de droit, suffirait pour 



- MfJ 



78 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



rendre toutes ses intrigues impuissantes et toutes ses 
protections' inutiles. 

« J ai reçu les ordres du roi relativement à M. labbé 
de la Tour, nommé depuis douze ans à Tévêché de 
Moulins. Sa demande n eût pas été une affaire, mais 
une simple expédition courante avant larrivée du pape 
à Rome. Aujourd'hui les circonstances et la peur mon- 
trent ici du danger dans les moindres choses, et on 
n ose prendre aucun parti pour rien de ce qui intéresse 
r Église de France. Je vais suivre cette affaire, sans 
paraître y attacher aucune importance, afin de ne 
m'exposer à aucun refus formel. Je proposerai plutôt 
que je ne demanderai ; mais le succès me paraît pour 
le moment presque impossible. Toutes les affaires 
particulières doivent rester en suspens, quand on ne 
peut les traiter qu'en s'exposant à compromettre des 
intérêts publics, et d'une tout autre importance. Il est 
vrai qu'il ne s'agit pas seulement ici de satisfaire un 
individu, mais d'obtenir une grâce qui pourrait donner 
lieu à des présomptions favorables pour l'avenir, soit 
à Rome, soit dans Topinion des fidèles sujets de roi. 
C'est surtout sous ce rapport qu'elle doit m'inspirer un 
zèle actif, mais réglé par la prudence. 

« Les papiers publics annoncent que MgrSpinaest 
très bien accueilli à Paris. Un secret impénétrable 
couvre toutes ses négociations. On ne sait encore 
avec certitude, ni de quoi, ni avec qui il traite. Ses 
dépêches arrivent exactement à Rome ; mais il n'en 
transpire absolument rien, et ce mystère ne paraît 
pas pouvoir durer longtemps ; car les Romains fini- 
ront par savoir, de Paris même, les nouvelles de 
Rome, soit que les négociations se prorogent en 



CHAPITRE IV. — LES PREM. MOIS DU XIX^ SIÈCLE. 79 



France, soit qu'un accord ou une rupture les termine 
bientôt, 

« (En chiffre.) Je vais me mettre très activement 
à la poursuite de ce secret,qu*on croit généralement im- 
pénétrable, parce que le pape l'a fait jurer à ses con- 
seillers intimes, sous peine d'excommunication. Il est 
possible qu'il n'y ait encore aucun secret, et que la 
politique romaine ne songe qu'à gagner du temps. Je 
ne puis douter qu on ne soit très attaché ici aux bons 
principes. Les gazettes de Venise disent que Bonaparte 
a déclaré à Mgr Spina, que les troupes françaises ne 
pénétreraient point dans l'État de l'Église, à moins 
qu'elles n'y fussent forcées par la direction d'une armée 
napolitaine vers la Toscane. Or, M. le comte Roger 
de Damas ' vient d'entrer en Toscane à la tête de dix 



I. Roger de Damas (1765-1823), qui devait mourir lieutenant-géné- 
ral, était à 14 ans lieutenant d'infanterie, il entra au service de la Russie 
pour guerroyer contre les Turcs, enleva de sa main le pavillon de 
Tamiral Olterman, devant Orhokow, et escalada le premier les remparts 
d'Ismaél en 1790. Le prince de Ligne écrivait de lui en \^lZ\ 

< Je vois un 'phénomène de chez vous ; c'est un joli phénomène : un 
Français de trois siècles. Il a la chevalerie de l'un, la grâce de l'autre, 
et la gaîté de celui-ci. François I*^, le Grand Condé et le maréchal de 
Saxe auraient voulu avoir un fils comme lui. Il est étourdi comme un 
hanneton au milieu des cannonades les plus vives et les plus fréquentes, 
bruyant, chanteur impitoyable, me glapissant les plus beaux airs d'opé- 
ra, fertile en citations les plus folles au milieu des coups de fusil, et 
jugeant néanmoins de tout à merveille. La guerre ne l'enivre pas, mais 
il y est ardent d'une jolie ardeur, comme on l'est à la fin d'un souper. 
Ce n'est que lorsqu'il porte un ordre, et donne son petit conseil, ou 
prend quelque chose sur lui, qu'il met de l'eau dans son vin. 11 s'est 
distingué aux victoires navales que Nassau a remportées sur le Capitan- 
pacha : je l'ai vu à toutes les sorties des janissaires et aux escar- 
mouches journalières avec les spahis ; il a déjà été blessé deux fois. 
Toujours Français dans l'âme, il est Russe pour la subordination et 
pour le bon mainlien. Aimable, aimé de tout le monde, ce qui s'appelle 
un joli Français, un joli garçon, un brave garçon, un seigneur de bon 
goût de la cour de France : voilà ce que c'est que Roger de Damas. » 



8o MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

mille Napolitains, et nous le croyons maître de Sienne. 
Ce mouvement prouve que les Français sont réduits 
à la défensive, ce qui n est pas pour eux d'un bon 
augure en Italie. Le pape reste spectateur muet du 
passage des Napolitains dans ses États, et ne donne 
aucun ordre pour les nourrir ; mais le comte de Vin- 
timille, qui commande lavant-garde, se fait fournir 
partout des subsistances, qu'on a Tair de vouloir payer. 
Le Saint- Père craint beaucoup que Bonaparte ne lui 
fasse un crime de ce passage, qu il ne peut pas empê- 
cher, puisqu'à Rome même toute la force militaire est 
entre les mains des Napolitains. J'ai su par le comte de 
Damas lui-même que Sa Sainteté l'avait traité en par- 
ticulier avec beaucoup de tendresse, et en public avec 
beaucoup d'indifférence. Ce brave général, qui a passé 
avec moi une journée à Montefiascone, me paraît un 
militaire de la plus grande espérance, très grave et très 
sage. Il m'a chargé avec l'accent de la chevalerie de le 
mettre aux pieds du roi auquel il sera toujours fidèle. 
€ On croit que l'archevêque d'Aix est toujours à 
Londres, et que l'évêque d'Alais n'a nulle part à la 
confiance de Bonaparte. Ce dernier prélat est un petit 
écrivain entortillé de l'école de Marivaux et un intri- 
gant sans moyen '. L'archevêque d'Aix n'était point 
présent à l'immortelle séance du 4 janvier 1791 ; mais 
il refusa le serment, et sa fidélité nous fit oublier sa 
poltronnerie. Tous les grands vicaires de Marseille, 
excepté le célèbre abbé Reimonet ', ont prêté le ser- 

1. Appréciation peu aimable et fort exagérée. Malheur à qui n'est pas 
des amis ! Cependant < l'entortillé de Técole de Marivaux > ne manque 
pas de piquant et de quelque vérité. 

2. Reimonet (Gabriel- Bernard- Nazaire), missionnaire et vicaire-géné- 
ral apostolique dans les diocèses de Marseille, Aix, Toulon et Fréjus, 




CHAPITRE IV. — LES PREM. MOIS DU XIX^ SIÈCLE. 8l 

ment de fidélité à la Constitution. Je vais mettre tout 
en usage pour pouvoir correspondre avec Mgr Spina; 
mais je crains bien de ne pouvoir réussir, du moins 
bientôt, parce que j'ai besoin de trouver au moins deux 
intermédiaires pour l'atteindre. Il est impossible de 
songer dans ce moment à faire remplir les sièges 
vacants en France. La peur ne veut écouter, avec les 
meilleures intentions, que des expédients dilatoires, et 
la peur domine ici au plus haut degré. J'espère que 
Bonaparte n'induira jamais ces gens-ci à de fâcheux 
sacrifices, et qu'il trouvera les Romains dans une 
indécision insurmontable, qui équivaut pour eux à des 
refus formels. Ils ne veulent ni se perdre, ni se désho- 
norer, et cette disposition ne peut que nous être très 
favorable à la longue. Le pape regarderait comme un 
fou, ou comme un insensé, quiconque lui proposerait 
le courage d'un parti pris, et on lui fait sa cour en lui 
disant, qu'il ne peut pas savoir lui-même ce qu'il fera, 
mais qu'on est sûr qu'il fera pour le mieux. Je me prê- 
terai avec lui à cette ignorance apparente, tout en 
éveillant, dans son âme et dans sa conscience, les autres 
frayeurs qui doivent contrebalancer pour lui dans ce 
monde et dans l'autre, l'extrême terreur que lui im- 
prime la fortune de Bonaparte. 

pendant la Révolution, naquit au Beausset (Var), le 28 juillet 1765. Élevé 
à Marseille par les Prêtres du Bon- Pasteur, il fut ordonné en 1789. Ses 
travaux et son zèle pendant la Terreur ont laissé dan$ notre ville un 
souvenir impérissable. Traqué, poursuivi, il accomplit des prodiges 
d'apostolat, sans tomber jamais aux mains des jacobins. Après le 18 bru- 
maire, commença pour lui une autre persécution, plus dure encore que 
celle des terroristes, à cause de l'énergie que, sur les exhortations de 
Maury, il déploya à soutenir l'avis contraire à celui de M. Emery dans la 
question des serments. Il mourut à yj ans, le 24 mars 1803, en odeur de 
sainteté. (Cf. RtÇARD, Souvenirs du Clergé Marseillais au XIX' siècle y 
p. 63 et suiv.) 

CorrcsponJance inédite. — II. 

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\ 

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82 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



« J'ai remis les réponses du roi aux cardinaux Ca- 
raccioli et Consalvî. — Agréez, etc. » 

Maury n'avait rien appris des négociations de Spina 
à Paris, pour la raison que personne, ni Consalvi, ni 
le pape lui-même, n'en savait rien que par les papiers 
publics. Les archives du Vatican nous ont en effet ré- 
cemment révélé que les premières nouvelles authen- 
tiques du négociateur n'arrivèrent à Rome que le 
1 7 janvier, deux jours après que Maury eut écrit, de 
Montefiascone, au comte d'Avaray : 

« J'ai été obligé, Monsieur le comte, de retourner 
dans mon diocèse pour y calmer l'agitation des esprits 
que la peur domine au plus haut degré. Je reprendrai 
bien vite le chemin de Rome, dès que les affaires pu- 
blique? auront pris une assiette quelconque. Il n*y a 
rien à faire au milieu de l'effervescence actuelle, et on 
ne pourrait que gâter la meilleure cause en essayant 
de la discuter dans un moment où la défiance, l'effroi 
et la stupeur générale ne veulent entendre parler que 
de guerre, d'armistice et de paix. La retraite des Na- 
politains de la Toscane bouleverse toutes les têtes, et 
l'imagination italienne exagère tous ses désastres dont 
elle fait un poème, comme si leur histoire toute seule 
ne suffisait pas pour contenter les amateurs des drames 
les plus lugubres. 

« M. le comte Roger de Damas, qui s'était emparé 
de Sienne à la tête de trois mille hommes, avait en- 
voyé une colonne de mille hommes sur Arezzo, et 
attendait à Sienne le maréchal de camp Acton qui lui 
amenait près de quatre mille hommes. Vingt-quatre 
heures avant cette réunion, cinq mille Cisalpins, parmi 



\ 



CHAPITRE IV. — LES PREM. MOIS DU XIX^ SIÈCLE. 83 



lesquels se trouvaient beaucoup de Français, se sont 
avancés vers Sienne, du côté de Florence, pour attaquer 
M. de Damas. Celui-ci est allé au-devant d'eux, et a 
engagé un combat de six heures, dans lequel les 
Napolitains se sont fait honneur. Ils ont perdu un 
canon de quatre, et ils en ont enlevé un de huit aux 
Cisalpins. M. le comte de Vintimille, qui commandait 
lavant-garde napolitaine, a déployé une valeur extra- 
ordinaire , et il a été légèrement blessé à la main 
droLte. M. de Damas, forcé de céder au nombre, s*est 
replié sur San Quirico, sans être poursuivi par les 
Cisalpins, et il est en ce moment à Acquapendente, 
d oii il fait défiler tranquillement ses troupes et ses 
bagages à Viterbe, où Ton croit qu il s'arrêtera dans un 
poste, où il est bien sûr de se soutenir, jusqu à ce que 
M. de Vintimille, qu'il a expédié à Palerme, lui ap- 
porte les ordres de sa cour. Il a perdu une centaine 
de soldats, et on assure qu'il en a tué six fois autant 
à l'ennemi. La certitude qu'il a eue d'un armistice 
entre l'Empereur et les Français, l'a déterminé à éva- 
cuer la Toscane, parla raison que, si Naples s'y trouve 
compris, il est inutile de faire tuer des soldats sans au- 
cun objet, et que si Naples reste en activité de guerre 
avec les Français, sa petite armée ne pouvait pas se 
soutenir en Toscane sans le secours des Autrichiens 
qui l'y ont appelée. Ce mouvement rétrograde alarma 
infiniment ce pays-ci qui ne sait pas que l'art de la 
guerre se réduit souvent à des marches et à des con- 
tremarches en avant et en arrière. 

« On croit généralement qu'après avoir jeté une 
forte garnison dans Mantoue, le général Bellegarde 
s'est retiré au-delà de Trévise dans le Tagliamento, et 



84 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



que les Français auxquels on abandonne ainsi Tltalie 
entière, occupent Vérone, Vicence, Padoue et mena- 
cent Venise. Les malheurs des Autrichiens sont encore 
plus grands en Allemagne; mais vous en serez plus 
tôt et mieux instruit que moi. 

« Ma maxime étant de craindre dans la prospérité 
et d espérer dans les revers, je vous avoue qu'en rai- 
sonnant la surprise que me causent les étonnants suc- 
cès des Français au début d'une campagne d'hiver, je 
ne puis m affliger devoir l'Empereur humilié et écrasé 
comme il le mérite. Nous n'avions rien à attendre de 
bon de ses victoires, ni pour le roi, ni pour les autres 
souverains, qui abhorrent tous cordialement le cabinet 
de Vienne. Que peut-il nous arriver de pire de ses dis- 
grâces ? Le baron de Thugut expiera son infâme poli- 
tique par la ruine de son maître. D'ailleurs, Paul I*" se 
rapproche visiblement de Bonaparte, et la loyale pro- 
bité d'un souverain si magnanime fait luire au fond de 
mon âme un rayon consolateur d'espérance. Je ne puis 
croire qu'il compose jamais avec l'usurpateur, et nos 
intérêts doivent être beaucoup plus en sûreté avec lui, 
quand l'empereur sera totalement à l'écart. Tandis que 
tout le monde s'afflige et désespère de l'avenir, moi, je 
m'y confie, et j'aime à me flatter que Bonaparte, vain- 
queur de l'Autriche, ne résistera pas à la tentation de 
se montrer le plus grand et le plus sage de tous les 
hommes en remettant la couronne sur la tête de son 
roi. Au reste, quels que soient les événements, la paix 
est préférable à une guerre, qu'on fait si mal aux Fran- 
çais, et il faut voir si l'intérieur ne servira pas mieux 
la bonne cause que l'immoralité et les brigandages 
des cabinets. Les soldats français, que M. de Damas fit 



\ 



CHAPITRE IV. — LES PREM. MOIS DU XIX^ SIÈCLE. 85 



prisonniers en entrant dans Sienne au nombre de cent, 
ont passé ici pour se rendre à Naples. Ils n'appellent 
Bonaparte que le petit caporal, et je ne croîs pas que 
ce sobriquet militaire lui déplaise. Ils ne paraissent 
nullement guéris de leur fanatisme révolutionnaire, et 
Tun d'eux a dit à mon secrétaire : — Je donnerais ma 
vie pour le petit caporal, comme vous donneriez la 
vôtre pour votre roi. (Fin du chiffre.) 

< Je joins ici une lettre de M. l'évêque de la Ro- 
chelle ', que je vous prie de mettre sous les yeux du roi. 
Sa Majesté sera certainement satisfaite des sentiments 
de ce prélat. L'abbé Eliçagarray, qu'il me recommande 
pour Bayonne et qui en est digne, a composé deux 
excellents ouvrages contre la dernière promesse de 
fidélité. Ne pouvant demander dans ce moment aucune 
grâce pour lui au roi, j'ai voulu l'adopter et sanction- 
ner tous ses principes, en lui envoyant des lettres de 
grand-vicaire. C'était le plus grand témoignage d'es- 
time qu'il fût en mon pouvoir de lui donner, et je compte 
qu'il fera honneur à mon choix. Pour mettre le roi 
au courant de la situation de l'Espagne, et des chan- 
gements qui viennent de s'y opérer dans le cabinet, je 
prends la liberté de vous communiquer en original la 
dernière lettre que m'a écrite l'abbé Eliçagarray, qui 
ne s'est certainement pas douté de l'usage que j'en fais 
et qui, en m'écrivant de confiance avec beaucoup de 
précipitation, s'est abandonné, comme vous le verrez, 
à toutes les idées romanesques qui lui ont passé par 
l'esprit ^ 

1. Mgr de Coucy, nommé et sacré en 1789. , 

2. Nous avons retrouvé bon nombre de lettres du Cardinal à cet abbé. 
Elles témoignent de part et d'autre d'une confiance presque familière. 
Nous aurons l'occasion plus tard d'en citer un curieux exemple . 



86 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

(En chiffre.) « Je viens d'écrire à M. le duc d'Havre 
à Madrid. Je lai fortement invité à profiter du chan- 
gement de ministère pour rapprocher le roi d'Es- 
pagne du chef auguste de sa Maison. Je l'ai prié de 
faire ordonner la restitution des papiers de l'ambassade 
de Rome, que je réclame au nom du roi, et d'en faire 
donner l'ordre au successeur de M. Labrador qui est 
rappelé, à la grande satisfaction de tous les honnêtes 
gens de Rome. Je vous renouvelle, etc. » 

III. 

Enfin, les nouvelles de Paris arrivèrent, et c'est de 
Rome, le 15 février 1801, que le cardinal en rend le 
compte intéressant qu'on va lire, à M. le comte 
d'Avaray : 

« Je viens enfin de recevoir, Monsieur le comte, par 
Mgr Badossa, vos -paquets du 28 septembre der- 
nier avec toutes les pièces que vous m'annonciez et 
qui y étaient jointes. Le moment n'est certainement 
pas favorable pour exécuter les ordres de Sa Majesté. 
Vous en jugerez vous-même par les circonstances 
politiques dans lesquelles nous nous trouvons, et dont 
je vous rendrai un compte détaillé dans cette lettre. 
Le porteur de vos dépêches ne peut m'être ici d'aucun 
secours, à ce que je crois, pour le succès des demandes 
que je suis chargé de faire au pape. Il n'est nulle- 
ment en mesure pour traiter des affaires de confiance ; 
mais je vais le diriger et profiter de sa bonne volonté. 
Je ne négligerai certainement rien pour engager Sa 
Sainteté à faire honneurà la recommandation du roi en 
sa faveur. Avant de répondre plus en détail aux divers 




CHAPITRE IV. — LES PKEM. MOIS DU XIX^' SIÈCLE. Sy 



articles de votre lettre, je crois devoir vous instruire 
d'abord de ce qui s'est passé à Rome depuis ma der- 
nière dépêche, que j'ai été obligé de faire passer d'An- 
cône par mer à Trieste, pour qu'elle pût parvenir à 
Vienne avec sûreté. 

« Le général Murât, beau-frère de Bonaparte, a 
envoyé de Florence un de ses aides de camp au pape, 
avec une lettre obligeante, pour lui annoncer qu'il était 
forcé d'occuper la citadelle d'Ancône évacuée par les 
Autrichiens, mais que cette exécution provisoire du 
traité de Campo-Formio jusqu'à la conclusion de la 
paix n'annonçait aucune vue hostile du gouvernement 
français contre l'État de l'Église, et que le gouverne- 
ment civil d'Ancône continuerait de rester entre les 
mains du pape, qui est le souverain. Le Saint-Père a 
répondu par un bref gracieux au général Murât, et il 
le lui a envoyé par Mgr Caleppi, désigné nonce en 
Portugal, lequel s'est rendu immédiatement à Florence. 
Ce prélat a été parfaitement bien reçu par le général 
français qui Ta invité à dîner, a affecté avec lui le bon 
ton et les formes de l'ancienne urbanité française, lui a 
constamment donné son titre de Monseigneur, n'a ja- 
mais prononcé devant lui le mot de république, et lui 
a simplement parlé au nom du Premier Consul, ou du 
gouvernement français. Je sais avec certitude que le 
général Murât lui a dit qu'il attendait une réponse du 
roi de Naplesà une lettre par laquelle il lui avait offert 
de conclure sur le champ un armistice avec la France, 
à condition que Sa Majesté Sicilienne rendrait d'abord 
tous les officiers français détenus prisonniers à Messine 
depuis leur évasion de l'Egypte, spécialement M. Do- 
lomien, et qu'elle fermerait ses ports aux Anglais, 



88 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

objet pour lequel il lui prêterait main forte, si elle en 
avait besoin ; que si ses deux propositions n'étaient 
pas acceptées sans délai, il se porterait à la tête de son 
armée, non seulement àNaples, mais jusqu'au fond de 
la Calabre ; que dans cette supposition il serait obligé 
de traverser une partie de l'État de T Église, mais 
qu'il y passerait en ami,qu il payerait exactement toutes 
les subsistances qu'il demanderait, et qu'il voulait être 
approvisionné sur sa route par un commissaire de Sa 
Sainteté, avec lequel il correspondrait, sans donner lui- 
même aucun ordre aux communautés ; que dans cette 
supposition il aurait l'attention de se tenir à la plus 
grande distance possible de Rome, en prenant sa route 
par des chemins qui n'ont point leur direction vers 
cette capitale ; qu'il priait et conjurait le pape de ne 
rien craindre, de ne point prendre la fuite, et de rester 
à Rome, où il lui donnerait sa parole d'honneur de le 
laisser très tranquille ; qu'il engagerait lui-même Sa 
Sainteté à ne recevoir aucun Français à Rome sans 
un passeport signé de sa main, et qu'il promettait de 
n'en donner aucun,à moins que ce ne fût pour expédier 
des courriers au gouvernement ; que si les jacobins 
remuaient à Rome, le pape pouvait les punir hardiment 
selon toute la rigueur des lois,et que le Premier Consul 
n'écrasait pas cette canaille en France, pour la protéger 
en Italie. Enfin le général français demanda de mes 
nouvelles avec estime et intérêt, parut fort content de 
savoir que j'étais à mon poste dans mon diocèse, et 
chargea Mgr Caleppi de m'assurer que je n'avais 
absolument rien à craindre. Cette déclaration m'a 
déterminé à retourner à Rome, dès que j'ai su qu'on 
ne pouvait pas m'y regarder comme un fuyard. J'y ai 



\ 



CHAPITRE IV. — LES PREM. MOIS DU XIX^ SIÈCLE. 89 



trouvé les esprits moins agités ; mais la frayeur n'y est 
nullement dissipée, et tout le monde ne se fie pas à ces 
consolantes protestations. Le gouvernement est obligé 
de prendre toutes ces promesses au mot, et il montre 
à présent un peu moins d'inquiétude ; mais il est aux 
petits soins avec les Français, et il évite avec la plus 
vigilante sécurité tout ce qui pourrait leur donner le 
moindre prétexte de mécontentement. Il vient de 
réexpédier Mgr Caleppi à Foligno, où les Français 
sont arrivés pour se rendre à Ancône, et où malgré 
leurs belles paroles ils exigent des emprunts forcés 
qui ne sont que des contributions déguisées. M. le 
comte Roger de Damas évacue avec sa petite armée 
Rome etTÉtat Romain, et il n'y restera pas un soldat 
napolitain dans huit jours. Le pape va se trouver sans 
aucune force publique, il lève en conséquence dans ce 
moment un régiment de neuf cents hommes d'infan- 
terie, pour la police de Rome. On croit ici générale- 
ment que l'armistice avec Naples va être accepté. Les 
Français sont tellement maîtres de l'Italie, qu'on ne 
peut plus leur opposer nulle part aucune résistance. Il 
parait évident néanmoins qu'ils n'ont pas envie d'aller 
à Naples, malgré toutes les déclarations et les démon- 
strations qu'ils font pour en donner la peur aux Napoli- 
tains. Le général Murât dit à Mgr Caleppi, que si le 
roi de Naples voulait arranger ses différends avec la 
France, il pourrait lui envoyer le négociateur qu'il 
voudrait, qu'il ne lui convenait pas à lui de proposer 
une négociation avec un émigré, mais que si Sa Ma- 
jesté Sicilienne voulait lui adresser M. de Damas, il 
était prêta traiter avec lui. 

« Au milÎQu des attentions recherchées de la Cour 



90 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

de Rome pour les Français, il serait inutile et dange- 
reux de parler d'affaires. Je loue donc moi-même cette 
circonspection que je ne pourrais surmonter,et j'attends 
des circonstances plus favorables pour mettre mon 
zèle en activité. Il faut se contenter d*empêcher,quand 
on ne peut obtenir,et n'opposer à la peur qu'une autre 
peur plus clairvoyante, car c'est le sentiment le plus 
facile et le plus sûr qu'on puisse inspirer à ces gens-ci. 
(En chiffre, )€ Dans ma première audience du pape, 
je traiterai à fond la médiation du roi entre le Saint- 
Siège et la Cour de Russie, la promotion de l'archevê- 
que de Reims, et la coadjutorerie de Paris. M. l'arche- 
vêque de Paris ne m'a encore rien écrit à ce sujet, et 
sans son consentementle pape ne pourrait rien conclure, 
quand même il y serait disposé,ce qui me paraît impos- 
sible dans ce moment. Je laisserai dans mon portefeuille 
la liste des sujets nommés ou désignés par le roi pour 
remplir les sièges vacants en France. Il n'est pas temps 
de la présenter. J'aurais fait préconiser tous ces évêques 
avec la plus grande facilité dans le premier consistoire 
à Venise, lorsque le pape eut reconnu le roi, si j'en 
avais reçu l'ordre alors ; mais à présent je serais -très 
sûr d'être repoussé par un refus formel. Il serait dan- 
gereux de les y accoutumer avec moi. Je déclarerai 
au pape que le roi s'est mis en règle à cet égard ; que 
je suis dépositaire de ses intentions, et que je les lui 
ferai connaître, dès que la prudence lui permettra de 
s'en occuper sans se compromettre. On me regarderait 
ici comme un ennemi public, si je tenais un autre 
langage. J'aime donc mieux avoir l'air de donner dans 
le sens timide des conseillers du pape, et faire honneur 
de ma retenue à la modération du roi. 



CHAPITRE IV. — LES PREM. MOIS DU XIX^ SIÈCLE. 9I 

Les deux prêtres français, qui étaient venus à Rome 
pour y solliciter le rétablissement des jésuites, ont été 
appelés secrètement à l'audience du pape. Sa Sainteté 
les a accueillis avec bonté, leur a remis un Bref ca- 
cheté en réponse à la lettre que lui avait écrite 
révêque de St-Malo en leur disant qu'ils en seraient 
satisfaits, et qu'ils pourraient continuer leur agréga- 
tion. En conséquence, ils viennent de repartir pour 
Paris. Je les ai chargés de faire mes compliments à 
M. Tabbé Dernier, de lui dire que je lui aurais écrit 
avec toute la confiance que mérite un ancien curé de 
la Vendée si je n avais craint de le compromettre ; que 
s'il voulait bien me fournir un moyen sûr de corres- 
pondre avec lui, je me chargerais avec empressement 
et fidélité de toutes les commissions qu'il aurait à me 
donner ; que, selon ma manière de voir, la Providence 
se servirait de lui pour opérer de grandes choses en 
faveur de la France, et que je lui en recommandais 
tous les intérêts. Cette première ouverture m'a paru 
suffisante pour un début, je n'ai pas osé lui écrire, je lui 
ai fait dire encore que j'avais ici des moyens sûrs pour 
correspondre avec toute l'Europe, et que, s'il jugeait à 
propos de se servir de moi au besoin, je justifierais 
religieusement. sa confiance. (Fin du chiffre,) 

« Nous avons été surpris ici d'apprendre que l'un des 
résultats du renouvellement du Cabinet de Madrid 
avait été le rappel du chevalier Azara, et qu'il était 
renvoyé à Paris en qualité d'ambassadeur d'Espagne. 
Nous en concluons que l'esprit de ce ministre est 
toujours le même. 

« Le silence des lettres de Londres à l'égard de 
M. l'archevêque de Bordeaux me prouve que l'expli- 



iSt.- -.; ". 



92 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

cation de Monsieur avec ce prélat a suffi pour le pré- 
server de la nouvelle honte à laquelle il était disposé à 
se dévouer par Tacte de soumission. Ses confrères, 
auxquels j'ai notifié depuis plusieurs mois le sentiment 
unanime de la Congrégation des cardinaux contre cette 
promesse de fidélité, ont dû achever de le convaincre 
qu il ne pouvait pas la faire sans se déshonorer, et sans 
se mettre en opposition avec toute l'Église. J'espère 
que tout le clergé de France se ralliera, comme les 
dissidents s'y étaient engagés, au vœu aujourd'hui bien 
connu du Saint-Siège. Je crois avoir redressé à cet 
égard le cardinal de Rohan, quoiqu'à dire vrai les res- 
trictions et les réserves qu'il avait apposées à l'acte de 
soumission le rendissent absolument nul et illusoire. 
Je l'ai donc raffermi dans les bons principes en don- 
nant au développement de mes raisons l'apparence 
d'un compliment, espèce d'argumentation dont je con- 
nais toute la puissance sur son esprit. 

« Un voile impénétrable couvre toujours les négocia- 
tions de Mgr Spina. Il m'a été impossible jusqu'à ce 
moment d'en rien découvrir. Je sais que beaucoup de 
gens se méfient à Paris de son extrême finesse, mais 
c'est précisément parce qu'il est très fin que je sus- 
pends mon jugement sur la marche et le résultat de 
ces conférences. Il se trouve dans une position hor- 
riblement difficile, et il se fera beaucoup d'honneur 
s'il continue à gagner du temps, sans sacrifier ses 
principes. La prudence est l'arme de la faiblesse, et la 
patience est le génie des affaires de cette nature. 

« Vous voudrez bien, Monsieur le comte, en me 
mettant aux pieds du roi, excuser auprès de Sa Ma- 
jesté les mécomptes inévitables de ma correspon- 






CHAPITRE IV. — LES PREM. MOIS DU XIX« SIÈCLE. 93 

dance. Nous sommes cernés par les Français de tous 
les côtés. L'arrivée et le départ du courrier de Venise 
à Rome sont suspendus depuis deux mois. Nous som- 
mes donc réduits à écrire par Ancône, d'où les ban- 
quiers expédient par mer à leurs correspondants de 
Trieste, et ceux-ci sont obligés de prendre des détours 
considérables pour envoyer leurs dépêches à Vienne. 
Toutes ces cascades inévitables occasionnent de longs 
délais, et même ne permettent souvent pas à la pru- 
dence d'écrire, surtout dans une saison où la mer est si 
peu sûre. Sa Majesté daignera rendre justice à mon 
zèle et à mes regrets, et elle voudra bien se souvenir 
que, lorsque le cours des postes était libre et réglé, 
j'écrivais exactement toutes les semaines, comme je 
ne manquerai pas de le faire, dès que les communica- 
tions seront rétablies. 

(En chiffre.) ^yécns à M. Tarchevéque de Reims, 
à M. révéque de Boulogne. Je leur mande que, lors- 
qu'ils auront des confidences à me faire, ils peuvent se 
servir du chiffre que le roi ma envoyé pour corres- 
pondre avec eux, et dont je ferai moi-même usage au 
besoin.C est à M. l'archevêque de Reims que j'adresse 
cette lettre, n'osant plus écrire à M. l'évêque de 
Nancy. 

« Je viens de recevoir votre expédition du lo dé- 
cembre dernier, et j'ai donné cours immédiatement à 
toutes les lettres qui y étaient jointes. La conduite du 
roi envers l'archevêque de Bordeaux est vraiment 
admirable. Il est impossible de mieux raisonner et de 
mieux écrire. C'est ainsi que la politique est lumineuse 
et même touchante, quand elle ne traite pas avec un 
homme dont le cœur est malade, et dont les opinions 



ià 



94 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



sont dans sa bourse bîen plus que dans sa tête. Ce prélat 
est toujours le même homme. Dieu ne permet pas qu'il 
profite de l'occasion pour se réhabiliter par son adhé- 
sion aux bons principes. Le cardinal de Loménie eut 
la même maladresse, après s'être signalé par le même 
machiavélisme. Je m'attends donc à sa défection, quoi- 
que je ne conçoive pa« comment un Français et sur- 
lOiMt xm évêque peut résister aux raisons et à l'adorable 
bonté du roi \ M. l'archevêque de Paris fait de son 
côté un mal incalculable par la faiblesse avec laquelle 
il tolère les égarements de son conseil ivre de presby- 
térianisme et de démocratie, ouvertement révolté con- 
tre le corps épiscopal et honteusement prostitué à tous 
les serments qu'on lui a proposés. Ces misérables 
grands-vicaires de Paris persécutentà présenties prêtres 
fidèles à leurs devoirs. Je regrette que M. l'archevêque 
de Paris, qui a trop peu d'énergie pour sa place, refuse 
de demander un coadjuteur ; mais le délai qu'il de- 
mande devient indifférent au roi, parce qu'il serait 
impossible dans ce moment de faire expédier les 
bulles en faveur du digne abbé Edgeworth. On peut 
donc cultiver la demi-promesse de M. de Juigné, sans 
forcer son consentement qui serait inutile dans le mo- 
ment présent. Je ferai valoir auprès du pape la modé- 
ration du roi, en insinuant les intentions de Sa Ma- 
jesté qu'elle s'abstient de signifier officiellement à la 

I. Le bien incalculable que Mgr Champion de Cicé fit dans le 
diocèse d'Aix au rétablissement du culte donne le plus heureux et le 
plus consolant démenti aux prévisions de Maury. Le métropolitain de 
Provence y fit largement oublier sa faiblesse et ses erreurs passées, 
relativement à la constitution civile du clergé. C'est à lui et aux sulpiciens 
chargés du séminaire d'Aix, que l'on doit le retour des populations pro- 
vençales à la foi et l'admirable esprit de discipline qui caractérisa dès lors 
le clergé de Provence. 




CHAPITRE IV. — LES PREM. MOIS DU XIX^ SIÈCLE. 95 



cour de Rome pour ne lui causer aucun embarras 
dans ces circonstances. Ma politique doit être qu'on 
nous sache gré de ne vouloir pas faire ce que nous ne 
pourrions pas faire. 

« La proclamation ci-jointe n'est pas du ton des 
anciens placards incendiaires des Français ; mais il est 
étrange d'annoncer qu'on vient rétablir l'ordre, la tran- 
quillité, le respect pour la religion, la liberté et la 
propriété, dans un pays qui en jouit pleinement. Le 
remerciement que mériteraient de pareils bons offices, 
serait de faire pendre ceux qui les offrent sans besoin 
les armes à la main, si l'on était le plus fort. Le pape 
étant totalement à la merci des Français, il doit tout 
dissimuler et se taire. Les quatre grandes Puissances de 
l'Europe, qui ont des armées de deux ou trois cent 
mille hommes, ont anéanti par le fait tous les autres 
Souverains d'un, ordre inférieur, qui ne peuvent plus 
régner, que sous le bon plaisir des grands États deve- 
nus les maîtres absolus de l'Europe. (Fin du chiffre.) 

« M. l'évéque de Nancy m'écrit en date du 29 dé- 
cembre, qu'on lui a signifié comme aux autres étrangers 
l'ordre de sortir de Vienne dans un bref délai ; qu'il ne 
faut donc plus rien lui adresser ; qu'il ne sait oîi il fixera 
sa résidence, et il ne me dit pas même où il va attendre 
les ordres du roi. J'ignore si cet ordre n'a pas été 
adouci en sa faveur, comme je me plais à le croire. 
J'ignore s'il a chargé quelqu'un de retirer ses lettres 
en son absence et de leur donner cours. Toutes ces 
imprévoyances me mettent dans un cruel embarras, et 
je n'imagine point de meilleur expédient dans ce pre- 
mier moment que d'adresser ce paquet à M. l'arche- 
vêque de Reims, qui reçoit mes lettres par la poste. 




96 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



« On m'écrit de Madrid en date du 14 janvier, que 
l'Espagne va faire la guerre au Portugal, si M. le 
prince du Brésil n'accepte pas les propositions des 
Français; qu'il y aura quinze mille Français auxiliaires 
commandés par le général Bernadotte ; que l'armée 
espagnole sera de vingt mille hommes de cette nation ; 
que le prince delà Paix en est le généralissime ; qu'il a 
sous ses ordres, avec titre de général en chef, le capi- 
taine général prince de Castel Franco; que la campagne 
va s'ouvrir, qu'une partie des gardes du corps a été 
commandée pour cette expédition, et qu'elle devait 
partir de Madrid le 17 du mois de janvier. Cest l'abbé 
Éliçagaray qui me donne cette nouvelle, et je la crois 
très sûre. Il me mande aussi que M. l'abbé Bernier, 
vicaire-général de La Rochelle, a écrit à ce prélat qu'il 
avait des affaires majeures à traiter avec Mgr Spina, 
et qu'il en recommandait le succès à ses prières. 
M. Bernier a fait chanter le Te Deiim dans une église 
de Paris, et il a prononcé un beau discours dans cette 
cérémonie pour remercier Dieu d'avoir conservé mira- 
culeusement, dans la rue Saint-Nicaise, la vie du 
Premier Consul, également nécessaire pour la gloire 
de la religion et pour le bonheur du genre humain. Je 
copie littéralement la lettre de Madrid, sur laquelle 
je suis bien sûr que vous ferez toutes les réflexions 
convenables. 

(En chiffre.) « Je ne perds pas de vue le désir que 
me manifeste le roi d'être choisi par le pape pour 
médiateur entre le Saint-Siège et la cour de Russie. 
Mais je vous avoue qu'outre l'incertitude d'y amener 
actuellement le Saint- Père, je vois de terribles dangers 
dans cette négociation. D'un côté ce pays-ci, borné 



CHAPITRE IV. — LES PREM. MOIS DU XIX^ SIÈCLE. 97 

aux intérêts du moment, ne songe à présent qu à mé- 
nager les Français, comme ils ne pensaient Tannée 
dernière qu'à se concilier la protection de Paul I«^ ; 
d*un autre côté le caractère connu de cet Empereur 
m'épouvante infiniment. Je crains qu'il ne rendît le 
roi responsable du succès incertain de ses vues, et que 
la moindre résistance de Rome à sa volonté ne com- 
promît essentiellement Sa Majesté, ce qui serait pour 
nous le plus grand des malheurs. Je marcherai avec 
un pied de plomb en proposant au pape cet expédient 
qui me paraît beaucoup moins dangereux pour lui que 
pour le roi ; et si Sa Sainteté veut s'y prêter de bonne 
grâce, j'irai en avant les yeux fermés pour exécuter 
les ordres que j'ai reçus à cet égard. » (Fin du chij^re.) 

« J'ai appris avec grand plaisir par une lettre de 
M. Verdolin, que quatre chanoines dissidents de Lyon 
ayant adhéré au bref du pape qui le constitue et le 
confirme administrateur apostolique du diocèse, son 
autorité est à présent paisiblement reconnue. L'abbé 
Comte de Rully se trouve ainsi destitué, et il ne lui 
reste plus que la honte de son ambition trompée, et du 
scandale qu'a causé son inutile défection. Les soumis- 
sionnaires doivent voir de plus en plus la défaveur 
qu'ils ont à Rome en toute occasion. — Agréez avec 
votre bonté ordinaire, etc. » 

Pour encourager Maury dans son rôle de plus en 
plus difficile, le roi lui écrit de Varsovie, en date du 
4 avril 1801, la note suivante chiffrée. 

(i Reçu les numéros 15 et 1 6 du 3 et du 15 janvier, 
« Le roi ne se dissimule pas que le moment n'est 

correspondance inédite. — II. 7 




98 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



pas favorable pour obtenir du Saint-Père la nomination 
aux évêchés vacants. Aussi Sa Majesté, sentant que 
ce bien ne peut pas s opérer, commande-t-elle au car- 
dinal Maury de faire au moins tous ses efforts pour 
empêcher le mal. Les dernières nouvelles de France 
sont loin d^être rassurantes sur ce point. Elles annon- 
cent, au contraire, que la négociation est au moment 
de se terminer au gré du Premier Consul Bonaparte ; 
mais le roi espère encore, parce qu'il aime à se reposer 
sur l'âme droite du pape, ainsi que sur le zèle, le talent 
et la vigilance active du cardinal Maury. 

« Le roi a vu avec plaisir que, dans sa dernière 
promotion des cardinaux. Sa Sainteté en a réservé dix 
in petto. Sa Majesté espère bien que M. Tarchevêque 
de Reims est un des dix. 

« Quoique l'anecdote du petit caporal soit inquié- 
tante, le roi, qui désire être instruit de tout ce qui bon 
ou mauvais peut importer à son service, sait très bon 
gré au cardinal Maury de la lui avoir transmise. — 
Louis. » 

IV. 

A la date du 28 février, Maury est encore à Rome. 
Il écrit au comte d'Avaray: 

« Je continue, monsieur le comte, d'adresser mes 
lettres à M. l'archevêque de Reims, parce que j'ignore 
encore si M. l'évêque de Nancy est à Vienne. 

« Le général Murât, dont les troupes occupent 
rOmbrie et la Marche d'Ancône dans les États de 
rÉglije, arriva ici le 22 avec six de ses officiers. Il y a 
été logé et noblement hébergé au palais Ciarra, aux 



kl 



CHAPITRE IV. — LES PREM. MOIS DU XIX® SIÈCLE. 99 



dépens de la chambre apostolique. Les Romains Tont 
trouvé poli et modéré. Il n*a reçu les jacobins du 
pays que pour les tancer comme une vile canaille qui 
ne devait plus compter sur la protection de la France. 
II a paru agréer avec beaucoup de satisfaction la pro- 
position du gouvernement de faire illuminer la façade 
de son palais aux dépens du trésor public le jour de 
la promotion des cardinaux. Il est venu à Rome pour 
déclarer au gouvernement que les armées françaises 
n'étaient point dans I usage de vivre aux dépens de la 
France dans les pays étrangers ; qu'en conséquence il 
était obligé de recourir aux contributions et aux réqui- 
sitions forcées dans les terres de l'Église qu'il occupait, 
à moins que le pape n'aimât mieux prévenir les désor- 
dres inséparables de ces expédients militaires en lui 
comptant dans dix jours une somme de cent soixante- 
mille écus romains. Cette dernière proposition a été 
acceptée. Le Saint-Père a établi sur-le champ un 
nouvel impôt, et il en a délégué le produit à une com- 
pagnie de banquiers, qui a fait l'avance de la somme 
exigée. Devant les quatre jours qu'il a passés à Rome, 
le général Murât, beau- frère de Bonaparte, a reçu de 
lui un courrier qui lui a apporté la nouvelle de la paix 
conclue entre la France et l'Empereur. lia fait impri- 
mer immédiatement ce traité à Rome, et je ne doute 
pas que vous ne l'ayez lu avant que cette lettre puisse 
vous parvenir. Je n'entre donc dans aucun détail à ce 
sujet. Toutes les personnes instruites, qui lisent cette 
pièce diplomatique, font certainement les mêmes ré- 
flexions qu'elle suggère sur le passé, sur le présent et 
sur l'avenir. 

« La France a conclu un armistice de trente jours 






V- 



• 



lOO MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

avec le roi de Naples. Ce prince abandonné à lui- 
même s est soumis à restituer les prisonniers français, 
à évacuer totalement TÉtat du pape, à fermer ses 
ports aux Anglais et à payer une somme dont on ne 
dit pas le montant, mais qui doit être considérable, 
puisqu'avant son départ de Rome Murât en a déjà reçu 
deux cent mille écus romains. Le comte Roger de 
Damas lui a écrit une lettre pour lui déclarer qu'il 
n*avait pénétré en Toscane qu en vertu des ordres de 
M. de Bellegarde, son général en chef, et qu'il s'était 
retiré dès qu'il avait été instruit de l'armistice de l'em- 
pereur. Murât lui a fait une réponse très hautaine et 
très dure, pour lui dire qu'il était très peu curieux de 
connaître les motifs qui l'avaient déterminé à venir 
se faire battre par le général Miollis, et qu'il ne restait 
plus d'autres ressources au roi qu'il servait que la 
protection de l'empereur de Russie, ami de la France. 
On se flatte à présent que les Français vont évacuer 
l'Italie, à l'exception sans doute de la Cisalpine. 

« Le pape a fait le 23 de ce mois une promotion 
de 27 cardinaux. Il s'en est réservé 14 in petto, et il 
en a déclaré 13 qui sont Firrao, Casoni, Ruffo, Pacca, 
Brancadoro, Gabrielli, La Porta, Scotti, Saluzzo, 
Mantica, Mastrozzi, Albani et Caraffa. 

(En chiure), « J'ai eu une très longue audience du 
pape. Je lui ai parlé avec respect, mais avec une 
vigueur à laquelle il n'était pas accoutumé. Notre con- 
férence a duré près de deux heures. 1° Je lui ai de- 
mandé où en était la négociation de Paris. Il m'a 
répondu que Mgr Spina lui écrivait qu'il avait quelques 
espérances de servir utilement le Saint-Siège, en ga- 
gnant du temps, et qu'il traînait en longueur le plus 



\ 



CHAPITRE IV. — LES PREM. MOIS DU XIX^ SIÈCLE. lOI 

qu*il lui était possible ; que Bonaparte ne se montrait 
pas absolument intraitable ; mais que le pape devait 
faire le mort, s abstenir de toute décision prématurée, 
et principalement de toute démarche irrévocable. 2^]e 
lui ai demandé s'il se proposait de faire honneur à la 
recommandation du roi en faveur de Mgr Badossa, 
et je lui ai réitéré les instances de Sa Majesté en sa 
faveur. Il ma répondu que cet homme prétendait avoir 
été fait prélat par le feu pape à Vienne, ec qu'il n'en 
fournissait aucune preuve, mais qu'on pouvait lui lais- 
ser dire qu il était protonotaire sans aucun inconvé- 
nient ; que c'était un parleur très inconsidéré, et qu'il 
n'avait ni secret, ni prudence ; qu'en passant à Vienne 
il avait dit à tout venant tout ce qu'on lui avait 
confié à Pétersbourg et à Mittau, et que le nonce de 
Vienne avait rendu compte de son importance diplo- 
matique, ainsi que de ses puériles indiscrétions ; que 
néanmoins, comme ïï le croyait honnête et bien inten- 
tionné, il lui ferait éprouver les effets de la protection 
du roi, mais que dans ce moment on ne pouvait en 
rien faire, attendu qu'il se disposait à retourner à 
Pétersbourg. 3° Étant bien informé moi-même du 
contenu de la lettre de Paul I^'' apportée par ce prélat 
au pape, j'en ai parlé à Sa Sainteté. Le Saint-Père n\'a 
dit que l'empereur de Russie lui écrivait uniquement 
pour lui demander le rétablissement des jésuites, ou 
du moins l'approbation de leur régime actuel en Russie, 
en offrant de payer la dépense de leurs missions dans 
la Chine et dans les Indes. 4° Je lui ai parlé à fond de 
l'affaire de Malte. Il m'a répondu que Paul I" ne vou- 
lait aucun médiateur pour la traiter ; que le temporel 
de Malte était fort difficile à arranger, parce que les 



I02 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

intérêts du commerce du Levant ne permettaient de 
donner cette ile à aucune des grandes puissances,et que 
l'ordre n'était point assez riche pour en exercer la sou- 
veraineté. Nous serons bientôt d accord, m'a-t-il ajouté, 
pour le spirituel, quand le temporel sera arrangé. Je 
ne dois pas me presser, continua-t-il, de m'occuper de 
cette affaire, jusqu'à ce que ce préalable soit rempli. 
L'Espagne qui me voulait mettre en activité et qui 
m'a fait tourmenter pendant deux mois pour me for- 
cer de reconnaître le grand-maître Homspesch, me 
sait très bon gré de ma résistance, à présent qu'elle 
s'est raccommodée avec la Russie. J'ai fait dire à 
Homspesch, qui est à Fermo, que, s'il se donnait des 
airs de grand-maître, je le ferais sortir immédiatement 
de mes États, et que je le prévenais qu'il ne serait 
plus reçu en Espagne. A cette confidence du pape je 
lui fis observer qu'il aurait agi avec bien plus de dignité 
et d'adresse, en exécutant son premier projet qui était 
d'écrire au roi de France, pour lui demander sa média- 
tion auprès de Paul P^ sans s'exposer lui-même à 
un refus. Il me répliqua que c'était la cour de Russie 
qui ne voulait aucun médiateur. Je souhaite, lui dis-je, 
Saint- Père, que ce ne soit pas tant pis pour vous. Il 
me demanda, en détournant la conversation, quel fon- 
dement avait la nouvelle insérée dans la Gazette de 
Gênes et dans d'autres papiers publicsqui l'ont répétée, 
relativement à la détermination qu'on suppose avoir 
été prise par Paul I" de faire signifier au roi, qu'il ne 
pouvait plus le garder dans ses États que pendant dix 
jours. Je lui répondis que je n'en savais rien ; que je 
ne le croyais pas ; que je tirais des conséquences abso- 
lument contraires du rapprochement de Paul I" avec 




CHAPITRE IV. — LES PREM. MOIS DU XIX^ SIÈCLE. IO3 



Bonaparte ; qu'un si grand prince ne pouvait pas re- 
noncer à la gloire dont il avait été si épris de rétablir 
le roi sur son trône, et qu'au reste, en supposant vraie 
cette nouvelle qui me paraissait fausse, il faudrait at- 
tendre que la nouvelle résidence du roi fût fixée, avant 
que ses fidèles serviteurs pussent conjecturer s'ils de- 
vaient s'affliger ou se réjouir de son déplacement. 
40 Je lui demandai si je pouvais écrire au roi que 
M. l'archevêque de Reims était du nombre des Car- 
dinaux qu'il s'était réservés in petto. Il médit que les 
Français étaient dans ses États et le général Murât à 
Rome, et que ce serait vouloir le précipiter dans un 
abîme, que de l'exposer à heurter autrement que par 
des faits négatifs, comme il le faisait tous les jours, le 
gouvernement actuel de la France. Je lui répliquai que 
le roi était trop pénétré du malheur de sa situation, 
pour solliciter dans ce moment la promotion publique 
de l'archevêque de Reims ; que Sa Majesté, attendrait 
un moment plus favorable, et que je lui demandais 
pour cela si ce prélat était un de ses cardinaux in petto. 
Fiez-vous à moi, me dit-il, je ne veux rien dire, parce 
que ce que vous écririez par la poste serait su de 
toute l'Europe. Je le rassurai en lui disant que j'avais 
un chiffre impénétrable. D'ailleurs, lui dis-je, quel tort 
pourrait faire un pareil projet à Votre Sainteté, en 
supposant qu'il fût connu? Bonaparte lui-même devrait 
vous savoir gré de cet acte de justice autant que de 
circonspection. L'Église de France, qui a si bien mérité 
du Saint-Siège, n'est-elle donc pas assez malheureuse 
et assez illustre pour avoir droit à cette consolation ? 
Le pape, qui est obligé par le concile de Trente à 
choisir les cardinaux dans tous les États catholiques. 



104 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



ne compte -t-il donc plus pour rien notre clergé dis- 
persé avec tant de gloire ? Le roi propose un homme 
de la plus haute naissance, un prélat très vertueux qui 
est archevêque depuis trente-quatre ans. Bonaparte 
rougirait de notre servitude, sïi savait que nous crai- 
gnons de lui déplaire en remplissant le vœu du roi, 
tandis que l'Angleterre n'a jamais montré la moindre 
humeur à Rome, quand à chaque promotion des cou- 
ronnes le pape a laissé, durant soixante-six années, un 
chapeau de cardinal à la disposition du roi Jacques III. 
Le pape, ému, me dit qu'il fallait attendre, et que, dès 
qu'il le pourrait, il contenterait le roi, en faisant à sa 
recommandation non pas un, mais plusieurs cardinaux 
français. Je lui demandai alors si l'abbé de Bayane ne 
se trouverait point par hasard compris parmi ces ïn 
petto. lime dit avec un air embarrassé, que le décanat 
de la Rote était une place cardinaliste, et qu'on, ne 
pouvait pas l'exclure d'une promotion pleine. Je répli- 
quai avec force, que jamais aucun Français, doyen de 
la Rote, n'avait pu obtenir le chapeau, et je citai 
l'exemple récent de l'abbé deCanillac qui occupa cette 
place pendant 22 ans, sans pouvoir jamais obtenir la 
pourpre de Benoît XIV. Je lui fis observer que, d'après 
ce qu'il m'avait dit lui-même au sujet de l'évêque de 
Châlons-sur-Marne. il ne ferait jamais aucun Français 
cardinal sans l'agrément, ou plutôt sans la sollicitation 
du roi. Or, non seulement Sa Majesté n'a point solli- 
cité le chapeau pour M. de Bayane, mais elle le 
demande pour un autre, et elle serait certainement 
très offensée de voir un de ses sujets promu à cette 
dignité sans son aveu; tandis que son protégé serait 
mis à l'écart. Le pape, embarrassé, me dit : Comment 



\ 



CHAPITRE IV. — LES PREM. MOIS DU XIX^ SIÈCLE. lOS 

puis-je dégoûter toute la prélature en faîsant cardinal 
le doyen de la Chambre, sans traiter aussi favorable- 
ment le doyen de la Rote ? Je lui dis que les circons- 
tances seraient son excuse, s*il en avait besoin ; que, 
s'il faisait l'abbé de Bayane cardinal, la place d'audi- 
teur de Rote Français serait immédiatement vacante ; 
que le roi et Bonaparte présenteraient aussitôt un sujet 
pour occuper cette place, et j'allai jusqu'à lui faire 
entendre que j'avais dans mon portefeuille la nomina- 
tion du sujet présenté par le roi, en lui laissant entre- 
voir que lechoix de Sa Majesté était déjà fixé en 
faveur de mon neveu, chanoine de la basilique de Saint- 
Pierre ; mais, repris-je, il ne s'agit point ici de mes 
intérêts, il s'agit uniquement d'épargner à Votre 
Sainteté un embarras immédiat et terrible pour elle, 
auquel je suis surpris qu'elle n'ait pas pensé. Donnez- 
moi donc, me dit-il, un moyen de m'en tirer. Le voici, 
lui dis-je, Saint-Père. Je déclare à Votre Sainteté au 
nom du roi de France mon maître, que je m'oppose 
formellement en son nom à la promotion de M. l'abbé 
de Bayane au cardinalat, jusqu'à ce que Sa Majesté 
y ait donné son consentement, sans lequel il ne peut 
pas accepter cette dignité. Je lui fis alors Thistoire du 
cardinal le Camus, évêque de Grenoble, et du cardinal 
de Mailly, archevêque de Reims, qui furent exemplai- 
rement punis d'avoir été créés cardinaux sans l'agré- 
ment de Louis XIV. Le pape me serra la main, en me 
disant : Cela suffit,]^ me plaignis ensuite de ce que le 
pape n'avait pas même attendu la mort du cardinal 
Zelada, visiteur apostolique des Établissements Fran- 
çais, pour donner la même commission au cardinal 
Lorenzana. J'observai qu'en qualité de ministre du roi 



I06 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

et de protecteur des Églises de France, je n'avais nul 
besoin d'un Bref de Sa Sainteté pour m*emparer de 
Tadministration de ces Établissements, mais que je 
l'aurais acceptée de courtoisie, puisque le cardinal de 
Bernis m'avait donné avant sa mort l'exemple de cette 
condescendance. Le pape me répondit que c'était un 
dépôt entre les mains d'un octogénaire, et qu'on avait 
imaginé ce moyen terme pour ne pas prendre dans ce 
moment un parti trop prononcé. Tous vos moyens 
termes, luidis-je, tournent au préjudice du roi. Après 
avoir formellement reconnu Sa Majesté, vous ne faites 
rien pour Elle, et je ne sais même pas si vous avez 
répondu à ses lettres. Il me dit qu'il n'écrivait à 
personne, de peur de se compromettre ; qu'il ne corres- 
pondait point depuis six mois avec sa propre famille, 
de peur que ses lettres ne fussent interprétées ou 
interceptées. Serais-je assez malheureux, ajouta-t-il en 
joignant les mains et en levant les yeux au ciel, pour 
que le roi pût douter de ma tendresse pour lui ? Je 
donnerais ma vie pour le remettre sur le trône. 
Assurez-l'en bien positivement. Je ferai en sorte de lui 
écrire par le retour de Mgr Badossa. Touché de cette 
ouverture de cœur très sincère, je lui dis que je serai 
toujours un ange de paix entre Sa Sainteté et le roi, 
mais qu'elle ferait très bien de manifester elle-même 
ses sentiments à Sa Majesté ; car si le roi m'ordonnait 
de faire afficher à la porte de Saint- Louis et de la 
Trinité du Mont, qu'il défendait formellement à tous 
ses sujets, qui se trouvent dans ces deux maisons, de 
reconnaître d'autre administrateur que moi, j'exécute- 
rais très certainement ses ordres avec la plus prompte 
ponctualité. Vous devez savoir mieux que personne 



CHAPITRE IV. — LES PREM. MOIS DU XIX^ SIÈCLE. lO/ 

que les souverains légitimes, qu'on pouvait croire 
morts, ressuscitent souvent très vite. Je vous prie de 
vous en souvenir toutes les fois que je vous parle du 
roi de France. Ces menaces, qui ressemblent à des 
confidences, font un très bon effet sur son esprit. Il 
m* est démontré que son cœur est tout entier pour le 
roi. Je le trouve doux, modéré, raisonnable, mais très 
timide et très avisé. On m'assure que le général Murât 
a nommé ici un directeur de l'académie de France, en 
annonçant qu'il forcerait le roi de Naples de restituer 
tous les meubles enlevés par son ordre du palais de 
France. Je n'ai nulle certitude de la vérité de ce fait. 
Le pape a donné une très belle boîte avec son portrait 
enrichi de diamants au général Murât. Mais, malgré 
toutes ces cajoleries forcées, il abhorre cordialement 
notre révolution. 

« Après une longue discussion, j'ai lieu de me flatter 
que ma demande en faveur de l'abbé de la Tour destiné 
à l'évêché de Moulins aura un plein succès. J'en ren- 
drai compte le semaine prochaine. Il m'a paru que 
cette sollicitation devait précéder celle du même genre 
dont je suis chargé,etque je ne manquerai pas de mettre 
en avant, dès que les circonstances seront plus favora- 
bles. — Je vous renouvelle, etc. » 

A ce récit, ou plutôt à cette peinture animée d'une 
audience pontificale, Maury. quelques jours après, le 22 
mars, ajoutait la dépêche suivante, datée de Rome. 
Quand il avait écrit la précédente, il ignorait encore le 
nouvel exil de son maître. La lettre qui la lui annon- 
çait, dans les termes touchantsqu'on n'a point oubliés, 
venait à peine de lui parvenir. Il écrit aussitôt : 



I08 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

« J'ai reçu, Monsieur le comte, dans la même 
semaine, les lettres dont vous m'avez honoré le 14 
décembre, le 1 1 et le 21 janvier, avec le billet du roi 
de cette dernière date. Votre lettre du 21 janvier a été 
ouverte à Vienne,et les décacheteurs ont eu la distrac- 
tion d'y mettre unenouvelleenveloppe.qu'ils ont adres- 
sée au cardinal-doyen. Cette Éminence a deviné sur-le- 
champ le quiproquo, et m'a dit en me la remettant en 
main propre, que l'empereur était mal servi dans tous 
ses départements. 

(En chiffre,) (i Depuis quelques mois les relations de 
Paul P'^avec Bonaparte avaient préparé mon esprit à 
la scène du 2 1 janvier ; mais, en la craignant, ou 
plutôt en me bornant à la prévoir, sans savoir si elle 
nous serait avantageuse ou funeste, je n'avais pas 
deviné qu'on pût choisir un pareil jour, pour manquer 
si indécemment au malheur de notre maître. Le temps 
éclaircira bientôt ce mystère, si c'en est un comme je 
le désire pour l'honneur de l'empereur de Russie, qui 
aura un grand compte à rendre de cette journée dans 
son histoire. Cette proscription affaiblit infiniment ici 
le parti du roi ; mais elle ne fait pas le moindre tort à 
sa personne. Le grand nombre croit Paul I"^ fou, ou 
du moins demi-foU; ce qui est encore pire, et le traite 
en conséquence. Les juges plus modérés, qui ne 
peuvent croire à une si infâme déloyauté, supposent 
que cette convention concertée entre l'empereur de 
Russie et Bonaparte est un acheminement du roi vers 
son trône. Le pape, qui m'a paru très affligé de cette 
nouvelle, n'adopte nullement cette dernière conjecture. 
Le cardinal Consalvi, qui est et qui sera toujours du 
parti le plus fort, parce qu'il ne s'intéresse essentielle- 



V 



CHAPITRE IV. — LES PREM. MOIS DU XIX^ SIÈCLE lOQ 

ment qu*à lui seul, m*a dit sous le secret, et m'a assuré 
avec certitude, qu'on avait obligé le roi de souscrire 
une proclamation par laquelle il ordonne à tous les 
royalistes de se soumettre au gouvernement actuel de 
la France. Je lui ai demandé quel pouvait être à ses 
yeux le prix d'un pareil sacrifice pour croire à son 
existence. Il est resté sans réponse. Je lui ai demandé 
ce que signifiait à son avis la continuation du subside, 
que Paul I*"* paye au roi, en l'éloignant de ses États. Il 
n'a su que me dire. Je me suis contenté de me moquer 
malicieusement de lui pour dissiper ses frayeurs et 
pour décréditer son désespoir,car il voulait me persua- 
der que tout était perdu pourse délivrer de moi,et c'est 
à quoi il ne réussira pas. 

« Il est arrivé ici avant-hier un courrier extraordi- 
naire de Mgr Spina. On sait qu'il apporta une très 
longue dépêche en chiffre ; mais il ne transpire absolu- 
ment rien de son contenu. Je demandai hier soir au 
cardinal Consalvi. s'il était content de ce message. Il 
me répondit que Mgr Spina demandait des éclaircisse- 
ments, et qu'il n'avait pas encore fini de déchiffrer les 
immenses écritures de ce prélat. Je lui dis qu'on 
m'écrivait de Paris, le 1 1 févier, ce qui est très vrai, 
qu'on croyait Bonaparte d'accord sur tous les points 
avec Mgr Spina; qu'en supposant une si étrange 
harmonie, il s'agissait maintenant de s'entendre avec 
les évéques de France, et que j'étais bien sûr que la 
très grande majorité ne se prêterait jamais à aucun 
serment, ni à aucun arrangement contraire à la fidélité 
qu'ils ont jurée au roi. Vous saurez, ajoutai-je, que ce 
sont des gens de conscience et d'honneur, et qu'ils 
sont accoutumés à tout sacrifier au devoir. Il ne repli- 



IIO MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



qua rien. J ai déclaré au pape que j'avais ordre de Sa 
Majesté d assister à tous les consistoires pour voir s'il 
ne s'y proposerait rien de contraire aux droits du roi 
et à lexécution du concordat relativement à la promo- 
tion des cardinaux et à le préconisation des évêques. 
Je lui annonçai que, n'étant pas bègue, j'énoncerais et 
motiverais mon opinion. Le pape a paru surpris, et je 
n'ai pas pu pénétrer si c'était de la démarche dont je le 
menaçais, ou de l'hypothèse que je supposais possible. 
Il s'est jeté dans de longs lieux communs sur le mal- 
heur de sa position qui le rend entièrement dépendant 
des Français, sauf sur les devoirs de sa conscience, sur 
l'asservissement désormais inévitable de toute l'Europe 
aux volontés de Bonaparte, et sur son amour pour le 
roi, qu'il paraît estimer et aimer sincèrement. Je me 
tiens en observation sans pouvoir rien faire,et je mets 
inutilement en activité tous les moyens possibles pour 
découvrir ce qu'il m'importe de savoir ; mais le secret 
est impénétrable. Je croirais plus facile de l'apprendre 
à Paris qu'à Rome. Plusieurs de nos évêques français, 
auxquels j'ai écrit que la congrégation des cardinaux 
avait unanimement rejeté la promesse de fidélité à la 
Constitution, ont eu la maladroite indiscrétion de faire 
imprimer mes lettres qui circulent dans toute la France. 
On n'ose pas m'en faire des reproches ici, attendu que 
ce n'était point une confidence que l'on m'eut faite, 
mais une découverte arrachée à la sueur de mon front. 
Cependant on aimerait mieux que ce secret n*eût pas 
été divulgué, parce qu'il irrite les soumissionnaires, 
sans les faire reculer. Nous sommes au moment de la 
crise, et on sent ici avec effroi quel pas terrible on a 
fait en ouvrant des négociations avec Bonaparte. » 




CHAPITRE IV. — LES PREM. MOIS DU XIX« SIÈCLE. 1 1 1 



C'est Louis XVIII lui-même qui accuse réception 
à Maury de la lettre quon vient de lire et des trois 
autres qui l'ont précédée. 

« Le roi, dit la dépêche chiffrée datée de Varsovie 
le 29 avril 1801, voit avec satisfaction la tentative 
que le cardinal Maury a faite pour tâcher d ouvrir une 
correspondance avec l'abbé Bernier. Si cet ecclésias- 
tique s'y prête, le roi aura au moins l'avantage de con- 
naître le fond de sa pensée, que le cardinal Maury 
pénétrera sûrement. 

« Le cardinal Maury ne s'était pas trompé dans le 
jugement qu'il avait porté sur l'archevêque de Bor- 
deaux. La réponse, qu'a faite ce prélat à Sa Majesté, 
renferme des arguments qui, n'étant pour la plupart 
qu'une pétition de principes, seraient bien faciles à 
réfuter. Ses déclamations pourraient être également 
confondues ; mais ses principes moraux, particulière- 
ment sur ce qui regarde le Sacrement de Pénitence, 
sont si étranges, que le roi croit n'avoir plus qu'à 
secouer la poussière de ses pieds. Le cardinal Maury 
voudra bien garder ceci dans sa sagesse. Sa Majesté 
aurait bien désiré lui envoyer une copie de cette 
réponse ; mais elle ne peut, vu son volume, être mise 
à la poste, et rien n'annonce une occasion prochaine. 

4L La mort de l'empereur Paul I'' est un de ces événe- 
ments inattendus, dont la Providence se plaît à se servir, 
pour renverser les calculs humains. S'il apporte quelque 
changement à la situation du roi, le cardinal Maury en 
sera promptement instruit.Sa Majesté a écrit au nouvel 
empereur avec tout le sentiment et la confiance qui lui 
servirent si longtemps de règle avec l'empereur Paul. 



Il6 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



conférences de Paris. Mgr Spina veut gagner du temps, 
et Bonaparte, déconcerté de la mort de Paul I*', ainsi 
que des succès des Anglais en Egypte et dans la Bal- 
tique, et de la dissolution de la coalition du nord, doit 
avoir peu de moments à donnera la théologie. Je joins 
ici deux lettres originales de Tabbé Bernier, son négo- 
ciateur. C'est de M. levêque de la Rochelle, dont il est 
grand-vicaire, et à qui elles sont adressées, que je les 
tiens. Ce prélat me mande qu'il n'a reçu de lui que ces 
deux seules lettres, quoiqu'il dise lui en avoir adressé 
au moins vingt. Ces deux lettres paraîtront fort extra- 
ordinaires au roi, car cet homme semble penser comme 
nous, et très certainement Mgr Spina, dont il loue 
les principes, est également catholique et royaliste. Le 
temps éclaircira tous les mystères. 

« Le roi et la reine de Sardaigne sont de retour à 
Rome, où j'ai eu l'honneur de leur faire une cour assi- 
due et intime. On croit que le pape négocie secrète- 
ment avec Cacault en faveur de ce souverain. Le 
cardinal Consalvi me répondit dernièrement, quand je 
lui parlai, mais sans le presser pour éviter un refus, 
de la nomination aux évéchés vacants en France, que 
le Saint-Siège ne devait connaître et admettre que le 
droit de possessoire. Je lui demandai si le roi de Sar- 
daigne était en possession de ses États lorsque, dans 
le consistoire du mois d'août dernier, le pape préconisa 
trois évêques du Piémont nommés par ce prince. Il 
rougit et se tut. Cette grande affaire, que j'aurais finie 
en un quart d'heure à Venise, dans les mois de mars, 
d'avril et de mai de l'année dernière, si j'avais reçu les 
nominations du roi, n'est pas de nature à être négociée 
dans ce moment. Ces nominations importantes n'au- 



CHAPITRE IV. — LES PREM. MOIS DU XIX« SIÈCLE. 1 17 

raient jamais dû être interrompues. Depuis que la 
communication est rouverte avec la France, je suis 
assailli d*une multitude innombrable de lettres qui me 
prouvent que les Français sont encore attachés à leur 
religion et à leur roi, et dans lesquelles on me demande 
des dispenses de toute espèce, que j'obtiens et que 
j'expédie immédiatement. Elles sont toutes en forme 
commissoire, et l'exécution en est remise aux évêques 
légitimes. L'une de ces dispenses m*a été demandée 
par M. de Boutouillé, qui réside à Vannes et qui se 
dit nommé récemment par le roi à Tévêché de Dol. 
(Fin du chiffre,) 

« On nous annonce, pour le i8 de ce mois, ou pour 
le 8 du mois prochain, un consistoire dans lequel le 
pape déclarera au moins trois de ses cardinaux in petto, 
savoir, Mgr Litta, ancien nonce en Russie; MgrZon- 
dadari, archevêque de Sienne, et le Père Lucchi, abbé 
des Bénédictins de la Trinité de Florence. Ce dernier 
passe pour habile théologien et canoniste. J'assisterai 
à ce consistoire, comme à tous ceux que le pape tiendra, 
et je désire qu'on n'y propose jamais rien qui m'oblige 
à opiner autrement qu'en levant ma calotte suivant 
l'usage en signe d'adhésion. Le cardinal Zelada, qui 
semble agonisant depuis six mois, végète toujours dans 
le même état d'anéantissement, et l'abbé Lestaches 
gouverne, au nom du cardinal Lorenzana, nos Établis- 
sements Français. 

« Les Français ont refusé de s'embarquer à Livourne 
pour l'Egypte. Le général Murât, qui était accouru 
pour les y déterminer, n'ayant pas pu y réussir, et 
étant informé que trois cents d'entre eux avaient dé- 
serté, s'est contenté de les renvoyer en France. Il y a 



Il6 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

conférences de Paris. Mgr Spina veut gagner du temps, 
et Bonaparte, déconcerté de la mort de Paul I*% ainsi 
que des succès des Anglais en Egypte et dans la Bal- 
tique, et de la dissolution de la coalition du nord, doit 
avoir peu de moments à donner à la théologie. Je joins 
ici deux lettres originales de Tabbé Bernier, son négo- 
ciateur. C'est de M. levêque de la Rochelle, dont il est 
grand-vicaire, et à qui elles sont adressées, que je les 
tiens. Ce prélat me mande qu'il n*a reçu de lui que ces 
deux seules lettres, quoiqu'il dise lui en avoir adressé 
au moins vingt. Ces deux lettres paraîtront fort extra- 
ordinaires au roi, car cet homme semble penser comme 
nous, et très certainement Mgr Spina, dont il loue 
les principes, est également catholique et royaliste. Le 
temps éclaircira tous les mystères. 

« Le roi et la reine de Sardaigne sont de retour à 
Rome, où j'ai eu l'honneur de leur faire une cour assi- 
due et intime. On croit que le pape négocie secrète- 
ment avec Cacault en faveur de ce souverain. Le 
cardinal Consalvi me répondit dernièrement, quand je 
lui parlai, mais sans le presser pour éviter un refus, 
de la nomination aux évêchés vacants en France, que 
le Saint-Siège ne devait connaître et admettre que le 
droit de possessoire. Je lui demandai si le roi de Sar- 
daigne était en possession de ses États lorsque, dans 
le consistoire du mois d'août dernier, le pape préconisa 
trois évêques du Piémont nommés par ce prince. II 
rougit et se tut. Cette grande affaire, que j'aurais finie 
en un quart d'heure à Venise, dans les mois de mars, 
d'avril et de mai de l'année dernière, si j'avais reçu les 
nominations du roi, n'est pas de nature à être négociée 
dans ce moment. Ces nominations importantes n'au- 



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CHAPITRE IV. — LES PREM. MOIS DU XIX® SIÈCLE. 1 17 

raient jamais dû être interrompues. Depuis que la 
communication est rouverte avec la France, je suis 
assailli d*une multitude innombrable de lettres qui me 
prouvent que les Français sont encore attachés à leur 
religion et à leur roi, et dans lesquelles on me demande 
des dispenses de toute espèce, que j'obtiens et que 
j'expédie immédiatement. Elles sont toutes en forme 
commissoire, et l'exécution en est remise aux évêques 
légitimes. L'une de ces dispenses ma été demandée 
par M. de Boutouillé, qui réside à Vannes et qui se 
dit nommé récemment par le roi à Tévéché de Dol. 
(Fin du chiffre,) 

« On nous annonce, pour le i8 de ce mois, ou pour 
le 8 du mois prochain, un consistoire dans lequel le 
pape déclarera au moins trois de ses cardinaux in petto, 
savoir, Mgr Litta, ancien nonce en Russie; MgrZon- 
dadari, archevêque de Sienne, et le Père Lucchi, abbé 
des Bénédictins de la Trinité de Florence. Ce dernier 
passe pour habile théologien et canoniste. J'assisterai 
à ce consistoire, comme à tous ceux que le pape tiendra, 
et je désire qu'on n'y propose jamais rien qui m'oblige 
à opiner autrement qu'en levant ma calotte suivant 
l'usage en signe d'adhésion. Le cardinal Zelada, qui 
semble agonisant depuis six mois, végète toujours dans 
le même état d'anéantissement, et l'abbé Lestaches 
gouverne, au nom du cardinal Lorenzana, nos Établis- 
sements Français. 

« Les Français ont refusé de s'embarquer à Livourne 
pour l'Egypte. Le général Murât, qui était accouru 
pour les y déterminer, n'ayant pas pu y réussir, et 
étant informé que trois cents d'entre eux avaient dé- 
serté, s'est contenté de les renvoyer en France. Il y a 



Il8 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



eu des troubles du même genre à Ancône et à Otrante ; 
mais les soldats, après s'être égorgés entre eux au 
nombre de huit cents qui sont restés sur le carreau 
dans un conflit entre Tinfanterie et la cavalerie, ont fini 
par s'embarquer. 

<L La sécheresse diminue énormément les belles espé- 
rances que donnait la prochaine récolte. Le pain se 
vend dans toute l'Italie environ douze sols la livre. 

« J'irai demain visiter en cérémonie à Orvieto le 
cardinal Brancadoro mon voisin, et je lui remettrai la 
lettre de Sa Majesté. — Agréez, etc. » 

Impressionné et ému des reproches qui perçaient de 
plus en plus à travers les lignes, dans les dépêches 
de son zélé mais impuissant représentant à Rome» 
Louis XVIII lui écrit de Varsovie le lo juin 1801 la 
dépêche chiffrée que voici : 

« Rien ne peut a^iger plus sensiblement le roi que 
l'état violent, où se trouve aujourd'hui le clergé de 
France ; mais, dans le malheur, c'est du moins une 
consolation pour Sa Majesté de songer qu'elle n'a 
aucun reproche à se faire, pas même relativement au 
funeste retard que le cardinal Maury déplore avec 
tant de raison. Les lettres que le roi a écrites à Pie VI 
depuis la mort de Louis XVI, ou sont demeurées sans 
réponses, ou les réponses ont été faites dans une forme 
qui ne prouvait que trop que, ce Souverain-Pontife ne 
reconnaissant pas Sa Majesté, il était inutile de pro- 
poser l'exécution du concordat '. A l'exaltation de 

I. Les lettres de vicaire apostolique données à feu l'évêque de Dol 
l'ont été à un sujet très méritant sans doute, mais sans la participation 
du roi. (N. du R.) 



\. 



CHAPITRE IV. — LES PREM. MOIS DU XIX^ SIÈCLE. II9 



Pie VI I, le roi, instruit que Sa Sainteté l'avait reconnu, 
résolut de profiter de cette circonstance favorable. Ici 
quelques-unes paraissent nécessaires à rappeler. 

« Le cinq avril 1800, le roi apprit que Pie VII était 
élu, et lui avait écrit, mais que le cardinal Maury, 
n'osant confier la lettre de Sa Sainteté à la poste, la 
réservait pour une occasion qu'il regardait comme très 
prochaine. La teneur de cette lettre était importante 
à connaître pour régler sa marche en conséquence. 
Cependant, la lettre n'arrivant pas, le roi, au bout de 
seize jours d'attente, se détermina à écrire. Il était 
impossible de confier la lettre de créance du cardinal 
Maury ni les instructions à la poste, surtout devant 
traverser les États Autrichiens. Le roi n'avait aucun 
moyen d'envoyer un courrier. Il prit donc le parti de 
donner le paquet à un homme très sûr, et qui, dépêché 
vers lui de Trieste, avait fait une grande diligence. 
D'un autre côté, le roi ne crut pas devoir, en proposant 
de nommer aux évêchés vacants, s'exposer à un refus, 
que l'ignorance du contenu de la lettre pontificale 
pouvait faire craindre. Il se borna donc à charger le 
cardinal Maury de demander l'exécution du concordat. 
Ce paquet, parti de Mittau le 2 1 avril, pouvait et devait 
être rendu à Venise en moins de trois semaines ^ Mais 
le porteur tombé malade en chemin fut obligé de s'ar- 
rêter en route longtemps et à différentes reprises. Inde 
malt labes. 

€ La prudence et la discrétion du pape ne peuvent 
qu'être louées dans une circonstance aussi critique, et 
le roi espère, qu'il n'en témoignera que plus de fer- 

I. Le cardinal Maury n'a quitté cette ville que vers le 12 ou le 15 de 
mai. (N. du R.) 



120 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

meté dans roccasion. Le cardinal Maury connaît sans 
doute la lettre circulaire, que les intrus ont écrite à 
tous les évêques catholiques, pour les inviter à leur 
prétendu concile. La réponse se trouve dans saint 
Matthieu, chapitre VI, verset 15 '. Celles que le cardi- 
nal Maury fait à toutes les demandes, qu'on lui adresse 
de France sont parfaitement sages. Le roi est fort 
surpris du titre que prend labbé Boutouillé, Sa Majesté 
n*a point fait d'autres nominations que celles qui sont 
contenues dans la feuille adressée au cardinal Maury, 
et dont personne n*a connaissance. Le roi voudrait 
que les lettres de labbé Bernier, renfermées dans la 
dépêche du cardinal Maury, eussent été adressées 
récemment et personnellement à Son Éminence ; car 
il n*est pas douteux, que c'est un homme qui pourrait 
se rendre utile ; mais Sa Majesté craint pour lui que 
le résultat de ses intrigues ne soit d'être entraîné un 
peu plus tard avec un peu plus ou un peu moins d'éclat 
dans la chute de son patron. » 

VL 

Le 13 mai i8or, le cardinal reprend sa correspon- 
dance : 

« On nous annonce, Monsieur le comte, la prochaine 
arrivée à Florence du fils du duc de Parme, nouveau 
roi d'Étrurie, qui vient d'être proclamé et reconnu en 
cette qualité à Madrid. Nous ne savons pas encore si 
le Saint-Siège, qui a érigé la Toscane en grand-duché, 

I. Il y a probablement erreur de verset ou de chapitre. Le v. 15 du 
chap. VI de saint Matthieu est celui-ci : « Siautem nondtmiseriiis homù 
nibus^ nec Pater vester dimittet vobis peccata vestra. > 



4 



CHAPITRE IV. — LES PREM. MOIS DU XIX^ SIÈCLE. 121 

sera requis de publier une bulle pour en faire un 
royaume. Ce jeune prince est maintenant à Paris, où 
on lui donne de très belles fêtes. C'est le premier des- 
cendant de Philippe V qui ait vu la capitale de la 
France, depuis que Louis XIV dota de la monarchie 
d'Espagne la branche cadette de son auguste Maison. 
Je lui rends la justice de croire qu'il aura le cœur 
navré de ne plus y en retrouver le chef, et qu'il regret- 
tera qu'aucun autre Bourbon espagnol n'ait revu Paris 
avant lui, dans le temps où tous les princes de l'Eu- 
rope s'empressaient de visiter la Cour de France. 
Hélas ! qui eût prévu qu'un Corse,qui se fût trouvé très 
honoré, il y a douze ans, d'y venir à sa suite, dût 
aujourd'hui lui en faire les honneurs ? On ne vît jamais 
sur la terre un exemple si effroyable du néant des 
grandeurs du monde. Je m'incline tristement devant la 
Providence, en attendant que cette étonnante tragédie 
se dénoue par le rétablissement du roi légitime sur le 
plus ancien trône du monde '. 

(En chiffre), « Le secret du pape est toujours impé- 
nétrable. Cacault vient de lui demander un nouveau 
subside de cinquante mille écus romains. Le pape 
lui a répondu en versant des larmes, et on dit 
que ce soldat du Corbulon de la France n'a pu 
lui-même retenir ses pleurs en voyant la douleur 

I. Le traité de Lunéville avait transformé la Toscane en royaume au 
profit de l'infant Louis, fils du duc Ferdinand III de Parme, dont les 
États avaient été réunis à la Lombardie. Le jeune prince prit le nom de 
roi d'Etrurie et vint à Paris, où le Premier Consul le traita avec une 
magnificence très ancien réi^ime. Comme on s'en étonnait, Bonaparte 
répondit : « Il n'y a pas de mal de faire voir à la jeunesse qui n'a pas 
vu de roi, comment ils sont faits. » Le roi d'Etrurie mourut en 1803, et 
son royaume, gouverné d'abord par sa veuve, fille du roi d'Espagne, fut 
incorporé à l'empire français en 1807. 



122 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

et l'impuissance absolue du Souverain- Pontife pour 
payer cette somme. Le général Murât, qui devait 
revenir à Rome, paraît avoir renoncé à ce voyage. 
Il a fait espérer que, si Rome lui payait ces cin- 
quante mille écus dans ce moment, il rappellerait 
aussitôt les quatre mille Français qui accablent encore 
rÉtat de r Église. On croit en effet qu'il veut les 
concentrer dans la Cisalpine pour les rapprocher du 
Piémont, où une insurrection générale vient d'éclater 
au moment où Bonaparte, instruit de la mort de 
Paul I^^ a ordonné que le Piémont fût divisé en dix 
Préfectures républicaines. Les confidents du pape pour 
les affaires de France ne peuvent, sous peine d'excom- 
munication, révéler même à leurs familiers ce qui leur 
est confié à cet égard. On dit que le bref d'accommo- 
dement est rédigé, et que le projet en a été envoyé à 
Paris : mais le secret est si strictement gardé, que les 
gens qui connaissent le mieux ce pays-ici en concluent 
que le secret n'est rien. Je me dispose néanmoins à 
retourner bientôt à Rome pour me mettre entièrement 
à la poursuite de cette intrigue qui mérite toute mon 
attention, et je n'épargnerai rien pour en découvrir 
l'objet et les ressorts. Cacault a de terribles moyens de 
réduction et de terreur à employer. Je ne crois pas 
qu'il parvienne à tromper les Italiens ; mais il lui est 
très facile de les effrayer, et les effets de la peur sont 
incalculables auprès des gens qui s'aiment mieux eux- 
mêmes que nos principes. On dit que le chagrin altère 
sensiblement la santé du pape, et qu'il expie intérieu- 
rement, d'une manière cruelle, l'inaltérable et surhu- 
maine modération qu'il montre au dehors. On fait 
courir à Rome des prophéties pour annoncer que son 



V 



CHAPITRE IV. — LES PREM. MOIS DU XIX^ SIÈCLE. 12 i 

Pontificat ne durera en tout que seize mois, et que le 
rétablissement de Tordre est réservé à son successeur. 
Il donne peut-être lieu, sans le savoir, à ces conjectu- 
res sinistres, car il répète très souvent dans ses dis- 
cours familiers cette formule timide : Si Dieu méfait 
vivrey et il laisse croire qu'il ne se flatte pas de vivre 
longtemps, par cet air de doute que renforcent la mai- 
greur et la pâleur habituelle de son visage. Je joins ici 
une longue réponse que je viens de recevoir de M. Té- 
vêque de la Rochelle, à qui j'avais demandé des détails 
sur les principes du fameux abbé Bernier, son grand- 
vicaire. Ce prélat, retiré en Espagne, s'inquiète de son 
silence actuel ; mais s'il traite, comme on le dit, avec 
Mgr Spina, il ne doit et ne peut plus rien dire, et je 
ne puis me persuader qu'un royaliste de cette 
trempe ait été infecté de la contagion de l'apostasie, en 
respirant l'air de Paris. L'ambition seule peut pervertir 
les principes d'un homme à son âge, et ses anciennes 
lettres n'annoncent nullement un ambitieux. Le roi en 
jugera, et je suis bien sûr que Sa Majesté concevra de 
la lecture de cette lettre une très grande estime pour 
son auteur. Mes correspondants de Madrid m'assurent 
toujours que, malgré leur coquetterie envers Bona- 
parte, le roi et la reine d'Espagne prennent encore le 
plus grand intérêt au chef de leur maison. Le cœur est 
pour Pyrrhus et les vœux pour Oreste, Je vous prie 
d'agréer, etc. » 

Le 28 mai, nouvelle lettre, datée de Rome et non 
chiffrée : 

« Les affaires de l'Église de France, Monsieur le 
comte, qui se traitent avec tant de mystère à Paris, 



124 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

continuent aussi d*être un secret impénétrable à Rome. 
Le cardinal-doyen, qui persévère dans Tinaltérable pu- 
reté de ses principes religieux et politiques, en fait une 
profession publique dans toutes ces sociétés ; mais il 
donne à entendre qu'il est le seul qui ne sacrifie point 
aux circonstances et à la peur. Il parait que la décision 
générale s'éloigne et que la discussion ralentit Tardeur 
du secrétaire d'État par un accommodement dont les 
difficultés se multiplient de jour en jour. Je ne crois pas 
qu'on se flatte d'obtenir la démission des évêques de 
France, qu'ils avaient offerte de pure courtoisie dans 
un temps où la question était encore indécise, et où le 
Saint-Siège ne s'était nullement expliqué. En atten- 
dant que Ton se rapproche théologîquement, ce qui 
ne parait guère possible, je sollicite et j'obtiens tous 
les jours des rescrits ou des induits du pape pour nos 
évêques légitimes. Ces commissions spirituelles, que 
je leur fais adresser, entretiennent une utile et exclu- 
sive correspondance entre le Saint-Siège et la véritable 
Église gallicane. Je prends le ton très haut qui me 
convient, quand on m'oppose des difficultés déplacées, 
ou quand on met trop de lenteur dans les expéditions 
que je sollicite. Je viens d'obtenir, sans en être requis, 
et dans la seule vue de me délivrer des requêtes indi- 
viduelles dont je suis chargé, des induits en forme pour 
autoriser tous nos métropolitains et trente autres évê- 
ques français à permettre aux religieuses, pendant une 
année, d'hériter et de disposer par testament des biens 
qui leur sont donnés. Il ne se passe point de semaine 
où je n'obtienne à la Pénîtencerie un très grand nombre 
de dispenses gratuites et de tout genre en faveur des 
catholiques français, et je les fais toutes adresser par 



V 



CHAPITRE IV. — LES PREM. MOIS DU XIX^ SIÈCLE. 12$ 

forme commissoire à nos évêques légîtîmes, ou aux 
administrateurs apostoliques des sièges vacants pour 
être mis à exécution. Ces rapports continuels, que j'ap- 
puie sur des moyens irrésistibles, ne permettent pas 
aux Romains de croire mort ce clergé respectable qui 
doit infiniment embarrasser tous les politiques sans 
principes, tandis que j'entretiens avec soin, en triom- 
phant de la peur par des menaces, cette utile et habi- 
tuelle corrrespondance. Le ministre français Cacault 
ne cesse de tourmenter ici le gouvernement, soit en 
requérant la ratification des ventes que les Français 
ont faites des biens prétendus nationaux, soit en de- 
mandant sans cesse des subsides pour leurs troupes. Il 
paraît certain que le pape s est engagé à leur donner 
gratuitement pour cinquante mille écus de denrées à 
, la première récolte. 

« Un courrier extraordinaire de Paris passa ici le 
23 de ce mois et continua sa route vers Naples. Beau- 
coup de gens se flattent ici qu'il y a porté l'ordre aux 
troupes françaises d'évacuer tout ce royaume sur la de- 
mande formelle du nouvel empereur de Russie; mais ce 
bruit public paraît dépourvu de tout motif de crédibi- 
lité, puisque le traité de paix autorise les Français à 
garder plusieurs points du royaume jusqu'à la paix 
avec l'Angleterre. On ne doute plus ici de la défaite 
totale des Français en Egypte. 

« Le roi et la reine de Sardaigne viennent de partir 
brusquement de Rome pour se rendre à Naples, d'où 
l'on croit qu'ils se transporteront immédiatement en 
Sardaigne. On dit que les Français attribuent à ce 
prince les dernières insurrections du Piémont, et qu'en 
conséquence sa personne n'était plus en sûreté à Rome. 




126 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

Après son départ, trois de ses officiers, qui se flattaient 
de le suivre, ont été arrêtés par ordre du pape et ren- 
fermés au château Saint-Ange. Le pape lui avait 
fait une visite de plus de deux heures, la veille du jour 
qu'il est parti. On sait que leur entrevue fut très ten- 
dre, mais on ignore absolument quel fut le sujet de 
leur conférence. 

« Mgr Badossa est venu me voir à Montefiascone, en 
retournant à Pétersbourg. Je lui ai donné à dîner 
mais je ne Tai chargé d'aucune commission. Il me dit 
qu'il avait demandé au pape s'il n'avait point de lettres 
à lui remettre pour le roi, et Sa Sainteté lui avait 
répondu qu'elle ne croyait pas, ou du moins qu'elle 
n'était pas assez sûre qu'il trouvât encore le roi à Var- 
sovie, pour lui adresser une lettre dans cette ville. Le 
voyageur ne soupçonne pas la finesse de cette réponse. 
Ce n'est pas un homme auquel on puisse confier un 
secret, et c'est là la réponse qui m'a été faite, quand 
j'ai demandé si on ne l'avait chargé de rien. — Je vous 
renouvelle, etc. » 

On se méfiait de Maury, évidemment, à Rome. Il 
le sentait et trépignait sur place, comme on le verra 
encore mieux, dans sa dépêche du 3 juin 1801 : 

€ Je viens de recevoir. Monsieur le comte, la dé- 
pêche dont Sa Majesté a daigné m'honorer le 29 avril 
dernier. Elle s'est trouvée écrite dans la langue dont 
on se sert pour correspondre avec le prélat qui réside 
à Wolfembuttel ', ce qui m'a d'abord dérouté, mais 
mon embarras n'a duré qu'un instant, parce que 



I. Un autre correspondant ecclésiastique de Louis XVIII. 



W 



CHAPITRE IV. — LES PREM. MOIS DU XIX^ SIÈCLE. I27 

j'ai soupçonné et deviné sur-le-champ le quiproquo. 
« M. révêque de Tarbes ' vient de recevoir, à Lis- 
bonne, où il s est retiré depuis près de deux ans, de la 
Gourde Portugal, un traitement annuel mais indécem- 
ment modique de neuf cent trente livres tournois. Ce 
prélat, dont on ne saurait dire trop de bien, a défendu 
sous peine de suspense aux prêtres de son diocèse de 
faire la promesse de fidélité à la nouvelle constitution. 
Les ecclésiastiques du diocèse de Tarbes, travaillés 
dans un sens différent par les émissaires de M. l'arche- 
vêque d'Auch 2 qui se montre animé d'un ardent 
esprit de prosélytisme, en se séparant sur cette ques- 
tion du vœu de la très grande majorité du corps 
épiscopal, ont interjeté un appel simple de cette or- 
donnance au métropolitain. M. l'archevêque d'Auch, 
égaré par un grand-vicaire qui lui a gâté depuis six 
ans une très belle réputation, annonce hautement qu'il 
est disposé à relever les promissionnaires de Tarbes 
de toute espèce de censure ; mais il ne conste pas 
encore qu'il ait fait un pareil abus de son autorité. S'il 
se rend ainsi juge et partie, Tévêque de Tarbes est 
très disposé à appeler de son métropolitain au pape. 
Il m'écrit qu'il rassemble toutes les pièces du procès ; 
qu'il me les enverra, dès qu'il aura entre les mains le 
jugement rendu par M. l'archevêque d'Auch, et il 
réclame ma médiation la plus active auprès du Saint- 
Siège. Je suis prêt à le .servir avec le plus grand zèle. 
Un pareil incident me fournirait l'occasion de dire 
beaucoup de vérités utiles, et la discussion de cette 

1. François Gain de Montagnac, né au château de Montagnac en 
Limoussin, le 6 janvier 1744, sacré évêque de Tarbes, le 20 octobre 1782. 

2. Louis de la Tour du Pin Montauban, dont il a déjà été parlé. 



128 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



dissension tournerait très probablement au profit de la 
bonne cause, soit en multipliant des délais infiniment 
précieux, soit en montrant la résistance qu'opposeraient 
les évêques Français à toute espèce d autorité qui atta- 
querait leurs principes consacrés par Tapprobation la 
plus éclatante du Saint-Siège durant le cours de douze 
années consécutives. Les vertus de M. Tarchevêque 
d'Auch ne Tempêchent pas de très mal raisonner, et 
ses bonnes intentions trompées sont une nouvelle 
preuve du danger des vertus elles-mêmes dans les gens 
en place, quand elles ne se trouvent pas en harmonie 
avec leur esprit. 

(En chiffre,) « M. l'archevêque de Reims m*a écrit 
une lettre admirable, et dont la lecture ma attendri 
jusqu'aux larmes, pour me dire que les gazettes fran- 
çaises annonçaient qu'il était un des trois cardinaux 
français réservés in petto. Il craint de devoir cette 
grâce aux intrigues de l'évêque d'Autun ' son neveu, 
et il est très déterminé à la refuser. Il me consulte pour 
savoir s'il ne doit pas écrire au pape pour lui déclarer 
qu'il n'accepterait jamais cette dignité, à moins qu'elle 
ne fût sollicitée par le roi son maître, et que Sa Sain- 
teté ne lui écrivît de sa propre main pour l'assurer que 
ni son infâme neveu, ni le gouvernement actuel de la 
France n'y ont eu aucune part. Je lui ai répondu qu'il 
ne fallait pas croire aux bruits exagérés des gazettes ; 
que je veillerais avec soin aux intérêts de sa gloire ; 
qu'il pouvait être tranquille ; que, s'il obtenait le cha- 
peau, comme je le désirais, il le recevrait d'une source 
aussi pure que son âme ; que je prenais la liberté de 

I. Talleyrand, Pévêque apostat, alors en faveur auprès du Premier 
Consul. 



CHAPITRE IV. — LES PREM. MOIS DU XIX^ SIÈCLE. I29 



lui défendre absolument d'écrire au pape, qu'il devait 
faire le sourd et le mort, et que, dans le cas où ses 
inquiétudes résisteraient à mes suggestions rassurantes, 
j'exigeais de lui que le roi en fût le seul confident. C'est 
ainsi que je me suis tiré de mon mieux d'une question 
si embarrassante pour moi, en lui témoignant ma plus 
tendre amitié, sans compromettre en rien le secret qui 
m'a été confié par les ordres du roi. 

« Le public ne s'occupe plus des prétentions de 
l'abbé de Bayane ; mais celui-ci continue à n'avoir 
aucune communication avec les Français qui sont à 
Rome, et sa politique a pour principal objet de passer 
ici pour un prélat romain. Le pape le traite bien et si 
bien que je le soupçonne très fort d'être très décidé à 
ne le point faire cardinal, et à vouloir le consoler par 
de bonnes manières; caries Romains sont plus froids 
et réservés que polis et affectueux avec les gens qu'ils 
veulent avancer. Son plus grand titre pour être promu 
et peut-être l'unique, c'est qu'il a déclaré d'avoir con- 
servé vingt-cinq mille livres de rente de ses économies, 
et n'avoir rien à demander au pape pour être doté. Or, 
le pape est si restreint en ce genre, qu'il donne volon- 
tiers des chapeaux à tous les prélats du premier 
ordre, qui ne lui demandent rien. Voilà le vrai secret 
de l'intérêt apparent qu'on prend à lui. L'abbé de 
Bayane s'est démis de la régence de la Pénitencerie qui 
lui rapportait six cents écus romains par an, et le pape 
lui a accordé sa jubilation, c'est-à-dire, l'équivalent de 
ce revenu en pension sur le même tribunal. J'ai eu 
occasion de rappeler au pape, qu'il n'y avait point 
d'exemple connu d'aucun auditeur de Rote français, 
espagnol ou allemand, qui fût devenu cardinal par 

Correspondance inédite. — II. 9 



130 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



le décanat de la Rote. Sa Sainteté ma répondu en 
riant, qu elle le savait. Quand je lui parle de Tarche- 
vêque de Reims, elle m'écoute avec beaucoup de bonté, 
en disant qu il faut attendre le temps opportun. Je 
vous prie, Monsieur le comte, de mettre aux pieds 
du roi l'hommage de ma profonde et respectueuse 
reconnaissance pour l'extrême bonté avec laquelle Sa 
Majesté daigne nommer mon neveu auditeur de Rote 
pour la France, dans le cas où cette charge viendrait 
à vaquer par la mort, par la démission, ou par la pro- 
motion de M. l'abbé de Bayane. Je désire de tout mon 
cœur que mon neveu ne soit pas dans le cas de publier 
cette grâce du roi jusqu'au rétablissement de Sa Ma- 
jesté sur son trône ; mais le bien du service de Sa 
Majesté exigerait peut-être que j'eusse au besoin dans 
mon portefeuille ce brevet de survivance ou de succes- 
sion en faveur de mon neveu Louis-Sifrein Maury, 
chanoine de la basilique de Saint-Pierre de Rome. Si 
le roi est du môme avis, je vous supplie de m'envoyer 
ce brevet à loisir, quand vous en trouverez l'occasion. 
Personne n'en saurait rien, et je ne le montrerais certai- 
nement au pape qu'à la dernière extrémité. 

« Le bruit général de l'Italie est que M. de Kalit- 
cheff ne prolongera guère son séjour à Paris. On dit 
que cet envoyé a signifié par deux notes consécutives 
au gouvernement français les intentions amicales de 
son nouveau maître, en réclamant les cinq conditions 
convenues avec Paul I*^^ Bonaparte ne lui a fait aucune 
réponse. On craint que son départ de Paris ne boule- 
verse une troisième fois l'Italie. On est inquiet, surtout 
pour le royaume de Naples et pour l'État de l'Église. 
On va jusqu'à dire que le nouveau roi d'Étrurle sera 



CHAPITRE IV. — LES PREM. MOIS DU XIX*^ SIÈCLE. I3I 

l'instrument des nouveaux desseins de Bonaparte,qui ne 
veut pas prendre sur lui l'odieux de l'agrandissement 
qu'il lui a promis. La paix du Nord, que l'on dit déjà 
conclue avec l'Angleterre, devrait naturellement oppo- 
ser une forte barrière contre les entreprises du midi. 
€ L abbé Bernier ne répond rien encore à l'appel 
indirect que je lui .ai fait. Rien, hélas ! ne m'éton- 
nera jamais de la part de l'archevêque de Bordeaux, 
qui a toujours été, dans le cours de sa vie comme 
dans sa réponse au roi, un intrigant et un ambitieux. 
Je regarde le rétablissement du subside, que la Cour 
de Russie fournissait au roi, comme un augure fa- 
vorable des intentions du nouvel Empereur qui ré- 
parera les derniers torts de son malheureux père, en 
revenant à la magnanimité de ses premières résolu- 
tions. Le cardinal Antonelli est très fortement pro- 
noncé contre la promesse de fidélité à la Constitution, 
et il m'a souvent dit qu'il ne changerait pas d'avis, 
quand on substituerait au mot de constitution le mot 
de gouvernement, à moins qu'on ne substituât aussi le 
mot de soumission au mot de fidélité. Ce sont les 
évêques français les mieux intentionnés qui ont pro- 
posé dans leur première frayeur cette absurde distinc- 
tion, et ils ont eu très grand tdrt d'aller ainsi au-devant 
d'une capitulation insensée, sans utilité comme sans 
fondement. Le véritable obstacle à la promesse qu'on 
exige, c'est le serment de fidélité que nous avons fait 
au roi. Or, ce serment réprouve la seconde formule 
avec autant de force que la première. Je fais valoir ce 
principe évident en toute occasion. Je ne crois pas que 
Bonaparte se contentât de la seconde promesse, s'il 
s'obstine à en exiger une. Je vais me mettre très acti- 



I 32 MÉMOIRES DE MAURY. — LH^RE TROISIÈME. 

vement en campagne pour prémunir les esprits contre 
un pareil accommodement : et si j'éprouve des embar- 
ras sérieux à cet égard, ce sera la poltronnerie irréflé- 
chie de nos évêques français qui me les causera. J'ai 
besoin d'une extrême circonspection pour écarter 
adroitement ce moyen terme, sans avoir l'air de le trop 
redouter, et surtout sans paraiti^ craindre que nos 
prélats voulussent ladopter, quoiqu'il me soit bien 
prouvé qu ils en ont été eux-mêmes les premiers inven- 
teurs, sans prévoir les conséquences de l'expédient 
qu'ils proposaient pour faire mieux sentir les inconvé- 
nients de la promesse qu'on exigeait. Je me flatte 
pourtant qu'on ne les prendra au mot, ni à Rome, ni 
à Paris. Quand on n'a comme nous qu'une force d'iner- 
tie, il faut tout rejeter et ne jamais rien proposer. 

<f Le Père Caselli, piémontais, ex-général des Ser- 
vites, qui est à Paris auprès de Mgr Spina en qualité 
de théologien, et que l'on croît ici l'un des cardinaux 
réservés tn pettOy écrit de Paris à ses confrères qu'il 
recommande à leurs prières sa personne et la cause 
qu'il est chargé de défendre, et que l'un et l'autre en 
ont grand besoin. Il paraît que la négociation va mal 
à Paris. — Je vous renouvelle, etc. » 

La négociation, heureusement pour l'Église de 
PVance, n'allait point mal du tout, comme Maury le 
disait et comme il s'efforçait de le faire espérer à son 
maître. Celui-ci, en recevant les trois lettres qu'on 
vient de lire, s'était empressé d'y répondre, de Varsovie, 
à la date du 8 juillet 1801, par la dépêche chiffrée 
suivante : 

« Reçu les dépêches numéros 21, 22, 23. — Lader- 



S 



CHAPITRE IV. — LES PREM. MOIS DU XIX^ SIÈCLE. 1 33 

nière de ces dépêches est du 3 juin. Des nouvelles 
postérieures ont appris au roi Tultimatuni digne de 
Rahsacès, que Bonaparte a envoyé au pape, le départ 
de Cacault et du cardinal Consalvi, le billet par lequel 
le pape réprouve le conciliabule des Intrus, et la réso- 
lution qu'il a prise d'attendre les événements auprès 
du tombeau des saints apôtres. Ce dernier article 
cause les plus vives alarmes au roi, et il charge le car- 
dinal Maury, s'il en est temps, de supplier le Père 
commun des fidèles, au nom d'un fils aussi tendrement 
que respectueusement dévoué, de ne point exposer sa 
tête en sacrifice. L'exemple de Boniface VIII et de 
Pie VI ne peuvent être applicables au cas présent. 
L'un, surpris à Anagni, n'ayant aucun moyen de fuir, 
ne pouvait plus songer qu'à rendre sa fin glorieuse ; 
l'autre, accablé d'années et d'infirmités, pouvait imi- 
ter ' Mais Pie VII, dans la force de l'âge, doit s'ap- 
pliquer le précepte de Jésus-Christ : Cum persequen- 
tur vos in civitate ista, fugite in aliam. Ce conseil que 
le roi donne aujourd'hui, Sa Majesté le donna le 5 
octobre 1789 à son malheureux frère. Sa voix ne fut 
pas écoutée ; et une source éternelle de larmes est 
ouverte ; et une tache ineffaçable couvre la France. 
Après avoir parlé comme fils, le roi parlera comme 
père. Il conjure le successeur de saint Pierre, par les 
entrailles de Jésus-Christ, de ne pas laisser commet- 
tre une seconde fois le même crime à des hommes 
égarés sans doute, mais qui sont ses enfants. Il n'est 
point de peuple hérétique ou infidèle qui ne se fît hon- 
neur en ce moment d'accueillir le Souverain-Pontife. 
Un seul sur la terre, et le roi le dit en gémissant, est 

I. Un mot indéchiffrable. 



134 Mf:MOIRES DE MAURV. — Ln*RE TROISIÈUE. 



porté à lui faire outrage. C'est celui-là seul qu'il doit 
éviter, et le Fils aîné de T Église est, en le disant, l'or- 
gane de cette mère tendre- 

€ Le roi a reçu de M. Tarchevéque de Reims une 
lettre pareille à celle que ce respectable prélat a écrite 
au cardinal Maury. Sa Majesté n a pas cru pouvoir 
alors garder plus longtemps un secret, qu elle n'aurait 
voulu révéler qu au moment où la grâce eût été obte- 
nue ; mais en même temps elle lui a recommandé de 
n'en point parler. 

« Aussitôt que le roi en trouvera l'occasion, il se 
satisfera lui-même en envoyant au cardinal Maury la 
pièce qu'il lui demande. Un crachement de sang sur- 
venu le 19 juin à M. d'Avaray a causé les plus vives 
inquiétudes à Sa Majesté. L'accident est presque cessé, 
et le médecin fait espérer qu'il n'aura point de suite. 
— Louis. > 

VIL 

Maury cependant était rentré à Montefiascone, d'où 
il écrit, à la date du 6 juin 1801, une intéressante let- 
tre à M. le comte d'Avarav : 

« Je suis revenu, Monsieur le comte, dans mon 
diocèse pour y remplir mes fonctions le jour de la 
Fête-Dieu. Durant les quatre jours qui viennent de 
s'écouler depuis mon départ de Rome, les affaires du 
Saint-Siège avec la France ont pris une tournure 
sérieuse et alarmante, dont je m'empresse de vous 
rendre compte sans aucun mystère, parce que tous les 
faits que j'ai à vous raconter, sont à peu près publics. 

« Un courrier extraordinaire expédié de Paris au 



CHAPITRE IV. — LES PREM. MOIS DU XIX« SIÈCLE. I35 



ministre Cacault lui apporta le 3 de ce mois les pro- 
positions que Bonaparte le chargeait de présenter au 
pape avec ordre d'assurer Sa Sainteté de Tamitié per- 
pétuelle de la France, si Elle voulait les accepter im- 
médiatement, et de partir de Rome pour se retirer au 
quartier général de Murât à Florence, si dans lespace 
de cinq jours le pape n'accordait pas ce qu'on lui de- 
mandait. Le Saint Père les examina et les fit examiner. 
On dit qu'elles sont au nombre de vingt-quatre, et que 
les cinq points principaux requièrent la reconnaissance 
immédiate des évêques intrus, la ratification de l'alié- 
nation des biens du clergé, l'indépendance absolue de 
l'Église de France pour toute espèce de dispenses, 
l'autorisation du divorce et du mariage des prêtres. Le 
pape répondit au ministre Cacault, par l'organe du 
cardinal Consalvi, que ces propositions étaient abso- 
lument inadmissibles, et le fit prier instamment de sus- 
pendre son départ de Rome, jusqu'à ce qu'il eût reçu 
de nouveaux ordres, ou du moins jusqu'au retour du 
courrier qu'il allait expédier à Paris. Cacault répondit 
qu'il ne dépendait pas de lui de rester, mais que le 
Saint-Siège avait grand tort de s'en tenir à ses vieilles 
maximes qui ne sont plus de raison, au lieu d'accorder 
les demandes qu'on lui faisait, et qui n'avaient rien de 
contraire à la religion catholique. Le secrétaire d'État, 
n'ayant rien pu obtenir, vint rendre compte au pape 
de sa mission. L'alarme devint aussitôt horrible. Le 
pape se mit à fondre en larmes, et il pleure sans cesse 
depuis ce moment. On résolut à Monte-Cavallo que le 
pape et le Sacré- Collège partiraient de Rome le même 
jour mercredi 3 juin pour ne pas s'exposer à se mon- 
trer en public à la procession du lendemain jeudi, au 



136 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



moment où le départ annoncé de Cacault mettrait en 
fermentation toutes les têtes des Romains mal inten- 
tionnés. On crut que cette évasion immédiate était 
l'unique moyen de prévenir la captivité du pape et du 
Sacré-Collège. Informé sur-le-champ de cette décision 
désespérée, Cacault accourut au Palais de Monte-Ca- 
vallo. Il fit inutilement de nouvelles et très énergiques 
instances au cardinal Consalvi pour obtenir l'accepta- 
tion de ses propositions. Quand il vit que le refus était 
insurmontable, il dit qu'il partirait effectivement le ven- 
dredi, comme il en avait Tordre ; mais que ce n'était 
pas une raison pour que le pape et les cardinaux, qui 
ne seraient molestés dans aucune supposition, dussent 
prendre la fuite, parce que ses instructions, quoique 
très fortes, ne lui disaient pas qu'il dût en partant 
déclarer la guerre au pape. Le cardinal Consalvi le 
pria de nouveau d'écrire à Bonaparte en faveur du 
pape, et de faire en sorte qu'il ne s'offensât point 
de la résistance forcée, qu'on opposait à ses désirs. 
«Vous connaissez Bonaparte, lui répondit Cacault; il est 
jeune, et accoutumé à voir prédominer ses volontés. 
Comment voulez-vous qu'il ne soit pas extrêmement 
piqué, lorsque vous semblez par votre refus lui décla- 
rer comme à toute l'Europe, qu'il vous demande des 
choses déraisonnables, au point que vous aimez mieux 
tout perdre que d'y accéder .'^ — Que faut-il donc faire? 
reprit le secrétaire d'État. — C'est fort embarrassant, lui 
dit Cacault ; mais il me vient une idée qui me semble 
bonne, et dont vous ferez fort bien de profiter. Si j'écris 
à Bonaparte ce qui s'est passé, les raisons, que je pourrai 
alléguer en votre faveur, ne feront aucune impression, 
et on ne verra dans mon récit que l'odieux du refus ; 




CHAPITRE IV. — LES PREM. MOIS DU XIX^ SIÈCLE. I37 



si au contraire vous lui envoyez quelque grand per- 
sonnage pour lui exposer les motifs, le désespoir et 
les résolutions du pape, son amour-propre sera flatté 
de Tambassade, et cette espèce de compensation 
pourra tout accommoder. » L ouverture parut au car- 
dinal Consalvi un trait de lumière, et il se saisit de 
l'expédient comme d'une planche au milieu du naufrage. 
Il entraîna immédiatement Cacault chez le pape. Sa 
Sainteté agréa sa proposition, et offrit d'envoyer à 
Paris le cardinal Joseph Doria. Cacault répondit que, 
biea que ce cardinal fût un grand personnage à Rome, 
il n'était pas cependant celui qu'il croyait le plus con- 
venable à une pareille mission, et qu'il fallait faire tout 
ou rien. Le pape et le secrétaire d'État, épouvantés 
d'une pareille réponse, pâlirent l'un et l'autre et crurent 
que Cacault voulait envoyer le pape à Paris, pour 
faire le pendant du voyage de son prédécesseur à 
Vienne. « Qui prétendez-vous donc nous désigner, lui 
dit le secrétaire d'État, pour une ambassade si terrible.'^ 
— C'est vous-même, lui dit Cacault, qui devez aller à 
Paris pour vous expliquer avec Bonaparte. Je crois 
fermement que, si quelque chose au monde peut le 
satisfaire de la part du pape, c'est l'envoi de son propre 
ministre à Paris. » Le pape y consentit sur-le-champ, 
ne voyant nul autre moyen de tranquilliser Rome, 
puisque Cacault voulait absolument s'en aller. Le bruit 
s'en répandit sur-le-champ dans la ville. Les têtes se 
calmèrent, et le pape fit dire qu'il porterait le Saint- 
Sacrement le lendemain, à la procession de Saint-Pierre. 
Sa Sainteté a tenu parole; Elle y a montré une dévotion 
si angélique et si extraordinaire, que tout le monde en a 
été attendri jusqu'aux larmes,et l'a comblée de bénédiç- 



Hfti.i 



13^ MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



lions. Les généraux français, qui sont au nombre de 
douze à Rome,ont été témoins de ce spectacle touchant. 
Ils se sont tous mis en grand uniforme pour voir passer 
la procession sur plusieurs points. Ils se sont mis à 
genoux avec beaucoup de décence sur le passage du 
Saint-Sacrement. Le pape a eu soin de les faire accom- 
pagner par une trentaine de seigneurs romains et par 
un grand nombre de soldats chargés de leur faire 
céder les meilleures places. Ils ont tous dit, comme 
Cacault très publiquement, que le pape et les cardinaux 
ne devaient pas partir de Rome, et que les choses n'en 
étaient pas à cette extrémité. Le cardinal Consalvi s'est 
donc déterminé à partir pour Paris sans aucun carac- 
tère de Légat a latere, comme un simple envoyé 
chargé de porter les paroles du Saint-Siège, et de 
donner les éclaircissements qui pourraient être néces- 
saires. Le pape ne lui a donné, à ce que je dois croire, 
aucun autre pouvoir. Il emmène avec lui le marquis 
Consalvi son frère, deux valets de chambre et deux 
laquais, sans aucun aumônier ni secrétaire, ce qui 
paraît fort sauvage aux Romains, et il voyage avec la 
plus grande simplicité. Il a demandé au pape comment 
il devait se conduire, s'il se trouvait à Paris à l'ouver- 
ture du concile des Intrus, et au moment des magni- 
fiques fêtes que Ton prépare pour le 14 juillet. Le pape 
lui a répondu qu'il n'avait ni le temps, ni le besoin de 
lui donner aucune instruction ; qu'en consultant ses 
principes et son zèle, il ne ferait certainement rien de 
contraire à la religion ; que, s'il était invité à la fête du 
14 juillet, et qu'il ne s'y passât rien de messéant pour 
son habit de cardinal qu'il ne quittera point à Paris, il 
pourrait y assister comme tous les autres ambassadeurs. 



CHAPITRE IV. — LES PREM. MOIS DU XTX^ SIÈCLE. I39 

-III 'W ■ ■ ■—■■■■ I 

Le cardinal Consalvi est parti de Rome ce matin, ayant 
le ministre Cacault dans sa voiture. Il vient de passer 
dans l'instant à Montefiascone, où mon frère s'est 
entretenu avec lui. La tranquillité de ce pays dépend 
des ordres qu'aura reçus le général Murât à Florence, 
où il a vingt mille Français sous ses ordres. C'est le 
cardinal Joseph Doria qui fait par intérim les fonctions 
de secrétaire d'État, et on débite sourdement qu'il 
conservera peut-être cette place. On débite aussi que 
le Portugal ne veut plus recevoir Mgr Caleppi pour 
nouveau nonce du pape, à cause des relations qu'il a 
eues avec les Français. S'il faut en croire les bruits 
publics, ce prélat a reçu un soufflet à Pise de la main 
d'un aide de camp du général Murât, et la réparation 
de cet outrage s'est bornée jusqu'à présent à mettre 
cet officier aux arrêts. Le duc Braschi se propose d'aller 
incessamment à Paris pour demander à Bonaparte la 
restitution de ses biens qui lui ont été séquestrés dans 
la Romagne par le gouvernement cisalpin. 

« Les nouvelles de l'Allemagne sont toutes à la paix. 
La ville de Porto Ferrajo n'est pas prise comme on 
l'assurait. Il n'est pas vrai que les Français soient à 
Cagliari. Ils se sont seulement emparés de l'île de 
Saint- Pierre, qui appartient au roi de Sardaigne. Je 
joins ici, au hasard de la gâter, une estampe qu'on vient 
de graver à Madrid, et dont on m'a envoyé cinquante 
exemplaires. Le roi et M"^^ la duchesse d'Angoulême 
la verront sûrement avec intérêt, et regretteront de 
ne pas trouver parmi nos intercesseurs saint Louis 
de Toulouse, saint Félix de Valois et saint Vincent de 
Paul. 

(En chiffre.) « Le secrétaire de Cacault est encore 



I40 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



à Rome, d'où l'on croit qu'il partira dans quelques jours 
pour aller le joindre à Florence. Piranesi et les plus 
furieux patriotes romains se sont déjà mis en marche 
pour retourner à Rome. Ma conjecture est qu'on exige 
de nous l'impossible pour obtenir tout le possible. On 
nous laissera ensuite tranquilles en nous mangeant, 
jusqu'à ce qu'on ait envie de nous dévorer tout à fait, 
car ce sera toujours à recommencer avec les Français, 
jusqu'à ce que nous n'ayons plus rien à sacrifier; mais 
l'Europe entière, qui voit stupidement dépouiller tous 
les souverains l'un après l'autre, passera successive- 
ment sous le joug, si cette république conquérante et 
incompatible ne se soumet pas à son roi légitime. On 
dit que Bonaparte, dont le fantôme de gouvernement ne 
représentait réellement que lui-même, va pourtant en 
changer la forme pour y substituer comme en Améri- 
que, sous le nom de Parlement, un corps législatif 
divisé en deux chambres, dont il sera le président 
perpétuel. Et voilà comment on a l'impudence de faire 
promettre aux prêtres fidélité à une constitution, dont 
on change comme de chemises ! Les affaires vont 
rester stagnantes à Rome pendant trois semaines, et 
vous apprendrez probablement notre sort par la voie 
de Paris, avant que je puisse vous en instruire. La 
situation du pape est véritablement horrible. — Agréez, 
etc. » 

VIII. 

A quelques jours de là, le 20 juin 1801, Maury, qui 
a reçu les pièces du procès en litige sur la question du 
serment, mande, toujours de Montefiascone, à M. d'A- 
varay : 




CHAPITRE IV. — LES PREM. MOIS DU XIX* SIÈCLE. 14I 



« Nous avons appris, Monsieur le comte, que le 
cardinal Consalvi a été parfaitement bien reçu à Flo- 
rence par le général Murât, et qu il a continué sa route 
vers Paris, où il a dépêché un courrier extraordinaire 
pour annoncer sa prochaine arrivée. Nous sommes 
dans Tattente des événements. Le pape n'éprouve 
dans ce moment d'autre tracasserie de la part des Fran- 
çais que les requêtes dont il est assailli au nom de ceux 
d'entre eux qui ont acheté dans l'État de l'Eglise des 
biens prétendus nationaux. Ilssont entrèsgrand nombre, 
et sans bourse délier ils pnt fait l'acquisition simulée 
des plus belles possessions du clergé ou de la chambre 
apostolique. Ces réclamations, que notre état de fai- 
blesse ne nous permet pas de repousser avec le mépris 
quelles méritent, causent beaucoup de fermentation, 
et répandent l'alarme parmi les bénéficiers,comme dans 
le conseil des agents du gouvernement. Si tous ces 
contrats révoltants avaient leur exécution, la ruine de 
ce pays-ci serait générale et absolue. 

« J'ai reçu toutes les pièces du procès qui s'est élevé 
entre M. l'archevêque d'Auch et M. Tévêque de 
Tarbes. Ce dernier prélat ayant défendu aux prêtres 
de son diocèse, sous peine de suspense, de faire la 
promesse de fidélité à la Constitution, le métropolitain, 
sur leur requête, lui écrivit qu'il fallait que la suspense 
fût lancée directement ou indirectement, c'est-à-dire, 
par lui ou par ses grands- vicaires, et qu'il l'exhortait 
à la révoquer de bonne grâce, s'il ne voulait pas rece- 
voir quelque mortification. Il y eut plusieurs lettres 
apologétiques de part et d'autre sur le fond de la 
question. M. Tévêque de Tarbes représenta poliment» 
mais avec fermeté, que le métropolitain n avait pa» le 



Ik 



CHAPITRE CINQUIEME. 
Le Concordat. 

SoMMAiRK. — Talleyrand réclame du pape Téloignement de Maury. 

— Avances de M. Artaud. — Premières nouvelles de la conclusion du 
Concordat.— Perplexités de Louis XV III.— Il demande conseil à Maury. 

— M. de Thauvenay remplace le comte d'Avaray auprès du roi. — En 
donnant au roi les nouvelles, Maury laisse percer l'avis de résistance. 

— Légation du cardinal Caprara. — Louis XVIII dépose entre les 
mains de Maury une protestation, en lui ordonnant de la tenir secrète. 

— Représentations des 14 premiers évoques réfugiés en Angleterre au 
pape Pie VII. — Comment, d'après Maury, le roi doit se conduire dans 
cette difficile conjoncture. — P. F. — Le col ou les épaules ? — Propa- 
gande royaliste de Maury. — Ce que les officiers français lui objectent. 

— Réponse attristée du roi. — Bref qui demande leur démission aux 
évêques. — Quelle doit être, d'après Maury, l'attitude du roi envers 
cet acte pontifical. — Ce qu'on dit de Bonaparte à Paris. — Comme à 
don Carlos ! — Louis XVIII partage l'avis de Maury. 

•I. 

•I» 

I. 

L'INCERTITUDE allait finir. Maury le laisse 
entrevoir clairement dans sa dépêche du 29 juil- 
let i8oi, écrite de Montefiascone, et adressée directe- 
ment au roi : 

« Sire, j'ai reçu les deux dépêches si touchantes et 
si lumineuses dont Votre Majesté a daigné m'honorer 
le 10 juin et le 8 juillet. 

(E71 chiffre,) « Votre Majesté démontre invincible- 
ment une triste vérité en prouvant qu Elle n'eut pas 
le temps de me transmettre ses ordres l'a/inée der- 



CHAPITRE V. — LE CONCORDAT. I45 



nîère, avant que le pape partît de Venise. Il est très 
certain que Sa Sainteté y aurait préconisé sans la 
n\oindre difficulté tous les évêques qui lui auraient été 
présentés par le roi. La bataille de Marengo rendit 
bientôt après impossible l'exécution du Concordat, et 
Je ne m'en consolerai jamais. 

« Le pape a été instruit des conseils et des vœux de 
Votre Majesté pour sa sûreté personnelle. Il en a paru 
vivement touché ; mais il s'est contenté de répondre 
qu'il n'y avait plus, quant à présent, aucun danger 
pour lui de rester à Rome. Fidèle à la maxime des 
Italiens de beaucoup acheter et de peu vendre dans la 
conversation, il est très sérieux ; taciturne et contraint, 
dès qu'on lui parle d'affaires, il a le regard fixe, et il 
ne répond absolument rien. Le secret, qu'il garde très 
exactement, augmente infiniment sa responsabilité, en 
le condamnant à ne pouvoir plus recevoir aucun con- 
seil de personne. Je viens de passer six jours à Rome 
pour y assister au consistoire du 20 de ce mois, dans 
lequel il n'a été question que de la préconisation cou- 
rante des évêchés vacants. Deux heures après mon 
arrivée dans cette capitale, le cardinal Joseph Doria, 
pro-secrétaire d'État, vint me voir pour me dire que ma 
présence à Rome embarrassait beaucoup le pape. Il me 
montra une note originale de l'évêque d'Autun ' remise 
par le ministre Cacault le 18 avril dernier. Cette note 
était conçue en ces termes : « La mauvaise conduite du 
cardinal Maury, constamment soutenue depuis l'ori- 
gine de la révolution, est connue de tout le monde. Le 
Premier Consul m'ordonne de déclarer que l'accueil 



I. Talleyrand. 

Correspondance inédite. — U. lo 




I4fi MZ^jIâE>. de \tAVRY. — LIVRE TROISIÈME- 

qj on I j: fait à Rome et I as3e qu'on lui accorde dans 
les États du pape ne peuvent se concilier avec le désir 
que montre 5a Sainteté de bien vivre avec le gouver- 
nement Français. II est très surprenant en effet que 
Sa Sainteté n'ait pas encore éloigné de sa personne 
un homme connu comme lun des ennemis les plus 
acharnés de la France. > 

< Je répondis au cardinal Doria que j'avais droit 
comme cardinal de vivre à Rome ; que je n*y venais 
passer qu'une semaine pour assister au consistoire, où 
je voulais être présent ; que je le remerciais de sa con- 
fidence, mais que je ne la regardais nullement comme 
un ordre, et que, dans le cas où j'en recevrais un, je le 
dénoncerais immédiatement au Sacré-Collège, Pen- 
dant que je conférais avec lui, je reçus la réponse du 
maître de chambre qui m'annonçait Taudience du 
pape pour le lendemain à neuf heures du soir. Le car- 
dinal Doria, qui me parut surpris en lisant ce billet, 
me dit que, puisque je ne venais à Rome que pour 
huit jours, il allait lui-même en faire part au sieur 
Artaud, secrétaire de Cacault, chargé d'affaires en son 
absence, et qu'il était bien sûr de lui faire agréer mon 
séjour. Je lui répondis que ses démarches ministérielles 
ne me regardaient pas, et que je tenais une pareille 
confidence pour non avenue. Une heure après m avoir 
quitté, il m'écrivit un billet entortillé pour m'annoncer 
que le motif du consistoire et la brièveté de mon séjour 
avaient pleinement satisfait le sieur Artaud, qui parlait 
de moi avec la plus grande estime \ Le lundi 20, jour 

I. M. Artaud ;i raconte l'incident, de son côté, en ces termes : « Ce 
fut alors (|u'il arriva, on ne sait comment, que des agents étrangers à la 
diplomatie écrivirent au premier consul contre le cardinal Maury, qui, 




CHAPITRE V. — LE CONCORDAT. I47 

du consistoire, à sept heures du soir, on m'annonça un 
prêtre français que je ne connaissais point. Je lui fis 
les questions ordinaires, et je lui dis que j'étais obligé 
de le congédier pour me mettre en habit de voyage, 
devant me mettre en route dans une heure pour voya- 
ger toute la nuit, pour éviter les chaleurs accablantes 
du jour. Ce prêtre me dit alors qu'il était chargé de 
me présenter les respects de M. Artaud, lequel regret- 
tait beaucoup de ne pouvoir pas me les ofifrir en per- 
sonne. Je compris bien vite que c'était un espion qui 
venait pour s'assurer de mon départ. Je ne fis semblant 
de rien. Je demandai seulement si ce M. Artaud était 
un prêtre émigré. II me répondit que c'était un jeune 
homme de 22 ans, plein d'esprit, mon zélé admirateur 
et chargé à Rome des affaires de France. Je répliquai, 
en le congédiant poliment, que M. Artaud me faisait 



de Montefiascone, venait quelquefois passer plusieurs jours à Rome 
pour des raisons fort innocentes, souvent pour acheter des livres. Bona- 
parte, animé par ces rapports et déjà dévoré d'une grande haine contre 
la maison de Bourbon, voulut que le pape défendît à ce cardinal de pa- 
raître désormais à Rome. Il est pénible de dire que le gouvernement 
romain donna, à ce sujet, toute satisfaction aux ennemis du cardinal 
Maury, malgré quelques bonnes paroles en faveur de cette Éminence, 
que M. le cardinal Consalvi avait essayé de dire à Paris. A ce sujet le 
cardinal Joseph Doria m'écrivait officiellement le 22 juillet, que le car- 
dinal Maury était retourné à son évêché de Montefiascone ; ce qui 
signifiait, m*avait-il dit verbalement d'avance, que cette Éminence ne 
viendrait plus à Rome. Le cardinal allait jusqu'à m'assurer que le car- 
dinal Maury était parti à huit heures et demie, ce qui veut dire, pour le 
mois de juillet, d'après la manière décompter des Italiens, quatre heures 
du matin. Je ne connaissais pas le cardinal Maury, mais j'avais de l'ad- 
miration pour lui, et je pensais avec peine qu'il venait d'éprouver un 
chagrin. Ce cardinal n'avait jamais eu une conduite reprochable, même 
dans le sens de ses opinions alors opposées à celles de Bonaparte. La 
correspondance avec Louis XVIII avait presque cessé, et ce cardinal, 
qui venait de rendre de grands services dans le conclave, et à qui on 
adressait alors des promesses magnifiques, méritait que l'on parût se 
souvenir de ces circonstances. > 



Im 



148 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



beaucoup d'honneur, et que je le prîaîs de l'en remer- 
cier de ma part \ L'audience du pape fut comme à l'or- 
dinaire très ouverte, quand je lui parlai des affaires de 
mon diocèse et très réservée sur les autres matières. 
Il me dit qu'il s'était toujours figuré que la papauté 
était un métier de galérien, mais qu'il n'aurait jamais 
cru que ce fût un état habituel de martyre le plus 
intolérable. Quand je lui parlai de la visite du cardinal 
Doria avec un air de surprise et de fermeté qui parut 
lui en imposer, il me répondit que cette affaire s'était 
arrangée d'elle-même par la sagesse avec laquelle 
j'avais fixé mon séjour à une seule semaine ; que ma 
qualité seule de ministre de Votre Majesté m'attirait 
cette petite persécution ; qu'il était hors de mesure 
pour refuser aux Français, et qu'il ne se réservait avec 
eux que sa seule conscience ; qu'il avait pourtant re- 
poussé les insinuations d'exil, en observant à Cacault, 
que je faisais mon métier d'évéque ; que je venais à 
Rome uniquement pour les consistoires ; que je n'étais 
point membre de la Congrégation de France ; que je 
n'avais nulle part au gouvernement, et que je ne me 
mêlais de rien. Je lui répondis que j'étais plus jaloux 
de faire savoir à Rome qu'à Paris, que je n'étais point 
consulté par Sa Sainteté sur les affaires de France, et 
que je n'enviais nullement la gloire de ceux qui les 
conduisaient. Il me prit les mains en riant pour m'a- 
madouer. Il m'accorda de lui-même quelques petites 
grâces pour mon diocèse, et ne se laissa, plus aborder 
sur les négociations de Paris. (Fin du chijfre,) 

I. On sait que le personnage dont il est ici question donna dans la suite 
des preuves d'un grand dévouement à la cause pontificale. On lui doit 
des Vies de Pie V\\^ Pie VIII et Léon XII, qui ne sont pas sans mérite. 



.^n 



CHAPITRE V. — LE CONCORDAT. 149 



« Un courrier expédié de Paris le 17 de ce mois par 
le cardinal Consalvi est arrivé à Rome le 25, et a ap- 
porté au pape la nouvelle du traité définitif qui venait 
d'être conclu entre le Saint-Siège et la France. Ce 
traité a été signé d'un côté par M. Joseph Bonaparte 
ci-devant ministre à Rome, par M. Cretet et par 
M. Tabbé Dernier, et de l'autre par le cardinal Con- 
salvi, Mgr Spina et le Père Caselli. ex-général des 
Servites. Le même courrier me remît en passant ici 
une lettre de Mgr Caleppi, datée de Florence, par 
laquelle ce prélat m'annonçait l'agréable nouvelle, que 
la mission du cardinal secrétaire d'État à Paris venait 
d'y être heureusement terminée par la conclusion d'un 
traité définitif. Je transcris ses propres expressions 
qui méritent une attention particulière. Le pape a 
gardé jusqu'à ce moment le silence le plus absolu sur 
ce traité qui doit être ratifié quarante jours après sa 
date, sans que l'on sache encore si ce sera par une 
bulle ou dans une forme purement diplomatique. Le 
cardinal Consalvi a écrit au cardinal-doyen qu'il venait 
de conclure un traité pour les affaires de religion ; qu'il 
s'était conformé aux instructions du pape le plus qu'il 
lui avait été possible ; que Bonaparte aurait peut-être 
accordé des conditions plus avantageuses, mais qu'il 
n'était pas entièrement le maître, et que, si ce traité 
était approuvé par le doyen du Sacré-Collège, il le 
serait infailliblement par tous les cardinaux. En même 
temps, le chevalier Azara, qu'on dit avoir eu grande 
part à la négociation, a écrit à Mgr Guardouhi, audi- 
teur de Rote espagnol, que les affaires étaient arran- 
gées; que jamais on n'avait rien entendu de pareil; que 
les conditions étonneraient plus Paris que Rome ; que 



ISO MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



les dévots se croiraient arrivés à la fin du monde ; 
que Bonaparte aurait besoin de toute son énergie pour 
contenir les réfractaires dans le devoir, et qu'à son avis 
ce traité ne terminait rien. Deux jours après l'arrivée 
du courrier, le pape a envoyé dire par le cardinal 
Joseph Doria au cardinal-doyen que tout lui serait 
communiqué avant la conclusion définitive de Taffaîre, 
mais qu'il le priait en attendant de s'abstenir des séan- 
ces de la congrégation, et qu'il avait nommé le cardi- 
nal Carandinî pour l'y remplacer. Ce respectable vieil- 
lard, dont on connaît les principes et l'ascendant, a été 
vivement affecté d une pareille exclusion,contre laquelle 
l'opinion publique s'est hautement prononcée. On a su 
alors que le cardinal Consalvi avait écrit de recomman- 
der au cardinal-doyen le secret le plus absolu, parce 
que tous ses discours sont répétés et mécontentaient 
souvent le gouvernement français. Le cardinal Doria, 
qu'on soupçonne d'avoir voulu brouiller le cardinal 
Albani avec le secrétaire d'État, pour attirer à celui-ci 
un ennemi puissant, et lui ôter ainsi la place qu'il occupe 
par intérim, a imaginé que le moyen le plus simple 
de rendre le cardinal-doyen discret, était de l'éloigner 
des délibérations. Les autres membres de la congréga- 
tion ont pris de l'humeur, et ont craint que le cardinal 
Carandinî ne leur eût été donné pour surveillant. On 
a généralement attribué toute cette intrigue à l'insti- 
gation des Français. Le chargé d'affaires Artaud a 
écrit un billet très fort au secrétaire d'État pour lui 
dire, que la France ne se verrait certainement pas 
mêlée avec plaisir à toutes ces misérables intrigues de 
Cour, auxquelles elle est et veut rester étrangère. Le 
pape a fait prier le cardinal-doyen de reprendre sa 






CHAPITRE V. — LE CONCORDAT. 151 



place à la congrégation. On tient pour certain que le 
cardinal Consalvi a dû partir de Paris le 24 du courant, 
et qu'il sera de retour à Rome du 6 au 10 du mois 
d août. La publicité des faits que je rapporte me dis- 
pense de tout mystère en les écrivant. Voilà tout ce 
que nous savons jusqu'à présent sur cette grande affaire. 
Il paraît certain que, durant son séjour à Paris, le 
cardinal Consalvi n*a eu aucune espèce de communica- 
tion avec les Intrus et leur conciliabule, et on tire de 
ce fait des conséquences rassurantes. 

« Le prélat Caleppi vient d'être nommé nonce ex- 
traordinaire pour aller reconnaître et complimenter au 
nom du pape le nouveau roi d*Étrurie. On lui donne, 
dans les brefs qui lui sont adressés, le même traitement 
qu'au roi de Naples. 

« On croit généralement que le cardinal Consalvi a 
obtenu des conditions avantageuses à Paris relative- 
ment à la nullité de la vente des biens nationaux dans 
les États du pape. Les acquéreurs de ces domaines 
s'expliquent publiquement à Rome sur ce sujet avec 
la plus grande violence contre le Premier Consul 
Bonaparte. 

« Je remercie très humblement et très vivement 
Votre Majesté du nouveau gage de ses bontés, qu'elle 
daigne m'accorder, en m'annonçant l'envoi de la pièce, 
que j'avais pris la liberté de lui demander. Ma recon- 
naissance égale le dévouement et la fidélité sans 
bornes que je lui dois, ainsi que tout ce qui m'appar- 
tient. 

« Je me réjouis de pouvoir être désormais moins 
gêné, sans être cependant moins discret, en écrivant 
à M. l'archevêque de Reims. 



152 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



« J ai été profondément affecté de l'accident survernu 
à M. le comte d'Avaray. Je me félicite tendrement 
de pouvoir espérer qu'il n aura point de suite, et je 
désire qu'un avertissement si sérieux le rende très cir- 
conspect et très attentif désormais à surveiller sa santé. 
Si son zèle le porte à la sacrifier au service d'un si 
bon maître, c'est pour lui un devoir sacré de la conser- 
ver pour la consolation et le bonheur de Votre Majesté. 
Un roi, qui sait ouvrir ainsi son cœur au sentiment de 
lamitié, mérite l'adoration de tous ses sujets, et je me 
flatte toujours que tôt ou tard ce culte national domi- 
nera dans l'âme de tous les Français. Que ne puis-je 
leur donner à tous mon cœur, mon admiration raison- 
née, mon enthousiasme et tous les transports qu'ils 
partageront avec moi, quand ils voudront connaître 
enfin le roi que Dieu leur a donné dans son amour 
pour les rendre heureux ! J'ai la satisfaction de m'en 
assurer quelquefois par moi-même dans ma solitude, 
en faisant tressaillir et pleurer ceux d'entre eux qui 
viennent me voir en passant, par curiosité. 

« Je suis, avec le respect le plus profond et le plus 
entier dévouement, Sire, de Votre Majesté, le très 
humble, très obéissant et très fidèle serviteur et 
sujet. » 

II. 

On devine l'impatience du royal exilé de Varsovie 
à connaître le vrai des bruits répandus dans toute 
l'Europe relalivt^nitînt à la conclusion du Concordat. 
Le tait était bien certain. Restaient à connaître les 
conditions du Traité. Restait surtout à savoir quelle 
ligne de conduite l'héritier de Louis XVI, « le pro- 



CHAPITRE V. — LE CONCORDAT. 153 



priétaîre légitime du trône », devait tenir en cette 
grave occurrence, en se faisant contre le Saint-Siège 
une arme des principes gallicans. Le récit de cette 
opposition n'a jamais été fait jusqu'ici, sur les pièces 
authentiques. Il commence dans la dépêche chiffrée, 
datée de Varsovie le 25 août 1801 : 

« Le roi est privé depuis longtemps de la correspon- 
dance du cardinal Maury. Sa dernière expédition est 
du 20 juin. De son côté, le roi, accablé d'inquiétu- 
des et de chagrins, s'étant vu au moment de perdre un 
ami tel que la Providence en a bien peu accordés aux 
rois, a gardé un trop long silence. Le comte d'Avaray 
lui est heureusement rendu, et c'est encore dans cette 
cruelle circonstance pour donner un sage conseil à son 
roi. Le cardinal Maury en jugera, en lisant la présente 
lettre. 

^ Sa Majesté attend avec la plus vive impatience 
les avis du cardinal Maury sur l'issue de la négociation 
du cardinal Consalvi ; mais. elle est déjà suffisamment 
instruite pour savoir combien le concordat signé à 
Paris est désastreux pour l'Église de France et pour 
la Monarchie. Mais, outre qu'il lui importe de savoir 
la vérité tout entière, elle espère aussi de recevoir les 
conseils du cardinal Maury, pour connaître la conduite 
personnelle qu'elle aura à tenir dans une conjoncture 
aussi délicate. Certainement les actes de violence, que 
le gouvernement usurpateur peut arracher au pape, 
n'altèrent en rien les droits du roi. Pie VII n'en a pas 
d'autres que ceux de Boniface VIII. Le concordat de 
Léon X et de François I*^"" subsiste dans son entier. 
Le roi seul a droit de l'exercer vis-à-vis du Saint-Siège, 



154 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

et nulle puissance sur la terre ne peut, sans un juge- 
ment légal et préalable, dépouiller les évêques de leurs 
sièges. Mais la question est de savoir si le roi doit de 
ce moment consacrer de nouveau ces vérités par un 
acte légal et solennel, conservatoire de ses droits, ou 
s'il n'est pas plus prudent de garder le silence ". Le 
roi ne doit pas se dissimuler les inconvénients person- 
nels qu'une telle démarche pourrait avoir dans une 
situation aussi précaire que la sienne. Mais cette con- 
sidération ne serait pas capable de le faire hésiter, s'il 
ne s'y en joignait d'autres plus importantes. 

« Plusieurs évêques Français avaient embrassé le 
parti de la soumission dans un temps même où le Saint- 
Siège semblait le rejeter. N est-il pas fort à craindre, 
que cette conduite ne trouve aujourd'hui un très grand 
nombre d'imitateurs, et que le roi, protestant pour ses 
droits et ceux de son clergé, ne se mette en contra- 
diction manifeste avec la plus grande partie de celui- 
ci, ou qu'il n'en résulte un schisme mille fois plus 
déplorable que celui que le Saint-Père s'est flatté de 
terminer ? C'est de la solution de cette grande question 
que dépend la conduite du roi. Si la grande majorité 
des prélats de son royaume est déterminée à tenir 
ferme dans la h'gne des principes. Sa Majesté bravera 
tout pour soutenir cette noble résolution ; mais, si la 
majorité est douteuse, bien plus encore, si elle vient 
à dévier, le roi, en prenant le parti de soutenir la 
minorité, n'exciterait-il pas lui-même le schisme qu'il 
redoute, et dans ce cas ne vaudrait-il pas mieux courir 
les chances (favorables à la Monarchie) qu'offre le 



T. Ce silence n'obligerait-il pas le roi de déposer secrètement dans 
les mains du C. M. un acte conservatoire? (N. du Roi.) 



CHAPITRE V. — LE CONCORDAT. 155 



prétendu concordat par laugmentation de pouvoir qu'il 
donne aux évêques sur le clergé du second ordre ?Alors, 
au lieu d'opposer une faible digue au torrent, le roi 
ne devrait-il pas plutôt engager la totalité des prélats 
à y céder ? Dans l'incertitude des réponses du cardinal 
Maury, le roi a annoncé, qu'inébranlable dans l'opi- 
nion que la justice et la religion lui donnent, sa sagesse 
lui a prescrit de garder le silence, et qu'il est déter- 
miné à régler sa conduite politique sur celle de la ma- 
jorité des évêques de son royaume. Le roi renouvelle 
au cardinal Maury les témoignages de son affection et 
de son estime. 

« P. S. Le roi prévient le cardinal Maury qu'il a cru 
devoir donner communication de la présente note sous 
le sceau du secret à M. l'archevêque de Reims et à 
M. l'évêque de Nancy. — L. » 

Il sera intéressant de voir comment Maury répondit 
à la confiance du roi et quel avis il se crut en droit de 
lui donner, dans une aussi périlleuse circonstance. 
Ouvrons, pour le moment, une parenthèse. Elle est 
nécessaire pour expliquer l'intervention d'un nouveau 
tiers entre le roi et Maury. Le premier écrit à celui-ci 
de Varsovie, à la date du 22 septembre 1801 : 

« Mon cousin, je ne vous parlerai point d'affaires 
aujourd'hui, quoiqu'elles aient pris, depuis ma dernière 
note, une tournure encore plus fâcheuse. Cette note 
suffit pour le moment présent. Mais, je veux me satis- 
faire en vous disant combien j'ai été touché de la façon 
dont vous vous êtes exprimé avec moi au sujet de la 
maladie du comte d'Avaray. Sa convalescence n'a pas 
fait les progrès que j'espérais, et le médecin, redoutant 



156 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

pour lui un hiver ordinairement rigoureux dans ce 
pays-ci/ lui a conseillé d'aller le passer dans un climat 
plus doux. Sentant combien il avait raison, j'ai joint 
mes instances aux siennes, et mon ami part à la fin de 
cette semaine, pour le nord de T Italie. Peut-être ira- 
t-îl jusqu'à Rome et Naples, je n'ai pas besoin de vous 
en dire davantage, vous connaissez mon cœur et je 
connais le vôtre. Sur quoi, je prie Dieu qu'il vous ait, 
mon cousin, en sa sainte et digne garde. — L. > 

A la lettre royale autographe, était jointe la lettre 
suivante, de même date : 

<( Monseigneur, j ai ordre d'informer Votre Émi- 
nence, que M. le comte d'Avaray, cédant aux instances 
du roi, d'après l'avis des médecins, part après-demain 
pour aller, par X'ienne, en I talie y passer les mois les 
plus rudes de l'hiver. 

tî Un séjour de quelques mois dans un climat plus 
doux, leloignement momentané des détails continuelle- 
ment fiuigants auxquels son amour pour notre maître 
rompcchait de se soustraire, peuvent seuls et doivent 
consolider sa parfaite guérison si ardemment désirée. 

5$: V^ous sentez. Monseigneur, tout ce que cette sépa- 
ration a de déchirant, et le roi connaît trop votre atta- 
chement à sa personne, pour n'être pas sûr de la part 
que vous prendrez à un événement de son intérieur 
aussi pénible pour son cœur. 

v< Cette absence momentanée de M. le comte d'A- 
varay ne change rien aux correspondances. Toutes 
les lettres qui arriveront à son adresse seront remises 
au roi. 

« \'ous voudrez bien continuer d'adresser à M. le 



V 



CHAPITRE V. — LE CONCORDAT. 157 



comte de Tlsle tous les objets, que vous en jugerez 
dignes ; et je serai à vos ordres pour ceux d'une moin- 
dre importance. 

<L Je serai bien flatté, Monseigneur, si mes fonctions 
de secrétaire me procurent Thonneur d'être en rapports 
avec Votre Éminence. 

. « Je la supplie d'agréer avec bonté Thommage du 
profond respect avec lequel je suis, Monseigneur, de 
Votre Éminence, le très humble et très obéissant ser- 
viteur. — de Thauvenay. » 

III. 

Reprenons bien vite l'intéressante série des corres- 
pondances, où Maury annonce, explique et apprécie 
les phases du nouveau concordat. La lettre au roi 
qu'on va lire, presque entièrement chiffrée à l'original, 
est datée de Montefiascone, le 20 août 1801 : 

(En chiffre.) « Sire. Depuis dix jours, le cardinal 
Consalvi est de retour à Rome, où il a repris ses fonc- 
tions de secrétaire d'État. Des congrégations journa- 
lières se sont tenues pour examiner le traité conclu à 
Paris, et les conditions de l'accommodement sont tou- 
jours restées secrètes. Les conjectures les plus proba- 
bles se réunissent pour nous persuader que le pape, 
en obtenant l'expulsion des évêques intrus, a sacrifié 
les évêques légitimes, et que Bonaparte va former en 
France un clergé absolument nouveau. L'imagination 
se perd dans cet abîme pour expliquer une pareille 
condescendance du Saint-Siège. On ne sait si le pape 
s'est simplement engagé à requérir la démission des 
évêques Français, ou s'il s'est chargé de prononcer 



IjS MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

leur destitution, ou enfin si c'est en supprimant leurs 
sièges pour les recréer aussitôt au nombre de cinquante 
seulement qu'il veut procéder à leur déposition. Chacun 
de ces expédients doit entraîner de terribles difficultés 
dans l'exécution. Je ne sais rien de précis à cet égard. 
J'attendrai les ordres de Votre Majesté, et je les exé- 
cuterai très fidèlement, dès qu'elle aura pu connaître 
avec certitude le concordat dont il s'agit. 

« On ne peut guère espérer cette unité de senti- 
ments si désirable dans ces circonstances entre les 
évéques de votre royaume. Abandonnés à eux-mêmes 
et isolés dans leurs divers asiles, ils prendront sans 
doute des partis très différents les uns des autres. Votre 
Majesté décidera dans sa sagesse s'il lui convient de 
les exciter à ne prendre aucune détermination sans 
avoir obtenu qu'on les réunisse tous dans le même 
endroit, pour délibérer sur un si grand intérêt. C'est 
une question très embarrassante, et dont les consé- 
quences doivent effrayer tous les Français attachés à 
la religion et à la monarchie. Il est vraisemblable que, 
s'ils refusaient tous leur démission qu'on ne manquera 
pas de provoquer par des off*res avantageuses pour 
tenter leur cupidité ou triompher de leur lassitude, 
cette imposante uniformité d'opinion et de courage 
embrouillerait étrangement les affaires, et embarras- 
serait les négociateurs en les menaçant d'un schisme 
de fait par le conflit de deux évêques institués par le 
Saint-Siège, lesquels se disputeraient leur ministère 
dans chaque diocèse. Le traité ne s'exécuterait paisi- 
blement que dans les évêchés vacants qui sont mal- 
heureusement en trop grand nombre. 

Il paraît également incroyable et certain que le 



\ 



CHAPItRE V. — LE CONCORDAT. ijg 



pape a sacrifié, je ne sais comment, cette même Église 
de France, que le Saint-Siège a comblée d'éloges 
depuis onze ans, et qui a mieux aimé tout perdre que 
de trahir ses devoirs. On ne doute pas que toutes les 
cures du royaume ne soient aussi déclarées vacantes 
et mises à la disposition des nouveaux évéques. Le 
bruit général est que le clergé français sera doté en 
biens fonds, mais qu'il n'y aura plus en France ni bé- 
néfices simples, ni chapitres, ni couvents. Bonaparte 
a dit publiquement à Paris, qu'il s'était arrangé avec 
le pape, parce qu'il n'avait pas cru devoir priver trente 
millions d'hommes de leur religion pour plaire à quel- 
ques milliers d'incrédules ou de prétendus philosophes. 
Les lettres de Paris supposent qu'on ne voit aucune 
difficulté dans l'exécution du traité. On tient pour 
certain en France que le pape demandera aux évêques 
leur démission, et on ne soupçonne même pas qu'ils 
puissent la refuser. 

Déjà Bonaparte, pour témoigner sa satisfaction au 
pape, vient de faire évacuer l'État de l'Église par 
toutes les troupes françaises qui en occupaient divers 
points. Il laisse simplement deux mille hommes à 
Ancône, où ils seront entretenus par la France jus- 
qu'à la paix avec l'Angleterre, sans pouvoir y faire 
aucune espèce de réquisition. Le pape vient d'expédier 
un courrier à Paris. Tout le monde croit qu'il y porte 
la ratification du traité avec quelques modifications, 
dont on était apparemment convenu d'avance. Je sais 
que le cardinal-doyen désire beaucoup qu'elles ne 
soient pas acceptées. 

Mon avis est que toutes les difficultés de forme 
sont des arguments communiqués. Durant mon der- 



l6o MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

nier séjour à Rome, le cardinal Joseph Doria me dit, 
il y a un mois, que Cacault lui avait annoncé sa 
prochaine députation à Paris en qualité de légat a 
latere, pour y organiser la nouvelle Église catholique 
de France. Cette mission extraordinaire, quon ne 
pouvait pas prévoir alors, puisqu'on paraissait si loin 
d'un rapprochement quand le cardinal Consalvi partit 
pour Paris, me fait soupçonner quon a joué la comé- 
die, et que tout était déjà concerté sous le voile d'une 
opposition apparente, que Ton croyait insurmontable. 
La légation est promue, et il n'y a que le légat de 
changé. 

Le chevalier Azara a insinué à Bonaparte de de- 
mander au pape pour cette mission extraordinaire le 
cardinal Caprara, évéque de lesi, son ami, Tami des 
Français par la protection desquels il se flattait de 
devenir pape, l'ami du feu prince de Kaunitz, homme 
souple, faible, dépourvu de toute connaissance théolo- 
gique et canonique '. Le pape n'a fait aucune difficulté 



I. Caprara (Jean-Baptiste), fils du comte de MontecucoUi et de la 
dernière des descendantes du nom de Caprara qu'il prit dans le monde, 
naquit à Bologne, le 29 mai 1735. Benoît XIV le fit, très jeune encore, 
vice-légat à Ravenne. Clément XIII l'envoya nonce à Cologne. Pie VI 
le nomma nonce à Lucerne, où sa dextérité et sa connaissance du 
droit politique lui permirent d'aplanir beaucoup de difficultés, ainsi 
qu'à Vienne, où il fut nonce en 1785 auprès de Joseph II. Cardinal le 
18 juin 1792, il représentait, dans le Sacré-Collège, le parti de la modé- 
ration. Sa charité est encore célèbre dans le diocèse d'Iesi, dont il fut 
évoque. Légat a laiere auprès du Premier Consul, il présida la céré- 
monie du rétablissement du culte le jour de Pâques, 18 avril 1802, à 
Notre-Dame. Il couronna Napoléon roi d'Italie, à Milan, le 28 mai 1805 
Il mourut à Paris, le 21 juin 1810, chargé d'ans et d'honneurs. On lu 
a reproché une trop grande complaisance pour Napoléon. Mais, en 
regard de ce jugement et de celui de Maury, nous devons rappeler son 
énergique protestation du 18 août 1803 contre les articles organiques. 
Theiner le disculpe aussi de tout soupçon de faiblesse. 

(Les Deux Concordats,) 



CHAPITRE V. — LE CONCORDAT. l6l 



pour acquiescer à cette demande ; et il a déjà intimé 
pour le 24 de ce mois un consistoire, dans lequel il dépu- 
tera le cardinal Caprara, son légat a latere, en France. 
On croit qu'il voyagera très simplement in forma 
pauperum, et qu il sera établi à Paris dans le courant 
du mois de septembre avec sa daterie pour y expédier 
toutes les affaires, comme si le pape lui-même y était 
présent. Le nouveau légat était tombé, depuis sa pro- 
motion au cardinalat, dans la disgrâce la plus complète 
du feu pape. On débite hautement à Rome que le 
pape créera cardinaux l'archevêque de Paris, larche- 
vêque de Reims et l'abbé Bernîer à qui le siège de 
Paris est destiné. J'ai su avec certitude que, lorsque ce 
dernier conversait en tête-à-tête à Paris avec le cardi- 
nal Consalvi, il se montrait très attaché aux bons 
principes, mais qu'en présence de Bonaparte il gardait 
le silence ou tenait un langage fort différent. Il a dit 
plus d'une fois au cardinal Consalvi, qu'il plaignait la 
faiblesse de ceux qui ne peuvent rien ; que ce com- 
mencement de liberté serait très utile à la religion en 
France, et qu'un jour viendrait qu'on n'aurait plus 
besoin de tous ces moyens termes pour lui rendre tout 
son éclat. Tous les mystères seront découverts après 
l'arrivée du cardinal Caprara à Paris. Cette légation 
est formellement désapprouvée par le cardinal-doyen, 
qui blâme plusieurs articles accordés, n'est pas content 
d'Antonelli, et condamne surtout le cardinal Consalvi 
comme l'auteur des premières démarches qui ont 
amené cet accommodement. Il craint que, pour vouloir 
sauver la religion en France, on ne la perde dans tous 
les royaumes catholiques. Il craint que la démission 
forcéedesévêques légitimes n'enfante un schisme parmi 

Correspondance inédite. — II. '* 



102 MÉMOIRES DE MAUHY. — LIVRE TROISIÈME. 

les bons catholiques français. Il croit que les évoques 
réfugiés en Espagne se démettront sans difficulté, et 
il s'attend à une grande résistance de la part de ceux 
qui sont à Londres. Cacault est sans cesse renfermé à 
Rome avec le cardinal Consalvi, avec lequel il parait 
être de la meilleure intelligence. (Fin du chiffre.) 

« Avant larrivée du roi d'Étrurie à Florence,le géné- 
ral Murât a levé en Toscane une contribution de quatre- 
vingt mille piastres. Le roi a fait pour deux millions 
de dettes à Paris, et la reine vient de donner ses bijoux 
aux juifs de Livourne, qui lui ont avancé sur ce gage 
cinquante mille piastres. On assure que ce prince est 
sujet à l'épilepsie, et qu'il en a déjà eu une attaque à 
Florence. 

« Le lendemain de son arrivée à Florence, le roi 
d'Étrurie donna un très grand dîner. Au moment où 
l'on se mit à table, le général Murât causait dans une 
embrasure de fenêtre. Le roi se plaça entre la reine 
et Mme Murât. Mgr Caleppi, ne voyant personne à 
côté de la reine, prit de lui-même cette place vacante, 
et le général Murât se trouva confondu à table au 
milieu de ses officiers. Ceux-ci ne se gênèrent pas pour 
témoigner leur mécontentement de voir le prélat à la 
place de leur général. Celui-ci leur fit signe de se taire, 
et ils obéirent ; mais ils ne mangèrent absolument rien 
pendant le repas, et au sortir de table ils allèrent 
commander un grand dîner à l'auberge. Le général 
Murât partit le lendemain pour Milan, où il a établi 
son quartier-général. » 

Le 29 août, Maury continue sa chronique concor-. 
d itaîre : 



CHAPITRE V. — LE CONCORDAT, 163 



« Sire, écrit-il au roi, j ai appris avec le plus tendre 
intérêt que la convalescence de M. le comte d*Avaray 
était heureusement assurée, et qu'il était délivré des 
accidents qui, en affligeant la belle âme de Votre 
Majesté, avaient vivement inquiété et contristé tous 
ses fidèles sujets. Nous devons tous désirer pour elle 
les plus douces consolations de Tamitié pour Taider à 
supporter avec gloire les longues et cruelles épreuves 
dont la Providence ne daigne pas encore nous montrer 
le terme. La sensibilité d'un si bon maître est pour 
nous tous le plus puissant des encouragements pour 
le servir avec un zèle qu'il est si digne d'inspirer en 
sachant si bien l'apprécier. » 

(En chiffre.) « Le cardinal Lorenzana avait offert 
de faire toute la dépense pour célébrer convenablement 
à Rome la fête de saint Louis, dans notre église 
nationale. Le gouvernement a craint que cette solen- 
nité n'offusquât les yeux trop délicats de Cacault ', et 
que ce ministre ne vit dans la fête de saint Louis que 
la fête personnelle de Votre Majesté. En conséquence, 
on lui a insinué de ne pas faire orner l'autel d'un cierge 
de plus que les dimanches, de ne pas souffrir qu'on y 
célébrât une messe de plus que les autres jours de fêtes, 
et d'y aller dire lui-même la messe de très bonne heure 
sans aucun appareil, puisqu'il s'y était déjà fait annon- 
cer. Toutes ces dispositions ont été exactement suivies, 



I. Cacault (François), né a Nantes en 1745, fut secrétaire d'ambassade 
à Naples, sous Talleyrand, en 1785 ; contribua à renouer les relations 
diplomatiques de la France avec Tltalie en 1791; signa au traité de 
Tolentino. Ministre plénipotentaire à Rome, pour négocier le Concordat, 
il montra beaucoup de dextérité dans la marcha des négociations. Pie 
VI lui avait témoigné de l'estime. Il mourut à Clisson, le 10 octobre 
1805. 



lO\ MKMOIRES ni: MAUkV. — LIVRE TROISIÈME. 



et les bons Français qui sont à Rome se sont cachés 
ou séparés pour satisfaire à la fois et leur piété et leur 
fidélité. Le ministre d'Espagne a donné ce jour-là un 
très grand dîner, mais en ayant soin de bien répéter 
que c'était uniquement en Thonneur de la reine d'Es- 
pagne, qui s'appelle Louise. 

« Le cardinal Caprara a été nommé Légat en France, 
et a reçu la croix papale des mains du Saint-Père dans 
un consistoire public. Il faudra en tenir un autre, parce 
qu'on a omis par inadvertance de lui donner le Pallium. 
L'opinion générale est qu'il partira dans huit jours, 
qu'il prendra la route du Tyrol pour n'arriver à Paris 
que dans le mois d'octobre. On avait dit d'abord que 
Bonaparte l'attendait le 15 de septembre; mais à 
présent on veut s'assurer en réalité que les modifica- 
tions proposées par le pape ont été acceptées, ou du 
moins, on ne veut pas en paraître certain, pour se 
donner le mérite d'avoir disputé le terrain, et déployer 
quelque courage dans la capitulation. Tandis que le 
gouvernement prend cette attitude du doute, le ministre 
Cacault se montre très assuré que les conventions 
arrêtées ne sont susceptibles d'aucune espèce d'incer- 
titude. Il a donné un très grand dîner au nouveau 
légat, et il y a invité les cardinaux Consalvi, Roverella 
et Joseph Doria. Le cardinal Ruffo aurait été proba- 
blement du nombre des convives, s'il n'était retenu 
depuis quelque temps au lit par un érysipèle à la jambe. 
Le cardinal Caprara a composé son cortège en homme 
qui n'a pas besoin de conseil, et qui doit se borner à 
Paris à de simples expéditions. On ne distingue aucun 
homme de mérite parmi les personnes de sa suite, toute 
composée de courriers de la daterie ou de la péniten- 



CHAPITRE V. — LE CONCORDAT. 165 



cerie, c'est-à-dire, d ouvriers purement mécaniques, et 
qui n*ont jamais fait une étude particulière de la théo- 
logie ou du droit canon. Les cardinaux se montrent 
satisfaits, excepté le cardinal-doyen, qui ne cache pas 
son mécontentement, et qui, en professant publique- 
ment le plus tendre amour pour Votre Majesté, dit à 
qui veut Tentendre. qu'Elle remontera tôt ou tard sur 
son trône, et qu'on a tort de conclure avec la révolu- 
tion à Rome, tandis qu elle n est et ne peut pas être 
consommée en France. N'étant pas sur les lieux, je 
ne puis démêler si mes confrères sont contents d'avoir 
conservé les principes, ou simplement satisfaits d'avoir 
assuré leur repos. Le secret du traité est toujours cou- 
vert d'un voile impénétrable. Les conjectures publiques 
se renouvellent et se contredisent de jour en jour. Il 
est impossible qu'au milieu de tant de spéculations 
pour calculer les probabilités, la vérité ne soit pas 
devinée, parce que les chances de cet avenir très 
prochain se réduisent à un petit nombre; mais la curio- 
sité destituée de toute certitude ne se tient pas à des 
prévoyances si incertaines, quelque justes qu'elles 
puissent être. C'est une observation qui se vérifie dans 
tous les secrets des Cours. On ne devinait jamais les 
plans de Louis XIV, mais on devinait toujours ses 
choix, parce qu'ils étaient les meilleurs possibles. Je 
n'oserais pas appliquer cet hommage aux décisions 
actuelles de la Cour de Rome, car elle a conclu son 
traité trop brusquement pour n'avoir pas acheté cet 
accord par d'énormes sacrifices. On dit maintenant à 
Rome que tous les évêchés et toutes les cures de France 
vont subir momentanément une suppression canonique; 
qu*il n'y aura plus que quarante-quatre évêchés ; que 



l66 MEMOIRES DE MAURV. — LIVRE TROISIÈME. 



le légat expédiera les bulles d'institution à Paris, sur 
la présentation de Bonaparte : que les choix des nou- 
veaux évéques seront circonscrits dans la liste des 
évéques catholiques actuels, dont trois ou quatre seu- 
lement sont formellement exclus ; quon donnera des 
pensions de retraite à tous ceux qui ne seront pas 
rétablis ; qu'aucun ancien évéque ne restera dans le 
siège qu'il occupait ; qu'il nV aura qu'un curé par 
canton, avec des vicaires distribués dans l'arrondis- 
sement. Ce serait un système fort économique assuré- 
ment ; mais contenterait-il les catholiques ? Mais 
résoudrait-il le problème si terrible de la démission des 
évéques ? Mais pourvoirait-il à la perpétuité du clergé? 
On n'ose approfondir aucune discussion, parce qu'on 
n'est encore assuré de rien. Cacault donne des passe- 
ports à Rome à tous les prêtres qui veulent y laisser 
insérer leur promesse de fidélité à la Constitution. II 
en part cependant très peu ; mais le grand nombre 
s'ébranle pour retourner en France, dès que la déci- 
sion du pape sera connue. Ce sera la tentation la plus 
redoutable qu'ait encore éprouvée le clergé fidèle à 
Votre Majesté, et je prévois qu'il s'y en joindra une 
autre non moins déterminante que l'obéissance due au 
chef de l'Église, je veux dire, l'espoir de servir plus 
utilement la cause du roi en France que dans les pays 
étrangers, où la lassitude de souffrir opérera plus de 
la moitié de la persuasion, surtout si les évéques cèdent, 
ou sont divisés d'opinion. (jFzn du chiffre.) 

« Tout ce que je puis faire dans ce moment pour le 
service de Votre Majesté, c'est de la tenir exactement 
informée de ce qui se passe à Rome. Mon zèle rem- 
plira ijonctuellement ce triste devoir. 



M 



CHAPITRE V. — LE CONCORDAT. 167 



i Nous savons avec certitude que le roi d'Étrurie a 
eu une violente attaque d'épilepsie au théâtre de Flo- 
rence, et que la publicité de cet accident l'a jeté dans 
une profonde mélancolie. » 

IV. 

En recevant à Varsovie les deux lettres qu'on vient 
de lire, Louis XVI 1 1 se décida à envoyer,sans attendre 
la réponse à sa demande de conseil, la note suivante, 
datée du 6 octobre 1801, au cardinal Maury, note 
ouverte et non chiffrée que voici : 

« Par sa note du 25 août, le roi avait prévenu M. le 
cardinal Maury qu'il déposerait secrètement entre ses 
mains un acte conservatoire de ses droits. Il eût été à 
désirer sans doute, qu'avant de faire cet acte, le roi eût 
une connaissance entière des conditions arrêtées entre 
le pape et B. P. ; mais les occasions sûres de commu- 
nication sont trop rares, pour que le roi ne saisisse pas 
celle qui se présente aujourd'hui, et il vaut mieux faire 
une protestation moins parfaite que de s'exposer à 
n'en point faire du tout. 

« Cette protestation doit demeurer secrète quant à 
son contenu et à son dépositaire. L'aventure de Ba- 
reuth n'a que trop fait sentir au roi combien cette 
mesure est nécessaire pour la sûreté de l'acte même, 
mais surtout pour celle de M. le cardinal Maury, et 
Sa Majesté lui prescrit de ne jamais faire connaître à 
personne que l'acte soit entre ses mains. 

« Le roi regrette vivement de ne pouvoir mettre 
M. le cardinal Albani dans le secret, mais en matière 
d'État on ne doit point écouter les affections particu- 




l68 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



Hères, même les plus justes, et ce respectable doyen 
doit ignorer lexistence même de la protestation. Mais 
le roi charge avec grand plaisir M. le cardinal Maury 
de lui faire savoir combien il est touché de sa conduite 
en cette occasion. — L. 



« Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de 
Navarre, à tous ceux qui ces présentes verront. 

« Les mesures arrachées à notre très saint Père le 
Pape par une violence dont nous gémissons d autant 
plus qu'elle est exercée par des Français, sont d'une 
nature qui nous oblige à prendre des précautions, que 
nous ne pourrions omettre sans manquer au devoir, 
que nous impose la double qualité de roi et de protec- 
teur-né des Églises de France. 

« Il vient d'être fait entre le pape Pie VII et l'usur- 
pateur de notre autorité une convention qui ne nous 
est pas encore textuellement connue, mais dont plu- 
sieurs articles parvenus à notre connaissance portent 
évidemment atteinte aux droits de notre couronne 
comme à ceux des évêques de notre royaume, aux 
saints canons et aux libertés de l'Église Gallicane. 

« Dans l'un des articles il est dit que Sa Sainteté 
renouvelle avec le (soi-disant) premier consul de la 
République Française le concordat fait entre Léon X 
et François I^^ 

« Dans un autre, que ce premier consul présentera au 
Saint- Père les sujets pour remplir les évêchés vacants. 

« Un troisième déclare tous les sièges épiscopaux 
de France vacants en vertu d'une démission offerte en 
1790 au feu pape Pie VI de glorieuse mémoire par 
les évêques députés à l'assemblée des États Généraux. 



CHAPITRt: V. ~ LE CONCORDAT. lôç 

« D'autres réduisent considérablement le nombre 
des archevêchés, évêchés et paroisses. 

« Il en est un enfin qui porte que les archevêques, 
évêques et curés, seront tenus de prêter le serment 
aux lois de la (soi-disant) République Française. 

« Ces articles sont une atteinte manifeste aux droits 
imprescriptibles que nous tenons des rois nos aïeux. 
Une révolution, qui a couvert la France de deuil, la 
retient encore sous le joug d*un gouvernement illégi- 
time ; mais nos droits n*en sont pas moins immuables, 
et nulle puissance sur la terre ne peut dégager nos 
sujets de la fidélité qu'ils nous doivent, bien moins 
encore autoriser ni surtout prescrire un acte qui lui 
soit contraire. Parmi ces droits se trouve celui de pré- 
senter à Sa Sainteté les sujets pour les bénéfices con- 
sistoriaux qui viennent à vaquer, et depuis près de 
trois siècles les Souverains Pontifes n'ont donné l'in- 
stitution canonique pour ces sortes de bénéfices situés 
dans notre royaume, que sur la présentation des rois 
nos prédécesseurs. 

« Ces vérités sont gravées dans le cœur de nos 
fidèles sujets, dont nous avons la douce consolation de 
savoir que les vœux nous rappellent sans cesse. Mais 
nous avons cru nécessaire de les consigner de nouveau 
dans un acte conservatoire, en ce moment où elles 
paraissent méconnues par une autorité toujours respec" 
table, lors même qu'elle n'est pas libre. 

« Il n'en est pas moins nécessaire de prendre une 
mesure semblable pour ce qui concerne la prétendue 
vacance des sièges épiscopaux. Ceux des évêques qui 
étaient députés aux États Généraux oflFrirent, il est 
vrai, en 1790, pour le bien de la paix, de se démettre 



I/o MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

de leurs sièges, mais ce généreux dévouement, qui ne 
pouvait engager que leurs personnes et non le corps 
épiscopal de France, ne fut accepté ni par le feu roi 
notre très honoré Seigneur et Frère, ni par le pape 
Pie \^I. Cette offre individuelle, et qui ne peut jamais 
être considérée que sous ce rapport, doit donc être 
regardée comme non avenue. 

€ La réduction du nombre des sièges épiscopaux 
ainsi que celle des cures ne peut s'opérer légalement 
que par le concours de notre autorité ; elle ne pourrait 
pas 1 être d'une manière canonique dans les conjonc- 
tures où un grand nombre de sièges épiscopaux et de 
cures se trouvent sans titulaires et sans défenseurs. 

< A ces causes, après avoir renouvelé les assurances 
de notre attachement à la religion catholique, de notre 
dévouement au Saint-Siège, de notre vénération pour 
la personne sacrée du Souverain Pontife, nous avons 
protesté et protestons, en notre nom, au nom de nos 
successeurs, du clergé de France dont nous sommes 
le protecteur-né et de toute la nation Française, contre 
la convention faite entre le pape Pie VII et le soi- 
disant premier consul de la République Française, de 
quelque date que la dite convention puisse être, notam- 
ment contre les arcîcles ci-dessus mentionnés, en quel- 
ques termes et formules qu ils puissent être conçus, 
ainsi que contre tout ce qui a été fait et pourrait être 
fait en conséquence, le tout comme attentatoire aux 
droits de notre couronne, à ceux des évêques de notre 
royaume, aux^saints canons, et aux libertés de l'Église 
Gallicane, fait d'ailleurs sans pouvoir de la part du soi- 
disant premier consul et sans liberté de la part du 
Souverain Pontife, capable enfin de produire un nou- 



m 



CHAPITRE V. — LE CONCORDAT. I/I 

veau schisme, et d'induire en erreur nos bien-aimés 
sujets sur Tun des devoirs les plus sacrés que la reli- 
gion leur impose, savoir la fidélité envers nous. Nous 
réservant de renouveler, modifier, ou étendre les pré- 
sentes protestations, s*il en est besoin, lorsque la publi- 
cation de Tacte qui en est Tobjet nous en aura donné 
une connaissance plus exacte, et attendu que les cir- 
constances actuelles ne nous permettent pas de rendre 
publiques nos présentes protestations, nous en dépo- 
sons en mains sûres un double, signé de notre main et 
scellé de notre scel ordinaire, en attendant avec con- 
fiance de la Providence divine 1 époque où la fin des 
malheurs de notre patrie et le jour de notre restaura- 
tion nous donneront les moyens de les faire valoir et 
de proscrire avec toute l'authenticité possible la con- 
vention en question, si elle était encore en vigueur. 

« Fait à Varsovie le 6 octobre de l'an de grâce mil 
huit cent un et de notre règne le septième. 

« Louis. » 

V. 

Le cardinal, qui allait devenir dépositaire de cette 
protestation, ne lavait point attendue, pour continuer 
de tenir son auguste correspondant au courant des 
événements qui allaient se précipiter et se conclure, 
malgré ses efforts et ceux non moins inutiles des autres 
rares opposants au concordat. La lettre est datée de 
Montefiascone, le 9 septembre 1801 : 

« Sire, M. le cardinal Caprara, légat du Saint-Siège 
en France, passa par cette ville le 6 du courant pour 
se rendre à sa destination. Il emmène avec lui un secré- 




i;2 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

taire de légation, un théologien, un pénitencier, un 
maitre des cérémonies et son secrétaire ordinaire. Son 
train est très modeste, et consiste en un seul carrosse 
de suite. Il ne fait point arborer la croix papale devant 
lui. 11 voyage dans un des carrosses de feues Mesdames, 
lequel lui a été vendu à Rome par M. Tévéquede Per- 
game. On ne lui rend aucun honneur sur son passage. 
Je me suis borné à lui faire remettre à la poste par l'un 
de mes secrétaires une lettre de quatre lignes pour lui 
souhaiter un heureux voyage, et il m'a fait dire qu'il 
m écrirait pour m*en remercier, dès qu'il serait arrivé à 
Florence. Ses entours ont dît qu'ils allaient faire de 
la bonne besogne, et que tout le monde serait content. 
(En chiffre.) « Le cardinal-doyen est toujours mé- 
content du pape, auquel il a prédit hautement une 
longue suite de désastres et d'orages durant tout le 
cours de son pontificat. Cet excellent vieillard m'a 
fait dire par mon neveu, qu'on se méfiait de lui autant 
que de moi-même dans les congrégations, où il se 
trouvait constamment seul de son avis. Lorsqu'à la 
fin du dernier consistoire, Cacault s'approcha du pape 
pour le remercier, il ne se mit point à genoux, et le 
pape vint à lui, en le saluant pour le moins aussi poli- 
ment qu'il en était salué lui-même. Les militaires 
français qui voyagent dans l'État ecclésiastique sont 
munis d'un ordre du secrétaire d'État qui enjoint à 
toutes les communautés de leur fournir une ration 
militaire par tête, et ils ont la bassesse de l'exiger en 
argent, et en vingtuplant la valeur à force de menaces. 
L'archevêque de Vienne ' a fait en France la promesse 



I. Charles-François d'Aviau du Bois de Sauzay, né le 7 août 1736, 
n'accepta l'archevêché de Vienne en 1789, que sur l'ordre formel du 



CHAPITRE V. — LE CONCORDAT. 173 

de fidélité avec quelques restrictîons en faveur de la 
religion. On m'assure que c'est Mgr Spina qui l'a 
induit à cet acte de faiblesse par ses insinuations. 
(Fin du chiffre.) 

4. Le comte de Saint- Marsan, ci-devant ministre 
du roi de Sardaigne à Paris, va rejoindre son maître 
à Naples. En passant par Rome, il a eu une très 
longue audience du pape. On dit qu'il vient d'assurer 
Sa Sainteté que, par la médiation de la Russie et de 
la Prusse, le Piémont sera rendu à son souverain 
légitime le i^** du mois prochain. 

« Les habitants de Pesaro refusent de revenir 
sous l'obéissance du pape. Le commandant de cette 
place n'a pas voulu la livrer aux troupes papales qui 
se sont présentées pour en prendre possession. Sa 
Sainteté vient d'expédier en conséquence un courrier 
extraordinaire au général Murât avec ordre de sui- 
vre sa course jusqu'à Paris, s'il ne le trouve pas à 
Milan. 

« Je suis impatient d'apprendre le parfait rétablis- 
sement de M. le comte d'Avaray, dont j'ai su avec 
grand plaisir que la convalescence était heureusement 
décidée. 

« Je suis avec le respect le plus profond et un 

roi. Émigré en 1792, le saint archevêque ^ comme l'appelait Pie VI, ren- 
tra en France costumé en paysan, et parcourut à pied sous ce dégui- 
sement les diocèses de Vienne, de St-Dié et de Viviers, portant au péril 
de ses jours les secours de la religion à ces contrées sans pasteurs. 
C'est le zèle du salut des âmes qui fut toujours le mobile de ses 
actions : et on ne peut taxer de faiblesse l'intrépide apôtre du Vivarais, 
qui plus tard, archevêque de Bordeaux, devait tenir tête à Napoléon au 
Concile de Paris, et s'opposer aux prétentions gallicanes de Louis XV III. 
Il mourut en 1827 et des guérisons prodigieuses furent obtenues sur son 
tombeau. 



174 M£M0:SL£S de HAURV. — LI\*RE TROISIÈME. 

dévouement pleio d'amour pour toute ma vie sans ex- 
ception et sans réserve, etc. > 

En même temps que cette lettre de Maury, Louis 
XVIII recevait, à Varsovie, notification de la réponse 
que quatorze évèques français, réfugiés à Londres, 
venaient d'opposer à la demande du 1 5 août précé- 
dent, par laquelle le Saint- Père avait invité 1 episcopat 
français tout entier à se démettre entre ses mains. Ces 
quatorze évéques, dont les adhérents atteindront plus 
tard le chiffre de trente-huit, étaient : NN. SS. Dillon, 
archevêque de Xarbonne; de Conzié, évêque d'Arras ; 
de Malîde, évéque de Montpellier; de Grimaldi, évêque 
de Xoyon; Lamirche, évêque de Léon; de Grossoles 
de Flamarens, évêque de Périgueux ; de Belbeuf, 
évêque d'Avranches; Amelot, évêque de Vannes; de 
Béthisy, évêque d'Uzès ; Colbert-Seignelay, évêque 
de Rodez ; de la Laurancie, évêque de Nantes ; 
d'Albîgnac, évêque d'AngouIême ; de Chauvîgni de 
Blot, évêque de Lombez, et des Galois de la Tour, 
évêque nommé de Moulins. 

Lorsque la copie de cette protestation des évêques 
réfuofiés à Londres arriva à Varsovie, Louis XVIII 
tressaillit. Sa lettre à Maury, ou, pour parler plus 
exactement,sa note en chiffre datée du 20 octobre 1 80 1 , 
en porte le sensible témoignage. 

<L La légation du cardinal Caprara, quelque impor- 
tante qu'elle soit, Test moins en ce moment que le 
Bref par lequel le pape a demandé aux évêques de 
France la démission de leurs sièges. Le cardinal Maury 
a sans doute connaissance des démarches et de la 
réponse qu'ont faite à Sa Sainteté quatorze prélats 



CHAPITRE V. — LE CONCORDAT. 175 



français établis en Angleterre, qui ont déployé, selon 
la belle expression de l'un d'entre eux, le douloureux 
mais nécessaire courage^ qui anima saint Paul, lorsqu'il 
résista en face à saint Pierre \ Le roi ignore si, dans 
l'état de servitude et d'oppression où le pape est réduit, 
la voix du cardinal Maury peut encore se faire entendre 
deSa Sainteté.Sicelaest,le cardinal Maury lui représen- 
tera,que la demande des quatorze évêques, que la tota- 
lité des prélats de France soit entendue, avant que le 
Souverain-Pontife prononce ultérieurement, est trop 
juste et trop conforme au droit canonique, pour que 
le Saint-Père puisse la refuser. Mais, en faisant cette 
démarche (si encore une fois elle est possible), le car- 
dinal Maury aura soin d'éviter d'y mêler le nom du 
roi. Sa Majesté approuve la conduite des quatorze 
prélats. Elle désire que le pape défère à leurs repré- 
sentations; mais Elle ne doit point paraître dans cette 
affaire. Ses droits sont trop lésés dans le fond par la 
démarche que le pape a faite sans sa participation, 
pour que le roi puisse intervenir à la faire modifier 
dans sa forme. Ce serait la sanctionner, et Sa Majesté 
ne veut pas avoir un pareil reproche à se faire. 

4: Le roi espère qu'une dépêche qu'il a adressée le 
six de ce mois au cardinal Maury, sera heureusement 
arrivée à sa destination. — L. » 

Il s'agit de la protestation secrète déposée, pour 
servir au moment opportun, entre les mains de Maury. 
Mais auparavant, le 25 du mois d'août, le roi avait 

I. Un argument cher aux gallicans, que la saine critique, et l'exdgèse 
ont réduit aux proportions modestes qu'on sait et qui ne sauraient main- 
tenant être opposées par le plus mince théologien aux dogmes défini- 
tivement élucidés par le concile du Vatican. 



176 MÉMOIRES DE MAURV. — LIVRE TROISIÈME. 



consulté le cardinal sur la conduite à tenir. C'est à 
cette demande de conseil que celui-ci répond par sa 
longue et intéressante dépêche, datée de Montefias- 
cone le 23 septembre 1801 : 

VI. 

« Sire, je viens de recevoir la très intéressante 
dépêche dont Votre Majesté a daigné m'honorer le 
25 du mois dernier. Je bénis tendrement le ciel de la 
consolation que lui procure le rétablissement du féal 
comte d*Àvaray, et que nous devons tous partager 
avec le plus fidèle intérêt. Je dépose avec confiance 
aux pieds de Votre Majesté l'hommage de notre joie 
commune. L'ami de notre roi doit être cher et précieux 
à tous ses sujets. 

(En chiffre,) « Le traité signé à Paris ne peut être 
que désastreux pour l'Eglise de France et pour la 
monarchie. C'est la nécessité qui vient d'arracher au 
pape le sacrifice terrible dont nous ignorons toujours 
les conditions, et dont il ne s'excuse encore que 
d'une manière vague, en disant qu'il a dû conser- 
ver à tout prix trentercinq millions d'hommes dans le 
sein de l'LgUse catholique. Son cœur n'est pour rien 
dans cet accommodement, et il serait certainement le 
premier à en proclamer la nullité fondée sur la violence 
qui lui a été faite, s'il avait le bonheur de voir Votre 
Majesté rétablie sur son trône. Il va sans doute anéan- 
tir le schisme en France ; mais je crains qu'il n'y ait 
eu dans le nouveau concordat de la bonne foi que d'un 
côté, et que \2ifides corsica ne vaille pas mieux que la 
Jiiies punica. Je crains que celui qui a mis l'Alcoran 



■M 



CHAPITRE V. — LE CONCORDAT. \^^ 



et TEvangile sur la même ligne n'ait toujours juste le 
même respect pour le chef de TEglise que pour le 
grand Muphti. Je crains qu'accoutumé à voir dans la 
religion un simple ressort politique pour conquérir 
un parti nombreux, au lieu de l'envisager comme la 
règle de la foi et des mœurs, il n'ait capitulé avec elle 
par une trêve qu'il se promet de rompre à la première 
occasion. Je crains que ses agents et ses satellites, qui 
ont donné les preuves les plus éclatantes de leur haine 
profonde pour l'Église catholique, n'anéantissent dans 
l'exécution toutes ces conventions de circonstance, 
qui doivent choquer leur ferme impiété. Je crains qu'un 
traité, qui semble avoir pour base de rétablir la religion 
en France, ne devienne un moyen plus adroit et plus 
sûr de l'asservir, de la déshonorer et de la détruire. 
Voilà mes craintes. Je désire de tout mon cœur qu'elles 
soient exagérées. Je ne puis donc m'empêcher de voir 
un piège dans ce même traité, qui parait à des per- 
sonnes très respectables, mais trop confiantes, le 
triomphe de la religion. Le trône et l'autel y perdront 
également. Votre Majesté doit naturellement perdre 
bientôt un grand nombre de ses partisans. Les bons 
prêtres que l'on va séduire, salariés et non payés, pro- 
tégés en apparence et réellement toujours opprimés, 
trouveront dans les agents du gouvernement des per- 
sécuteurs actifs et implacables. Telles sont mes pré- 
voyances, ou du moins mes craintes, et l'expérience 
seule pourra me détromper et me rassurer. Notre 
abominable révolution, qui ne m'a jamais séduit un 
moment, et qui n'aurait dû séduire personne, continue 
donc son cours, comme elle l'a commencé, je veux 
dire en faisant des dupes. 

Correipondance inédite. — II. la 




17^ MEMOIRE? DE MAITRY. — LIVRE TROISIÈME. 



r Votre Majesté daigne.dans sa grande bonté, égale 
à sa modestie qui seule est de niveau à ses rares ta- 
lents, me demander conseil dans de si effroyables 
circonstances. Eh ! qui s:iis-je. sire, pour conseiller un 
roi si éclairé, et auquel je voudrais sacrifier ma vie ? 
Je vais pourtant obéir aux ordres de Votre Majesté 
et, sans prétendre lui donner des conseils, lui faire 
hommaT^e de toutes les réflexions salutaires, que me 
suggère l'état présent des choses. 

< Nous ne savons rien, absolument rien, des articles 
du traité. Les Italiens sont également capables, ou 
d'avoir trop sacrifié à la peur, ou de nous laisser croire 
à l'exagération de leurs sacrifices pour jouer ensuite 
un plus beau rôle, quand nous verrons que nos craintes 
n'avaient aucun fondement. L'excommunication, qui 
protège ce grand secret, leur sert de prétexte ' pour le 
cacher sévèrement ; mais c'est Bonaparte qui Ta exigé, 
ce secret absolu, et c'est là surtout ce qui le rend im- 
pénétrable à Rome. Or, il a sans doute ses raisons 
pour l'exiger, et il n'est pas aisé de le deviner. Il a dît 
lui-même depuis plusieurs mois, comme j ai eu Thon- 
ncur de le mander à Votre Majesté, qu'il voulait que 
Icidccisiondu pape éclatâten Francecomme une bombe. 
Je ne sais pourquoi mon espoir ne peut admettre que 
cette surprise méditée soit d'un mauvais augure. Mais 
eafin ce secret si fidèlement gardé ne permet pas d en- 
gager verbalement une discussion contradictoire avec 
Ut pape. Il n'avouerait rien, ne nierait rien, et souri- 
rait pour toute réponse, quand on croirait triompher de 



I. Il eut ('le plus rcspcciucux et plus exact de remplacer parle mot de 
r<i/uffi celui de prétexte^ mais le lecteur s'est habitue à ces écarts de 
l;ini;;ii;r, dout Mauiy est coutumier. 



CHAPITRE V. — LE CONCORDAT. 179 



ses préventions, et subjuguer ses opînîons ou sa con- 
science. Il n y aurait donc ni dignité ni profit à faire à 
Rome au nom de Votre Majesté, comme Bellérophon, la 
guerre aux Chimères. Cette astucieuse précaution, qui 
m ote tout espoir d un pugilat personnel avec le pape, 
qui est très silencieux et très fin, est encore renforcée 
en seconde ligne par une autre précaution diabolique, 
qu'on a prise pour éviter à Rome toute discussion, 
dans laquelle la raison, le talent et les intérêts bien 
entendus de la Religion auraient pu effrayer les 
négociateurs cachés dans un chemin couvert, en ne 
délibérant sur rien à Rome, et en commettant l'exé- 
cution à un Légat a latere, qui réglera tout à Paris. 
Avant que le Légat ait publié ses décisions, on ne sait 
oïl Ton en est, et Ton ne peut rien dire : quand il les 
aura divulguées, il ne sera plus temps de rien empê- 
cher. Voilà le vrai secret de cette affaire. Voilà le nœud 
inextricable de cette intrigue politique. On ne peut 
donc rien faire à Rome en ce moment, au nom sacré 
de Votre Majesté, qu'il "ne faut pas compromettre, ni 
au nom individuel d'un fidèle sujet qui se décréditerait 
sans aucun fruit, en engageant un combat, dans lequel 
il ne trouverait pas de combattants. Cette inaction est 
horriblement affligeante ; mais elle n'en est pas moins 
sévèrement commandée par la prudence et le bon 
sens. 

« Les mêmes considérations me paraissent détour- 
ner Votre Majesté de toute intervention publique dans 
cette grande affaire. On ne frappe fort qu'en frappant 
juste, et comment frapper juste dans les ténèbres "i Mon 
avis est donc que Votre Majesté doit observer,attendre 
et s'abstenir de toute démarche précipitée. Qui menace 



|.?j MEMOIRES DE MAURV. — LIVRE TROISIÈME. 



doit frapper, et, au Jieu d*égratigner son ennemi, il est 
sage de faire le mort, et de le laisser tranquille, quand 
on ne peut pas le tuer sur la place. 

«J'examine à présent le parti qu'il convient de 
prendre relativement aux évêques de France. La 
scission qui vient d'éclater entre eux, mais dans une 
très grande minorité, au sujet de la promesse de fidé- 
lité à la Constitution, ne me parait nullement présager 
unedi vision dans la discussion qui va s'ouvrir entre eux, 
s'il est vrai, comme on le débite, que tous leurs sièges 
doivent vaquer par démission, par suppression ou par 
déposition, convention qui me semble beaucoup trop 
hardie pour avoir été concertée comme une supposi- 
tion préalable sur laquelle on ait pu compter et fonder 
un si important concordat ; mais, quoi qu'il en soit 
d*une si étrange hypothèse, combien d'autres mystères 
ne faudrait-il pas éclaircir pour en calculer les résultats? 
On peut prévoir que les évêques, ayant dans cette 
supposition un intérêt commun, auront aussi des prin- 
cipes uniformes. Cependant cette base ne suffit pas 
encore pour calculer leur détermination qui dépen- 
drait toujours d'une multitude d'autres données que 
nous ignorons. En effet, ces démissions seraient-elles 
toutes forcées sans espoir de remplacement, ou bien 
s'est-on concerté avec un certain nombre de dissidents 
qui auraient l'air de sacrifier leurs sièges pour les 
recouvrer ? Assure-t-on des pensions de retraite aux 
évêques qu'on ne veut pas remettre en activité ? Le 
pape n4nstituera-t-il d'abord des évêques que dans 
les évêchés actuellement vacants ? Le gouvernement 
sommera-t-il les évêques, discoles dans son sens, de 
venir prêter serment et de reprendre l'administration 



1. 



CHAPITRE V. — LE CONCORDAT. l8l 

de leurs diocèses ? Les évêques ne céderont-ils pas en 
grand nombre à la peur, à la tentation du repos et à 
la séduction du traitement qui leur sera offert ? Enfin 
ne craindront-ils pas que leur obstination ne leur ôte 
toute considération auprès des peuples ; que le clergé 
du second ordre ne se sépare d'eux totalement; que lau- 
torué tant invoquée du pape ne prévale partout pour 
l'institution de leurs successeurs, et qu'après avoir été 
révérés pendant douze, ans comme des confesseurs de 
la foi, ils ne se déconsidèrent entièrement, s'ils résis- 
tent à la décision du pape, qui sera supposé ' entendre 
mieux qu'eux les véritables intérêts de la religion 
catholique, avoir obtenu pour eux tout ce qu'il était 
possible de leur procurer, et qui leur offrira peut-être 
une retraite honorable à Rome ? Toutes ces incerti- 
tudes me font trembler. Ils craindront d'autant plus de 
détacher d'eux l'opinion publique que l'impression du 
terrorisme subsiste et règne encore en France ; que la 
lâcheté croit s'y cacher en affectant une profonde ad- 
miration pour Bonaparte, et qu'une lassitude univer- 
selle a généralement altéré dans ce malheureux 
royaume l'énergie et peut-être l'intégrité des vrais 
principes. 

« Dans une crise si horrible, je pense que l'unique 
parti que puisse prendre le roi sans se compromettre, 
c'est de faire insinuer à tous les évêques de son 
royaume, qu'ils ne doivent faire d'autre réponse aux 
suggestions ou aux sommations de Bonaparte, qu'en 
demandant à se réunir tous pour délibérer en commun 
et se rallier à une résolution uniforme. Je ne crois pas 

I. Même observation qu'à la note précédente. 



l82 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



qu'un concert si modéré éprouve de loppositîon, à 
moins qu'il n'existe des capitulations individuelles, 
parce que ce moyen terme ne serait ni une adhésion, 
ni un refus, et que chacun devrait se féliciter de sous- 
traire son avisa une responsabilité personnelle par 
Tautoriié du corps. Si cet expédient était adopté, quel- 
que difficile que soit la réunion des évêques dispersés 
à de si grandes distances, je désirerais que ce congrès 
se tînt en Angleterre, soit parce que Londres est le 
foyer le plus nombreux des évêques français, soit 
parce qu'on y trouverait plus de sûreté, plus de liberté 
et plus de ressources pour le présent et pour l'avenir 
que partout ailleurs, soit enfin parce que cette île est 
encore plus accessible par la voie de la mer qu'aucun 
autre point du continent, où je ne vois d'ailleurs nulle 
protection rassurante. Si ce plan était adopté, il nous 
ferait gagner du temps, ce qui est toujours très pré- 
cieux en affaires, et en outre il fournirait au roi la 
facilitede se prévaloir des principes et de l'ascendant des 
évêques qui lui sont les plus dévoués, pour les ache- 
miner tous vers la détermination la plus favorable au 
bien de son service. En supposant même qu'il y eût 
scission dans une pareille assemblée,scission à laquelle 
il y aurait des remèdes à opposer, je préférerais ce par- 
tage d'avis dans un corps délibérant, où la majorité 
serait pour le bon parti, aux incurables opinions dis- 
cordantes de tant d'individus isolés plus aisés à corrom- 
pre ou à séduire. Je soumets, en tremblant, ces 
réflexions aux lumières supérieures de Votre Majesté. 
Dans l'état malheureux où Elle se trouve. Elle ne 
doit pas se compromettre, et je dirai presque que rien 
de ce qui est étranger à son conseil ne peut la compro- 



V 



CHAPITRE V. — LE CONCORDAT. 183 



mettre. Au moment où Dieu nous fera la grâce de la 
rétablir sur son trône, Elle dissipera d'un souffle tout 
ce qui aura été fait contre ses intérêts. Je tiens assu- 
rément plus que personne et pour toute ma vie à l'im- 
muable intégrité de mes premiers principes ; mais 
j'avoue loyalement que je regarde comme l'un des 
plus sûrs moyens qui puissent en préparer et en 
assurer le triomphe, le prompt rétablissement de la 
religion catholique, religion monarchique par recon- 
naissance, par instinct, par devoir, et protectrice fidèle 
du tous les droits légitimes. 

« Je viens d'apprendre par M. l'évéque de Castres, 
qui est en Portugal, que le général Saint-Cyr, se trou- 
vant à Tolède, fit une visite à un négociant français, 
qui lui demanda si Ton pouvait enfin espérer de voir 
la religion catholique rétablie en France. Le général 
garda le silence, mais son aide de camp lui dit : « Dès 
que nous aurons terminé notre mission en Portugal, 
nous retournerons à Paris, nous renverrons Bonaparte 
en Corse, et tous ses partisans au diable. Ensuite nous 
tomberons sur tous les prêtres pour nous en débar- 
rasser en un jour et pour toujours. » 

Le 6 octobre, toujours de Montefiascone, Maury 
continue sa chronique concordataire : 

« Sire, le pape a ratifié purement et simplement le 
traité conclu à Paris par son ministre, et il a fait démen- 
tir dans la gazette de Rome le bruit qui s'était répandu 
que Sa Sainteté en avait modifié quelques articles. 
L'échange de la ratification du Premier Consul a été 
envoyé au Saint- Père par un courrier extraordinaire 
avec cette adresse : Sandissimo Pio VII summo pon- 



l84 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



tifici benefadori nostro. Les trois négociateurs du 
Saint-Siège, qui ont souscrit le traité à Paris, ont reçu 
en présent de superbes tabatières richement garnies 
en diamant, sur les médaillons desquelles sont gravées 
les deux lettres P. F., qui sxgmh^nx, peuple français, 
et selon Texplication des roxm\ns pa7' force. Le minis- 
tre Cacault, qui n avait jamais vu le pape qu'en froc et 
en chapeau rond, ne se présente plus maintenant à 
l'audience qu'avec son sabre et son habit d'uniforme 
bleu et brodé en or. Le cardinal Consalvi lui a donné 
un grand dîner diplomatique de vingt-huit couverts. 
Douze cardinaux ont été du nombre des convives. Les 
cardinaux Albani doyen. Antonelli et Gerdil, et labbé 
de Bayane, qui s'étaient excusés par raison de santé 
d'accepter l'invitation, ont assisté au café après le dîner 
pour rendre un hommage public à M. Cacault. Le pape 
fait préparer de beaux présents pour les trois négocia- 
teurs français qui ont souscrit le concordat avec les 
plénipotentiaires. 

« Sa Sainteté vient de publier trois des cardinaux 
qu'elle s'était réservés in petto, savoir : Mgr Litta, 
Milanais; son trésorier, ci-devant nonce à Pétersbourg, 
Mgr Zondadari, archevêque de Sienne et le Père Luc- 
chi ', bénédictin de Brescia, abbé delà Trinité de FIo- 



I. Michel- Angle Lucchi, né à Brescia en 1744, fut une des gloires de 
l'ordre bénédictin au XVI1I'= siècle. Quand il mourut en 1802, à peine 
ûgé de 58 ans, il laissait 193 ouvrages manuscrits, dont 71 en grec. Il 
avait entrepris une nouvelle Polyglotte qui aurait formé 30 vol. in-folio. 
On y trouve une version grecque de la Bible la plus conforme au texte 
hébreu, et ce texte même rétabli dans sa plus grande pureté. Parmi les 
ouvrages qu'il fil paraître en son vivant, citons une édition des œuvres de 
X'enance Fortunat et une Défense de VEglise contre Vinjustice de ses 
ennemis, écrite en franc^'ais et publiée en 1799. Créé cardinal in petto le 
23 février 1801, il ne fut proclamé que le 29 septembre. 



\ 



CHAPITRK V. — LE CONCORDAT. 185 

rence. Le pape crée volontiers des cardinaux étrangers, 
pour être dispensé de les doter. 

« On croit que le cardinal Caprara est maintenant 
arrivé à Paris, et on s'attend d'un jour à l'autre à 
recevoir les bulles qu'il doit y publier. Ce sont les 
Français qui ont exigé le secret impénétrable des 
conventions qu'ils ont arrêtées avec le Saint-Siège. 
On ne sait encore ici que les simples conjectures des 
gazettes. 

(En chiffre.) « Plusieurs évêques français, effrayés 
des bruits qui les menacent, m'ont écrit pour me de- 
mander conseil. Je leur ai répondu qu'ils devaient 
s'abstenir de toute détermination isolée, et demander 
à se réunir tous à Londres pour délibérer sur la con- 
duite uniforme qu'ils ont à tenir dans une crise si ter- 
rible. Ils ne savent pas encore si c'est leur col ou 
simplement leurs épaules qu'ils doivent présenter aux 
exécuteurs. Il paraît qu'ils seront fort divisés entre 
eux. On assure que l'évêque de Langres vient de 
publier un écrit, dans lequel il essaie de prouver que 
tous les évêques doivent donner leur démission, si le 
pape la demande, quand même ils devraient être rem- 
placés par des intrus. Tout le monde ne sera pas de 
son avis. L'épiscopat ne peut tirer sa force que de son 
union. Qui sait au reste si Ion n'annonce pas tous ces 
arrêts de mort, pour disposer les évêques à recevoir 
avec une sorte de reconnaissance la flagellation un peu 
sévère qu'on leur prépare } Le cardinal-doyen, qui 
avait montré jusqu'à présent la plus forte résistance, 
se déclare verbalement à Rome partisan du traité. La 
peur si naturelle à son âge et l'horrible dérangement 
de ses affaires ont pu le faire changer de discours, sans. 



l86 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



qu'il ait changé de principes. On cite beaucoup à 
Rome lexemple de la pacification de TÉglise d'An- 
gleterre sous Jules III par le cardinal Polus, et on dit 
que les instructions qui furent données à ce cardinal, 
ont été la règle des négociateurs de Pie VIL Mais 
peut-on croire sérieusement qu'il y ait autant à compter 
sur la bonne foi de Bonaparte que sur celle de la reine 
Marie ? Azara envoya un courrier extraordinaire à 
Madrid pour annoncer cette pacification. Le roi d'Es- 
pagne en témoigna beaucoup de joie, et en fit avertir 
sur-le-champ le cardinal Casoni, nonce, et Lucien 
Bonaparte. Celui-ci donna une grande fête à cette 
occasion. Le cardinal Casoni eut la première place à 
table et but à la paix générale. Le jansénisme continue 
à dominer en Espagne. 

« Les officiers français, en passant continuellement 
ici pour se rendre à l'armée de Tarente ou pour en 
revenir, me font des visites très fréquentes. Je les 
reçois avec beaucoup de politesse et de dignité. Je les 
retiens à dîner et à souper chez moi, et je ne leur 
dissimule nullement ma façon de penser. Je les trouve 
très honnêtes, instruits, remplis d'esprit, de loyauté, 
d'amabilité et de valeur. Plusieurs d'entre eux pensent 
comme moi. Les autres se plaignent d'avoir été aban- 
donnés en France par la maison de Bourbon. Ils 
écoutent avec beaucoup de curiosité et d'intérêt ce que 
je leur dis de Votre Majesté, et je lis dans leurs yeux 
que leur confiance en moi est surprise d'avoir adopté 
sur parole une opinion si différente de celle que je leur 
donne avec un accent de vérité qui les persuade. Ce 
sont des jeunes gens qui n'ont jamais vu la monarchie 
en France. Ils entendent pourtant parler du roi avec 



CHAPITRE V, — LE CONCORDAT. 187 



plaisir, et ils ne l'appellent jamais que le roi ; mais ils 
sont enthousiastes de Bonaparte au plus haut degré. 
Ils conviennent que le retour du roi serait l'unique 
moyen d'assurer la paix en France ; mais ils ajoutent 
que, si le roi revenait, il voudrait ramener avec lui sa 
noblesse, que cette noblesse prétendrait encore occuper 
seule toutes les places comme par le passé, c'est-à-dire 
les fouler tous aux pieds, et que pour y parvenir il 
faut qu'elle leur marche à tous sur le corps. J'ai l'air 
de me moquer de leur frayeur, et je leur dis que je me 
ferais volontiers garant que Votre Majesté adopterait 
et confirmerait tous les officiers de l'armée, sans en 
déplacer un seul. Les royalistes me croient,et les autres 
se taisent sans donner leur assentiment à mes paroles. 
La révolution n'est plus pour eux une théorie de prin- 
cipes, mais une simple affaire d'intérêt, et ma grande 
attention est de mettre en sûreté ce lien individuel 
qui les y attache. On leur a peint la cour avec horreur, 
comme si le rétablissement du trône emportait néces- 
sairement le retour entier du dernier état des choses. 
Les plus jeunes sont comme de raison ceux en qui je 
trouve le plus de préventions, et c'est malheureuse- 
ment le plus grand nombre, car on ne voit pas un 
homme de trente ans parmi eux dans la classe des 
militaires, et tout ce qui est au-dessus de cet âge pense 
parfaitement bien. Ils disent unanimement que la 
noblesse du royaume de Naples aurait déjà opéré 
d'elle-même une révolution dans le gouvernement, si 
l'armée française avait voulu simplement promettre 
de rester neutre, ce que leur général a constamment 
refusé. (Fin du chiffre,) 

« Un bruit très répandu à Rome annonce que l'abbé 



I88 MÉMOIRES DE MAUKY. — LIVRE TROISIÈME. 



de Bayane, alléguant sa surdité qui ne lui permet 
plus de continuer ses fonctions, sera déclaré cardinal 
cet hiver avec le consentement des Français, et que 
par la protection d'Azara, Bonaparte nommera auditeur 
de Rote le plus jeune des trois neveux du cardinal de 
Bernis, qui, après l'avoir accompagné de Malte en 
Egypte, Tont suivi en France. 

<L L'archevêque d'Embrun, Pierre-Louis de Leys- 
sin, né à Aoste en Dauphiné en 1724, sacré le 5 juil- 
let 1767, est mort à Nuremberg le 26 du mois d'août 
dernier. — Je suis avec le respect le plus profond et le 
plus entier dévouement, etc. » 

Ces deux dépêches furent reçues à Varsovie avec le 
sentiment de tristesse un peu découragée qui perce 
dans la réponse qui leur fut faite,en date du 7 novembre. 
La réponse est chiffrée. 

€ Lorsque le paquet adressé par le roi le 6 octobre au 
cardinal Maury lui sera parvenu, il verra que Sa Majesté 
s'est entièrement conformée au conseil que contient la 
dépêche du 23 septembre, en voulant que l'acte con- 
servatoire, que le roi, dépositaire et non propriétaire 
de sa couronne et de ses droits, a dû faire, demeure 
secret. Par une suite de ce même principe, l'intention 
du roi est que, lorsque l'abbé de Bayane sera promu 
au cardinalat, le cardinal Maury laisse passivement 
nommer qui l'on voudra à la place d'auditeur de Rote. 
La promesse, que le roi a faite au neveu du cardinal 
Maury, doit dormir comme le reste. Le cardinal Maury 
sait sans doute le parti que paraît jusqu'à présent 
avoir pris la majorité des évêques. C'est un grand 
malheur que la désunion dans un corps aussi respec- 



\ 



CHAPITRE V. — LE CONCORDAT. 189 

table, et qui naguère mole sua stabat. Maïs, pourvu 
que le plus grand nombre reste ferme, tout ne sera pas 
perdu. Le roi n'a rien à ajouter à ce qu'il mandait sur 
cela en dernier lieu au cardinal Maury. La faiblesse 
du cardinal Albani a affligé sensiblement le roi, mais 
n altère pas les sentiments qu il a voués à ce respec- 
table vieillard. Sa Majesté ne sait que trop les funestes 
effets que produisent souvent Tâge et la misère. Rien 
n'est plus sage, et plus dans l'intention comme dans 
les principes du roi, que la conduite du cardinal 
Maury à l'égard des officiers républicains qui passent 
à Montefiascone, et le discours qu'il leur tient. — L. » 

VIL 

Maurv faisait de son mieux bon cœur contre mau- 
valse fortune. Au fond, on sent que le bon sens voudrait 
l'emporter sur ses devoirs d'ambassadeur du roi dé- 
pouillé. Cela perce même, bien malgré lui, à travers 
ses lignes, quelque maître qu'il soit toujours de son 
expression. Écoutons-le narrer la suite de ces affaires, 
si graves pour les droits de la couronne de son maître. 
Il lui écrit de Montefiascone, le lo octobre 1801 : 

« Sire. Les conditions du traité conclu à Paris entre 
le Saînt-Sièjge et la France commencent enfin à se 
manifester, et le premier semble indiquer clairement 
qu'elles étaient annoncées avec exactitude dans la 
dépêche que j'eus l'honneur d'adresser à Votre Majesté 
le 12 juillet de l'année dernière. Il paraît jusqu'à 
présent que les premières propositions du général 
Bonaparte au cardinal Martiniana ont été son ultima- 
tum, et que le pape, après avoir accepté la négociation 



190 MEMOIRES DE MAURV. — LIVRE TROISIÈME. 

sur cette base, l'a consommée en adoptant les parties 
les plus importantes de l'accommodement qui lui fut 
oftert à Verceil. 

< J'apprends de Rome, par une voie très sûre, que 
le pape vient d'adresser à tous les évêques catholiques 
de France un bref qui leur sera remis par ses propres 
agents dans les divers États, où ils se trouvent dans 
ce moment. Voici le précis de ce bref, que je n'ai pas 
lu, mais que je connais par le rapport d'une personne 
à laquelle je me fie comme à moi-même, et qui ne l'a 
eu que pendant quatre minutes entre ses mains. Après 
avoir fait d'abord un très grand éloge de nos prélats, 
le pape leur inculque très fortement et à chaque ligne 
la nécessité de s'oublier eux-mêmes, pour n'envisager 
que le bien général de T Eglise, et il les exhorte à se 
sacrifier eux-mêmes, pour en conserver l'unité. Il s'ap- 
puie sur l'exemple tant rebattu des évêques d'Afrique, 
et sur loffre plus récente et particulière faite à Pie VI 
par trente évêques français en 1 791, offre confirmée 
ensuite par quelques évêques qui ont, dit-on, mani- 
festé la disposition sincère de descendre de leurs 
sièges, si le bien de l'Église l'exigeait. Il demande à 
tous les évêques français, d'un ton impératif ^X. absolu, 
la démission spontanée, pure et simple de leurs évêchés 
entre ses mains. Il ne leur donne que dix jours pour 
consigner leur réponse à celui qui leur remettra son 
Bref, et leur déclare qu'après ce délai, leur silence ou 
une réponse dilatoire seront regardés comme un refus. 
11 leur signifie ensuite que, /r^ innata vobis sapientia, 
ils doivent comprendre que le pape serait obligé de 
se servir de son autorité pour lever les obstacles que 
leur refus mettrait à la pacification de l'Église de 



CHAPITRE V. — LE CONCORDAT. 191 

F^rance.Enfin, il leur annonce, en finissant,et en quatre 
mots, qu'il va s occuper de pourvoir à leur sort, quo 
nuliori rnodo fieri poterit \ 

« On compte à Rome sur la démission immédiate 
de Tévêque de Senez ', qui se trouve dans cette ville, 
sur celle de Tévêque d*Apt, qui est à Tolentino. Il 
paraît qu'on a plus que des espérances sur la démis- 
sion de l'archevêque d'Auch, de Tévêque de Vence, et 
des quinze ou seize évéques qui sont en France. 

« En envoyant le bref àl evêque de Senez, le pape 
lui a écrit de sa main un bref très obligeant, dans 
lequel il lui dit qu'il ne peut suffisamment lui exprimer 
la douleur qu'il éprouve en lui transmettant cette 
pièce, et qu'avant de recevoir sa réponse, il l'invite à 
lui faire une visite. Ce prélat s'est rendu à l'audience 
du Saint- Père. Le pape l'a reçu avec beaucoup d'atten- 
drissement. Le pape est excellent toutes les fois que 
des conseils de peur ou de politique n'arrêtent pas les 
mouvements de sa belle âme. C'est une justice que 
tout le monde lui doit et lui rend à Rome ; mais, hors 
de Rome, l'Église et la postérité n'auront que le bref, 
et ne le jugeront que sur son bref. 

« Lorsque l'archevêque de Bordeaux recevra cette 
lettre du pape, premier fruit des négociations de Bona- 

1. On trouvera plus loin le texte de ce bref, d'ailleurs exactement 
analysé ici par Maury. 

2. Sixte-Louis-Constance Ruffo de Bonneval, né à Aix en I742,évêque 
nommé de Senez en 1784. Député de Paris aux États généraux, il s'y 
était montré très ferme et avait deviné Robespierre, qu'il prit à partie 
dès le 14 décembre 1789; après avoir publié divers écrits contre les 
mesures anti-religieuses prises par l'assemblée, il refusa d'y siéger plus 
longtemps et rendit compte de ses motifs à ses commettants dans trois 
lettres rendues publiques. Poursuivi, emprisonné, il finit par émîgrer à 
Rome, pais à Vienne où il mourut, en 1820, chanoine de la Métropole. 



192 MÉMOIRES DE MAURV. — LIVRE TROISIÈME. 



parte, il verra combien étaient sincères et solides, les 
offres qu'on lui faisait, de retourner en France pour y 
gouverner paisiblement son diocèse, après y avoir 
promis d'être fidèle à la Constitution. Il est inconce- 
vable qu après dix années d'expérience et de savantes 
perfidies qui ne pouvaient tromper que des imbéciles, 
notre abominable révolution fasse encore des dupes, 
en multipliant sans cesse ses victimes. 

< Autant que mon zèle pour la gloire et les intérêts 
du roi laissent à ma douleur la liberté de la réflexion sur 
le parti que doit prendre Sa Majesté dans un moment 
oîi on va lui enlever son clergé, je persiste à croire 
que la sagesse se bornera aux insinuations que je lui 
ai déjà indiquées, auprès de deux ou trois évêques très 
sûrs, sans intimer aucun ordre aux autres, sans rien 
dire et sans rien écrire que Ton puisse citer. Outre 
qu'on ne peut pas calculer les effets heureux ou funestes 
d'une déclaration solennelle, il me semble que la résis- 
tance serait plus convenable et moins hasardeuse, sans 
être moins puissante de la part du clergé que de la 
part du roi lui-même. Le roi doit rester spectateur aux 
yeux de TÉglise et de l'Europe, quand il ne peut pas 
intervenir comme acteur avec lassurance de l'ascen- 
dant qui lui appartient. Il ne faut pas que ce soit lui 
qui échoue, lors même que c'est lui qui est sacrifié. En 
se tenant à l'écart et en gardant un silence qui ne 
trompera et n'aigrira personne. Sa Majesté se réserve 
tout le bénéfice des circonstances éventuelles, la con- 
fiance précieuse de tous les partis, et l'inappréciable 
avantage d'être un jour leur médiateur, s'il s'abstient 
de se prononcer d'avance entre eux. Deux ou trois 
évêques intelligents et actifs suppléeront aisément à 



1 

V. 



CHAPITRE V. — LE CONCORDAT. I93 

ractîon directe du roi, si les évêques se réunissent 
pour délibérer ; et, s*ils ne s assemblent pas, aucune 
influence royale ne peut les rendre gouvernables. En 
proposant au roi ce parti d'inertie apparente, je fonde 
mon opinion sur les raisons suivantes : — i° Il est in- 
dubitable que plusieurs évêques vont donner leur dé- 
mission. Le roi se compromettrait donc inutilement, s'il 
leur défendait cet acte de condescendance. Son véri- 
table rôle du moment consiste à ne laisser deviner son 
opinion par personne, à se livrer avec confiance à un 
petit nombre d'évéques auxquels il communiquera son 
vœu, à témoigner de la bienveillance à ceux qui refu- 
seront leur démission, à traiter également bien ceux 
qui l'auront donnée, peut-être avec l'espoir secret 
d'obtenir de nouveaux sièges en France, à n'approuver 
et à ne désapprouver formellement personne, à éviter 
soigneusement de n'avoir plus qu'un parti dans l'épis- 
copat, tandis qu'il doit toujours rester à la tête de ses 
sujets catholiques, enfin à faire entendre à tout le 
monde qu'il ne regarde tout ce qui se passe à Rome 
que comme des expédients de circonstance, et que le 
pape ne se fera pas prier pour détruire son propre 
ouvrage et rétablir l'ancien ordre sans aucun danger. 
— 2*^ Nos bons catholiques français que la lassitude et 
la peur tiennent abrutis, imputeraient au roi les résul- 
tats des refus partiels, des troubles et des persécutions 
qui pourraient en être l'effet immédiat, et ils croiraient 
peut-être devoir se séparer du roi, qu'ils ne peuvent 
rétablir, pour conserver en France la religion, qu'ils se 
flattent de sauver. Tout serait perdu, si l'on parvenait 
à mettre dans l'opinion publique contre le roi le parti 
même de la religion. — 3° Il est certain que le pape 

Correspondance inédite. — U. 13 



194 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

S est trop avancé pour ne pas instituer bientôt de 
nouveaux évêques en France. Or, il est d'un extrême 
intérêt pour le roi de ne pas se faire des ennemis im- 
placables et irréconciliables de ces nouveaux évêques 
dont la plupart, je n en doute pas, seront en secret les 
partisans du gouvernement monarchique et de Sa Ma- 
jesté. L'histoire très récente de Henri IV, forcé de 
confirmer les maréchaux de France créés par Mayenne, 
oblige un prince, auquel on dispute son trône, de pré- 
voir en y montant qu'il sera réduit de légitimer tous 
les bâtards politiques des usurpateurs de son autorité. 
Enfin la sagesse conseille toujours de dissimuler 
adroitement tout ce que l'on ne peut ni empêcher ni 
permettre. Mon projet d'inaction, qui me paraît être 
celui du roi, ne peut irriter ni les évêques fermes dans 
leur poste, ni ceux dont la défection est assurée, ni les 
successeurs que le pape leur donnera, ni le Saint- 
Siège, ni les catholiques, ni les royalistes, ni Bonaparte 
et ses adhérents, et j'avoue que je ne saurais imaginer 
une hypothèse dans laquelle le roi se vît obligé de s'en 
repentir, surtout si les deux ou trois évêques honorés 
de sa confiance savent seconder ses vues, en déclarant 
publiquement que le roi s abstient d'énoncer son vœu 
pour ne tyranniser la conscience d'aucun de ses sujets, 
et bien moins encore celle des évêques juges de la foi, 
chargés par Dieu même de veiller aux grands intérêts 
de la religion. On se trouve toujours bien de régler le 
présent, en le rapprochant ainsi de l'avenir qui doit 
toujours être l'objet continue!, puisqu'il est l'unique, 
de nos combinaisons et de nos espérances. J'ouvre 
ainsi mon cœur sans réserve aux pieds de Sa Majesté, 
avec la ferme assurance que la supériorité de ses 



CHAPITRE V. — LE CONCORDAT. I95 

lumières daignera, en démêlant la pureté de mon zèle, 
rectifier mes erreurs, et suppléer à Tinsuffisance de 
mes moyens. L'objet manifeste de Bonaparte est de 
diviser les royalistes. Or, il est de maxime qu'il ne 
faut jamais faire ce que veut Tennemi. 

« Les courriers, qui passent ici pour se rendre à 
Rome, nous annoncent avec certitude que la paix vient 
d'être conclue entre la France et l'Angleterre. Nous 
en ignorons les conditions. — Je suis, etc. » 

C'est à « M. de Thauvenay, secrétaire du roi », que 
Maury écrit le 20 octobre : 

« Je viens de recevoir. Monsieur, l'obligeante lettre 
dont vous m'avez honoré le 23 du mois dernier. Je 
conçois aisément combien la très belle âme de notre 
maître doit souffrir de se voir séparé pendant plusieurs 
mois de M. le comte d'Avaray, dans un moment où Sa 
Majesté a plus besoin que jamais des consolations et 
des confidences intimes de l'amitié. Mon dévouement 
et mon zèle ont accoutumé mon cœur depuis longtemps 
à partager tous les sentiments du roi, et je ressens 
aujourd'hui toute sa douleur. Je me flatte que notre 
convalescent prendra sa direction vers les bains de 
Pise. C'est le climat le plus doux de l'Italie, et le plus 
salutaire aux poitrines délicates. Le point que j'habite 
est très sain, mais très froid pendant l'hiver. Dès que 
je serai instruit de l'arrivée et du séjour fixe de M. le 
comte d'Avaray, je m'empresserai de lui offrir tous les 
secours d'un bon voisinage. J'ai ici des vins excellents, 
spécialement du vin rouge de Gradoli dans mon dio- 
cèse, qui rappelle avec honneur celui de Bordeaux. Le 
roi n'en aurait certainement pas bu d'autre à Vérone, 



•v _ 



196 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME 



si j'avais connu alors, comme je lai appris ensuite 
durant mon exil à Venise par ma propre expérience, 
combien les vins de l'État Vénitien sont désagréables. 
Si M. d'Avaray veut bien venir chez moi en villégia- 
ture à la fin de l'hiver, comme je l'y inviterai frater- 
nellement, je me flatte que notre printemps achèvera 
le parfait rétablissement de sa santé. Je ferai en sorte 
d'être bien informé des progrès de sa convalescence, 
et je me rendrais auprès de lui pour mieux soigner 
l'ami de notre roi, si ma présence pouvait lui être de 
la moindre utilité. 

« Depuis la dernière lettre que j'ai eu l'honneur 
d'adresser à Sa Majesté le 10 de ce mois, nous avons 
su que les agents du Saint-Siège ont remis aux évêques 
français réfugiés à Florence, à Londres, et probable- 
ment aussi partout ailleurs, le bref que le pape leur a 
adressé pour leur demander leur démission. Il parait 
qu'on en a combiné l'envoi de manière qu'il leur fût 
signifié le même jour, afin que leurs réponses ne pussent 
pas être concertées. Nous ne connaissons encore ici 
aucune de ces réponses. 

« Le ministre français résidant à Florence a très bien 
accueilli nos prêtres émigrés qui se sont présentés à 
lui pour obtenir des passeports. Il leur a montré la 
nouvelle formule de soumission, qu'ils assurent être 
conçue en ces termes \ Je pronuts d'être fidèle au gou- 
vernementy de ne rien faire cont^'e P ordre public et de 
dénoncer ceux qui le troubleront, 

« On assure que M. Otto, négociateur français à 
Londres, a demandé que les prêtres réfugiés en An- 
gleterre fussent renvoyés en France, où ils trouveraient 
sûreté et protection. 



^ 



CHAPITRE V. — LE CONCORDAT. I97 



« On s*obstine à croire à Rome que les différends 
de la France avec le Saint-Siège ne sont pas terminés, 
puisque le ministre Cacault est toujours logé à Tau- 
berge, et ne déploie encore aucun caractère public. 
On sait que le pape a dit, en parlant des évêques 
français : Nous ne pouvons pas les déposer, et on en 
conclut que la solidité du concordat dépendra des 
démissions, que Rome n a pas préalablement garanties. 
Ce sont àç^^ peut-être Q^t, je rapporte, sans pouvoir les 
expliquer, et bien moins encore les assurer. Je vous 
prie de les communiquer au roi, en me mettant aux 
pieds de Sa Majesté. 

« Je serai toujours charmé d^avoir Thonneur de cor- 
respondre avec vous, et vous pouvez disposer de moi 
avec confiance toutes les fois que vous aurez occasion 
de me mettre en activité, pour vous prouver la recon- 
naissance dont me pénètrent les sentiments que vous 
voulez bien me témoigner. Faites-moi le plaisir de 
présenter mes respectueux hommages à M. le cardinal 
de Montmorency, mon illustre collègue. Je suppose 
qu*il est à Varsovie. Je reçois de lui dans ce moment 
une lettre sans date, par laquelle il me prie de solliciter 
auprès du pape, en faveur du sieur Valbère, un cano- 
nicat vacant à Munster, à la nomination de Sa Sainteté. 
Je m'acquitte immédiatement avec le plus grand zèle 
de la commission de cette Éminence, et j'aurai l'hon- 
neur de lui en rendre compte, dès que le Saint-Père 
aura fixé son choix. — Agréez, etc. » 

Le 4 novembre 1801, Maury écrit au même : 

« Nous n'avons eu. Monsieur, aucun événement 
bien intéressant depuis la lettre que j'ai eu l'honneur 




198 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



de VOUS adresser le 20 octobre. On dît assez généra- 
lement à Rome qu'on va rétablir en France quatre 
ordres religieux de filles, spécialement les Visitandines 
et les sœurs Grises, et quatre ordres d'hommes, savoir 
les Jésuites, les Lazaristes, les Frères de la Charité et 
les Trappistes, ou quelque communauté de très étroite 
observance. Tout le monde l'assure, et personne ne 
cite aucun garant de cette conjecture. On parait un 
peu étonné du refus des démissions demandées aux 
évêques français, et on a l'air de croire qu'on en 
obtiendra les deux tiers. Il parait certain que Mgr Spina 
reçoit à Paris les démissions des évêques intrus, et on 
trouve étrange qu'on les traite de la même manière 
que les évêques catholiques. Il est vrai que ce n'est 
pas en vertu du bref du pape que son agent les met 
ainsi sur la même ligne, car le Saint-Siège n'a certai- 
nement nul besoin que les intrus renoncent aux sièges 
qu'ils ont usurpés, pour les regarder comme vacants. 
Je crois qu'on se repent à Rome d'avoir inséré dans 
le Bref, que vous connaissez certainement en original, 
ces paroles remarquables : Renuentibus vobis obsequi 
posUdationibîis nostris, ne unitati conservandœ Catho- 
licce religionis, Ecclesiœque tranquillitati restittiendœ 
obstacula ulla per nos in Gallia opponantur (dolenter 
dicimiis, sed tavien tanto impendente Rei Christianœ 
periailo a Nobis omnino est dicendum) ad ea neces- 
sario a Nobis veniendum fore quibus et omnia impedi- 
menta tolli, et id tantum boni consequi omnino religio 
posstt. On s'aperçoit que cette formule comminatoire 
n'était pas adroite à employer avec les évêques fran- 
çais, et qu'elle engage le Saint-Siège à de terribles 
extrémités. On conçoit également que la promesse 




CHAPITRE V. — LE CONCORDAT. 199 

de faire tout ce qu on pourra pour pourvoir à leur 
subsistance n'était pas l'argument le plus persuasif 
et le plus noble qu'on pût leur proposer. Qui menace 
doit frapper. Nous verrons donc si et comment on 
frappera. 

« Des personnes dignes de foi, qui arrivent de Paris, 
parlent avec enthousiasme des talents militaires, poli- 
tiques et administratifs de Bonaparte ; mais elles 
ajoutent qu'on dit publiquement beaucoup de mal de 
lui dans toutes les sociétés et dans tous les cafés de 
Paris; qu'il est fort civil avec les ambassadeurs et d'une 
hauteur insultante avec tout le reste ; qu'il se sert 
habituellement du style et des formules des grenadiers; 
qu'il méprise hautement ses propres agents, et que 
personne n'a de crédit auprès de lui ; qu'il a quadruplé 
les impôts de la monarchie ; qu'il paya de toute son 
immense fortune son avènement au consulat; qu'on le 
regarde en France comme un homme nécessaire, et que 
tous les partis lui obéissent, parce qu'ils reconnaissent 
l'impossibilité de le remplacer, ce qui paraît aux gens 
sages sous tous les rapports un bien faible garant 
d'une autorité durable ; qu'il fait préparer le château 
de Saint-Cloud, pour Thabiter au printemps ; qu'il 
montre dans toutes les parties du gouvernement une 
prodigieuse rectitude d'esprit ; que dans son intérieur 
il roue ses gens de coups de bâton ; qu'il ne connaît 
en tout que les formes les plus militaires, et qu'il étale 
un très grand luxe. On assure que, lorsqu'il eut signé 
un accommodement avec le pape, un homme de poids, 
qu'on ne veut pas nommer, vint lui dire qu'il avait fait 
une sottise, et qu'il n'était pas temps encore de rétablir 
la religion en France. « Cela peut être, répondit Bona- 



200 Mf-MOFRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



parte, maïs j'ai vu que les quatre-vingt-dix-huit cen- 
tièmes de la nation soupiraient vers le culte catholique, 
et je n'ai pas cru devoir m'y refuser. — Puisque vous 
adoptez cette manière de raisonner, lui répliqua son 
interlocuteur, donnez donc aussi Louis XVIII à la 
France, car les quatre-vingt-dix-huit centièmes de la 
nation le désirent également > Bonaparte lui tourna le 
dos. Ce sont ses partisans les plus ardents qui m'ont 
raconté eux-mêmes tous ces détails, que je vous trans- 
mets avec la plus scrupuleuse fidélité. Le temps est 
une puissance à laquelle on peut se fier pour calculer 
l'avenir qu elle domine toujours. Charles-Quint disait : 
€ Le temps et moi, nous valons deux hommes. > Pour 
moi, je ne serai pas si modeste en m'associant avec 
un pareil allié. 

« J'écris aujourd'hui à M. le comte d*Avaray à 
Vicence, et je lui offre sans aucune réserve tous les 
bons offices du zèle le plus fraternel. Je lui donne en 
même temps tous les conseils, que peuvent me suggé- 
rer mes connaissances locales relativement à tous les 
intérêts de sa santé et de sa tranquillité. Mon amitié 
pour lui me paraît une partie intégrante de la fidélité 
que je dois à notre bon maître, aux pieds duquel je 
me mets avec le plus profond respect. 

« Le jeune chevalier René de Bernis, qui suivit 
Bonaparte de Malte en Egypte, où l'un de ses frères 
a été tué, vient d'arriver de Paris à Rome. Il dit que 
l'unique objet de son voyage est d'assurer, sur la suc- 
cession du feu cardinal, des moyens de subsistance 
pour son oncle l'archevêque d'Albi, auquel l'air de 
Pétersbourg n'est pas favorable, et qui se dispose à 
revenir en Italie. — Recevez, etc. » 



à 



CHAPITRE V. — LE CONCORDAT. 20I 

A ces deux gracieuses missives, M. de Thauvenay 
répondit de Varsovie, le 7 décembre 1801 : 

« Monseigneur, j'ai reçu successivement les deux 
lettres, que Votre Éminence ma fait l'honneur de 
m'adresser les 20 octobre et 5 novembre. J'ai eu l'hon- 
neur de les mettre sous les yeux du roi. Sa Majesté 
les a lues avec cet intérêt que vous lui connaissez 
pour tout ce qui lui vient de vous. 

« Le cœur de Votre Éminence sentira mieux que je 
ne pourrais le lui rendre combien le cœur de notre 
maître a été profondément touché de l'expression de 
vos sentiments pour M. le comte d'Avaray. Notre 
cher maître a eu la plus douce jouissance à copier lui- 
même, pour le transmettre à son ami, tout ce que vous 
lui dites de sensible et d'aimable ; et il n'est pas d'être 
au monde plus fait pour apprécier de pareilles jouis- 
sances. 

« Permettez-moi, Monseigneur, de déposer à vos 
pieds l'hommage de la vénération, etc. — de Thau- 
venay. » 

VIII. 

Nous aurons bientôt à raconter la résistance à la- 
quelle devait se heurter la demande faite aux évêques 
par le pape, réclamant leur démission pour reconsti- 
tuer à nouveau l'Église de France. C'est peut-être 
l'acte le plus considérable, dans toute l'histoire ecclé- 
siastique, par lequel ait jamais été affirmée la primauté 
du chef de l'Église. A ce moment où les préjugés 
gallicans dominaient les meilleurs chez nous, cette 
doctrine, aujourd'hui devenue si claire depuis les défi- 




* - 



202 MÉMOIRES DE MAURY. ~ LIVRE TROISIÈME. 

nitions du concile du Vatican,etson application devaient 
se heurter à des résistances violentes. Nous les ver- 
rons se produire dans toute leur vivacité, jusqu'ici un 
peu laissée dans Tombre par les historiens de cette 
période de notre histoire religieuse. La lettre suivante 
de Maury, datée du lo novembre et presque entière- 
ment chiffrée, lui servira de prologue. 

« Sire. — Je suis informé de ce qui s'est passé à 
Londres jusqu'au 20 septembre dans les assemblées 
des évêques français, et j'en suis très content. La dé- 
fection des quatre dissidents, qui ont donné leur dé- 
mission, n'est pas assez imposante pour mériter nos re- 
grets. S'il est vrai, comme le disent les papiers publics, 
que l'évêque d'Arras ' ait défendu à ses confrères de 
la pan de Votre Majesté de se démettre de leurs 
sièges, il est fâcheux que le nom du roi ait été proféré 
dans une affaire, où ses agents devaient procéder par 
voie d'insinuation, sans compromettre le roi avec per- 
sonne, ni à présent, ni dans l'avenir, et surtout sans 
divulguer ainsi son secret. J'en ai développé les raisons 
dans mes dépêches précédentes. En général, ma 
maxime est que, dans tous les temps, et principalement 
dans ces circonstances, il faut employer le moins qu'on 
peut l'autorité du roi, pour le bien servir. L'empire de 
la raison et de la persuasion suffit à ses négociateurs 
qui doivent s'abstenir sévèrement de l'engager dans 
des partis irrévocables. 

« Je joins ici une copie exacte de la réponse que 
l'évêque de la Rochelle vient de faire au pape, et qui 

I. Louis-François-Marc-Hilaire de Conzié, né en Bresse le 13 mars 
1732, sacré évêque de Saint-Omer le 11 mars 1766, évoque d'Arras en 

1774- 



CHAPITRE V. — LE CONCORDAT. 203 

mérite d*être lue. C'est ce prélat lui-même qui me Ta 
envoyée. Il a parfaitement relevé les articles les plus 
révoltants du bref : il n'a oublié que de faire valoir 
ces étranges phrases latines : Cogimur urgente tempo- 
rum necessitate quce et tant in nos vim suant exerce t.. . 
temporum nécessitait cui parère ontnino coacti fuimus, 
pour prouver au pape qu'on lui fait violence ; que de 
son propre aveu il n'est pas libre, comme il lui serait 
facile de le prouver un jour à Sa Majesté par ces pas- 
sages de son bref lui-même, si elle se plaignait de son 
contenu, et que par conséquent les évéques ne doivent 
pas lui obéir, puisqu'il les met ainsi sur la voie de la 
coaction qui lui arrache une pareille demande. Tous 
ceux qui ont quelque idée de l'antiquité et des canons 
de l'Église croient rêver en lisant l'étrange menace 
que fait le pape de se passer des démissions qu'il sol- 
licite, si elles lui sont refusées. L'évêque de la Ro- 
chelle me mande qu'en lui remettant le bref le cardinal 
Casoni, nonce du pape, lui a promis la protection de 
Sa Sainteté auprès du Premier Consul pour lui ob- 
tenir un autre siège ou une pension qui seront le prix 
de la complaisance. Il faut être Italien pour oser faire 
des offres si révoltantes à des gentilshommes et à des 
évêques français ^ 

« Quoique je ne doute pas que Votre Majesté n'ait 
déjà lu le bref du pape, je crois devoir lui en envoyer 
un exemplaire imprimé à Rome. Elle y verra que, 
contre l'usage reçu, le mot cardinalibus ne se trouve 
pas dans l'adresse du bref. Dès lors,les deux cardinaux 



I. Toute cette belle indignation tombe évidemment à faux, comme 
on s'en pourra rendre compte plus loin, par la seule inspection des ter- 
mes mêmes du bref incriminé. 



k 



204 MÉMOIRES DE M AURY. — LH'RE TROISIi^Œ. 



français n'y sont pas compris. Il est de principe à Rome 
qae les cardinaux doivent être individuellement appe- 
lés par leur titre, sous peine de nullité, dans toutes les 
dispositions papales qui les concernenL J'espère qu'ils 
sentiront, ainsi que moi et la majorité du clergé libre, 
que c'est ici le dernier coup qu'on veut porter en 
France à la royauté. 

f On assure que les évéques de Bézîers ', de La- 
vaur % d'Apt % de Vence et de Senez ont envoyé leurs 
démissions au pape. 

€ Le cardinal-doyen, toujours fidèle aux bons prin- 
cipes, triomphe du refus des démissions qu'il avait 
prédit au pape, en lui annonçant que cette affaire intro- 
duirait le schisme en France parmi les bons catholi- 
ques. J'ignore si c'est par bêtise, ou par perfidie, ou de 
bonne foi, que tous les entours du pape annoncent à 
présent que Votre Majesté sera infailliblement rétablie 
sur son trône. Le prélat Caleppi et le cardinal Zonda- 
dari, que j*ai eus dernièrement à diner chez moi, m'ont 
annonce ce prochain résultat des négociations de Rome 
comme inévitable. Je leur ai laissé le plaisir de croire 
que j'en étais persuadé comme eux. On traite les roya- 
listes comme don Carlos, auquel on disait, en Tétran- 
glant, que c'était pour son bien. (Fin du chiffre.) 

<i J'ai écrit à notre intéressant voyageur à Vicence 
pour lui offrir sans réserve tous les genres de service 
dont il peut avoir besoin. Je me flatte qu'en esquivant 
l'hiver en Italie, il sera en état de rejoindre Votre 

I. Aimanl Claude de Nicolay, né à Paris, le 4 août 1758, sacré évêque 
(le Hc/.icrs, le 13 octobre 1771. 

j. Jean-Antoine de Castellane, né dans le diocèse de Saint-Paul-trois- 
Chateauv, le 18 mars 1732, sacré-évcque de Lavaur, le 7 juillet 1771. 

3. Laurent- Michel Kon de Cely, né en 1735, sacré le 10 janvier 1779. 



il 



V 



CHAPITRE V. — LE CONCORDAT. 205 

Majesté au printemps prochaîn, et je le désire de tout 
mon cœur. Je lui ai indiqué M. Bonati, excellent 
médecin de Padoue, qu'il est à portée de consulter, 
et qui mérite la plus entière confiance. — Je suis 
avec le respect le plus profond et un dévouement sans 
bornes, etc. » 

Louis XVIII comprenait l'importance et la sagesse 
de l'avis de son dévoué correspondant. Il s'irritait des 
excès de zèle de ceux qui prétendaient servir la pensée 
royale, en la trahissant. Il voulait que Maury sût bien 
à quel point il partagec.it sa manière de voir, et le lui 
répète dans la dépêche suivante, datée de Varsovie, 
le 16 décembre i8oi, après avoir reçu la lettre qu'on 
vient de lire : 

« Le cardinal Maury aura vu, par les dépêches pré- 
cédentes du roi, que Sa Majesté est bien résolue à 
s'en tenir, au moins jusqu'à ce que la grande affaire du 
clergé ait pris une tournure plus prononcée, à la me- 
sure de modération et de neutralité apparente, que le 
cardinal Maury lui conseille. Il est faux que l'évêque 
d'Arras ait agi au nom du roi. Mais il ne faut pas 
s'étonner que beaucoup de gens publient qu'ils con- 
naissent l'opinion de Sa Majesté : les simples lumières 
du bon sens suffisent pour la faire deviner. 

« La réponse de l'évêque de la Rochelle, plus pro- 
noncée en quelque sorte que celle des évêques d'An- 
gleterre, a causé d'autant plus de satisfaction au roi, 
qu'on avait mis dans les gazettes, que ce prélat avait 
donné sa démission. Mais, puisqu'il a cru devoir faire 
mention de l'offre faite par le cardinal Casoni, il eût 
été peut-être à désirer qu'il manifestât un peu l'indi- 



206 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



gnation qu'elle a dû lui causer. C'est ce qu'a fait 
l'évéque d'Arras en accusant à Mgr Erskine la récep- 
tion du bref, que ce prélat avait accompagné d'une 
proposition semblable. L affaire est dans sa crise, et le 
roi est bien sûr que le cardinal Maury trouvera les 
moyens de faire connaître à Sa Sainteté le tort qu*Elle 
ferait à sa personne et à la religion même, en usant 
ou plutôt en abusant de son autorité contre les évêques 
refusants. 

^ Au reste l'erreur dans laquelle on a jeté Sa Sain- 
teté sur les suites favorables à la monarchie qu'aurait 
sa condescendance, est digne de compassion. Rien 
de plus juste que la comparaison de don Carlos. 

<i Le roi n a pas besoin de dire au cardinal Maury 
combien il est profondément sensible à tout ce qui 
dans ses lettres concerne M. le comte d'Avaray. 

« Louis. > 






CHAPITRE SIXIEME. 

Au LENDEMAIN DU CONCORDAT 



Sommaire : — Maury tenu loin de Rome. — Ce qu'on lui mande de 
cette ville. — Premières impressions causées par les réponses des évêques 
au Bref du 15 août i8or. — Maury veut espérer contre l'espérance. — 
Le comte d'Avaray vient le voir à Montefiascone. — Mort de la reine 
de Sardaigne. — Le consistoire et les récompenses aux négociateurs 
du Concordat. — Furit ^neas! — Aggravation de l'état de M. d'Avaray. 
— Le Concordat et la nouvelle organisation de l'Église de France. — 
Ce qu'on en dit à Rome. — Les prêtres émigrés rentrent en foule. — 
Maury sous le coup d'une menace de bannissement. - Protestation contre 
les articles organiques. — Le discours errata de Mgr de Boisgelin. — 
L'abdication du roi de Sardaigne. — Cacault cajole les prêtres français 
à Rome. — Nouvelles et rumeurs de Rome — Les Français maîtres à 
Rome et en Italie. — Ils exigent le départ du roi de Sardaigne et l'exil 
de Maury. — Une lettre royale. — Ce qu'on disait à Rome à la fin de 
1802. — Un écho de Montefiascone. 



I. 

NOUS arrivons à Topposition que Pie VII ren- 
contra, de la part des titulaires évincés, à l'exé- 
cution du concordat. Le récit en est fait de façon 
saisissante, au jour le jour, par Maury. Il écrit au roi, 
de Montefiascone, le 25 novembre 1801. 

« Sire. — J'ai reçu la dépêche dont Votre Majesté 
a daigné m'honorer le 20 du mois dernier. Celle du 
6 octobre, qu'Elle a la bonté de m annoncer, ne m'est 
point encore parvenue. J'ai eu l'honneur de lui en 



208 NfÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



adresser six autres, depuis la lettre à laquelle Votre 
Majesté a bien voulu répondre. 

f M. le comte d*Avaray m'écrit de Pise, le 15 de 
ce mois, qu'il n'éprouve encore aucun soulagement de 
cette température si renommée, et qu'il passera ici 
v(irs le 20 du mois prochain pour se rendre à Naples. 
Je le garderai avec discrétion le plus longtemps qu'il 
me sera possible, et je le soignerai avec le zèle le plus 
tendre. Mon bonheur serait à son comble, si l'excel- 
lent air de Montefiascone était favorable au progrès 
de sa convalescence. Je l'aurais bientôt guéri, s'il ne 
fallait que de très bon vin pour rétablir sa santé. Ma 
maison, ma petite bourse et mes bons offices les plus 
fraternels, seront entièrement à sa disposition. 

« M. Siré, nouveau directeur de l'Académie de 
France à Rome, passa ici dernièrement pour se rendre 
à son poste. Il vint me voir avec ses élèves, qui me 
témoignèrent tous beaucoup d'égards. C'est un bon 
Brabançon, qui se montre zélé catholique, et que je 
soupçonne d'être aussi, par une juste conséquence, un 
excellent royaliste. Il me dit que le rétablissement de 
la religion en France donnait de grandes espérances 
aux honnêtes gens, et que le peintre David était géné- 
ralement déshonoré comme un jacobin forcené qui 
avait eu l'infamie de voter la mort de son roi. Il loua 
beaucoup Bonaparte et surtout la sagesse avec laquelle 
il sait contenir tous les partis en les dirigeant tous vers 
son but. Je lui observai doucement qu'il laissait vivre 
les royalistes en paix, mais que je n'en voyais encore 
aucun d'employé dans les premiers grades de l'armée, 
dans les conseils, dans les ambassades, et que c'était 
le seul parti qu'il n'eût point fait participer à ses faveurs. 



CHAPITRE VI. — AU LENDEMAIN DU CONCORDAT. 209 

Il trouva que j'avais raison. Il m'ajouta que Masséna, 
jacobin très prononcé, était un rival redoutable pour 
Bonaparte, parce qu'il a vingt millions d'argent comp- 
tant dans ses poches, mais que, si le premier consulat 
venait à vaquer, ce serait infailliblement Moreau qui 
l'obtiendrait, quoique personne ne crût ses talents pour 
le gouvernement proportionnés à ses rares talents 
militaires. On le dit un second Turenne qui ne donne 
rien au hasard. 

« Les nouvelles que je reçois très régulièrement de 
Rome, n'ont dans ce moment, ni beaucoup d'impor- 
tance, ni même beaucoup de certitude. Voici ce que 
je sais de plus vraisemblable, car je n'ai point assisté 
dimanche dernier à la prise de possession solennelle 
du pape. Je me suis excusé de faire ce voyage, en 
écrivant au secrétaire d'État que, dans les circonstances 
actuelles, ma présence à Rome pourrait embarrasser 
quelques personnes, et peut-être me compromettre 
moi-même. Il m'a répondu que le pape agréait infini- 
ment ma discrétion ; que ma retraite assurait mon 
bien-être et ma tranquillité, jusqu'à ce que tout soit 
arrangé avec la France, et que Sa Sainteté était tou- 
jours remplie de bienveillance pour moi. 

« On dit donc à Rome, que l'évêque de Vence, qui 
a donné sa démission, vient s'y établir, et qu'on le 
fera travailler pour le rétablissement de la religion en 
France. Il a quelque instruction, mais peu d'esprit, 
beaucoup d'ambition et un zèle inconsidéré ou impa- 
tient qui rend ses principes politiques flexibles et 
accommodants. Je le crois propre à gâter les affaires 
dont il sera chargé. L'évêque d'Uzès, qui s'est éga- 
lement démis, s'évertue aussi dans de petites intrigues. 

Correttpotulnnce inédite. -^ II. 14 



2IO MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

J'admire que deux évêques de pareils sièges et d'un 
pareil calibre osent traiter les intérêts de l'Église de 
France sans aucune mission ni du roi ni du clergé, et 
je ne leur cacherai pas ma surprise, si je trouve l'oc- 
casion de la leur témoigner. 

« Le cardinal-doyen se réjouit tout bas de la résis- 
tance des prélats français. Il ni'a fait savoir qu'il avait 
relevé dans le bref, avant qu'il fût expédié, les menaces 
et les promesses indécentes qu'on y a si justement 
remarquées ; qu'il en avait fait retrancher plusieurs 
phrases encore plus déplacées, mais qu'on ne l'écoutait 
plus, et qu'on se méfiait à présent autant de lui que 
de moi. Le pape a dit au célèbre missionnaire Mar- 
chetti, que tout allait à merveille en France, et que 
Bonaparte accordait plus qu'on ne lui avait demandé. 
Je sais cependant, à n'en pouvoir douter, qu'on est 
inquiet à Rome du refus que font les évêques de 
France les plus marquants de donner leur démission. 
On dit que Bonaparte exige absolument que le pape 
les y contraigne, et que cet embarras a empêché les 
fêtes qu'on voulait donner à Rome pour la prise de 
possession du pape. 

« Le cardinal-légat, qui devait faire son entrée à 
Paris le 9 de ce mois, n'a encore expédié aucun cour- 
rier extraordinaire pour annoncer ce qui s'y est passé. 
On dit que la bulle de légation sera publique au 
premier jour. On croit que Bonaparte déclarera les 
évêques qui refusent leurs démissions, bannis à jamais 
de la France, .et qu'il défendra toute communication 
avec eux. On croit que le pape déclarera dans un bref 
que, pour ne pas priver les fidèles des secours spiri- 
tuels, il nomme tels et tels vicaires apostoliques, sans 



CHAPITRE VI. — AU LENDEMAIN DU CONCORDAT. 211 



priver les évêques de leur juridiction, s'ils peuvent 
lexercer. Il instituera des évêques dans tous les sièges 
vacants par mort ou par démission, s'ils doivent être 
conservés. Ces nouveaux évêques seront nommés vicai- 
res apostoliques pour tout le territoire qui devra être 
réuni à leurs évêchés, après la mort des titulaires. Enfin 
on croit généralement que Rome veut se tirer d'em- 
barras en instituant ainsi des vicaires apostoliques, 
sans prononcer aucune déposition. Jamais le Saint- 
Siège ne s'est traîné aussi bassement ' à la suite de 
lautorité temporelle. On assure toujours qu'il y aura 
au moins douze évêques intrus qui seront institués par 
le pape. Ils ne veulent ni se rétracter, ni entendre 
parler d'aucune absolution. Les membres du gouver- 
nement les soutiennent en France. Mgr Spina leur a 
écrit une lettre d'une faiblesse incroyable pour les 
invitera revenir. Il n'y est parlé ni de rétractation, ni 
d'absolution, mais simplement de retour et de pénitence. 
Cacault ne veut pas donner à Rome des passeports 
aux prêtres pour retourner en France. A Florence au 
contraire, on les accorde sans difficulté, moyennant la 
promesse d'être fidèle à la Constitution, et de n'entre- 
tenir aucune correspondance qui puisse troubler l'ordre 
public. Cette dernière clause parait dirigée contre les 
évêques. Voilà ce que l'on m'écrit de plus probable. 
On est inquiet à Rome de ce que les troupes françaises 
n'évacuent pas encore le royaume de Naples. Le roi 
d'Étrurie ne passe aucune semaine sans avoir plusieurs 
attaques d'épilepsie. Elles sont presque quotidiennes, 

I. Aujourd'hui qu'on sait au prix de quels efforts fut conquis le Traité 
du Concordat, cet adverbe paraîtra bien dur et aussi injuste qu'il le 
parut d'ailleurs plus tard à Maury lui-même. 




212 MflMOlRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



elles altèrent sensiblement sa mémoire, et elles inquiè- 
tent beaucoup ses nouveaux sujets. 

« Je me félicite d'avoir deviné les ordres de Votre 
Majesté, en m'abstenant de faire ou d'appuyer à Rome 
aucune demande en son nom. Il faut laisser à la grande 
affaire du refus des démissions son caractère purement 
spirituel pour ne pas affaiblir davantage le pape qui 
est bien assez à la merci des Français, et surtout pour 
ne pas lui fournir maladroitement un prétexte et un 
moyen politique de se tirer d'embarras. Je dis et je fais 
dire, parce que je dois avoir lair de le croire, que cette 
affaire ne regarde en rien Votre Majesté, car la meil- 
leure manière de la servir, c'est d'avoir l'air de Toublier. 
La résistance des évêques est assez forte par elle-même 
[jour n'avoir pas besoin d'appui. Elle doit produire de 
terribles effets en France, s'il y reste encore quel- 
qu'énergie dans les âmes catholiques. D'un autre côté, 
la paix offre aux Anglais des expédients plus écono- 
miques et plus sûrs que la guerre pour diriger les 
esprits vers le rétablissement du trône, qui doit être 
le principal intérêt et le grand but de leur politique ; 
car une nation de quarante millions d'individus élec- 
trisés par le ferment républicain ne" doit laisser à la 
longue aucun trône debout. 

« Depuis i)lus de trois mois, j'avais écrit à l'évêque 
d'Uzès à Londres, à l'évêque de Châlons-sur-Saône à 
Augsbourg, aux évêques qui se trouvent en Espagne 
et à Munster que, dans le cas où le pape leur ferait 
quelque proposition, surtout celle de se démettre de 
leurs sièges, mon avis était qu'au lieu de répondre 
individuellement et clairement, ils devaient demander 
simplement d'être tous rassemblés pour délibérer en 



CHAPITRE VI. — AU LENDEMAIN DU CONCORDAT. 213 

commun. Cette marche me paraissait dès lors la plus 
canonique, la plus imposante et en même temps la 
plus embarrassante pour le pape, puisqu'il ne peut ni 
s en offenser, ni aller en avant, et qu il lui est égale- 
ment difficile d'accorder ou de refuser. Je me félicite 
de voir mon opinion adoptée; mais je regrette qu avant 
de discuter le fond et de se prononcer, les évêques de 
Londres n aient pas fait proposer d*abord par quelque 
bonhomme obscur et insignifiant, comme l'évéque 
d' Angoulême ', que la majorité des deux tiers des voix 
ferait loi pour tous les autres. Un expédient si raison- 
nable aurait prévenu toutes les défections qui mettent 
une ^apparence de division dans le clergé, quoique 
celles de Londres ne soient pas regrettables ; car, à 
l'exception de Tévêque de Comminges ', qui a peu de 
tête, les trois autres sont notés dans l'opinion publique 
et propres à décréditer tous les partis qu'ils prennent. 
La terrible ressource des dépositions est un cap que 
les théologiens romains auront de la peine à doubler, 
et le refus des démissions les réduit à des expédients 
qui ne peuvent contenter personne. Les deux évêques 
de Vence et de Senez ne sont assurément pas des 
hommes ; mais ils sont en état de donner ces connais- 
sances locales que Ton n'a point à Rome ; et sous ce 
rapport je voudrais les en voir éloignés. Je désirerais 
donc qu'un évêque courageux leur écrivît que leur 
séjour à Rome n'est pas convenable dans ces circon- 
stances ; qu'ils n'y sont pas libres dans leurs opinions ; 



1. Philippe-François d^Albignac de Castelnau, né au château de 
Trioda, diocèse de Mende, le 20 août 1742, sacré le 18 juillet 1784. 

2. Antoine-Eustache d'Osmont, né à Saint-Dominique le 5 février 
1754, sacré le i" mai 1785. 



214 MÉMOIRES DE MAURY. — LnTRE TROISIÈME. 



que s'étant déjà démis ils doivent par délicatesse ne 
pas se déclarer contre leurs confrères et se rallier 
sagement à la majorité. L'évéque d'Uzès ' s'acquitte- 
rait très bien de cette commission ; mais je n'ai point 
de chiffre pour le lui proposer. Je sais que le pape 
accepte toutes les démissions par un bref à mesure 
qu'il les reçoit, pour constater ainsi irrévocablement 
la vacance des sièges. Cette précaution prouve qu'on 
sent à Rome le besoin de compter avec les évêques 
de France. Le refus éclatant des évêques de Londres 
doit arrêter tous les prélats faibles qui ont encore la 
pudeur de ne pas oser se séparer de leur corps. > 

II. 

Maury vient enfin de recevoir la protestation secrète, 
dont le roi le fait dépositaire. Il écrit aussitôt en chif- 
fre, le 13 décembre 1801 : 

<( Sire. — Je viens de recevoir, avec la dépêche dont 
Votre Majesté a daigné m'honorer le 6 octobre dernier, 
l'acte important et supérieurement bien rédigé qui y 
était joint. Personne au monde n'en connaîtra ni le 
contenu, ni l'existence, ni le dépositaire, sans Tordre 
suprême de son auguste auteur. J*ai d abord pensé à 
ajouter, au bas de cette pièce, un certificat de légalisa- 
tion pour constater Ja date du jour où cette pièce m'a 
été consignée et la rendre authentique. Eny réfléchis- 
sant mieux, j*ai compris que cette mesure n'ajoutait 
ri(Mi à la certitude de l'époque, où cet acte signé de 
Votre Majesté a été remis entre mes mains. J*ai eu 

I. Hcnri.lJcn(Wt-Julcs de Bdthizy, né au château de Mézières le 28 
juillet 1744, sîicrd le 16 janvier 1780. 



4| 



&> 



CHAPITRE VI. — AU LENDEMAIN DU CONCORDAT. 21$ 



ensuite la pensée de le déposer dans ma propre chan- 
cellerie épiscopale, cacheté avec mon testament et 
d'autres actes qui ne doivent être lus ou remis à qui 
de droit qu après ma mort ; mais je n'ai pas osé prendre 
sur moi de suivre ce premier mouvement de zèle, 
sans y être formellement autorisé, d'autant plus que 
je ne vois aucun péril dans la demeure. Il est évident 
que si le pape ou les Français savaient que cette pièce 
est dans mon portefeuille, je serais aussitôt en butte à 
leurs persécutions. Ils ne me pardonnent mes principes 
qu'à condition que je fais le mort, ce qui n'empêche 
pourtant pas d'agir secrètement de tous les côtés pour 
leur rendre tous les petits services dont je peux 
m'aviser pour croiser leurs desseins. 

J'ai transmis fidèlement au cardinal Albani, mon ami 
intime, les témoignages de la bonté particulière et de la 
satisfaction de Votre Majesté. Il tient toujours très 
fortement à la bonne cause, il triomphe de la résistance 
des évêques, qui refusent leurs démissions, il croit que 
la pluralité est de soixante-trois contre vingt-un, et 
il est très affligé de ne pas me voir dans cette circon- 
stance. Il déjoue sans cesse les théologiens et les 
canonistes du pape, auxquels il me fait dire que la 
vigueur et les raisons de nos évêques opposants font 
passer de très mauvaises nuits. Dernièrement, dans 
une congrégation à laquelle assistait le cardinal Gerdil, 
l'un des auteurs ou des rédacteurs consulteurs du bref, 
il lui fit voir dans son propre ouvrage publié depuis 
six mois contre l'évêque de Noli qui a refusé son 
adhésion à la bulle de Pie VI contre le synode de 
Pistoie, que, dans la fameuse querelle de saint Augus- 
tin avec les évêques donatistes, tous les évêques 



2l6 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



catholiques furent conservés dans leurs sièges, dont ils 
avaient offert la démission ; que le droit d'ancienneté 
fit loi, et que les intrus ne remplacèrent leurs prédé- 
cesseurs qu'après leur mort. L'explication détruit toute 
la force de lexemple. On dit que Bonaparte veut 
maintenant introduire vingt-quatre intrus dans son 
nouveau clergé, ce qui irrite fort le public de Rome, 
et doit révolter étrangement les catholiques en France. 
Des intrus universellement méprisés et qui seraient 
institués par le pape, sans aucune absolution ni rétrac- 
tation, ne peuvent jamais obtenir la confiance des 
fidèles. La faveur indécente que Bonaparte leur 
accorde, est une preuve de plus qu'il se moque de la 
religion, et qu'il veut se servir d'eux pour la décréditer 
dans l'opinion publique. On croit que le pape, humilié 
des maladresses qu'on a si bien relevées de tous les 
côtés dans son premier bref, va en adresser un second 
à notre clergé; mais, quand une affaire est mal entamée, 
il est presque impossible de la faire réussir. L'adresse 
collective du bref autorise manifestement les évêques 
à n'y point obtempérer individuellement, et à ne vouloir 
y répondre qu'après en avoir délibéré tous ensemble. 
Je transmets à Votre Majesté la réponse de l'évêque 
de Blois au pape. Sa latinité est mauvaise; mais il est 
toujours très bon Français, et je regrette qu'il ne se soit 
pas servi de sa langue avec l'originalité très heurtante 
qui lui est propre. Cette pièce m'a été envoyée de 
Madrid. J'y joins la lettre curieuse de l'abbé Bernîer 
à révêque de la Rochelle avec la réponse de ce prélat. 
Si le journal où les heures sont marquées est exact, 
et si tout était arrangé le jour de la Pentecôte, le pape, 
qui en était certainement instruit le jour de la Fête- 



CHAPITRE VI. — AU LENDEMAIN DU CONCORDAT. 21/ 



Dieu, aurait-il joué la comédie en se montrant si effrayé 
et si désespéré pendant la procession ? Les quatorze 
braves évêques de Londres, craignant que leur lettre 
au pape ne fût pas remise fidèlement ou exactement 
divulguée, m'en ont adressé un double original pour 
le présenter moi-même à Sa Sainteté. Je n'en ai rien 
fait, voyant que leur crainte n'avait aucun fondement. 
J'espère qu'ils seront contents de ma réponse. L'évêque 
de Rieux ', qui est à Montserrat avec l'archevêque 
d'Auch, a donné sa démission. Je ne sais encore rien 
de sûr d'ailleurs du clergé de l'Espagne que le refus 
très prononcé des évêques de Blois ^ et de La Rochelle. 
La honte de se voir associé aux intrus doit empêcher 
beaucoup de lâchetés, et même rallier les faibles à la 
majorité par des rétractations. L'évêque de Langres 
a révoqué sa démission, ce qui lui fait peut-être plus 
d'honneur, quand on connaît son esprit naturellement 
paradoxal, que s'il ne l'avait pas donnée. En Italie, 
Vence, Apt et Senez se sont démis. Je me défie des 
évêques de Lavaur et de Saint-Flour ^ Béziers s'est 
déclaré pour le refus suspensif des évêques de Londres. 
L'évêque de Vence passa ici il y a quatre jours pour 
se rendre à Rome. Il m'écrivit de la poste un billet 
pour me témoigner le regret qu'il avait de ce que son 
voiturier ne lui laissait pas la liberté de s'arrêter et de 
me voir. Je lui aurais demandé énergiquement de me 
communiquer ses lettres de créance de Votre Majesté 
ou du clergé de France pour traiter de leurs intérêts 

1. Pierre-Joseph de Lastic, né en 1727, sacré le 8 septembre 1771. 

2. Alexandre-François-AmédéeAdon-Aimé-Louis-Joseph de Lauziè- 
res-Thémines, né h Montpellier le 13 février 1743, sacré le 6 octobre 1776. 

3. Claude- Marie Ruffo de Laric, né à Grenoble le 16 novembre 1746, 
sacré le 23 janvier 1780. î 



2l8 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

à Rome, s'il avaît eu le courage de me parler ou de 
m'entendre. En arrivant à Rome, il alla descendre chez 
le secrétaire d'État, qui le conduisit aussitôt en habit 
de voyage chez le pape avec lequel il passa trois quarts- 
d'heure. Il sortit ivre de vanité, et îl ne cesse de dire 
que le pape Ta comblé. Je suis peut-être la cause 
innocente de la mesure qu'il garde dans ses expres- 
sions. Il me dit un jour à Venise que Votre Majesté 
avait beaucoup ^amitié pour lui, et qu elle lui avait fait 
beaucoup ô^ amitiés à Vérone. Je lui donnai vertement 
une leçon monarchique et académique de langue 
française, et il s'en souviendra toute sa vie. Il travaille 
avec les autres ouvriers en théologie de Mgr di Pietro, 
pour réfuter apparemment ses confrères, parce qu'à 
rhonneur près, il ne peut que gagner beaucoup à une 
translation ; mais il n'est pas redoutable, et je vais 
m'amuser à le faire servir dans mon sens par un prêtre 
français, qu'il a choisi à Rome pour son collaborateur. 
Celui-ci m est tout dévoué, et sous ma direction il 
tirera de son mieux la charrue en arrière. La résistance 
de la majorité de nos évêques, qui devrait exciter de 
grandes inquiétudes à Rome, non seulement ne paraît 
pas troubler le gouvernement, mais encore elle est 
hautement approuvée par le public romain. Je ne sais 
si ce calme extraordinaire ne donne pas lieu de pré- 
sumer que le pape a promis de demander les démis- 
sions, mais qu'il ne s'est nullement chargé de les 
obtenir. L'abbé de Bayane est en relation ouverte 
avec Cacault. Il dit que le pape lui a témoigné beau- 
coup de regret de ne pouvoir pas encore le déclarer 
cardinal, mais que Sa Sainteté l'avait nommé par écrit, 
: afin que, si elle venait à mourir, sa promotion eût son 



CHAPITRE VI. — AU LENDEMAIN DU CONCORDAT. 219 



effet. J 'ignore si le fait est vrai ; mais je sais bien 
qu'une pareille nomination serait illusoire. Les officiers 
français continuent à venir me voir. Ce sont de très 
bons enfants qui n ont point de mauvaises intentions 
et qui seraient charmés de voir le roi sur son trône. 
Ils craignent que ce rétablissement ne leur fît perdre 
leurs grades militaires, et que la royauté ne ramenât 
la noblesse et surtout les parlements. Je leur dis que, 
si la noblesse était rétablie, Votre Majesté les anoblirait 
tous, et qu'un siècle ne suffirait pas pour composer 
l'ancienne magistrature, si le roi jugeait jamais à propos 
de se remettre au régime des remontrances et de 
l'enregistrement. Il me semble que l'Angleterre est 
menacée d'une ruine inévitable et même prochaine, si 
Bonaparte reste le maître, et qu elle est aussi intéressée 
que nous à nous en délivrer. C'est une vérité qu'on 
amènerait aisément au plus haut degré d'évidence, et 
c'est sur ce clou qu'il faut frapper à Londres. 

« J'attends ici le 20 de ce mois le comte d'Avaray, 
que je soignerai bien fraternellement. Ce sera pour 
moi une bien douce consolation que de pouvoir parler 
avec lui à cœur ouvert de Votre Majesté. Malheu- 
reusement pour moi, il ne peut me donner que deux 
jours à son passage, parce que la saison le presse de 
se rendre à Naples ; mais il me promet de me dédom- 
mager à son retour, et j'en serai pénétré de joie. 
L'évêque de Nancy me mande que Votre Majesté 
songe à se rapprocher de l'Italie. Mon cœur tressaille 
d'avance dans l'espoir encore incertain de lui faire ma 
cour. J'ose dire que ma fidélité mérite ce bonheur dont 
je suis privé depuis si longtemps. En attendant que je 
puisse m'en flatter, je mets aux pieds de Votre Majesté 



220 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



le tribut de tous les sentiments, dont je suis pénétré 
pour Elle, en lui souhaitant une bonne et heureuse 
année. — Je suis avec le respect, etc. 

« P. S. On sait à Rome que tout le monde se moque 
à Paris du cardinal-légat comme d*un pantalon. Les 
gazettes sont pleines des réclamations de l'archevêque 
d'Aix pour justifier sa démission. Depuis douze ans, 
il était bien résolu de ne retourner jamais à Aix. > 

En recevant cette lettre, qui le tranquillisait sur le 
sort d'un dépôt auquel il attachait justement une im- 
portance capitale dans sa situation, où la moindre 
indiscrétion pouvait lui attirer les plus graves ennuis, 
l'exilé de Varsovie manda aussitôt à Maury la note 
chiffrée, qui porte la date du 20 janvier 1802 : 

« Le roi profite du passage rapide d'un courrier napo- 
litain pour dire à M. le cardinal Maury avec quelle 
satisfaction il a appris l'arrivée entre ses mains de 
l'expédition du 6 octobre. L'idée de M. le cardinal 
Maury par rapport à la pièce principale paraît très 
bonne au roi, qui d'ailleurs laisse M Je cardinal abso- 
lument libre de faire ce qui lui semblera le plus sage 
pour la sûreté et le secret de cette pièce. 

€ Le roi prend un vif intérêt à la famille de feu 
M. Colson, mayeur de la ville de Liège. L'abbé Colson, 
son fils, désirerait obtenir que le pape le nommât à 
un des canonicats de Liège, ainsi qu'il y a déjà deux 
t*xt*niples de pareilles grâces accordées par Sa Sain- 
it*lé »\ des sujets Liégeois. Mais Sa Majesté s'en 
rapporte ;\ M. le cardinal Maury pour ne faire à cet 
éj^anl que les démarches qu'il croira convenables. 

« Louis. » 



CHAPITRE VI. — AU LENDEMAIN DU CONCORDAT. 221 

III. 

Nous voici à Tannée 1802. L'accommodement 
entre le Saint-Siège et la France du Consulat est 
un fait accompli. Reste à vider la question des oppo- 
sants. Maury continue à remplir fidèlement son rôle 
dechroniqueur avisé et d'ambassadeur beaucoup mieux 
intentionné que puissant pour la défense de ce qu'il 
croit être les intérêts de son maître. Il lui écrit de 
Montefiascone, à la date du 5 janvier 1882 : 

€ Sire. — J'ai eu la consolation de recevoir et de 
garder, pendant trois jours, M. le comte d'Avaray dans 
mon ermitage, et j'ai voulu lui laisser la satisfaction, 
qu'il a paru désirer, de donner à Votre Majesté les 
premières nouvelles de son passage à Montefiascone ; 
mais voici ce queje ne saurais lui dire assez tôt moi- 
même. Selon mes faibles lumières, le jeu de ses pou- 
mons est gêné ; mais je ne crois pas que la poitrine 
soit essentiellement attaquée. Il ne tousse presque 
point, il cause avec beaucoup de vivacité dans le tête- 
à-tête, pendant d'assez longues séances, sans en être 
incommodé, et je serais entièrement sans inquiétude 
sur son compte, si les douleurs qu'il ressent de temps 
en temps entre les deux épaules, et la rougeur quelque- 
fois peu naturelle de ses joues, n'avertissaient du besoin 
qu'il a de prendre beaucoup de précautions, pour pré- 
venir des accidents plus fâcheux. Je me confie infi- 
niment en son âge, qui rend ces maladies infiniment 
plus curables, et en son régime qui doit augmenter sen- 
siblement pour lui les bienfaits d'un climat tempéré. 
Je l'ai restreint sévèrement au lait de vache, aux œufs 



222 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

frais et au poisson de mer le plus léger. Il voulut 
goûter le soir de son arrivée un petit filet de dinde 
d'un pâté froid qui avait la meilleure mine du monde, 
et il fut alléché si violemment par le parfum d*un 
salmis de bécasses, qu*il sortit de table pour ne pas 
succomber à !a tentation. Cet avertissement me mît 
en défiance de sa vertu. Je lui proposai de manger 
dans sa chambre, où il ne verrait que ce qu'il pourrait 
manger ; il accepta cet arrangement de très bonne 
grâce pour pouvoir diner seul un peu plus tard que 
moi. Son compagnon de voyage, qui s'est trouvé 
légèrement incommodé ici d'une douleur de rhuma- 
tisme, le surveille avec un intérêt vraiment maternel. 
J'en ai été vivement touché. Votre Majesté devinera 
aisément quel a été le sujet de tous nos entretiens 
intimes. Je lai mis au courant sur tous les points. 
Je lui ai ménagé à Rome avec le cardinal-doyen une 
entrevue d;ins laquelle ils ont pu se parler à cœur 
ouvert, et je sais qu ils ont été contents l'un de l'autre. 
Je l'ai trouvé très aimable, très mesuré, et digne en tout 
de la faveur particulière de Votre Majesté. 

(E71 chiffre,) « On m'écrit d'Espagne que les évêques 
de Tarbes et de Castres se croient obligés d'envoyer 
leur démission au pape, à l'exemple de l'évêque de 
Dax, qui a donné la sienne. J'ai écrit fortement pour 
les réconforter, et je ne sais pas si je serai à temps 
pour remonter leur âme. Voici la copie d'une lettre 
de Paris qui mérite confiance. 

«Le roi d'Étrurie n'a jamais quitté son cordon bleu, 
même à Paris. Il le porte habituellement à Florence, 
ainsi que la plaque, qu'il a mise en seconde ligne sur 
son habit. Les cordons des ordres du Saint-Esprit et 



CHAPITRE VI. — AU LENDEMAIN DU CONCORDAT. 223 



de Saint-Michel sont gravés sur sa monnaie. Je lui 
sais gré de cet hommage qu'il rend à la branche aînée 
de son auguste maison. — Je suis, etc. » 

C'est à M. de Thauvenay que l'évêque de Monte- 
fiascone adresse sa lettre du lo février : 

« Quoique je n aie, Monsieur, rien d'intéressant à 
écrire, je ne veux pas qu'on puisse être inquiet de mon 
silence. Je sais que M. le comte d'Avaray est content 
du climat de Naples, et que sa santé y est sensible- 
ment meilleure. Il a fait louer un appartement à Rome, 
où on l'attend au commencement du carême. Je n'ai 
pas besoin de vous dire combien mon cœur désire 
tendrement qu'il puisse prévenir les grandes chaleurs, 
en parfaite convalescence, pour aller rejoindre notre 
maître. Les nouvelles de Rome sont que le corps de 
Pie VI doit y arriver un de ces jours ; qu'on y a déjà 
exhumé et transporté dans son mausolée à l'église des 
Cordeliers le cercueil de Clément XIV pour mettre 
celui de Pie VI à la même place dans la basilique de: 
Saint-Pierre ; que le gouvernement français a fait 
distribuer douze mille livres de gratification dans les 
bureaux du cardinal secrétaire d'État et une somme 
pareille dans son antichambre, ce qui prouve combien 
les deux cabinets sont d'accord. ; enfin que le ministre 
Cacault a loué à Rome le palais, acheté les meubles 
et pris à son service les domestiques de feu le cardi- 
nal Zelada. On croit que le pape s'est prévalu forte- 
ment du refus de la majorité des évêques français, qui 
ne lui ont pas envoyé leurs démissions, pour faire ex- 
clure du nouvel épiscopat en France, tous les évêques 
intrus, et que cet article est convenu. L'admission de 



224 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



Grégoire ' dans le sénat rend cette conjecture infini- 
ment probable. Il parait certain que le duc de Parme 
a cédé ses petits États à la France. On ignore quelle 
en sera la destination. Vous êtes plus à portée que nous 
d'être instruit de ce qui se passe à Lyon et à Amiens. 
— Je vous renouvelle, etc. > 

Louis XVIII vient de perdre sa sœur, Clotilde de 
France ^ Maury lui envoie le plus délicat des compli- 
ments de condoléance, à la date du 14 mars 1802. 

« Sire. — Nous avons certainement une sainte et une 
protectrice de plus dans le Ciel ; mais je n'en ressens 
pas moins vivement les coups si fréquents et si intimes 
qui déchirent le cœur de Votre Majesté. Sa religion 
et son courage, que la Providence soumet à tant d'é- 
preuves, lui sont bien nécessaires dans ce moment 
pour supporter la perte de son auguste sœur, la reine 

1. L'abbé Grégoire, après avoir joué dans l'Église constitutionnelle 
de France un rôle que M. Gazier a complaisamment exalté dans son 
livre sur l'Église de France pendant la Révolution, fut en effet exclus de 
la liste des anciens évoques constitutionnels auxquels on pouvait assi- 
gner un siège dans la nouvelle constitution des diocèses français. 

2. Marie-Clotilde de France, reine de Sardaigne, naquit à Versailles, 
le 27 septembre 1759, et fut élevée par ses pieux parents avec un soin 
tout empreint de l'esprit chrétien. Elle épousa, le 27 août 1775, Charles- 
Emmanuel, prince de Piémont et futur roi de Sardaigne. Très dévote au 
Sacré-Cœur de JÉSUS et dévouée à la sainte Église, elle donna, à la 
cour et sur le trône, les plus beaux exemples de vertu. Celle-ci éclata 
surtout pendant les tribulations de son exil et sous la pression des évé- 
nements qui affligeaient Louis XVI son père et le roi son mari. Elle 
mourut le 7 mars 1802, avec le sourire des élus. Des miracles accomplis 
sur son tombeau ont fait introduire la cause de sa canonisation. Elle a 
été déclarée Vénérable le 9 avril 1808. Charles-Emmanuel abdiqua et 
entra chez les Jésuites, où il mourut le 6 octobre 181 1. Triste suite des 
événements : le descendant de celui au profit de qui le pieux roi avait 
abdiqué devait chasser les Jésuites de cette maison de Saint-André du 
Quirinal, où Charles-Emmanuel, devenu Jésuite, est mort en odeur de 
sainteté ! 



CHAPITRE VI. — AU LENDEMAIN DU CONCORDAT. 22$ 



de Sardaîgne. J ai trop besoin moi-même de m exciter 
à la résignation, pour pouvoir en inspirer le sentiment 
à Votre Majesté. Sa grande âme est accoutumée aux 
sacrifices de toute espèce, et j*espère que Dieu, fléchi 
enfin par tant de vertus et tant de prières, proportion- 
nera bientôt les consolations, dont elle est si digne, aux 
rigueurs avec lesquelles nous la voyons depuis si long- 
temps se mesurer avec tant de gloire. Mais je me tais. 
Je ne saurais expliquer convenablement aujourd'hui 
ni mon admiration, ni ma douleur : chlores levés allô- 
quuntur, ingénies stupent. 

« M. le comte d'Avaray se trouve mieux depuis son 
arrivée à Rome. Je suis assuré qu'il tousse et qu il 
expectore moins ; que son sommeil est moins inter- 
rompu, et que depuis quelques jours son pouls est dans 
1 état naturel. Je désirerais assurément des progrès plus 
sensibles dans sa convalescence ; mais c'est beaucoup 
que le mal s'arrête ; qu'il donne au régime, au climat 
et surtout au retour de la belle saison, le temps d'aider 
la nature et les remèdes, et que notre intéressant 
malade ait résisté à un hiver si long et si pluvieux, je 
ne doute pas que le bulletin ne devienne beaucoup 
meilleur dans le mois de mai. 

« Le pape tiendra vers la fin de ce mois un consis- 
toire dans lequel il déclarera cardinal réservé in petto 
le prélat Spina, qu'il est obligé de doter, parce que la 
république de Gênes, sa patrie, ne peut le pourvoir 
d'aucune grâce ecclésiastique. Son compagnon de 
voyage à Paris, le Père Caselli, ex-général des Ser- 
vites, y sera préconisé archevêque in partibus, et l'on 
croit qu'il n'obtiendra point d'autre avancement. Ses 
dissensions avec le cardinal Consalvi relativement au 

Correspondance inédit*. -' \\, s 5 



226 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

concordat lui coûtent dans ce moment le chapeau de 
cardinal. On ne doute pas que Mgr Spina n'aille rem- 
placer à Paris, en qualité de légat a latere, le cardinal 
Caprara, nommé par Bonaparte archevêque de Milan. 
« On assurait que l'abbé de Bayane serait également 
déclaré cardinal dans le prochain consistoire ; mais ce 
bruit est tombé généralement, quoiqu'on lui désignât 
déjà, pour successeur à la Rote, un Corse, auditeur de 
l'un des prélats qui siègent à ce tribunal. 

(En chiffre,) « M. le comte d'Avaray pensait mali- 
cieusement, que. si j'avais été bien assuré de la pro- 
motion de M. Tabbé de Bayane, je devais la demander 
formellementau nom de Votre Majesté-Jeluiai observé 
que je ne pouvais pas hasarder, sans un ordre formel, 
une pareille plaisanterie qui aurait compromis la dignité 
et la considération de Votre Majesté, et il a ri lui- 
même de ce badinage. Tout est malheureusement 
possible ; maïs je ne crois pas l'abbé de Bayane assez 
puissamment protégé, au moins encore, pour que Ton 
donne gratuitement un pareil dégoût à Votre Majesté. 
(Fi'fi du chiffre.) 

« L'évêque de Fréjus ' vient de mourir à Fiume 
avec toute l'intégrité de ses principes et de son courage. 
— Je suis, etc. » 

Le frère de Clotilde fut très touché de ces condo- 
léances et y répondit, à la date du 21 avril : 

« Le roi a vivement regretté, que les devoirs de la 
semaine sainte l'aient empêché de répondre plus tôt, 



I. Emmanuel- François de Baussct de Roquefort, né à Marseille, le 
24 décembre 173F, sacré le 31 août 1766. 



m 



CHAPITRE VI. — AU LENDExMAIN DU CONCORDAT. 227 



mais M. le cardinal Maury ne peut douter que Sa 
Majesté n'ait été profondément sensible à la part qu'il 
prend à sa juste douleur. Le roi, frappé d'un coup d'au- 
tant plus cruelqu'il était moins attendu,ne peut trouver, 
ne peut chercher des consolations que dans la pensée 
du bonheur éternel, dont il espère que sa sœur jouit à 
présent. Mais cela ne l'empêche pas de sentir avec 
quelle attention délicate M. le cardinal Maury a appelé 
l'amitié au secours de la nature, en joignant à son 
compliment de condoléance de bonnes nouvelles de 
M. d'Avaray. 

(En chiffre.) « L'idée de M. le comte d'Avaray, 
relative à M. l'abbé de Bayane, était effectivement 
plaisante, et aurait pu, dans des circonstances un peu 
moins défavorables, être suivie avec succès ; mais, 
dans le moment actuel, il faut savoir s'appliquer ce 
que dit Virgile \furit yEneas. > 



IV. 



Les lettres vont devenir moins fréquentes. Un peu 
d'hésitation perce de part et d'autre entre les deux 
correspondants. Elle se fait sentir déjà dans les dépê- 
ches suivantes adressées à M. de Thauvenay. La 
première est en date du 12 avril 1802 : 

« Je n'ai rien de nouveau. Monsieur, à vous écrire 
sur ce qui se passe à Rome. Vous connaissez sûrement 
la lettre et le mémoire des 14 évêques français résidant 
à Londres. On en est très occupé dans nos comités théo- 
logiques. On écrit de Paris que les évêques qui sont en 
France regrettent infiniment d'avoir donné leurs dé- 



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-^^'.r.ri'j-Zitr \r:^ n.-Li^^trt à la Caasdiution. sont 
-.\- trrtei: '^rtrbrr-irî y=s jts deux puissances. Voilà 
i:».: :t : - :r. i^: it zC-s réreat sur les aitaires de la 



< "t v: ^5 ::cr-r si'js I-r secret, et en laissant à votre 
ir-i-i'it :! t: :::r.-re-: vous devez en instruire le roi, 
--t '-ii: de M. '.t ::.-r.:e d Avaray est fort empiré 
crz-ls z- i- rs: ce retour à Rome, Il ne dort presque 
c*::r.:. Or. i::r:î:-e ces funestes insomnies à lagitation 
c-ie l-i ccca^ionne son nouveau séton ; mais leur 
c jrt^ r:e fîi: zrîlr. dre qu on ne se méprenne sur leur 
v;:r!iîb'e cause. lî s je e: il maigrit beaucoup. La toux 
e: 1rs crachais ne diminuent point. Il court continuel- 
!en-.en: z-z^r voir ies curiosités de Rome, et il se 
r^rooDse de partir oour Florence à la fin de ce mois. 
I avoue que ces accidents m'inspirent les pressenti- 
ments les plus sinistres pour lautomne prochain, et 
je souhaite ardemment de me tromper dans mes 
lugubres appréhensions. La Providence soumet notre 
excellent maître à de bien terribles épreuves. Je n'ai 
pas besoin de vous dire combien je partage profondé- 
ment tous les sentiments dont son cœur est affecté. 
Dans le cas où Sa Majesté saurait que j'ai Thonneur 
de vous écrire, je vous prierais de mettre à ses pieds 
l'hommage de mon éternelle fidélité et de mon respect 
le plus profond. — Je vous renouvelle, etc. » 



CHAPITRE VI. — AU LENDEMAIN DU CONCORDAT. 229 



Plus d*un mois s'écoule après cette lettre presque 
insignifiante. Ce n est que le i8 mai 1802 que Maury 
écrit de nouveau au même : 

« J ai cru, Monsieur, qu il était parfaitement inutile 
de vous adresser un duplicata des gazettes de Paris. 
Vous y avez lu comme moi toutes les pièces relatives 
à l'organisation de la nouvelle Église de France, le 
Concordat, les bulles du pape, les décrets du légat 
et tous les actes qui ont préparé ou développé les 
résolutions du gouvernement français. 

« On a paru étonné et affligé à Rome de voir neuf 
évêques intrus déjà nommés et présentés à l'institu- 
tion du pape, et on craint qu'il y en ait encore un 
plus grand nombre. Dans le premier moment, on a 
craint que cette légitimation imprévue ne révoltât 
tous les catholiques français, n'irritât les évêques non 
démissionnaires, et ne les poussât aux plus violentes 
extrémités. Une lettre écrite par M. Barentin, à la- 
quelle on a donné à Rome la plus grande publicité, et 
qui annonce que les quatorze évêques français réfu- 
giés à Londres resteront désormais passifs dans cette 
grande affaire, a prodigieusement calmé les inquiétudes 
des Romains. Pour achever de les rassurer, on débite 
que ces évêques intrus se soumettront à toutes les 
rétractations et expiations que le pape exigera d'eux 
pour les faire instituer canoniquement par le cardinal- 
légat. Les nouvelles lois organiques relatives au clergé 
de France agitent cependant encore les esprits à 
Rome. Indépendamment de plusieurs dispositions qui 
consternent les Romains, tout le monde comprend 
que, s'il faut avoir atteint l'âge de vingt-cinq ans et 



230 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



jouir d'une propriété de trois cents livres de rente 
pour pouvoir être initié en France aux ordres sacrés 
avec la permission préalable du gouvernement qui 
interdit d'avance à tous les étrangers l'exercice du 
ministère ecclésiast'que, la religion, en butte à cette 
persécution sourde mais terrible et inconnue dans ses 
annales, périra nécessairement en France dans moins 
de quinze ans faute de ministres. 

« Il parait qu'on est fort jaloux en France de prou- 
ver au peuple que la convention arrêtée avec le Saint- 
Siège y a parfaitement rétabli le culte catholique. 
En conséquence, on presse tous les prêtres émigrés 
de retourner dans leur patrie. On les y excite par beau- 
coup de caresses et de témoignages de confiance, et 
on annonce que, si les compliments ne suffisaient pas 
pour déterminer leur départ, on leur en donnerait 
l'ordre dans un mois. Le ministre de France à Rome 
les comble d^honnêtetés, quand ils vont lui demander 
des passeports. Ils se mettent tous en voyage, et je 
ne crois pas qu'il en reste un seul en Italie à la 
Pentecôte. On ne néglige aucun moyen pour les allier 
à la Révolution, puisqu'ils ne pourront pas être nom- 
més curés sans l'agrément du Premier Consul. Mon 
propre secrétaire de confiance vient de partir pour se 
rendre à Lyon, sa patrie. J'aurais fait d'inutiles efforts 
pour le retenir plus longtemps. J'ai cru devoir consen- 
tir à son voyage, dans l'espoir que tout ce qu'il verrait 
ou éprouverait en France me le ramènerait bientôt \ 



I. Il s'agit de l'abbé Mayet. Peut-être Maury n'insista-t-il point tant 
qu'il le dit pour retenir cet ami, si légitimement désireux de revoir la 
France. Il ne devait plus tarder d'ailleurs beaucoup lui-même de l'aller 
rejoindre à Lyon. 



V 



CHAPITRE VI. — AU LENDEMAIN DU CONCORDAT. 23 1 



« Je m'attends à trouver mon nom dans la liste de 
bannissement perpétuel qu on va publier. Ceux qui 
n'y seront pas compris pourront compter sur la facilité 
avec laquelle on réparera au besoin tous les oublis par 
le supplément de six ou sept cents proscrits que Ton 
se réserve in petto. Je n'attends pas mon arrêt pour me 
bannir moi-même, tant que Tordre actuel des choses 
subsistera en France. 

« On dit que M. le bailli de Crussol lui-même 
n'attendra pas le terme fataf assigné aux émigrés par 
le sénatus-consulte pour rentrer en France. Il veut, 
dît-on, y recouvrer une partie de ses biens, les vendre 
et s'expatrier ensuite à jamais. 

« Le cardinal secrétaire d'Etat a écrit à l'évêquede 
Vence que le Saint-Siège ne connaissait point du tout 
les nouvelles lois organiques de l'Église de France, et 
qu'il l'autorisait à le dire tout haut. Mais ce n'est rien 
dire du tout, dès que le pape ne s'oppose point à leur 
exécution. Cet évêque paraît très impatient d'obtenir 
l'un des nouveaux sièges de l'Église de France. Les 
évêques de Pergame ' et de Senez qui sont à Rome, 
semblent décidés au contraire à passer leur vie dans la 
retraite. 

« M. de Boisgelin, qui avait prêché au sacre de 
Louis XVI, n'a pas rougi d'exercer le même ministère 
dans l'église de Notre-Dame à Paris, le jour de 
Pâques. Son discours est \ errata de son exposition 
des principes. 

« Beaucoup de généraux et d'officiers français, qui 
faisaient partie de l'armée de Naples, passent journel- 



I. Grén. de Saint- Marsault, évêque i,p, i. 



232 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



lement sous les murs de ma résidence ; maïs aucun 
d'eux ne s'arrête chez moi. Il ne me convient ni de les 
rechercher, ni de les fuir. 

€ J'ai fait questionner à Rome le médecin de M. le 
comte d'Avaray sur sa maladie. Il a répondu que le 
malade était attaqué très sérieusement, mais qu'il 
pouvait vivre longtemps dans un climat tempéré avec 
des précautions et un bon régime. Cette réponse, qui 
mérite confiance, me console infiniment, car je craignais 
beaucoup qu elle ne fût pas si rassurante. 

« L'espérance, qui reste toujours au fond de la boite 
de Pandore, persuade encore à quelques spéculateurs, 
qu'on a voulu réserver à un certain seigneur de paroisse 
la faculté de se choisir bientôt lui-même un pasteur 
en lui en donnant un d'entrepôt, âgé de quatre-vingt- 
quatorze ans ' . — Agréez, etc. » 

Maury, un peu déshabitué de la correspondance 
du roi. vient de recevoir la lettre qui le remerciait 
de ses condoléances. Il y répond le lo juin 1802 : 

« Sire. — Je viens de recevoir la lettre si tou- 
chante dont Votre Majesté a daigné m'honorer le 
21 du mois d'avril dernier, et dans laquelle j'ai re- 
connu avec admiration la sensibilité de son cœur, 
le courage de son âme, ainsi que l'ascendant de ses 
principes religieux. 

« Le roi de Sardaigne, qui se consolait de ses longs 
malheurs dans la société intime de son auguste épouse, 
vient de rendre à sa mémoire un hommage éternelle- 
ment mémorable. Il est retourné à Rome sans y être 

I. Allusion à la nomination de l'ancien évêque de Marseille, Mgr de 
Belloy, à l'archevêché de Paris. 



CHAPITRE VI. — AU LENDEMAIN DU CONCORDAT. 233 



attendu. Il y a déjà déclaré sa résolution d'abdiquer la 
couronne. Parmi les sept témoins qui doivent être 
présents à un pareil acte selon les lois du Piémont, 
deux doivent être chevaliers de l'ordre de T Annonciade. 
En conséquence, Sa Majesté a conféré cet ordre au 
connétable Colonna et au prince Doria, et après leur 
en avoir donné le collier, il a souscrit sa renonciation 
solennelle au trône en faveur du duc d'Aoste son frère. 
On dit qu a ce prix le Piémont va être évacué par les 
Français. M. le duc d*Aoste, qui s'est abstenu d'accom- 
pagner son frère à Rome, par délicatesse, pour montrer 
à toute l'Europe qu'il n'avait aucune influence sur la 
détermination de son frère, y est attendu d'un moment 
à l'autre. L'ancien roi de Sardaigne avait une répu- 
gnance invincible à traiter avec les Français. Il se fixe 
à Rome, où il vient de louer le modeste palais Rinuc- 
cini sur la place de Venise, à l'extrémité de la rue du 
Cours. Les Romains, très édifiés de la piété vraiment 
extraordinaire de ce prince, se flattent que le pape le 
forcera d'accepter un chapeau de cardinal, et la religion 
semble permettre au Sacré-Collège d'espérer un si 
grand honneur qui acquitterait noblement la dette que 
contracta envers le Saint-Siège l'antipape Félix V, 
lorsqu'il accepta la tiare des mains du concile de Bâle. 
Je rendrai un compte exact à Votre Majesté des suites 
de cette abdication qui rappelle en ce moment, mais 
qui ne rappellera sûrement plus à l'avenir, celle de l'in- 
constant Victor- Amédée dans le dernier siècle. 

« Le bailli de Crussol passa ici la journée d'hier 
avec moi. Il se rend en Piémont auprès d'une fille de 
la marquise de Grosliès. Je crois qu'il rentrera en 
France, où il ne séjournera que pour arranger ses 



234 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



affaires. Avant son départ de Rome, il a dîné chez 
M. Cacault. ministre de France ; mais il ne m'en a 
rien dit, et je n'ai pas cru devoir lui en parler. L'évêque 
de Vence, qui meurt d'envîe d'obtenir un siège en 
France, quoiqu'il dise le contraire à tout le monde, 
dîne toutes les semaines chez M. Cacault. L'évêque 
de Pergame y paraît quelquefois au café. Jusqu'à pré- 
sent, l'évêque de Senez se tient à l'écart. Ce ministre 
invite à sa table, qui est militairement frugale et tou- 
jours à un seul service quel que soit le nombre des 
convives, tous les prêtres français qui vont lui deman- 
der des passeports. Il leur fait des cajoleries qui con- 
trastent étrangement avec la manière dont il les traitait 
avant la publication du concordat. On a la bonté de 
me faire de grands compliments de ce que je ne me 
suis pas montré à Rome depuis le mois de juillet der- 
nier. Je réponds que je ne suis pas encore assez près 
de mes pièces, pour me faire un mérite d'une chose 
si simple et si aisée à deviner. 

« Le pape a fait imprimer ses bulles, les brefs " et les 
décrets de son légat relatifs à l'Église de France. Je 
n'envoie pas ce recueil dont les pièces se trouvent dans 
toutes les gazettes. » 

« On remarque avec surprise, et on commente avec 
subtilité l'admission des émigrés français aux droits 
de citoyen actif, et par conséquent leur éligibilité à 
toutes les places. — Je suis, etc. » 

Nous croyons devoir placer ici la traduction d'un 



I. Cette publication fut la meilleure apologie de tous les actes de 
Pie VII dans l'affaire du Concordat. 



CHAPITRE VI. — AU LENDEMAIN DU CONCORDAT. 235 

texte important, tîré de ce recueil, sans lequel les 
réflexions de Maury et de son royal correspondant 
seraient difficilement intelligibles. 

Bref du pape aux vénérables frères arche- 
vêques ET ÉVÊQUES DES GaULES, EN COMMUNION ET 
EN GRACE AVEC LE SIÈGE APOSTOLIQUE. 

PIE VII. — Vénérables frères, salut et bénédiction 
apostolique. 

Vous avez tous ensemble, et chacun de vous en 
. particulier, rendu des services si éclatants et si multi- 
pliés à la religion catholique, que ce dévouement 
généreux vous a constamment mérité de notre part et 
de celle de notre prédécesseur Pie VI, d'heureuse 
mémoire, les témoignages les plus étendus de notre 
sincère admiration pour votre vertu. 

Cependant, quelque grande et glorieuse que soit la 
conduite que vous avez tenue pour l'utilité de l'Église 
et celle des fidèles, nous sommes forcé, par les cir- 
constances, de vous déclarer que vous n*avez pas en* 
core fourni cette carrière de mérites et de gloire pour 
laquelle vous ont réservés les desseins de la divine 
providence dans ces derniers temps. Il vous reste à 
ajouter de nouveaux et de plus grands sacrifices à 
ceux qui vous ont rendus si recommandables. L'Église 
catholique vous a déjà de grandes obligations. Il faut 
qu'elle vous en ait de plus grandes encore. La conser- 
vation de l'unité de la sainte Église et le rétablisse- 
ment de la religion catholique en France exigent de 
vous un nouvel exemple de vertu et de dévouement 
qui prouvera de plus en plus à l'univers entier que, dans 



236 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

ce saint zèle dont vous avez constamment brûlé pour 
r Église, vous n'avez point été animés par vôtre inté- 
rêt particulier, mais uniquement et sincèrement par le 
bien de la religion. Il faut volontairement quitter vos 
sièges épiscopaux et les résigner librement entre nos 
mains. Vénérables frères, ce sacrifice est grand sans 
doute ; mais nous sommes arrivés à un tel état de 
choses, qu il est inévitable que je vous en fasse la 
demande, et non moins inévitable que vous y obtem- 
périez, pour terminer en France les affaires de T Église. 
Nous savons sans doute combien il en doit coûter à 
votre amour pour vos ouailles pour qui vous avez eu 
constamment tant d'affection, que vous avez conduites 
avec tant de soin dans les voies du salut, et sur les- 
quelles, absents comme présents, vous avez veillé avec 
tant de sollicitude. Mais plus ce sacrifice sera pénible 
pour vous, plus il sera agréable à Dieu, et vous devez 
attendre de lui une récompense égale à votre douleur 
et digne de sa magnificence. Nous vous exhortons donc, 
par tous les moyens qui sont en nous, à lui offrir ce 
sacrifice sans hésiter et avec joie, et à le consommer 
avec courage pour conserver l'unité. Nous vous en 
prions, sollicitons, conjurons, par les entrailles de 
Notre-Seîgneur Jésus-Christ. 

La connaissance que nous avons de vos sentiments 
particuliers, et cette vertu éprouvée que nous avons 
admirée en vous dans les temps de l'Église les plus 
difficiles, nous sont un sûr garant que vous nous en- 
verrez, sans délai, les lettres de votre libre abdication ; 
et il ne nous est pas permis de soupçonner que des 
pasteurs de l'Église gallicane, aussi renommés par leur 
sagesse et par leur vertu, y apportent le moindre 



CHAPITRE VI. — AU LENDEMAIN DU CONCORDAT. 2^7 

retard. Vous déférerez donc à nos paternelles invita- 
tions avec courage et célérité, en vous rappelant ce bel 
exemple que vous donna saint Grégoire de Nazianze, 
lorsqu'il se démit de Tévêché de Constantinople. Et 
en effet, dans les circonstances où nous nous trouvons 
placés, comment pourrions-nous craindre qu aucun de 
vous résistât à nos sollicitations et à nos prières, 
s'il se rappelle ce qua constamment pensé T Église 
et ce qu a dit saint Augustin contre Cresconius : 
€ Nous ne sommes pas évéques pour nous-mêmes, 
mais pour ceux à qui nous administrons la parole 
divine et les sacrements du Seigneur, et, selon que 
nous pourrons gouverner nos églises sans danger et 
sans scandale pour les fidèles, nous devons conserver 
ou abdiquer l'épiscopat, parce que nous ne sommes pas 
établis pour nous, mais pour les autres. » Ainsi, vous 
savez, vénérables frères, que plusieurs évêques très 
illustres, pour se conformer à cette règle de l'Église 
et conserver l'unité, ont, de leur propre gré, quitté leurs 
sièges, et que, peu avant la célèbre conférence de Car- 
thage, près de trois cents évêques catholiques ont 
publiquement déclaré qu'ils étaient non seulement 
disposés, mais que même ils se croyaient obligés à 
abdiquer l'épiscopat, si cette abdication était jugée 
nécessaire pour éteindre le schisme des Donatistes. 
Plusieurs d'entre vous, vénérables frères, avaient cer- 
tainement ces exemples devant les yeux, et ils avaient 
formé les mêmes desseins, lorsque, par leur lettre du 
3 mai 1791, ils déclarèrent à Pie VI, notre prédéces- 
seur, d'heureuse mémoire, qu'ils étaient disposés à 
quitter promptement leurs sièges, si le bien de la reli- 
gion l'exigeait ; ce qui parut à ce sage pontife un grand 



238 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

sujet d'éloge pour ces évêques. Les mêmes assurances 
nous ont été données à nous-même, dans ces derniers 
temps, par quelques-uns d'entre vous qui nous ont 
écrit pour nous déclarer qu'ils étaient disposés à tenir 
leur promesse, si nous en jugions l'exécution néces- 
saire pour conserver la religion catholique en France. 
Comme donc nous sommes parvenus à ces temps où 
la libre abdication de vos sièges est absolument néces- 
saire au bien de la religion catholique, nous ne pou- 
vons douter que vous ne vous empressiez de faire à 
Dieu cet hommage, et de lui offrir ce nouveau sacri- 
fice auquel vous savez être tenus, et auquel vous avez 
depuis longtemps déclaré, d'une manière si honorable, 
que vous étiez disposés si l'utilité de l'Église la de- 
mandait. 

Dans la confiance où nous sommes, d'après la con- 
naissance que nous avons de votre religion et de votre 
vertu, qu'après avoir lu nos lettres vous vous empres- 
serez sans aucun retard de vous rendre avec une en- 
tière docilité à nos exhortations pour augmenter vos 
mérites envers l'Église et conserver l'unité en France, 
nous vous félicitons d'abord de la gloire immortelle 
que doit faire rejaillir sur vous le témoignage si beau 
de vertu, de religion et d'obéissance que vous allez 
donner à l'Église entière, Elle sera telle en effet, cette 
gloire, qu'elle surpasse de beaucoup tous les autres 
éloges que vous avez mérités par tant de dangers que 
vous avez courus, et tant de calamités que vous avez 
supportées avec une si noble constance pour conser- 
ver la religion dans les églises confiées à vos soins. 
Aussi, saint Augustin écrit-il dans sa lettre à Casto- 
rius : <L 11 est beaucoup plus glorieux d'avoir déposé 



CHAPITRE VI. — AU LENDEMAIN DU CONCORDAT. 239 



le fardeau de Tépiscopat pour éviter des dangers à 
l'Église, que de s être chargé de la gouverner. » Nous 
vous félicitons en second lieu des amples récompenses 
que ce sacrifice de votre part vous méritera de Dieu, le 
distributeur de tout bien. Car (comme dit saint Gré- 
goire de Nazîanze, que nous avons déjà cité), il ne 
sera pas oublié de Dieu celui qui aura quitté un trône ; 
mais il en aura un dans le ciel, et beaucoup plus élevé 
et beaucoup plus sûr. Nous vous félicitons enfin par 
la considération des avantages multipliés que feront 
rejaillir sur le sacerdoce entier et ces exemples mémo- 
rables donnés par des hommes plus occupés des affai- 
res de Dieu et de T Église que des leurs, et ces gages 
d'obéissance, d'humilité, de foi et de toutes les vertus 
épiscopales réunies par lesquelles vous couronnerez la 
fin de votre épiscopat. Cet acte de vertu de votre part 
fermera la bouche à ces détracteurs du sacerdoce qui, 
sans crainte de le calomnier, prétendent ne trouver 
dans les ministres du sanctuaire que faste, cupidité et 
orgueil. Ces nouveaux titres d'éloge que vous allez 
acquérir, vous attireront l'admiration même de vos plus 
acharnés ennemis qui seront obligés de confesser, au 
sujet de l'Église, ce qu'en publie saint Augustin, dans 
la lettre à Castorius, déjà citée, € qu'il y a dans son 
sein des hommes qui ne cherchent pas ce qui leur est 
propre, mais ce qui est à Jésus-Christ ». 

Nous sommes forcé par les circonstances, qui exer- 
cent aussi sur nous leur empire, de vous déclarer qu'il 
est absolument nécessaire que vous fassiez votre ré- 
ponse dans le terme de dix jours, et que cette réponse 
soit remise à celui qui vous aura délivré nos lettres, 
dont vous aurez soin de nous accuser la réception 



240 MÉMOIRES DE MAURV. — LIVRE TROISIÈME. 

dans une forme authentique. Nous devons également 
vous signifier, forcé par les mêmes circonstances, que 
cette réponse doit être absolue, et non dilatoire ; de 
sorte que si, dans le terme de dix jours, vous ne l'avez 
pas donnée, ou que vous ne layez donnée que d'une 
manière évasive (et nous réitérons ici toutes nos instan- 
ces, pour que vous répondiez d'une manière positive), 
nous nous verrons obligé de vous traiter comme si 
vous aviez refusé de déférer à nos demandes. 

Le désir que nous vous connaissons de conserver 
la religion et de donner la paix à F Église universelle, 
votre piété filiale, cette vertu qui est l'apanage des 
vrais enfants, les égards que vous nous devez, et enfin 
le zèle avec lequel vous nous avez soutenu au milieu 
des peines dont nous étions accablé, ce courage dont 
vous avez fortifié notre faiblesse, nous font espérer 
que vous ne nous donnerez pas ce chagrin. Bien plus, 
nous sommes persuadé que vous obtempérerez avec 
promptitude et de bon gré aux avertissements que 
nous sommes avec la plus grande peine obligé de vous 
donner pour procurer le bien de T Église. Vous savez 
d ailleurs, étant aussi éclairés que vous Têtes, que, si 
vous refusiez de déférer aux instances que nous vous 
faisons pour lever, autant qu'il est en nous, tous les 
obstacles qui s opposent à la conservation de Tunîté 
dans la religion et au rétablissement de la tranquillité 
dans l'Église de France, vous savez, disons-nous (c'est 
avec regret que nous vous en prévenons, mais, au 
milieu d'un si grand danger de la religion, nous som- 
mes obligé de le faire), vous savez que nous serions 
obligé de prendre tous les moyens qui sont en notre 
pouvoir pour écarter tous les obstacles que vous nous 




CHAPITRE VI. — AU LENDEMAIN DU CONCORDAT. 24I 

Opposeriez, et parvenir au but salutaire que nous nous 
sommes proposé. 

Vous connaissez le zèle et Taffection que nous avons 
eu constamment pour vous, vénérables frères ; vous 
savez la haute opinion que nous nous sommes formée 
de votre vertu, de votre dignité et de vos mérites. 
Nous pensons que vous êtes également persuadés, 
sans qu'il soit nécessaire de nous expliquer davantage, 
que nous n avions rien oublié pour vous éviter un si 
grand chagrin. Mais, il faut le dire avec douleur, toutes 
nos démarches, tous nos efforts pour résister à la né- 
cessité des temps à laquelle nous avons été obligé 
d'obéir, et pour qu'on ne prît pas ce moyen de pourvoir 
à la religion catholique, ont été inutiles. 

Lorsque nous pesons toutes ces considérations, nous 
croirions vous faire injure que de penser que vous 
préférerez vos intérêts particuliers à ceux de l'Église, 
et que vous oublierez ce que saint Augustin, au nom 
des évéques d'Afrique, écrivait à Marcellin, pour lui 
attester que ces prélats étaient prêts à donner leur 
démission. « Croyez-vous que nous hésitions à faire ce 
sacrifice à notre Rédempteur, et à lui donner cette 
preuve de notre humilité ? Lorsque Dieu est descendu 
sur la terre pour se faire homme et nous élever à la 
dignité de membres de son divin corps, pourrions- nous 
balancer à descendre de nos sièges, pour éviter que 
ses membres ne soient cruellement déchirés ? Il suffit 
à nos désirs d'être chrétiens fidèles et soumis ; et ces 
titres nous sont conservés. Quant à l'épiscopat, c'est 
pour le bien des peuples qu'il a été institué. Employons 
donc le caractère dont nous sommes revêtus, à procu- 
rer à l'Église et au peuple chrétien la paix dont ils 

Correspondance inédite. — II. 16 



242 MÉMOIRKS DE MAURV. — LIVRE TROISIÈME. 



ont besoin. Si nous sommes d'utiles serviteurs, pou- 
vons-nous préférer à des avantages éternels les avan- 
tages temporels de nos dignités ? Le titre épiscopal 
deviendra plus grand pour nous, si en le déposant nous 
rendons plus de service à TÉglise qu'en le conservanL 
Car de quel front aspirerions-nous au rang que Jésus- 
CiiRiST nous a promis dans les siècles à venir, si dans 
celui-ci le nôtre s oppose à l'unité de la foi chrétienne ?» 

D'après ces considérations, et la connaissance que 
nous avons de votre religion et de votre sagesse, per- 
suadé que vous ne consulterez que les intérêts de 
l'Église et le bien des fidèles, nous prions Dieu qu'il 
fortifie votre courage, afin que vous puissiez achever 
ce grand sacrifice, et le lui faire dans la paix et la joie 
de vos cœurs, comme il convient à des enfants fidèles : 
nous vous promettons en outre d'employer tous nos 
soins et notre zèle pour vous procurer le sort le plus 
convenable. Sur quoi, nous vous donnons notre béné- 
diction apostolique, comme gage de notre amour et de 
notre affection paternelle. 

Donné à Rome, près Sainte-Marie-Majeure, sous 
l'anneau du pêcheur, le 15 août 1801, la seconde année 
de notre pontificat. 

PIE VIL 

C'est à M. de Thauvenay que Maury adresse sa 
dépêche du 20 août 1 802 : 

«J'ai su, Monsieur, par M. le comte d'Avaray, 
avant son départ pour l'Allemagne, qu'après avoir pris 
les eaux dans le voisinage de Vienne, il se proposait 
d'aller passer un mois à Varsovie. Je jouis tendrement 



CHAPITRE VI. — AU LENDEMAIN DU CONCORDAT. 243 



du bonheur que sa présence va procurer à notre maî- 
tre. Sa Majesté jugera par elle-même des progrès de 
la convalescence, et je désire que sa consolation soit 
entière, en revoyant l'ami de son cœur, titre si touchant, 
quand c'est un roi qui le donne, et qui les honore éga- 
lement l'un et l'autre. Ce voyageur si intéressant sous 
tous les rapports m'a promis de s arrêter chez moi, 
lautomne prochain, en revenant à Naples. Je me flatte 
qu'il y fera une station plus longue que Tannée der- 
nière, et que la saison ne sera pas assez avancée pour 
que je craigne d'être indiscret en le retenant ici pen- 
dant une quinzaine de jours. Je sais que sa passion 
éclairée pour les beaux-arts rend son séjour en Italie, 
surtout à Rome, une étude continuelle. C'est une dé- 
bauche de curiosité trop fatigante pour son régime 
actuel. Je supplie Sa Majesté de lui défendre absolument 
toute application pour apprendre l'italien, et principa- 
lement ces courses pénibles qui épuisent ses forces. 
L'Italie ne doit pas être pour lui le pays classique des 
arts, mais un simple hospice de convalescence pendant 
l'hiver, où il faut humblement se bêtifier en végétant 
au soleil qui sert ici de serre chaude aux convalescents. 
« Il y eut hier matin à Rome un consistoire, auquel 
je n'ai pas voulu assister, pour conserver pure et 
intacte la virginité de mon royalisme. Le pape y a 
promu quatre nouveaux cardinaux déjà créés in petto, 
savoir : Mgr de Bayane ', doyen de la Rote ; le Père 

I. Alphonse- Hubert de Latier de Bayane, né en 1739, ^ Valence en 
Dauphiné, doyen de la Rote, était réservé in petto depuis le consistoire 
du 23 février 1801. Pie VI ï en avait averti le Premier Consul, qui, 
par sa lettre du 8 juillet 1802, accepta cette nomination à la condition 
que le pape lui accordât quatre autres cardinaux désignés parmi les 
évêques français, pour remplacer Frankenberg, Rohan, Montmorency 



244 Mf:MOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

Caselli ', ex -général des servîtes, lun des négociateurs 
du Saint-Siège à Paris; Mgr di Pietro', secrétaire de la 
congrégation des affaires de France, et Mgr Pignatelli ^ 

et C^erdil auxquels il ne reconnaît pas la qualité de français. Le car- 
dinal de Bayane, envoyé en mission à Paris en 1808, y demeura jusqu'à 
sa mort (18 18). 11 fît partie de la députation qui vint à Savone presser 
Pie VII de céder aux exigences impériales ; sa complète surdité permet 
de croire qu'il joua en cette circonstance un rôle purement passif. Séna- 
teur de l'empire en 18 13, il fut créé pair de France par Louis XVIII. 

1. Charles-François Caselli, général des Servites depuis 1792, était 
né en 1^40. Adjoint en qualité de théologien consulteur au cardinal 
Consalvi, il avait, comme nous l'avons vu, pris part à la négociation du 
Concordat qu'il signa le 14 juin 1801. C'est lui qui fut chargé de ramener 
à Rome le corps de Pie VI en 1802. Réservé in petto dans le consistoire 
du 23 février 1801, il fut proclamé cardinal le 9 août 1802. Napoléon en 
fit un sénateur, et voulut lui donner Tarchevêché de Pans que refusa 
Caselli. Évêque de 'Parme en 1804, il prit au concile national de Paris 
la défense des droits du Saint-Siège avec tant d'énergie, qu'il mérita 
la disgrâce de l'empereur. — Il mourut, en 1828, conseiller de la duchesse 
régnante de Parme. 

2. Nous avons indiqué déjà (T. I*'', p. 455 en note) en quelle estime 
Pie VI tenait Michel di Pietro, et quelle marque de confiance il lui 
avait donnée, en le laissant à Rome comme délégué apostolique au mo- 
ment de son enlèvement et de la dispersion du Sacré-Collège. Pie VII 
partageait les sentiments de son prédécesseur, il employa di Pietro dans 
toutes les difiîcultés qui inaugurèrent son pontificat, et c'est, dit Moroni, 
pour répondre au vœu général qu'il lui donna la pourpre. On ne voit 
donc pas pourquoi Maury fait intervenir ici le Premier Consul. Pietro 
était si peu une créature de Bonaparte, qu'il fut constamment en butte à 
l'animadversion de celui-ci. Il s'opposa énergiquement dans les conseils 
de Pie VII aux prétentions de l'empereur, qui en 1809 le fît internera 
Saumur. Le pape ne l'en créa pas moins Grand Pénitencier, au vif mé- 
contentement de Napoléon qu'irritait le zèle du cardinal di Pietro. Dans 
son manifeste au concile de Paris, il s'emporte contre lui et l'accuse 
d'attentats contre le trône et l'autel : il lui attribuait et la bulle d'excom- 
munication, et les brefs qui refusaient au pouvoir civil l'institution des 
évoques. Arrêté à Paris, puis jeté à Vincennes, di Pietro fut à peine 
libéré qu'il se vit incarcérer de nouveau à Auxonne, pour avoir, le pre- 
mier, ouvert les yeux à Pie VII sur les conséquences de la convention 
qu'on lui avait extorquée à Fontainebleau en le trompant. Di Pietro ter- 
mina en 1821 une admirable vie consacrée tout entière au service de la 
religion, dont il fut l'un des défenseurs les plus intrépides et les plus 
éclairés. 

3. Dominique Pignatelli, né en 1730, clerc régulier Théatin, était 
évêque de Caserte, depuis 1782 quand Pie VII le créa cardinal en le 



CHAPITRE VI. — AU LENDEMAIN DU CONCORDAT. 245 



archevêque de Palerme, vice-roi de Sicile. Trois de 
ces chapeaux ont été donnés par courtoisie pour le 
consul Bonaparte. Le cardinal Louis Ruffo, ci-devant 
nonce à Vienne, a été préconisé archevêque de Naples. 

« La place vacante d'auditeur de Rote pour la 
France, qu on disait destinée à un Corse appelé Cunéo, 
auditeur particulier de Mgr de Bayane, parait mainte- 
nant assurée à labbé de Clermont Saint-Jean, frère 
du député de ce nom à notre première assemblée. 
Cest un jeune homme fort peu instruit et qui vit à 
Rome depuis un an avec Tévêque de Pergame, d'une 
pension de cinquante livres par mois, que le pape lui 
donne par égard pour la conformité de son nom, que 
cet abbé regarde comme un titre incontestable de 
parenté. On se moquait de lui quand il se vantait de 
succéder à M. de Bayane ; mais il fréquentait assidû- 
ment la Légation Française à Rome, et il en était 
spécialement protégé. Nous verrons à présent par qui 
et comment il sera pourvu pour soutenir son rang 
d'auditeur de Rote. 

€ Les chapeaux vacants dans le Sacré-Collège sont 
maintenant en nombre suffisant pour la promotion des 
couronnes, qu'on annonce pour la fin du mois prochain. 
Bonaparte a très certainement proposé deux sujets 
qui doivent y être compris, savoir, Mgr Codronchi, 
archevêque de Ravenne, transféré à Bologne, pour la 
république Cisalpine, et pour la France un autre prélat 
qu'on ne nomme pas encore, mais qu'on dit vaguement 
être un Corse, déjà évêque en Italie, ce qui n'est guères 



transférant à Palerme le 29 mars 1802. Il mourut moins d'un an après, 
laissant la réputation d'un pasteur vigilant, éclairé, vertueux et chari- 
table. 



246 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



vraisemblable. Ce petit mystère sera bientôt éclairci. 
Aucun évêque en France n'a dans ce moment la por- 
tion congrue de vingt-cinq mille livres, que la Cour de 
Rome exige en accordant la pourpre, et qu'elle donne 
elle-même aux cardinaux moines. L abbé de Bayane 
est le premier doyen de la Rote étranger que le Saint- 
Siège ait promu motuproprio au cardinalat. Benoit XI V 
soutint constamment, contre les prétentions de Tabbé 
de Canillac, doyen de la Rote, que ce décanat n'était 
une place cardinaliste qu'en faveur des Italiens, et que 
les auditeurs des autres nations, qui étaient revêtus de 
cette charge de judicature, ne pouvaient obtenir le 
cardinalat qu en vertu de la recommandation des cou- 
ronnes. Cest ainsi qu'on appelle à Rome la nomination 
des Souverains au chapeau dont ils disposent. 

« Je crois être certain que la Cour de Madrid est 
très mécontente du concordat du Saint-Siège avec la 
France, et que pour en témoigner sa mauvaise humeur, 
plutôt que par le désir ou l'espoir de rien innover en 
Espagne, elle demande au pape les mêmes arrange- 
ments pour le clergé espagnol. Cet incident, qu'on ne 
croit pas sérieux, ne laisse pourtant pas que d'embar- 
rasser beaucoup les ministres du pape, qui traitent 
l'affaire sourdement. Les nonces de toutes les autres 
cours sont à leur poste, et le cardinal Casoni reste 
toujours à Madrid, où MgrGravina, son successeur, ne 
semble pas devoir se rendre de sitôt pour le remplacer. 

« J'ai lu la protestation très énergique de M. de 
Coucy, évêque de la Rochelle, contre le concordat. 
Aucun évêque ne s'était encore expliqué avec tant de 
force ; mais il reconnaît provisoirement, comme pou- 
voirs apostoliques extraordinaires, les facultés du 



CHAPITRE VI. — AU LENDEMAIN DU CONCORDAT. 247 



mandataire du Saint-Siège, qui s est emparé de sa 
juridiction. Je me sers de la voie ordinaire, quoiqu'elle 
ne soit peut être plus très sûre, pour transmettre à 
Vienne cette lettre, dont tous les détails sont osten- 
sibles. Mes dépêches seraient plus fréquentes, si les 
événements de ce pays offraient plus d'intérêt. Je vous 
prie de mettre aux pieds du roi l'hommage de mon 
profond respect et de mon éternelle fidélité. J'ai appris 
avec beaucoup de satisfaction ce qu'on a pu savoir de 
lentrevue de Sa Majesté avec le roi de Prusse, et je 
n'ai été nullement surpris d'entendre dire que Madame 
la duchesse d'Angoulême avait été, dans cette occasion, 
adorable et parfaite, comme de coutume. — Je vous 
renouvelle, etc. » 

V. 

Était-ce uniquement la disette de nouvelles à trans- 
mettre ou d'ordres à donner qui ralentissait ainsi peu 
à peu l'échange de dépêches entre Varsovie et Mon- 
tefiascone ? Les deux correspondants le disent, et il 
faut bien les en croire, puisqu'ils le disent, comme 
Maury, dans sa lettre du 3 novembre 1802 à M. de 
Thauvenay : 

« Nous n'avons eu, Monsieur, depuis ma dernière 
lettre du 10 août dernier, aucun événement qui pût 
vous intéresser. Nous apprenons dans ce moment que 
M. l'archevêque d'Auch vient d'accepter l'évêché 
de Troyes, et M. l'archevêque de Toulouse ' celui 



I. François de Fontanges, né dans le diocèse de Clermont, le 8 mars 
1744, sacré évêque de Nancy, le 17 août 1783, archevêque de Bourges 
çn 1787 et de Toulouse en 1788. 



248 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

d'Autun. On en est d'autant plus étonné, que ces deux 
prélats avaient écrit en Espagne, depuis leur arrivée 
à Paris, qu'ils avaient entièrement changé d'avis en 
voyant par eux-mêmes le déplorable état des choses ; 
qu'ils approuvaient maintenant et qu'ils regrettaient 
de n'avoir pas imité ceux de leurs confrères, dont ils 
blâmaient auparavant la résistance ' ; que les fonds 
n'étaient encore faits dans aucun département pour 
salarier le clergé ; que les curés refusaient de se charger 
des immenses paroisses qui leur étaient destinées, et 



I. Nous avons retrouvé un témoignage des efforts tentés en Espagne 
par Maury dans le sens de la résistance, dans la lettre suivante qu'il 
adressait de Montefiascone, le 20 janvier 1802, à Tecclésiastique basque 
dont il a été question déjà et auquel le cardinal avait donné, on s'en sou- 
vient, des lettres de grand-vicaire : « J'ai reçu, mon cher abbé, toutes 
vos lettres. Vous savez que Charles-Quint ne put jamais parvenir, dans 
le pays que vous habitez, à faire marcher deux montres dans un parfait 
accord. Four moi, je vous assure que votre cerveau et le mien se trouvent 
constamment dans la plus exacte harmonie, de sorte qu^en vous lisant je 
crois méditer seul. Tenez-vous-le pour dit, et ne me croyez pas assez 
sot pour faire un pareil compliment à personne, s'il n'était pas sincère. 
Cette déclaration me dispense de tout détail pour vous, car vous savez 
tout ce que je pense en vous souvenant simplement de ce que vous 
m'avez écrit. Je n'aurais à y ajouter que des élans de colère, auxquels 
votre sagacité et votre vivacité basque doivent suppléer aisément. Dites 
au brave Coucy (l'évêque de la Rochelle) que sa belle âme, d'accord en 
tout avec la votre, forme un trio également parfait. Sa lettre m'a beau- 
coup plu, ainsi que celle de Thémines (l'évêque de Blois), et je me suis 
hâté de les transmettre à un Sarmate de ma connaissance (le roi). Qui 
chancelle tombe. Je crains donc beaucoup la défection très imprévue de 
Roycrc (l'évêque de Castres) et de Montagnac (l'évêque de Tarbes). Leurs 
sophismes m'affligent d'autant plus que, lorsqu'on allègue de mauvaises 
raisons, on est secrètement déterminé ou par la peur ou par d'autres 
motifs secrets dont on ne parle pas. Ajoutez, s'il en est temps, à tout ce 
que vous pouvez lui dire, que la résistance produit du moins un véritable 
bien, parce qu'on s'en prévaut pour écarter. Écrivez-moi souvent. Le 
quart de votre esprit vous suffit pour comprendre que je suis surchargé 
d'occupations, qu'il serait injuste d'exiger de moi une exactitude impos- 
sible et inutile, que j'ai bien peu de choses à vous apprendre et qu'il n'im- 
porte de vous instruire de tout. Sur ce, sans autre bavardage, je vous 
embrasse, mon cher abbé, du meilleur de mon cœur. » 



CHAPITRE VI. — AU LENDEMAIN DU CONCORDAT. 249 

que leur extrême détresse faisait regretter au plus 
grand nombre d'entre eux d'être rentrés en France ; 
enfin que la nouvelle organisation de TÉglise Gallicane 
n'était et ne pouvait être nulle part mise en exécution ; 
ce rapport était fidèle; mais les dispositions de fermeté 
et de refus, qui semblaient devoir en être les résultats 
nécessaires, ne méritaient pas la même confiance. 
Quand, après plus de dix années de privations et 
d'exil, après avoir capitulé sur plusieurs articles essen- 
tiels, qu'on aurait eu horreur d'adopter dans le premier 
moment où l'on voulait noblement avoir le même sort 
que ses propres principes et que cette immuable vérité 
qui ne change jamais, enfin, quand, après s'être séparé 
de ses collègues les plus éclairés et les plus conséquents, 
on se rend à Paris, la défection est achevée, et on n'y 
va voir ce qui s'y passe, que pour prendre une part 
active et honteusement lucrative à la dégradation 
dominante. Il ne reste plus de solide courage que dans 
l'éloignement, et la fuite du danger est l'unique garant 
de la fidélité au devoir. 

€ En vertu du traité de Madrid, la cession de la 
Toscane mettait les duchés de Parme, Plaisance et 
Guastalla à la libre disposition de la France. En con- 
séquence, dès que les Français ont été instruits de la 
mort de l'infant duc de Parme, ils ont pris possession 
de ses États, dont on ignore la destination ultérieure ; 
de sorte qu'excepté les gouvernements de Gênes, de 
Rome et de Naples, tous les autres États d'Italie ont 
changé de domination, savoir: le Piémont, le Mila- 
nais, Venise, Modène, Parme, la Toscane, les présides 
de l'île d'Elbe et les trois Légations. Il n'est pas 
nécessaire d'observer que ce coup d'oeil donne ici 



250 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



aux Français un empire égal à une souveraineté 
universelle. 

€ Le cardinal Consalvi fut envoyé dernièrement par 
le pape, non pas à un ministre du roi de Sardaigne, 
comme les convenances diplomatiques semblaient l'exi- 
ger, mais à Sa Majesté elle-même, pour lui déclarer, 
avec autant de douleur que de respect, que Sa Sainteté, 
contrainte par les Français, était obligée, à son grand 
et très grand regret, d engager ce monarque à se retirer 
à trente milles de Rome, dans la ville de l'État de 
l'Église qu'il voudrait choisir pour retraite. Ce prince, 
s'étant composé avec la plus noble dignité, répondit 
au secrétaire d'État que c'était pour la seconde fois 
qu'il se chargeait d'une pareille commission ; qu'appa- 
remment un tel message auprès de la maison de Savoie 
ne lui déplaisait nullement ; qu'il s'en souviendrait 
ainsi que tous les princes de sa famille ; qu'il allait en 
rendre compte à l'empereur de Russie, sans l'attache 
duquel il n'exécuterait jamais un ordre semblable ; et 
qu'ensuite il lui ferait connaître sa détermination. 

€ On ne sait pas encore si le bailli de Ruspoli 
accepte le magistère de Malte, auquel il a été nommé 
par le pape, sans être assuré de la compensation immé- 
diate des responsions nécessaires pour maintenir la 
souveraineté de cette île. 

(£h chiffre,) « Mes affaires personnelles m'obligeant 
d'aller passer quinze jours à Rome, j'en ai prévenu le 
cardinal secrétaire d'État. Il m'a répondu que les 
Français s'opposaient à mon retour même momentané 
à Rome; qu'il s'occuperait d'obtenir leur consentement, 
mais qu'en attendant, le pape ne pouvait pas me 
permettre de sortir de mon diocèse. J'y suis donc exilé 



CHAPITRE VL — AU LENDEMAIN DU CONCORDAT. 231 



au moins provisoirement, et cette nouvelle persécution, 
que je m'honore de mériter, ne me dégoûte pas le 
moins du monde de la cause pour laquelle je m'estime 
heureux de souffrir, en lui sacrifiant tous mes intérêts. 
{Fin du chiffre.) 

« On parle à présent d'un abbé Salomon, conseiller 
au parlement de Paris, pour la place vacante d'auditeur 
français à la Rote romaine. — Recevez, etc.» 

Au ton un peu échauffé avec lequel Maury fait res- 
sortir l'épreuve de son exil, on sent déjà l'impatience. 
Louis XVIII l'avait sans doute compris, quand il 
adressait de Varsovie, à la date du 1 8 septembre 1802, 
la belle lettre autographe que voici : 

^ Mon cousin, je ne vous écris pas souvent, quoi- 
qu'assurément il ne fût jamais un temps où nos com- 
munications dussent être plus fréquentes; mais, lorsque 
le Fils aîné de l'Église se voit oublié, méconnu par 
le Saint- Père, lorsqu'il peut dire avec Jérémie : Hcere- 
ditas 7iostra versa est ad aliénas^ do mus noslra ad extra- 
neos, il a peu de choses à dire à son représentant 
auprès du Saint-Siège. Il m'est cependant impossible 
de laîsseréchapper une occasion comme celle du retour 
du comte d'Avaray en Italie. Vous l'avez trouvé 
l'année passée mieux que vous ne l'espériez ; je crains 
bien que, proportion gardée de vos espérances, vous 
n'en portiez cette année un jugement différent, non 
qu'il ne soit en effet en meilleur état que lorsqu'il 
partit il y a un an, mais son voyage ici n'a pas répondu 
à l'attente que mon cœur en avait si doucement 
conçue. Mille causes ont concouru à lui donner des 
agitations, des insomnies, un retour opiniâtre de toux, 



250 Mf:MOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈIIE. 



aux Français un empire égal à une souveraineté 

universelle. 

i. Le cardinal Consalvi fut envoyé dernièrement par 
le pape, non pas à un ministre du roi de Sardaigne, 
comme les convenances diplomatiques semblaient l'exi- 
ger, mais à Sa Majesté elle-même, pour lui déclarer, 
avec autant de douleur que de respect, que Sa Sainteté, 
contrainte par les Français, était obligée, à son grand 
et très jfrand regret, d'engager ce monarque à se retirer 
à trente milles de Rome, dans la ville de l'État de 
rhjflise qu*il voudrait choisir pour retraite. Ce prince, 
s étant composé avec la plus noble dignité, répondit 
au secrétaire d'État que c'était pour la seconde fois 
qu'il se chargeait d'une pareille commission ; qu'appa- 
remment un tel message auprès de la maison de Savoie 
ne lui déplaisait nullement ; qu il s'en souviendrait 
ainsi que tous les princes de sa famille ; qu'il allait en 
rendre compte à l'empereur de Russie, sans l'attache 
duquel il n'exécuterait jamais un ordre semblable ; et 
cjucnsuite il lui ferait connaître sa détermination. 

€ On ne sait pas encore si le bailli de Ruspolî 
accepte le magistère de Malte, auquel il a été nommé 
par le pape, sans être assuré de la compensation immé- 
diate des responsions nécessaires pour maintenir la 
souveraineté de cette île. 

(/:n chiffre,) « Mes affaires personnelles m'obligeant 
d'aller i)asser quinze jours à Rome, j'en ai prévenu le 
cardinal secrétaire d'État. Il m'a répondu que les 
hVançais s'opposaient à mon retour même momentané 
à Konu»; (ju'il s'occuperait d'obtenir leur consentement, 
in;iis (iu'(;n attendant, le pape ne pouvait pas me 
pcîrnicttre de sortir de mon diocèse. J'y suis donc exilé 



V 



CHAPITRE VL — AU LENDEMAIN DU CONCORDAT. 231 

au moins provisoirement, et cette nouvelle persécution, 
que je m'honore de mériter, ne me dégoûte pas le 
moins du monde de la cause pour laquelle je m'estime 
heureux de souffrir, en lui sacrifiant tous mes intérêts. 
{Fin du chiffre.) 

« On parle à présent d'un abbé Salomon, conseiller 
au parlement de Paris, pour la place vacante d'auditeur 
français à la Rote romaine. — Recevez, etc.» 

Au ton un peu échauffé avec lequel Maury fait res- 
sortir l'épreuve de son exil, on sent déjà l'impatience. 
Louis XVIII l'avait sans doute compris, quand il 
adressait de Varsovie, à la date du 1 8 septembre 1802, 
la belle lettre autographe que voici : 

^ Mon cousin, je ne vous écris pas souvent, quoi- 
qu'assurément il ne fût jamais un temps où nos com- 
munications dussent être plus fréquentes; mais, lorsque 
le Fils aîné de l'Église se voit oublié, méconnu par 
le Saint- Père, lorsqu'il peut dire avec Jérémie : Hcere- 
ditas 7tostra versa est ad aliénas, domus nostra ad extra- 
neoSy il a peu de choses à dire à son représentant 
auprès du Saint-Siège. Il m'est cependant impossible 
de laisser échapper une occasion comme celle du retour 
du comte d'Avaray en Italie. Vous lavez trouvé 
l'année passée mieux que vous ne l'espériez ; je crains 
bien que, proportion gardée de vos espérances, vous 
n'en portiez cette année un jugement différent, non 
qu'il ne soit en effet en meilleur état que lorsqu'il 
partit il y a un an, mais son voyage ici n'a pas répondu 
à l'attente que mon cœur en avait si doucement 
conçue. Mille causes ont concouru à lui donner des 
agitations, des insomnies, un retour opiniâtre de toux, 



252 MÉMOIRES DE MAURY. — LH'RE TROISIÈME. 

qui ont diminué ses forces et qui, sans me causer 
d alarmes, me font sentir, avec plus d'amertume encore, 
la peine de cette seconde séparation. Dieu veuille que 
la route dissipe cessymptômesaffligeants etqu'il arrive à 
Montefiascone tel qu'il était,au premier instant où je l'ai 
revu ! Je me fie bien à vos soins, pendant le séjour 
qu'il y fera. 

€ De longs raisonnements sur le cruel état où se 
trouvent et la France et l'Église seraient inutiles, je 
ne ferais que vous répéter vos propres pensées. Il me 
suffira donc de vous dire que ma confiance en la Pro- 
vidence ne m'abandonnera jamais, que malgré des 
exemples dont j'ai profondément gémi, je resterai 
jusqu'à mon dernier soupir où, soit dans sa colère, soit 
dans son amour, elle m'a placé et que je ne perdrai 
jamais l'espoir d exercer les droits et de remplir les 
devoirs que je tiens de ma naissance. Alors il me sera 
bien doux de faire connaître au pape que j'ai plus 
encore, s'il est possible, souffert pour lui que pour 
moi-même, des coups* qu'on l'a réduit à me porter, et 
que je les oublierai pour ne me souvenir que de ce 
temps heureux, où, libre de ses actions, il a fait pour 
moi ce que son prédécesseur n'avait pas osé faire. Je 
suis persuadé que ces consolantes paroles le devien- 
dront encore plus, transmises par un organe aussi digne 
que vous de la confiance de l'un et de l'autre. Sur quoi 
je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et 
digne garde. — Louis. » 

VI. 

Il ne nous reste plus, pour achever d'épuiser la 
série des correspondances échangées entre le roi et 



CHAPITRE VI. — AU LENDEMAIN DU CONCORDAT. 253 



son ministre à Rome, pendant Tannée 1802, quà 
reproduire deux lettres de Maury. La première est 
adressée à M. de Thauvenay en date du 26 novembre: 

« Je reçois, Monsieur, et je sais qu'on lit à Rome 
tous les mémoires des évêques français résidant à 
Londres, ainsi que les recueils des pièces ' relatives aux 
refus des démissions. Mais, pourvu que ces prélats 
reconnaissent au moins tacitement les suppléants qui 
occupent leurs sièges, soit par modération, soit par 
crainte de se voir abandonnés par leur clergé, on ne 
s inquiète pas le moins du monde dans ce pays-ci d'une 
simple guerre polémique de brochures. 

« Nous aurons très probablement lundi prochain 
trois nouveaux cardinaux : Mgr Erskine, ci-devant 
ministre du pape à Londres ; Mgr Castiglione, com- 
mandeur de l'hôpital du Saint-Esprit, et Mgr Loca- 
telli, évéque de Spolète, allié du pape. 

« On annonce, avec une apparence de certitude, 
pour le mois prochain, une autre promotion, dans 
laquelle deux Français au moins doivent être compris. 
On désigne hautement Fonde du consul, nouvel arche- 
vêque de Lyon, ancien chanoine pénitencier en Corse, 
pour l'un de ces chapeaux. Il occupe à Paris un hôtel 
superbe, il étale un grand luxe, il se meuble magnifi- 



I. Ces recueils nous ont été conservés par les soins des protestataires, 
qui les firent imprimer, en 1802, sous le titre à^ Recueil de pihcs concer- 
nant la demande faite par notre Saint- Père le pape Pie Vif le XV août 
M D CCC I aux évêques légitimes de France de la démission de leurs 
situes, sans nom de ville ni d'imprimeur. L'année suivante, fut imprimé, 
en décembre 1803, à Londres, chez Cox, un nouveau recueil intitulé 
Canonicœ et reverentissimœ expostulationes apud SS, DD, NN, Pium, 
divinâ providentiâ papam VII ^ de variis actis ad ecclesiam gallicanam 
spectantibus. 



2-4 T-Mf :f.E- : £ ?rAV?.v. — livre troisième. 

qjement à Lyon, et il jouit de cent mille écus de rentes 
en capitaux. Les premières familles de Rome briguent 
le lustra ou le lucre de porter ces barrettes à Paris. Il 
par^iit que le jeune prince Doria sera chargé de la 
commission. 

< Plusieurs prêtres français viennent à Rome pour 
savoir s'ils peuvent exiger des restitutions, au profit 
des églises et des sacristies, des acquéreurs des biens 
du clergé, qui n'en n'ont pas payé le dixième de leur 
valeur. On les trouve importuns, et on les éconduit. 
Selon leur rapport, tout va au plus mal, et par consé- 
quent bien, en France. L'aventure du curé de Saint- 
Roch est inconcevable dans un pays oîi, la religion 
catholique n'étant plus dominante, nul ne peut exiger 
de droit, et sans examen, la sépulture ecclésiastique. 

(f Tous les ordres religieux des deux sexes, et déjà 
même deux évéchés, sont supprimés en Piémont. Les 
pays conquis par la France sont ainsi révolutionnés, 
comme la France elle-même. 

«J'aurai chez moi l'un de ces jours M. le duc et 
M»"^ la duchesse de Chablais, qui viennent d'acheter 
du pape une belle terre dans mon diocèse,oii ils doivent 
s'établir à demeure, à deux lieues d'ici. C'est un ancien 
fief des Farnèse, appelé Capo di Monte, dans l'État 
de Castro, qui vaut cinquante mille livres de rente. 

«Je sais que M. le comte d'Avaray doit arriver un 
de ces jours à Florence, et qu'il se propose d'y passer 
quelques jours. Je lui écris pour presser son départ, et" 
je l'engage avec la plus vive tendresse à ne pas s'y 
laiss(»r suq)rendre, et arrêter peut-être, par l'humidité 
ou [)ar le froid du climat. La saison me paraît déjà 
troj) arricrcc pour lui. Je le retiendrai chez moi le plus 



^ 



CHAPITRE Vî. — AU LENDEMAIN DU CONCORDAT. 25$ 



longtemps qu il me sera possible, sans indiscrétion. 
J*ai grandement à cœur qu il conserve, et même qu'il 
augmente le mieux dont il jouit si heureusement. 

« Le roi de Sardaigne a fixé son séjour à Velletri. 

« Je vous prie de mettre aux pieds de Sa Majesté 
l'hommage de mon profond respect, ainsi que de mon 
éternelle fidélité, et d'être toujours persuadé de la 
considération distinguée, avec laquelle je vous honore. 
Monsieur, et vous suis attaché très particulièrement. ]> 

Le comte d'Avaray est venu chez le cardinal. Ils 
ont dû avoir ensemble de ces entretiens dont nous 
aurons, l'an prochain, un écho qui impressionnera très 
vivement le roi et lui dictera une lettre qui est un véri- 
table plaidoyer. En attendant, le 15 décembre 1802, 
Maury écrit directement à Louis XVIII : 

« Sire. — Je ne saurais voir approcher le renouvel- 
lement de l'année, sans en prendre l'occasion de mettre 
aux pieds de Votre Majesté, l'hommage de ma fidélité, 
de mon respect et des vœux que j'adresse tous les 
jours au ciel pour son bonheur. Ce souhait embrasse 
tous les intérêts de l'Europe, et, à quelque épreuve que 
Dieu soumette ma résignation, je ne désespérerai 
jamais du retour de ses anciennes miséricordes en 
faveur de la France et de l'auguste postérité de saint 
Louis. 

« J'ai eu, Sire, la consolation de posséder M. le 
comte d'Avaray pendant deux jours dans ma solitude. 
Je l'y avais reçu bien malade l'année dernière ; mais 
cette année je l'ai trouvé infiniment mieux, et je le 
crois dans un état décidé de convalescence. Il faut qu'il 
ait fait des progrès étonnants depuis son départ de Var- 



iitiu.'^ 



256 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



sovie, pour être si heureusement diftérent du jugement 
qu'en portait alors Votre Majesté. II a mangé ici à table 
avec appétit du poisson de mer, des cailles, des bécasses, 
du chapon, il a bu avec plaisir et modération du vin 
de Bordeaux, et il est si près d'être rendu à la vie 
commune, que mon attention à m*abstenir de tous les 
aliments indigestes lui a paru un régime sévère, 
dont il s'est donné les airs de se moquer, avec la 
gaieté la plus aimable. Je ne l'ai pas entendu tousser 
une seule fois ; il est monté sans s'arrêter pendant 
cinquante pas pour venir se promener avec moi dans 
la superbe esplanade qui domine mon habitation. Son 
teint est bon sans aucune rougeur sur les pommettes 
des joues, et ses forces m'ont paru décuplées. Tout ce 
qui m'entoure en a été frappé comme moi. Je lui ai 
dit plus d'une fois qu'il ne devait pas se flatter d'être 
jamais un homme robuste, mais qu'avec des ménage- 
ments il remplirait une longue carrière. Je le crois 
dans la sincérité de mon âme, Sire, et je le regarde 
comme sauvé, pourvu qu'il ne s'en flatte pas trop lui- 
même. Il m'a promis de passer dix jours avec moi à 
son retour. Votre Majesté ne doute pas que je n'aie 
pour lui. les soins les plus fraternels. Sa conservation 
aussi miraculeuse que le salut de madame la duchesse 
d'Angoulême sera une seconde consolation pour la belle 
âme de Votre Majesté à laquelle Dieu accorde avec 
tant de parcimonie, au milieu de ses désastres, ces deux 
uniques faveurs qui me font présager pour Elle toutes 
les autres prospérités dont Elle est si digne. 

« Le cardinal de Bourbon, archevêque de Tolède et 
de Séville, jouit de deux millions et demi de revenus, 
dont il consacre les quatre cinquièmes à de pieuses 



CHAPITRE VI. — AU LENDEMAIN DU CONCORDAT. 257 

largesses. J'ai eu la curiosité de savoir s'il est vérita- 
blement de sa famille. J ai écrit à l'évêque de la 
Rochelle, qui vit de ses libéralités dans son diocèse, 
une lettre ostensible, dans laquelle je lui ai demandé 
conseil et développé tous les sentiments de mon cœur, 
sans mission, sans autorisation et même sans avoir 
communiqué à personne ce qui s'est présenté de soi- 
même au bout de ma plume. Je n'ose pas fonder de 
grandes espérances sur le succès de ma lettre ; mais, 
après en avoir causé avec notre voyageur, j'ai cru 
pouvoir la hasarder, en scrutant au fond de mon cœur 
ce que je ferais à la place de celui qui doit la lire. 

« On annonce une très prochaine promotion de car- 
dinaux, dans laquelle plusieurs Français doivent être 
compris. Si je suis obligé de correspondre avec eux, 
mes lettres de bureau seront écrites en italien. J'en 
ai usé ainsi avec l'ancien doyen de la Rote, auquel 
on désigne pour successeur l'évêque de Vence. — Je 
suis, etc. » 



•I* 

— •— 



Conresi»oiiJance inédite. — II. X7 



CHAPITRE SEPTIEME. 
Avant la rupture. 

Sommaire. — Lettre de Maury sur la déclaration royale de 
Louis XVIII, en réponse à une proposition du Premier Consul. 
— Adhésion des princes du sang. — Publication de la réponse 
du roi. — Louis XVIII plaide contre le sentiment de Maury. — Il 
place sous la protection de Georges III le clergé proscrit en Espagne 
et en Angleterre. — Maury consulte le roi pour savoir s'il peut écrire à 
Bonaparte. — Réponse spirituelle de Louis XVIII. — Bonaparte fait 
dJmentir la proposition aux Bourbons. — L'évêque de Châlons vient à 
Rome. — Visite du roi de Sardaigne à Montefiascone et ouverture du 
procès de béatification de la feue reine. — Les dernières lettres de 
1803. — Arrestation du chevalier de Vernègues. — On réimprime à 
Paris les œuvres de Maury, malgré l'auteur. — Le pape lui interdit de 
continuer sa correspondance. — Il prend congé du roi. — Singulière 
réponse qu'il reçoit du secrétaire de Louis XVIII. — L'Empire est 
fait ! — Le roi fait appel au cœur, à la tête et à la plume de Maury. — 
Protestation contre l'empereur. — Instances du député de Nevers. — 
La rupture ! 



I. 

Le lecteur attentif aura remarqué, dans la dernière 
lettre de l'année 1802, lettre non chiffrée, combien 
Maury, tout en conservant, comme il le dira plus tard 
spirituellement à l'empereur, « la charité » envers la 
maison de Bourbon, perdait peu à peu « la foi » et 
« l'espérance ». 

Quatre mois se passent sans aucun échange. Le roi 
n'a pas même répondu à la lettre du jour de l'an de 
son cher cardinal, et celui-ci s'est abstenu de lui man- 
der quoi que ce soit. Tout à coup arrive h Montefias- 



CHAPITRE VII. — AVANT LA RUPTURE. 259 

cone un pli royal, (jue Maury, après Tavoir lu, 
apprécie en ces termes, à la date du 20 avril 1803 • 

« Sire. — Plus je médite sur l'important récit que 
Votre Majesté a daigné me communiquer, plus je le 
trouve conforme à Thonneur, à la raison, à la saine 
politique et aux véritables intérêts du roi. Sa grande 
âme s'y peint tout entière, ainsi que son génie. On ne 
capitule point sur son état. Jamais le silence n a tant 
coûté à mon admiration, et, j ajoute encore, à mon zèle 
pour la cause de mon maître. Je sais qu'au dedans et 
au dehors de la France, les fidèles sujets de Votre 
Majesté regrettent depuis longtemps que sa position 
ne lui permette pas de faire entendre sa voix à son 
peuple, et que cette longue résignation passive leur 
paraît très encourageante pour ses ennemis et très 
funeste à ses droits. S'ils pouvaient lire cette superbe 
note de seize lignes, elle ranimerait leurs espérances 
et enorgueillirait leur fidélité. Je forme donc les vœux 
les plus ardents pour qu'elle devienne publique. Il me 
semble que la délicatesse des médiateurs leur défend 
d'en exiger le secret, et que leur loyauté ne saurait 
imposer un pareil sacrifice de gloire au malheur qui 
doit avoir l'univers entier pour confident de son 
courage. 

« J'ose espérer, Sire, que Votre Majesté obtiendra 
ce consentement auquel j'attache le plus grand prix. 
C'est un cruel inconvénient de sa situation présente, 
que d'être obligé à recevoir immédiatement des propo- 
sitions de cette importance, sans aucun intermédiaire 
diplomatique. L'honneur qui en revient à ses talents, 
dont personne n'ignore la supériorité, n'empêche pas 



26o MÉMOIRES DE MAURV. — LIVRE TROISIÈME. 



que cette méthode ne soit quelquefois nuisible au bien 
de son service. Dans cette circonstance, Sire, la moin- 
dre question eût été dans la bouche de Votre Majesté 
une ouverture d'acquiescement, et je vois sans surprise 
assurément qu'elle l'a très bien compris. Mais un négo- 
ciateur habile, chargé par elle d'écouter ce qu'on avait 
à lui dire, aurait su feindre sur-le-champ un adroit 
embarras, et, sans se compromettre par aucune inter- 
rogation directe, il se serait fait expliquer l'ensemble 
du projet sur lequel on aurait à délibérer. La confidence 
entière, ou h son défaut une découverte sûre, aurait pu 
fournir des matériaux utiles à des négociations ulté- 
rieures. Ma conjecture est qu'il s'agissait de la répu- 
blique italienne avec ses annexes ; de sorte que ce 
qu'on avait pu croire d'abord une retraite pour l'ambi- 
tion n'en était qu'un dividende disponible pour faire 
de son souverain son proconsul et son vassal. L'histoire 
n'a jamais rien connu de pareil, et aucun mortel n'éleva 
jamais si haut ses prétentions. Les futurs contingents 
sont incalculables. En attendant que la Providence 
s'explique, j'adhère aussi de cœur et d'âme au contenu 
de la note. — Je suis, etc. » 

Quelle était donc cette note, à laquelle Maury adhé- 
rait ainsi, non sans quelque arrière regret que quelque 
diplomate de valeur, peut-être lui-même, n'eût été 
môle à l'événement, effectivement fort étrange, qui y 
est raconté ? 

Voici la note, avec ses annexes et sa divulgation, 
telles que nous les avons retrouvées dans les papiers 
du cardinal. 



CHAPITRE VII. — AVANT LA RUPTURE. 201 

II. 

« Le vendredi 23 février, le roi fut instruit, par 
M. l'abbé Edgeworth, que M. le président de Meyer, 
arrivant de Berlin, était chargé d'une mission auprès 
de lui de la part de S. M. le roi de Prusse. 

« L objet de cette mission était d'obtenir la renon- 
ciation pleine et entière de toute la Maison de Bourbon 
au trône de France, ainsi qu'à tous les domaines qu elle 
avait possédés. Pour prix de ce sacrifice, Bonaparte 
lui assurait des indemnités et même une existence 
brillante. 

« Le samedi matin 26, le roi reçut M. le président 
de Meyer. Après les assurances du plus tendre intérêt 
que Sa Majesté Prussienne prenait à M. le comte de 
risle et à sa famille, M. le président exposa le sujet 
de sa mission. Il observa que Bonaparte n'avait pas 
renversé le trône de France ; qu'il n'avait eu aucune 
part aux horreurs de la Révolution, qu'il l'avait ter- 
minée. Il s'étendit sur les biens qu'il avait faits à la 
France et même à l'Europe. 

« Il dit que la Révolution était consolidée ; plus de 
factions au-dedans, plus de guerre au dehors ; toute 
réaction est impossible, parce que partout se trouve le 
besoin du repos, partout se rencontrent des intérêts 
créés par elle et incompatibles avec le retour à l'ancien 
ordre de choses. La religion a consacré le nouveau ; 
les souverains de l'Europe l'ont reconnu ; un système 
politique commun à tous les peuples s'est établi sur 
cette base, et les rois le maintiendront par conscience, 
par devoir et par intérêt. 

« La conséquence fut que la Maison de Bourbon 



262 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME, 



restait sans appui et sans moyens d'existence dans 
lavenir ; car les secours qu'elle reçoit de la Russie, 
peuvent du moins manquer aux enfants et aux succes- 
seurs du comte de Tlsle ; que, dans quelques années, 
Bonaparte ne trouverait plus d avantage à mettre un 
prix à la résignation ; qu'il serait plus sage de profiter 
du moment actuel, où leurs droits n'étaient pas encore 
prescrits, pour transiger honorablement, utilement et 
sûrement. Utilement, car le Premier Consul ferait à la 
famille de Bourbon un sort brillant ; sûrement, parce 
que la Prusse, la Russie et les autres puissances garan- 
tiraient le traité ; honorablement, puisque cette famille 
infortunée consoliderait le repos de la France et de 
l'Europe entière par ses sacrifices. 

« Si l'habileté et l'intérêt le plus touchant avaient 
pu prévaloir sur l'honneur, sur le devoir, sur les sen- 
timents que l'on conserve à sa patrie, le roi eût pu 
ctre ébranlé. Sans s arrêter à discuter les motifs qui 
lui étaient présentés, et qui établissaient ses droits loin 
de les affaiblir, comme une pareille démarche rehausse 
ses espérances loin de les éteindre, le roi répondit : 

« Je ne confonds pas M. Bonaparte avec ceux qui 
l'ont précédé ; j'estime sa valeur, ses talents militaires ; 
je lui sais gré de plusieurs actes d'administration, car 
le bien que l'on fera à mon peuple me sera toujours 
cher ; mais il se trompe, s'il croit m'engager à transiger 
sur mes droits. Loin de là, il les établirait lui-même, 
s'ils pouvaient être litigieux, par la démarche qu'il fait 
en ce moment. 

« J'ignore quels sont les desseins de Dieu sur ma 
race et sur moi ; mais je connais les obligations, qu'il 
m'a imposées par le rang, où il lui a plu de me faire 



CHAPITRE VIÎ. — AVANT LA RUPTURE. 263 



naître. Chrétien, je remplirai ces obligations jusqu'à 
mon dernier soupir ; fils de saint Louis je saurai à son 
exemple me respecter jusque dans les fers ; successeur 
de François I", je veux du moins pouvoir dire comme 
lui : Nous avons tout perdu fors Thonneur. » 

« Le lundi 28, le roi remit à M. le président de 
Meyer cette réponse écrite et revêtue de l'adhésion de 
Monseigneur le duc d' Angoulême en ces termes : 

« Avec la permission du roi mon oncle, j'adhère de 
cœur et d'âme au contenu de cette note. — Signé : 
Louis-Antoine. » 

« Le roi confie ces détails à la fidélité et à la discré- 
tion de M. le cardinal Maury, qui sentira sans doute 
que les égards dus au roi de Prusse devaient aussi 
déterminer à garder le silence. — L. » 

Ptiblication faite par Monsieur, frère du roi de France. 

« Monsieur, frère du roi de France, a pensé qu'il 
était de son devoir de ne pas garder le silence plus 
longtemps sur un fait important, trop vaguement 
connu. Les différentes versions qui s'en répandent, les 
faux bruits qu'un gouvernement usurpateur fait cir- 
culer en France, exigent impérieusement, que l'opinion 
du public, et particulièrement celle des Français, soit 
éclairée sur la vérité des faits. 

« C'est ce qui détermine Monsieur, dans la conjonc- 
ture actuelle, à publier des détails, que des circon- 
stances particulières ne lui permettent pas, quelque 
intéressants qu'ils soient, d'étendre au delà de ce qui 
suit. 



2^*4 Mf.MOIRKS DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



^ Le 26 février de cette année, un personnage mar- 
(liiant, puissamment autorisé, s est présenté chez le 
roi de France a Varsovie, et a fait verbalement à Sa 
Majtîsié, dans les termes les plus honnêtes, mais en 
nu-me temps les plus pressants, et qu'il a cru les plus 
jH-rsuasifs. l'étonnante proposition de renoncer au trône 
do rrancr, et d'exiger la même renonciation de tous 
K's mrmhrcs de la maison de Bourbon. L'envoyé 
ajouta i]U(\ pour prix de ce sacrifice, Bonaparte lui 
assun rait des indemnités, et même une existence bril- 
I.uui'. Sa Majesté, fortement animée de ce sentiment 
que le niallieur ne détruit jamais dans les âmes élevées 
( t ijui s'attache autant à ses droits qu'au bonheur de 
la 1 ranre. a fait sur-le-champ la réponse suivante, et 
la remise par écrit le 28 h la personne qui lui était 
envovée. 

(Suit le texte de la n^ponse du roi et de l'adhésion 
ilu duc d'Anooulême.) 

vv L<^ 2 mars, le roi écrivit à Monsieur ce qui s'était 
passé, et lui manda d'en faire part aux princes de son 
sariL:. qui étai(MU en Anqrleierre, se chargeant lui-même 
(Ten donner connaissance à ceux qui n y sont pas. 

i Le -\; avril. Monsikir a rassemblé les princes, qui 
i>nt si^né avec autant d'empressement que d'unanimité, 
TadhésiiMi suivante à la réponse du roi du 28' 
février : 

.'IdJu'sion des princes, 

^' Nous princes soussignés, frère, neveu et cousins 
de Sa Majesté Louis XVI H, roi de France et de 
Navarre. 

vk Pénétrés des mêmes sentiments, dont notre sou- 



CHAPITRE VIT. — AVANT LA RUPTURE. 265 

verain seigneur et roi se montre si dignement animé 
dans sa réponse à la proposition qui lui a été faite de 
renoncer au trône de France, et d'exiger de tous les 
princes de la maison une renonciation à tous leurs 
droits imprescriptibles de succession à ce même 
trône ; 

« Déclarons : 

€ Que notre attachement à nos devoirs et notre 
honneur ne pouvant jamais nous permettre de transiger 
sur nos droits, nous adhérons de cœur à la réponse de 
notre roi. 

« Qu'à son exemple nous ne nous prêterons jamais 
à la moindre démarche qui pût nous faire manquer à 
ce que nous devons à nous-mêmes, à nos ancêtres, à 
nos descendants. 

« Déclarons enfin : 

« Que positivement certains que la majorité des 
Français partage intérieurement tous les sentiments qui 
nous animent, c'est au nom de nos loyaux compatriotes, 
comme au nôtre, que nous renouvelons devant Dieu, 
sur notre épée et entre les mains de notre roi, le 
serment sacré de vivre et de mourir fidèles à Thonneur 
et à notre légitime souverain. 

« Wanstedhouse, ce 23 avril 1803. 

« Signés : Charles Philippe de France. — 
Charles Ferdinand d'Artois, duc de Berri. — Louis 
Phih'ppe d'Orléans, duc d'Orléans. — Antoine Phi- 
lippe d'Orléans, duc de Montpensier. — Louis 
Charles d'Orléans, comte de Beaujolais. — Louis 
Joseph de Bourbon, prince de Condé. — Louis Hçnri 
Joseph de Bourbon Condé, duc de Bourbon, » 



26S MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



ment dans la belle lettre, adressée de Varsovie, le lo 
août 1803, au cardinal Maury. 

« Mon cousin, vous pensez bien que le comte 
d'Avaray, outre l'envoi qu'il m'a fait d'une note dont il 
vous a donné connaissance, m'a rendu un compte 
détaillé de la conversation que vous avez eue ensemble 
à son dernier passage à Montefiascone, mais, avant de 
vous écrire à ce sujet, j'ai voulu réfléchir sur une idée 
de cette importance et qui ne s'était nullement présen- 
tée à mon esprit. 

(En chiffre,) « Je pourrais dire comme César : 
Aléa jacta est, et j'avoue que c'est ma réponse à beau- 
coup de gens ; mais ce n'est pas ainsi qu'on agit avec 
le cardinal Maury, et l'adhésion de toute ma famille à 
ma réponse du 28 février, les éloges même que vous 
lui avez donnés dans votre lettre du 20 avril, ne me 
dispensent point de discuter une idée qui vous est 
venue subséquemment. Je suis trop jaloux de votre 
suffrage pour me contenter de vous entendre dire : 
Vous avez bienfait dans votre sens, 

« Je n'examinerai point si réellement Bonaparte avait 
le projet de détacher de sa tiare le diadème d'Alboîn, 
pour le placer sur ma tête ; j'en doute fort, mais n'im- 
porte :1e principe posé n'entraîne pas les conséquences 
qui d'ailleurs seraient applicables à toutes autres pré- 
misses. Je me hâte donc de venir à l'argument par 
lequel vous établissez l'avantage qu'il y aurait pour 
moi d'accepter la proposition. 

i.Ma renonciation serait nulle et de nul effet. Il est de 
principe qu'un acte passé par cause entre les guichets est 
nul. Ainsi les différences sanctionnent les actes. En 



CHAPITRE VII. — AVANT LA RUPTURE. 269 

conséquence, la renonciation du roi de Sardaîgne à ses 
états de terre ferme était nulle. Ce monarque infor- 
tuné avait le couteau sur la gorge, et bien plus sur 
celle d'êtres qui lui étaient plus chers que la vie. Il 
n'en était pas de même de moi; ni violence, ni menace 
n'ont accompagné la proposition qui ma été faite. Ma 
position n a pas changé par mon refus. Rien au monde 
ne prouve mieux que mon acceptation eût été libre, 
et par conséquent ma renonciation valable. Je n*ai fait 
d'ailleurs que recueillir une substitution. Si j'y renon- 
çais, elle passerait de plein droit au premier appelé, 
à mon frère. S'il n* y renonçait pas, il en serait aussi 
légitime possesseur que le roi actuel de Sardaigne 
l'est de sa couronne ; et certes si Charles-Emmanuel 
quatre voulait revenir sur son abdication, chacun trou- 
verait, avec raison, qu'il mériterait le sort de Victor- 
Amédée. Après mon frère vient son fils aîné, etc. 
Même cas pour chacun. Enfin, si tous renonçaient, 
le droit des enfants à venir subsisterait sans doute, 
mais ceux des vivants cesseraient. Donc être tenu ne 
vaut, 

« Il y aurait de grands avantages pour la fajnille 
sans déshonneur pour son chef. Pour répondre à cette 
proposition, il est, je pense, nécessaire de la syncoper. 
Examinons d'abord l'avantage ; nous verrons ensuite 
si réellement il n'en résulterait aucun inconvénient 
pour ma gloire. 

« Ma famille et moi, 7ious sortirions de l'état de 
détresse et d'abandon, où nous sommes, tandis que mon 
refus nous présage une existence agitée et malluureuse. 
Je ne prétends pas nier notre détresse, ni que notre 
existence ne soit très agitée ; mais tout cela dure 



270 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME: 



depuis longtemps, nous y sommes faits, nous y portons 
le témoignage d'avoir sans cesse travaillé à remplir 
notre devoir, et pour moi cet état est plus eflTrayant à 
voir que difficile à supporter. L'abandon est l'efTet de 
la violence qui pèse sur toute l'Europe ; il ne durera 
qu'autant qu elle agira, et plus elle est grande, plus je 
suis certain, que l'intérêt secret, au défaut de vœux, 
est pour moi. 11 faut être à ma place pour sentir com- 
bien cette idée est fortifiante. 

« Nécessité de saisir un rôle actif contre la révolution: 
— Conccdo, Qu'on me le présente, que le chemin soit 
libnî, ou seulement praticable, et j'y vole ; mais, dans 
le sens de la Révolution, mais corollaire de la Révolu- 
tion : jVri;o, 

€ Crafid pas fait vers la couronne. Est-ce dans 
l'opinion ? Non, elle n'y verrait qu'un marché conclu. 
ICst-ce dans la réalité ? Pas davantage. En supposant 
que Bonaparte eût fait l'imprudence de me donner la 
Lonibardie, sans avoir la certitude qu'elle ne me don* 
nerait aucune facilité pour travailler l'esprit à la faveur 
du voisinage, il ne tarderait pas à ouvrir les yeux ; il 
nie ferait une querelle, se saisirait de Milan comme du 
1 lanovro, et je nie trouverais tel que je suis, à cela 
pri^s qu'on me taxerait peut-être encore d'ingratitude. 
Ouo si la ponte vers la royauté et le roi légitime est 
telle que la mort ou la chute de Bonaparte doive 
m'aplanir toutes les avenues du trône, que je sois à 
Milan ou ailleurs, tout cela est égal, j'arriverai à Paris 
un pou plus tôt, un peu plus tard. \'oilà toute la difié- 
ronce, 

^ l\\anunons nisiintenant l'autre côté de la question. 

t^ Los rois peuvent être dépouillés de deux façons. 



CHAPITRE VII. — AVANT LA RUPTURE. 271 

par la guerre ou par la révolte. Dans le premier cas, 
leurs rivaux heureux s'appellent conquérants, et ces 
droits sont réels; dans le second, ils se nomment usur- 
pateurs, et ne peuvent avoir de droits. Si Darius, par 
exemple, eût survécu à la chute de son empire, et 
qu'Alexandre, vainqueur de l'Inde, lui en eût offert la 
couronne, Darius pouvait l'accepter. Le sort des armes 
avait décidé entre la Grèce et la Perse, et le trône de 
Cyrus n'existait plus. Mais si Cromwell, après avoir 
conquis la Jamaïque, l'avait offerte à Charles II, celui- 
ci ne pouvait l'accepter : c'eût été reconnaître l'exis- 
tence légale du Protecteur. Tel est mon cas; et je puis 
si peu reconnaître l'existence légale de la République 
française et du Premier Consul, que, si la Pologne était 
ce qu'elle fut autrefois, et qu'on m'offrît la couronne, en 
stipulant même, dans \epacta convefiia, que je pourrais, 
le cas arrivant, quitter ce pays pour la France, je ne 
pourrais encore l'accepter, parce que le bien de mes 
nouveaux sujets exigerait que je fusse en rapport avec 
la France ; que je ne pourrais y être sans reconnaître 
son gouvernement, et que cette reconnaissance serait 
pour moi une flétrissure. 

€ Je termine après avoir démontré que j'ai dû, quelle 
que fût l'indemnisation que l'on me destinait, répondre 
comme j'ai fait. Si vous me dites que vous en êtes 
convaincu, ce sera, je l'avoue, une bien douce jouis- 
sance pour moi. Espérons que le temps n'est pas 
éloigné, où vous aurez à remplir la mission du cardinal 
d'Ossat. Sur quoi, je prie Dieu qu'il vous ait, mon 
cousin, en sa sainte et digne garde. — L. > 

A cette plaidoirie royale était jointe la copie d'une 



272 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



lettre du roi à M. l'archevêque de Narbonne ' en date 
du 12 août 1803. 

€ Vous êtes sans doute instruit, Monsieur, du trai- 
tement qu a éprouvé M. Tévêque de Laon '. Mais je 
viens d'apprendre une nouvelle qui me cause plus de 
douleur, parce que la violence est encore plus grande. 
S'il en faut croire les papiers de France, le roi d'Es- 
pagne (hélas ! plaignons-le, il porte en frémissant le 
joug des Antiochus, des Prusias) le roi d'Espagne, 
dis-je, vient de faire enfermer dans des couvents 
MM. les évoques de Blois et de la Rochelle ^ Leur 

1. L'envoyeur du paquet y joignit de son côté une lettre d'envoi, conçue 
en ces termes : <( Vienne, 27 août 1803. — Monseigneur, j'ai l'honneur 
d'envoyer à Votre Eminence, par l'ordre de Sa Majesté Très Chrétienne 
les pièces ci-jointes, que vous lirez sûrement avec un grand intérêt. — 
Les circonstances actuelles ne m'offrent ici rien de très intéressant à vous 
mander. — Vous savez, sans doute, que la rédaction nouvelle du profes- 
seur d'hébreu, après avoir éprouvé beaucoup de variantes et de contra- 
dictions, a été enfin adoptée à l'unanimité. Bientôt chacun pourra juger 
cet ouvrage. — M. de Thauvenay n'est plus auprès du roi, et il n'y a, jus- 
qu'ici, personne à sa place. — M. le C*^ d'Avaray compte aller encore 
passer l'hiver prochain en Italie. — J'ai l'honneur d'offrir à Votre Emi- 
nence, Monseigneur, l'hommage de mon tendre et respectueux attache* 
ment. » 

2. Une lettre du cardinal Fesch h M. de Talleyrand en date du 10 
août 1803, porte que « L'ambassadeur de France à Vienne, informé que 
M. de Sabran, ancien évoque de Laon, déclamait avec violence contre 
le nouvel état de la religion en France, contre les évêques démission- 
naires et contre le chef du gouvernement, a obtenu de la cour impériale 
l'éloigncment de ce prélat, qui a reçu l'ordre de quitter Vienne. > 

3. Bonaparte, qui était intervenu personnellement pour faire exiler en 
Hongrie M. de Sabran, avait donné ordre à Talleyrand, le 7 juin 1803, 
de faire faire les démarches nécessaires i pour que MM. de Coucy 
ancien évéque de la Rochelle, de Thémines, ancien évêque de Blois^ 
et Gain de Montagnac, ancien évêque de Tarbes, qui se trouvaient en 
Kspagne, et venaient par des mandements séditieux de troubler l'État, 
fussent arrêtés et retenus au secret dans les couvents d'Espagne les plus 
éloignés de France. » Le Premier Consul courroucé de la réponse 
évasive du gouvernement espagnol, chargea le général Bcrnardotte 
d'exiger l'extradition ou l'éloignemcnt des deux évêques de Blois et 
de la Rochelle, en disant au chef du cabinet espagnol que € s'il veut 



CHAPITRE VII. — AVANT LA RUPTURE. 273 

crime est le vôtre, il fut celui de saint Hilaire et de 
la plupart des évêques des Gaules, lorsque la même 
violence qui tyrannise aujourd'hui Pie VII contraignit 
Libère à signer la formule de Sîrmium ' et que Yuni- 
vers s'étonna d'être arien, 

€ Il est digne du monarque généreux qui oppose 
une digue à l'usurpateur, qui, avant même de reprendre 
les armes, avait rejeté avec indignation la demande de 
chasser de ses Etats, ces princes, ces pontifes, ces 
Français de toutes les classes, dont la fidélité à nos lois 
y a trouvé un si noble et si touchant asile, de prendre 
partout sous sa protection ceux qui souffrent pour la 
même cause. Déjà même ses intentions sont connues, 
déjà, dans un cas bien moins pressant, M. Paget a fait 
à M. l'évêque de Laon les offres les plus généreuses. 
Ah ! que le roi d'Angleterre montre que ce ministre 
fût véritablement son organe, qu il réclame de la Cour 
de Madrid, elle n'osera les lui refuser, nos deux martyrs. 
J'irai plus loin, car les exemples donnés à Vienne, en 
Espagne, me causent de justes inquiétudes pour le reste 
de mon clergé fidèle dispersé ; je le mets tout entier 
sous la protection de Sa Majesté britannique. Que son 
appui lui soit assuré; que ses États lui soient ouverts ! 
Eh! puis- je, pour une pareille demande, choisir un meil- 
leur organe que le plus ancien et l'un des plus respec- 
tables pontifes de l'Église Gallicane, que vous, en un 
mot ? Présentez donc au roi la lettre ci-jointe, donnez 

fomenter des troubles en France, il a affaire à un homme qui saura 
bien en porter en Espagne ». — Le prince de la Paix, devant cette mise 
en demeure fit arrêter ces deux évêques. — Cf. Theiner, Les deux Con- 
cordats. 

I. Les profondes études auxquelles la définition de l'infaillibilité pon- 
tificale a donné lieu au concile du Vatican ont rectifié les erreurs histo- 
riques sur la prétendue chute du pape Libère. 

Correspondance inédite. — II. x8 



274 MÉMOIRES DE MAURY. -- LIVRE TROISIÈME. 

à cette belle cause les développements dont elle est 
susceptible, vous n aurez pas besoin de votre irrésis- 
tible éloquence, le cœur de Georges III sera de moitié 
avec nous ; n'importe, déployez-la tout entière, triom- 
phez, et que vos vénérables confrères, persécutés ou 
menacés, puissent, à l'ombre des Léopards, s'écrier 
avec vous: God savc the kin^! Ce mot vous offrira deux 
sens, mais il ne fera point de jaloux; la tendresse et la 
bienfaisance connaissent et respectent leurs droits mu- 
tuels. — Vous connaissez, etc. 

« P. S. — Le même article de gazette comprend 
M. 1 evêque de Tarbes dans la proscription ; mais je 
crois être sûr qu'il est en Portugal, et c est sans doute 
une erreur, aussi n'en fais-je pas mention dans ma 
lettre au roi d'Angleterre. S'il en est autrement, puis- 
qu'il a su s'attirer une même persécution que MM. les 
évoques de Blois et de la Rochelle ', mon intérêt sol- 
licite pour lui une semblable protection. » 

IV. 

Maury avait reçu cet envoi, quand il écrivait à 
Louis XVIII, le 20 septembre 1803 : 

« Sire. — Votre Majesté vient de perdre à Rome 
l'un de ses plus zélés serviteurs par la mort du cardinal 
Albani, doyen de notre Sacré-Collège. Il a conservé 
jusqu'à son dernier soupir toute la pureté de ses sen- 
timents et de ses principes, et ses derniers vœux ont 
eu pour objet le rétablissement de Votre Majesté sur 
son trône. Le décanat passe au cardinal d'Yorck, qui 

I En effet l'évcque de Tarbes, réfugié en Portugal^ y était à l'abri des 
sévérités de Bonaparte. 



CHAPITRE VII. — AVANT LA RUPTURE. 275 

est trop accablé du double poids des infirmités et des 
années pour pouvoir remplir les fonctionsde cette place, 
et même pour espérer de l'occuper longtemps. Elle 
restera par conséquent vacante jusqu'à sa mort. 

« Dernièrement le général français Kellerman, fils, 
passa ici avec deux de ses aides de camp pour se 
rendre à Paris en toute diligence. Je le fis inviter à la 
poste à venir loger chez moi, et il accepta sur-le-champ 
la proposition de très bonne grâce. Il a gagné en 
Calabre une fièvre tierce très opiniâtre, et il espérait 
que son voyage l'en délivrerait. Il a de l'esprit, des 
talents militaires et une santé très délabrée. Quoiqu'il 
ne soit ni content ni en faveur, il se flatte d'être em- 
ployé dans l'expédition de la descente en Angleterre, 
dont il reconnaît toutes les chances désastreuses, mais 
qu'il croit inévitable, et commandée par le désespoir 
et l'impossibilité de faire la guerre aux Anglais, si ce 
n'est en Angleterre. Il explique d'une manière très 
plaisante l'économie politique de la France, qui entre- 
tient gratuitement une armée immense dans le royaume 
de Naples, dans la république italienne, dans la Tos- 
cane^ en Suisse, en Hollande et dans l'Électorat 
d'Hanovre. 

« J'ai reçu la superbe dépêche dont Votre Majesté 
a daigné m'honorer, le lo du mois d'août. Sans la 
moindre adulation, sans la moindre complaisance, et 
sans autre déférence que l'assentiment dû par tout 
esprit sage à la vérité, je déclare que ce nouveau chef- 
d'œuvre a porté la conviction la plus entière et la plus 
irrésistible dans mon âme. 

(En chiffre,) i Quand je penchais pour une négo- 
ciation et pour un accommodement avec Bonaparte, je 



276 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



craignais dix années de paix en Europe. L'Angleterre 
a compris qu*elle était perdue, si elle donnait aux 
Français le temps de créer une marine, et d'achever la 
dégradation de la Grande-Bretagne. Tout est changé 
par sa sage déclaration de guerre. Bonaparte peut et 
doit même détruire sa puissance, s il essuie les échecs 
auxquels il est obligé de s'exposer, et qu'il semble pré- 
voir par ses inutiles intrigues pour conserver la paix. 
Mais, indépendamment des grands désastres qui le 
menacent, l'Angleterre n'a besoin que de continuer la 
guerre durant quelques années pour ruiner et renverser 
le trône de l'usurpateur. Je me flatte qu'elle comprend 
enfin combien son propre salut est lié inséparablement 
au rétablissement tutélaire de notre roi légitime. J'ap- 
plaudis donc de cœur et dame à la résolution de Votre 
Majesté comme au seul parti de l'honneur, de la raison 
et de l'intérêt bien calculé. Fasse le ciel que j'aie 
bientôt à renouveler à Rome la mission du cardinal 
d'Ossat ! 

« En attendant, je suis en pleine disgrâce dans cette 
capitale, où je n'obtiendrais pas même la permission 
d'y faire un voyage pour mes propres affaires. Bona- 
parte y règne despotiquement. On serait charmé de 
lui faire la cour en m'accablant de dégoûts, et en nie 
mettant à sa merci pour m'exiler où il voudrait, si je 
n'avais pas la prudence de faire le mort, de ne me 
mêler que de mon diocèse, et de ne m'exposer à aucun 
reproche, comme à aucun refus. J'esquivai l'année 
dernière d'écrire à Bonaparte pour les bonnes fêtes, 
hommage que le pape lui fit rendre par tout le Sacré- 
Collège. Je crains de ne pouvoir pas éloigner de moi 
le calice cette année. On me dit que je ne puis me 



j 



CHAPITRE VII. — AVANT LA RUPTURE. 277 



séparer de mon corps, et que je ne dois pas me sacrifier 
inutilement pour refuser une lettre de bureau. Je sup- 
plie Votre Majesté de me donner ses ordres à ce sujet, 
et, quels qu'ils soient, je les exécuterai fidèlement. Le 
cardinal Fesch est à Rome sans considération, au 
milieu de sa toute-puissance. (Fi7t du chiffre.) 

« La France vient d'assurer un traitement annuel 
de trente mille livres de rente au cardinal de Bayane 
ainsi qu'au cardinal Caselli. On dit ce dernier nommé 
en outre par le général Bonaparte à l'évêché de Ma- 
rengo. 

« Voici le temps où M. le comte d'Avaray doit se 
préparer à revenir en Italie. Je souffre des chagrins 
que cette nouvelle séparation va causer à Votre Ma- 
jesté. Ce n'est pas assurément aux dépens de son 
bonheur que je voudrais être heureux. Je le serai 
pourtant beaucoup de le posséder et de le soigner 
tendrement sur ma montagne, surtout s'il veut y pro- 
longer son séjour. C'est une promesse qu'il me fait 
toujours quand il part, et jamais quand il arrive. 

« J'ai lu avec admiration une très belle lettre écrite 
à l'archevêque de Narbonne le 12 août dernier, ainsi 
que les autres pièces intéressantes qui y sont jointes. 
Je suis, etc. » 

Maury devait attendre anxieusement la réponse à 
sa consultation. Elle lui fut faite, avec esprit et aban- 
don, par la dépêche suivante, datée de Varsovie le 22 
octobre 1803 : 

« Le roi a reçu la lettre de M. le cardinal Maury du 
20 septembre. 

« Quoique l'âge du cardinal doyen dût faire prévoir 



278 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



que sa fin serait prochaine» le roi n'en a pas moins reçu 
la nouvelle avec beaucoup de peine. 

(En chij^re.) « Le roi, susceptible de vanité tout 
comme un autre, est bien tenté d'en prendre de l'éloge 
que le cardinal Maury donne à la note du 10 août, 
ainsi qu a la lettre du 12 à M. l'archevêque de Nar- 
bonne ; mais, ce qui surtout flatte Sa Majesté, c'est de 
voir le cardinal Maury bien convaincu qu'elle a pris 
le meilleur parti sur les étranges propositions qui lui 
ont été faites. L'imagination dicte les lettres, le juge- 
ment les raisonne. 

« Le roi voit avec une peine bien vive la position 
personnelle du cardinal Maury, Il faudrait être sur les 
lieux pour bien juger des sacrifices que cette position 
et l'unanimité des démarches du Sacré-Collège peuvent 
imposer au cardinal Maury. Ce qu'il y a de sûr, c'est 
que le roi n'en sera pas plus scandalisé, qu'il ne le fût 
jadis de lui voir porter un ruban tricolore \ 

« M. d'Avaray est parti d'ici le 25 du mois dernier 
dans un état qui fait espérer que ce pénible voyage 
sera le dernier. Il a pris cette année sa route par Ber- 



I. En 1790, Louis XVI avait ordonné à l'abbé Maury d'assister à la 
fédération, et la reine Marie- Antoinette voulut qu'il portât ce jour-là une 
cocarde de rubans tricolores, qu'elle eut même l'attention de lui envoyer 
la veille de la cérémonie. Louis XVIII n'avait donc pu, en aucune ma- 
nière, être scandalisé de lui voir cette cocarde aux Tuileries, quand il y 
vint le matin faire sa cour à Leurs Majestés. Je crois même, sans oser 
pourtant l'afifirmer, que Maury n'avait pas encore porté la cocarde, parce 
que son costume, qu'il s'était fait la loi de ne point quitter, n'allait pas 
avec un chapeau sur la tête. En tout cas, il est évident que la simple 
allusion Ji une telle circonstance devenait un ordre d'écrire à Bonaparte, 
du moment où Pie VII en fit un précepte formel à tous les cardinaux, et 
qu'il ne peut y avoir le moindre doute que Maury fût obligé de lui obéir, 
en sa qualité de cardiiuil siaiiste^ en se conformant ainsi à la conduite 
uniforme de tous ses collogucs. (Note de JA Louts-Sifrein Maury ^ neveu 
du cardinal,) 



CHAPITRE VII. — AVANT LA RUPTURE. 279 

lin, Leipsick et Dresde. Le roi a reçu de ses nouvelles 
des deux premières villes; sa santé était bonne malgré 
le mauvais temps qui Ta constamment accompagné. 

« Le roi a jugé à propos d'appeler auprès de lui le 
marquis de Bonnay, pour être à la tête de son bureau 
de correspondance '. Ainsi, lorsque M. le cardinal 
Maury se trouvera dans le cas d'écrire à Sa Majesté, 
sans que ses lettres passent par Vienne, il les mettra 
sous le couvert de M. de Bonnay. — L. » 

I. Le nouveau chef de cabinet accompagna la note royale de l'aimable 
lettre suivante, datée également du 22 octobre : 

< Monseigneur. — Quoique les hasards de l'émigration m'aient con- 
stamment tenu bien éloigné de Votre Éminence, j'ose me flatter de ne 
jamais en avoir été complètement oublié. La bonté que Sa Majesté a eue, 
en daignant m'appeler auprès d'elle pour m'y donner un emploi de con- 
fiance, acquiert un prix de plus à mes yeux par les rapports, que les 
détails, dont je suis chargé, vont me donner avec vous. 

« J'ai été. Monseigneur, fort accoutumé à vous entendre et à vous ap- 
plaudir. Je vais prendre l'habitude de voiis lire, et celle-là ne me sera 
pas moins chère. Je suis témoin du prix que le roi attache à votre corres- 
pondance, et je serai très flatté, s'il m'arrive quelquefois d'en être l'or- 
gane, comme j'en suis aujourd'hui l'expéditeur. 

« Les temps actuels sont orageux ; mais, ou je suis bien trompé, ou 
l'homme qui a excité la "tempête, est celui-là même dont la tête est le 
plus menacée par la foudre. La France, l'Angleterre, l'Europe, tout est 
dans un état de crise. Je ne dis pas que cette crise doive immédiatement 
amener notre salut ; mais je crois que c'est de crise en crise que nous 
pouvons espérer d'y arriver, et que nul ne peut dire laquelle sera ou ne 
sera pas la dernière. 

< Puisse-t-elle arriver demain ! Les avantages en seraient plus grands 
encore pour la France que pour le roi ; et je n'hésite pas à prononcer 
que ce prince, en se faisant connaître à son peuple, dépasserait encore 
l'attente et l'espoir de ses plus zélés serviteurs. 

€ Permettez-moi, Monseigneur, d'ajouter l'hommage d'un vieux et 
inaltérable attachement aux assurances du respect infini avec lequel j'ai 
l'honneur, d'être,Monseigneur, de Votre Éminence, le très humble et très 
obéissant serviteur. — Le marquis de Bonnay. » 



28o MEMOIKES de MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



V. 

Deux lettres encore au roi en novembre 1803. La 

première du 3. 

« Sire. — M. 1 evêque de Châlons-sur- Marne arriva 
dernièrement chez moi à dix heures du matin, et re- 
partit après le dîner pour continuer sa route. Il s'est 
nrndu de lui-même à Rome sans y être appelé, mais 
après (*n avoir obtenu l'agrément du pape. II est re- 
commanda avf!C beaucoup d'intérêt au cardinal Con- 
salvi, par M. de Talleyrand, son ancien confrère, et il 
m'a dit qu'il jouissait de la protection du général 
Bonaparte, jîrâces aux bons offices de M"^^ de Talaru, 
vciivc de M. Stanislas de Clermont- Tonnerre. Son 
projet est d<; se régler à Rome par les conseils du 
cardinal de Bayane. On ne peut pas encore tirer son 
horoscojje ; tout est possible à Rome, en bien comme 
en mal. Il compte n'y passer que trois mois ; mais il 
éprouvera cpie les affaires ne se terminent pas si 
promptement dans notre Cour. On m'écrit qu'on lui 
témoignci beaucoup de bonne volonté, mais qu'on ne 
lui en fera pas probablement ressentir de grands effets, 
je crois que son sort dépend entièrement de l'intérêt 
([u'on prend à lui à Paris. 

« M. le duc de Coigny a reçu l'ordre de quitter 
Lisbonne, dès qu'on y a formé un nouveau ministère 
qui est totalement dévoué à la France. Heureusement 
pour lui et pour sa femme, on leur conserve leur 
pension qui est d'environ trente mille livres, et ils se 
trouveront plus riches ailleurs que dans la capitale, où 
tout est excessivement cher. Ils pensent l'un et l'autre 



k 



CHAPITRE VII. — AVANT LA RUPTURE. 28 1 

fort sagement. Ce n est point par eux que je suis 
informé de ce qui les intéresse. Ils m'ont fait faire des 
compliments dans une lettre datée du 20 septembre, 
époque à laquelle rien n'était encore changé dans leur 
position. 

<L Toutes les gazettes de Paris et d'Italie désavouent 
la proposition faite aux princes de la Maison de France 
dans le mois de février dernier. 

(£n chiffre.) « Le cardinal Fesch a défendu à tous 
ses ecclésiastiques d'avoir aucune relation avec moi. 
C'est d'eux-mêmes que je le sais. L'abbé Guillon, 
homme de beaucoup de mérite, et M. de Chateau- 
briand, auteur du Génie du Christianisme, qu'il avait eu 
le bonheur de s'attacher, vont le quitter et retourner en 
France. Le premier m'a écrit qu'il s'arrêterait et se 
reposerait ici chez moi. 

« Les subsides ou plutôt les tributs énormes que 
l'Espagne et le Portugal sont obligés de payer à la 
France devraient révolter toute l'Europe, qui en pré- 
voit les conséquences. 

« Le gouvernement vient de défendre aux banquiers 
de Rome de communiquer à qui que ce soit les papiers 
anglais, et de donner des nouvelles de guerre en bien 
et en mal. — Je suis avec le respect le plus pro- 
fond, etc. » 

Toujours au roi, à la date du 23 novembre 1803 : 

« Sire. — L'intérêt que Votre Majesté prend au sort 
del'évêque de Châlons-sur- Marne ' lui assurait tous les 



r. Tout ce passage est ironique. On se rappelle en effet que Louis 
XVIII avait chargé M aury de desservir Mgr de Clerniont-Tonnerrç 
auprès de Pie VII et d'empêcher qu'il obtînt la pourpre. 



282 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

bons offices que je pouvais lui rendre indirectement à 
Rome. Votre Majesté verra, par la lettre qu'il m'écrit, 
et par le mémoire qu'il a fait traduire en italien par 
mon neveu, qu'il est malheureusement réduit à des 
espérances fort modestes et même très incertaines. 
Il est triste de venir de si loin changer de nom pour 
demander l'aumône en arrivant. Il a dit qu'on sentait 
en France le besoin de multiplier les sièges épisco- 
paux, et qu'il espérait que celui de Reims serait rétabli 
en sa faveur. Si Votre Majesté n'est pas contente de 
l'accueil qu'on lui fait, Elle aura du moins la consola- 
tion d'être dans la confidence la plus intime de ses 
moyens et de ses vues. 

€ J*eus l'honneur de recevoir avant-hier chez moi 
l'ancien roi de Sardaigne Charles-Emmanuel, et il 
revient dîner ce matin dans mon ermitage. Il a fait 
une course à Ischia, qui est à une demi-journée d'ici, 
pour y voir une religieuse, à laquelle quelques per- 
sonnes attribuent le don des miracles. Son unique pro- 
dige, connu jusqu'à présent, consiste dans la multi- 
plication des pains, qu'elle a opérée dans son couvent 
par le moyen d'une aumône de trois cents piastres 
qu'elle a reçues de la charité de ce prince. Je n'ai pas 
cru devoir parler au roi de l'objet de son voyage, et il 
ne m'en a rien dit ; mais j'ai su de lui-même qu'on 
s'occupe sérieusement de la béatification de la feue 
reine son auguste épouse, et que tout présage le succès 
d'une cause si intéressante pour le cœur de Votre Ma- 
jesté, ainsi que pour tous les bons Français. 

«J'attends, d'un jour à l'autre, M. lecomte d'Avaray, 
dont le prochain passage sur cette route m'a été 
annoncé de Vienne. Les chemins sont affreux. L'au- 



CHAPITRE VII. — AVANT LA RUPTURE. 283 

tomne est très pluvieux et très malsain cette année en 
Italie. — Je suis, etc. » 

VI. 

Ce fut le nouveau secrétaire de Louis XVIII ' 
qui reçut les deux dernières lettres que Maury ait 
adressées à Varsovie en 1803. La première est en 
date du 5 décembre: 

^ J'ai reçu, Monsieur le marquis, avec grand plaisir la 
lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, et 
dans laquelle était renfermée une réponse de notre 
maître de la même date. Je me réjouis bien sincère- 
ment d'apprendre que Sa Majesté vient de vous appeler 
à Varsovie, pour remplir auprès d'Elle un emploi de 
confiance intime. Vos talents et votre fidélité vous 
rendent digne d'un choix si honorable, et je suis 
charmé de vous retrouver à ce poste, après vous avoir 
perdu, non de souvenir, mais de vue, durant les dépla- 
cements constants de notre émigration. Les rapports 
acquièrent un nouvel intérêt quand on se connaît per- 
sonnellement depuis tant d'années. 

« J'ai su que M. le comte d'Avaray était à Vicence, 
en bon état de santé, le 16 du mois dernier, et qu'au 
lieu de continuer sa route vers le midi de l'Italie, il 
s'était replié sur Venise. Une pareille direction peut 
s'expliquer aisément et simplement ; mais certaines 
gens, qui prennent leur imagination pour leur raison, 
et qui cherchent des motifs importants dans les dé- 
marches les plus indifférentes, attribuent ce mouve- 

I. Il avait été, à la Constituante, le collègue de Maury, en qualité de 
député de Nevers. 



2S4 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

ment rétrograde à l'impression qu'ont faîte sur Tesprît 
de notre intéressant voyageur les arrestations qui se 
renouvellent tous les jours, sur la réquisition des 
Français dans toutes les villes de T Italie, où ils domi- 
nent avec l'ascendant le plus absolu. Je me flatte 
pourtant que je ne serai pas privé du bonheur de le 
posséder dans ma solitude, et qu'il ne renoncera pas au 
bénéfice d'un climat tempéré, en passant l'hiver dans 
les froides lagunes de Venise. 

« J'ai reçu l'ordre d'écrire la lettre des bonnes fêtes, 
sous la forme d'une invitation circulaire de notre 
doyen d'envoyer une copie de mes lettres de ce genre, 
ainsi que des réponses qui^ me seront faites, à la con- 
grégation du cérémonial. L'ordre est trop formel pour 
que je puisse ne pas m'y conformer. J'aurais combattu 
avec trop de désavantage seul et sur un pareil terrain, 
et il n'aurait pas été sage de m'exposer aux chances 
d'un refus, j'ai donc cédé à la nécessité avec la plus 
déchirante répugnance, en traduisant la formule ita- 
lienne qu'on m'a fournie pour modèle. 

« L'homme, qui est venu de lui-même chercher 
fortune à Rome, n'y a obtenu que des espérances d'une 
protection cauteleuse à Madrid, et la promesse d*un 
traitement d'émigré dans son couvent. Il songe 
vaguement à se procurer la coadjutorerie de Milan, 
par le crédit du même ministre. C'est un étourdi avide 
qui n'a pas besoin d'aides pour se perdre. 

« Le cardinal Fesch et la princesse Borghèse ont 
notifié diplomatiquement au Sacré-Collège et à toute 
la noblesse de Rome le mariage déjà célébré du prince 
Borghèse avec Madame Pauline Bonaparte. On attend, 
incessamment les nouveaux époux. 



CHAPITRE VU. — AVANT LA RUPTURE. 285 



^ On assure que le chevalier Azara est bien près de 
sa fin à Paris, et que la santé du cardinal Caprara est 
aussi très chancelante. 

« On s'occupe d*un concordat entre le Saint-Siège 
et le roi des Deux-Siciles pour former des tribunaux 
mixtes dans chaque diocèse, et réduire au nombre de 
cinquante les évêchés du royaume de Naples. L'exé- 
cution de ce plan sera une nouvelle plaie pour Rome 
qu'on dépouille ainsi de tous le»' côtés. 

« Je vous prie de me mettre aux pieds du roi, et 
d'ajouter à l'hommage de mon profond respect mes 
vœux les plus ardents de bonne année. Ses vertus, son 
génie et ses malheurs sont à mes yeux comme aux 
vôtres de très sûrs garants des présages que vous for- 
mez sur son règne, dès que Dieu nous fera la grâce 
de relever son trône. Cet espoir consolant ne s'éteindra 
jamais dans mon âme, et j'en ai besoin pour aimer la 
vie. — Je vous renouvelle, etc. » 

La dernière lettre de 1803 est du 29 décembre : 

« J'apprends, Monsieur le marquis, avec toute cer- 
titude, que le chevalier de Vernègues a été arrêté à 
Rome le jour de Noël, avec le plus grand éclat, sur 
la demande de la France, et renfermé au château 
Saint-Ange. On ignore absolument ses délits; mais ils 
doivent être bien graves, si l'on en juge par la rigueur 
avec laquelle il est traité. Le public, qui prend ordi- 
nairement parti pour le faible, se déclare hautement 
en sa faveur. Il est naturalisé Russe depuis quelques 
mois. Les Russes d'un rang distingué, qui se trouvent 
dans ce moment en grand nombre à Rome, semblent 
prendre la chose au tragique. Les deux princesses 






286 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



Galîtzin et Woronsoff, qui devaient être présentées au 
pape avant-hier, lui ont fait dire qu'elles étaient incom- 
modées, et se sont montrées en public le même jour. 
M. de Liza-Kœvitz, envoyé de Russie près du roi de 
Sardaigne, se prononce très fortement pour M. de 
Vernègues, qui était son commensal et son ami, et il se 
plaint de n'avoir pas été prévenu de cette arrestation. 
Les Russes se plaignent aussi beaucoup du comte 
Cassini, leur ministre à Rome, et l'accusent de n'avoir 
pas fait respecter leur nation dans cette circonstance. 
Le cardinal secrétaire d'État a expédié un courrier à 
Pétersbourg pour prévenir l'impression que doit y faire 
ceitte nouvelle, et il en a fait partir un autre pour 
Paris. 

(En chiffre.) « En sortant de chez M. de Vernègues, 
l'officier dit : Son compagnon ne s y est pas trouvé. On 
croit que ces paroles désignent M. le. comte d'Avaray, 
qu'on se flattait d'emprisonner, et qui a très heureuse- 
ment rebroussé chemin pour se rendre à Venise. Mais 
y est-il en sûreté ? Je ne suis pas sans inquiétude sur 
son compte. Les Français dominent partout avec tant 
de despotisme, qu'on doit tout craindre de leur part. 
(Fin du chiffre.) 

<L L'ancien évêque de Chàlons-sur- Marne a obtenu 
du pape, sur la demande de la France, un traitement 
annuel de six cents écus romains, et le payement de 
son voyage. Il m'écrit qu'il est très mécontent, qu'il 
va retourner à Paris, où il se flatte que le gouverne- 
ment forcera le Saint-Père d'améliorer son sort, et 
qu'il s'arrêtera chez moi pendant quinze jours. — Je 
vous supplie d'agréer, etc. » 



CHAPITRE VII. — AVANT LA RUPTURE. 287 



VII. 

L'année 1804 s'ouvrait sous de fâcheux auspices 
pour les fidèles du royal exilé de Varsovie. Le 25 jan- 
vier, Maury écrit au secrétaire du roi : 

« J'ai cru, Monsieur, que vous ne seriez pas fâché 
de lire les pièces ci-jointes fidèlement copiées de la 
minute originale de l'auteur. 

« M. de Vernègues est toujours au château Saint- 
Ange. On décidera de son sort à Rome, après le retour 
des courriers qu'on a fait partir pour Pétcrsbourg. 

« M. de Chateaubriand et l'abbé Guillon, ci-devant 
attachés au service de M. le cardinal Fesch, et depuis 
plusieurs mois brouillés ouvertement avec cette Émi- 
nence, qui se plaint avec vérité d'avoir été infiniment 
décriée par eux et par tous ses entours à Rome, pas- 
sèrent ici en poste dimanche dernier, 22 du courant, 
pour se rendre à Paris. Je ne les ai point vus. et je me 
félicite de n'avoir pas été le confident de leurs violentes 
diatribes contre un cardinal si respectable '. D'ailleurs, 



I. Joseph Fesch, demi-frère de Lœtitia Ramdini, était né à Ajaccio 
en 1763, et occupait en cette ville la charge d'archidiacre quand éclata 
la Révolution. Les divisions intestines qui agitaient la Corse, le portèrent 
à se retirer à Paris auprès de son beau-frère Jérôme Bonaparte, père de 
Napoléon, et député aux États généraux. Il accompagna son neveu à 
Tarmée d'Italie, et reçut de lui, après le Concordat, ^archevêché de Lyon, 
dont il refusa de se démettre à la Restauration. Il avait été créé cardi- 
nal, le 17 janvier 1803, en même temps que de Boisgelin, archevêque 
de Tours, de Belloy, archevêque de Paris et Cambacéres, archevêque de 
Rouen, et, depuis le mois d'avril 1803, il remplaçait Cacault à Rome en 
qualité de ministre plénipotentiaire. On comprend le peu de sympathie 
que l'oncle de V< usurpateur > devait inspirer à Maury et à ses corres- 
pondants de Varsovie. Mais la justice exige qu'on reconnaisse au cardi- 
nal Fesch le mérite d'avoir pris rang parmi les défenseurs de la supré- 
matie du Pape au Concile de Paris. Moroni Tcn loua avec raison, et 



288 MEMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



ils ne m'auraient rien appris de nouveau. Je ne me 
mule de rien, et depuis très longtemps je ne veux 
entendre parler de rien. — Je vous renouvelle, etc. > 

A quoi, le marquis de Bonnay réplique, à la date du 
2 2 février 1804 : 

€ Monseigneur. — Je reçois dans Tinstant la lettre 
ilont Votre lîlminence ma honoré le 25 janvier. 

« Sa Majesté a mis, je vous assure, beaucoup d'in- 
térêt ;\ prendre connaissance des pièces (originales 
(juoiqui* copiées) qu'elle contenait. Elles n'ont, comme 
vous l'aviez bion prévu, rien changé à ses sentiments 
pour la personne intéressée. 

€ Quant ;\ moi, Monseigneur, je n'en dirai pas autant, 
je n'ai pu m'empccher d'admirer la naïveté pieuse, 
l'humilité chrétienne, avec laquelle cette personne (que 
je ne croyais pas oniiorement dénuée d'amour-propre 
et d'orguoil) raconte l'inconsidération et le mépris dont 
elle a été lobjot. 

^ Lorsqu'il sera possible de pénétrer jusqu'au pri- 
sonnier du chAtoau Saint- Ange, je désirerais beaucoup, 
Monseii^neur, que vous lui fassiez savoir, que ses 
malheurs ont vivement affecté la personne auguste 
pour laquelle il souffre si injustement ; et que cette 
personne, n'écoutant que son vif intérêt pour lui, a 
écrit sur son compte de la manière la plus pressante 
au souverain qui peut et doit le plus influer sur sa 
délivrance. 11 est bon aussi que ce prisonnier sache, 
que dans aucun cas il ne sera abandonné par ceux 

si>:n,\le i^gAlement ses ertbrts pour ûire prévaloir vi.ins les conseils de 
son r.cxcu K^s in:oièîs vîe !a religion, ciiaiu: ils ciaîor.t mcr..\cés par les 
ministres vie Icmpeicur. Fesch mourut i Rome en iS;q. 



CHAPITRE VII. — AVANT LA RUPTURE. 289 



qu'il a si constamment servis ; que j'en ai reçu l'assu- 
rance, et que je n'ai pas même eu le mérite de la pro- 
voquer. 

« J'ai vu passer à Vienne, il y a deux ou trois ans, 
un jeune Rastignac qui accompagnait à Pétersbourg 
le duc de Richelieu. Pour l'intérêt que je porte au duc 
Doudeauville, j'aimerais mieux que ce ne fût pas là le 
Rastignac son gendre. Non pas que j'aie des reproches 
graves à lui faire, notamment en fait de principes ; 
mais il a, ou du moins il avait alors tous les ridicules 
qui ont si souvent décrié nos jeunes Français chez 
l'étranger. 

« Je trouve. Monseigneur, qu'il y a eu bien de l'irré- 
vérence aux deux personnes que vous me citez, à se 
permettre d'inculper un prince de l'Église aussi véné- 
rable que M. le cardinal Fesch et un grand de la terre 
aussi respectable que l'ambassadeur du Premier Con- 
sul et l'oncle de Bonaparte. Celui-ci avait laissé sur- 
prendre sa religion en les attachant à la légation de 
cette Éminence ; mais on doit s'attendre, qu'ils se 
repentiront d'avoir si mal usé de ses bontés. 

« La politique du nord s'embrouille journellement, 
et je n'ai pas des yeux assez pénétrants pour y lire. 
Il paraît que personne n'est content de ce qui est ; 
mais je doute que personne soit disposé à faire l'effort 
nécessaire pour amener un autre ordre de choses. 

« Il existe une puissance insulaire, qui aurait tout 
terminé depuis longtemps, si elle eût adopté à temps 
les principes fondamentaux, que je crois qu'elle pro- 
fesse sincèrement aujourd'hui : mais maintenant c'est 

son tour à convertir les autres, et je doute qu'elle en 
ienne facilement à bout. Au surplus, nous nous trou- 

Correspondance inédite. — II. 29 



290 MlrlMOIRKS DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



VOUS assez mal placés pour accueillir l'effet des conver- 
sions (s'il en vient), et il ne tiendra pas à nous de 
changer d'attitude. 

« Le roi, Monseigneur, a parfaitement accueilli votre 
hommage. Il a depuis 15 jours une petite goutte au 
pied, qui ne l'empêche pas de marcher, mais qui Tem- 
pêcherait de courir. Je crois qu'un petit accès aussi 
bénin ne peut tourner qu'à profit. 

« Votre Éminence n'a sans doute pas encore vu la 
lettre latine des évêques de France non démissionnaires 
au nombre de 38, adressée à Sa Sainteté, puisqu'elle 
ne me fait pas l'honneur de m'en parler '. ■; — Conser- 
vez-moi vos bontés. Monseigneur, et daignez agréer, 
etc. » 

I. Cette lettre latine, iniprimde à Londres en décembre 1803, ne con- 
tient pas moins de 132 pages petit in-8'*. — Elle est signée du cardinal 
de Montmorency, évêque de Metz ; et des archevêques ou évêques : 
Dillon, archevêque de Narbonne ; de Talleyrand-Périgord, archevêque 
de Reims; du Plessis d'Argentré, évoque de Limoges; de C onzié, évêque 
d'Arras ; de Malide, évoque de Montpellier ; de Grimaldî, évêque de 
Noyon ; d'Usson de Bornac, évcque d'Agen ; de Lastic, ancien évêque 
de Riez ; de Nicolaï, évêque de Béziers ; de Ciugny, évêque de Riez ; 
Lamarche, évcque de Saint-Pol de Léon; de Grossoles de Flamarens, 
évêque de Périgueux; du Plessis d'Argentré, évêque de Séez;de Belbœuf, 
évêque d'Avranches ; de Gallard de Terraube, évcque du Puy ; Amelot, 
évêque de Vannes ; de Lauzière Thémines, évêque de Blois ; de Sabran, 
évêque de Laon ; de Béthisy, évêque d'Uzès ; de Cahuzac de Caux, évêque 
d'Aire ; Seignelay-Colbert, évêque de Rodez ; de Chilleau, évêque de 
Châlons-sur-Saône ; de Gain de Montagnac, évêque de Tarbes ; de la 
Laurencie, évêque de Nantes ; de Mouchet de Villedieu, évêque de 
Digne ; d'Albignac, évêque d'Angoulcme ; de la Broue de Vareilles, 
évêque de Gap ; de Castellane Mazaugue, évêque de Toulon; de la Fare, 
évêque de Nancy; du Chambre d'Urgom; de Chauvigni de Blot, évêque 
de Lombez ; de Messey, évêque de Valence ; de Vintimille, évêque de 
Carcassonne ; de Bovet, évêque de Sisteron ; de Coucy, évêque de La 
Rochelle ; Asseline, évêque de Boulogne ; de la Tour, évêque nommé de 
Moulins. 



CHAPITRE VII. — AVANT LA RUPTURE. 29 1 



VIII. 

Si, comme on peut le croire, la police de Bonaparte 
put lire dans cette dernière lettre, on ne saurait s'éton- 
ner de la plainte que l'ambassadeur du Premier Consul 
fut chargé de transmettre à Pie VII et de Tordre que 
le Souverain- Pontife donna en conséquence au cardinal 
Maury. 

La lettre, où celui-ci en donne communication à 
Varsovie, est du 2 1 février 1 804 : 

« Je viens de recevoir, Monsieur le marquis, la très 
aimable lettre dont vous m'avez honoré le sept du mois 
dernier '. 

« Je suis très affligé de la mort de M. de Sérîzy, 
dont j'estimais infiniment les talents et les principes. 

« Le prétendu cousin est traité indignement par 
celui dont il continue d'être le commensal. On ne lui 
parle jamais, on ne lui répond pas, on l'humilie sans 
cesse, et il faut avouer qu'il justifie, autant qu'il est en 
lui, un traitement pareil, en s'y soumettant. 

« C'est sans ma participation que les corsaires de 
la librairie de Paris viennent de réimprimer quelques 
essais de ma jeunesse. Je me proposais, pour me déli- 
vrer de leurs instances, d'y joindre quelques autres 
ouvrages du même genre, qui sont renfermés depuis 
longtemps dans mon portefeuille; mais ils m'ont gagné 
de vitesse, et je ne connais, ni ne reconnais cette nou- 
velle édition. 

(En chiffre.) € Le pape ma fait avertir de n'écrire 

1. Nous n'avons pas retrouvé cette lettre. 



292 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



à ijuique ce soit sur les affaires politiques, en me décla- 
rant que, si je me compromettais, il lui serait impos- 
sible de ne pas me sacrifier. Je suis fort surveillé, en 
pleine disgrâce à Rome, par suite de la peur qui y règne 
sur la frontière de la Toscane et sous la main des 
Français. Mes principes et ma fidélité sont invariables. 
Je donnerais volontiers ma vie pour mettre le roi sur 
son trône. Mais, dans ma triste position, ne pouvant 
plus être de la moindre utilité, je dois suivre lés avis, 
ou plutôt les ordres que Ion me donne, et m'occuper 
uniquement de mon métier. C est pour moi un bien 
grand et bien pénible sacrifice, et je ne doute pas 
que vous n'en soyez bien convaincu. — Je vous renou- 
velle, etc. » 

Telle fut la dernière lettre du cardinal Maury et là 
finit, de son côté, la correspondance qu'il avait si fidè- 
lement entretenue avec le royal exilé de la maison de 
Bourbon. Lorsque cette lettre arriva à Varsovie, il lui 
fut répondu, à la date du 21 mars 1804 : 

(En chiffre.) « Vous devez. Monseigneur, savoir 
depuis longtemps la réponse et la décision de l'empe- 
reur de Russie au sujet du chevalier de Vernègues. Si 
la pièce qu on m'a envoyée comme officielle, est exacte, 
il y est dit que Sa Majesté Impériale approuve ce que 
le pape a cru devoir faire, et lui remet la décision de 
l'affaire ; qu'elle prie le pape de nommer une commis- 
sion déjuges intègres qui prendront connaissance de 
la chose dans toutes les formes légales ; enfin que le 
pape est laissé le maître de faire exécuter la sentence 
qui interviendra, ou d'envoyer à Pétersbourg les actes 
de la procédure. 



CHAPITRE VII. — AVANT LA RUPTURE. 293 

« Votre Éminence sans doute ne s'y attendait guères, 
ni moi non plus. Mais j'observe que le cardinal Con- 
salvi a envoyé un courrier qui a précédé de beaucoup 
le compte que M. Lizakœvitz n a, je crois, rendu que 
par la poste. Il se peut que l'empereur de Russie ait 
prononcé avant d'avoir entendu lés deux parties. Il se 
peut aussi qu'il ait une arrière-pensée, et qu'il veuille 
que les formalités légales soient observées, et l'inno- 
cence de M. de Vernègues bien reconnue, avant de 
faire éclater toute son indignation. 

« Quoiqu'il en soit, Monseigneur, ce qui est le plus 
pressé et le plus intéressant à connaître, c'est la forma- 
tion de la commission de juges intègres, que la cour 
de Russie a demandée, et le choix des juges qui la 
composeront. C'est sur quoi Votre Éminence est priée 
assurément de vouloir bien nous transmettre le plus 
tôt possible toutes les notions qu'elle recueillera. Sa 
Majesté désire aussi. Monseigneur, que vous vous 
fassiez informer avec suite et exactitude de la marche 
de la procédure qui va s'en suivre, et que vous lui en 
fassiez parvenir des rapports fréquents. 

« J'en étais là de ma lettre, Monseigneur, quand j'ai 
reçu celle dont Votre Éminence a daigné m'honorer 
le 2 1 février, et qui a été mise sur-le-champ sous les 
yeux du maître. 

« Le silence, que garde Votre Éminence sur la 
lettre respectueuse, mais forte, que 38 évêques non- 
démissionnaires ont eu l'honneur d'adresser à Sa Sain- 
teté, me prouve qu'en m'écrivant elle n'en avait pas 
encore connaissance. Je ne suis pas juge compétent en 
cette matière ; mais je n'ai pas idée d'une logique plus 
serrée, plus canonique et plus victorieuse. Vous croyez 



294 MKMOIRKS DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



aisément, Monseigneur, qu'il nous importe de savoir 
comment cette pièce aura été jugée à Rome. Nous 
n'avons pas encore la certitude acquise, qu'elle ait été 
remise, suivant l'intention, dans les mains auxquelles 
elle est destinée. 

« L'un dit : Je n'y vais point, je ne suis pas si sot. 

a L'autre : je ne saurais. 

« Vous aurez été bien étonné, Monseigneur, mais 
(c(î (jui peut vous surprendre) pas plus que nous, en 
a|)|)renant les derniers événements de Paris '. Le public 
(*st (ît restera persuadé que nous en étions prévenus. 
La chose est assez naturelle ; mais la vérité est que 
nous ne savions rien, nous ne soupçonnions rien. Il 
faut observer que ceux qui ont cherché, ou qui cher- 
cheront dans la suite à renverser le gouvernement con- 
sulaire pour lui substituer le gouvernement légitime, 
songeront bien moins aux intérêts de Louis XVIII 
qu'aux leurs, qu'à ceux de la France. La seule chose 
(ju'ils feront peut-être (et qu'ils n'ont point faite dans 
celte occasion-ci), sera de faire préalablement sonder 
s(^s dispositions et intentions en cas de restauration. 

« Il est vrai de dire que les dispositions de bonté 
et de clémence sont déjà suffisamment connues, et que 
son propre intérêt serait le garant des mesures sages 
et conciliantes qu'il adopterait en montant sur le trône; 
sur \(\ trône, dont je ne crois pas qu'il fût aujourd'hui 
bi(Mi éloigné, si les projets de Georges et de Pichegru 
avai(»nt réussi. 

« C(»tt(* /r//re d'un Anglais au citoyen B. P, m'est 
«Milin parvenue, mais en allemand. Ainsi j'ai bien su 
jufjer les idées, mais non le style. Vous, Monseigneur» 

I. L:i ronspiralion royaliste de Pichegru. 



CHAPITRE VII. — AVANT LA RUPTURE. 295 

qui lavez vue dans sa langue originale, vous avez pu 
discerner, si elle pouvait être l'œuvre de Richer de 
Sérizy, qui écrivait, ce me semble, avec plus de cha- 
leur et de verve que de pureté. Au reste les écrits de 
ce genre ne manquent pas, et j'en ai vu qui m'ont paru 
encore mieux /aùs que ladite lettre. 

« Je suis étonné que le ministre près la République 
Valaisienne n'ait pas encore rejoint son nouveau poste; 
car il ne devrait pas se plaire où il est. 

« Ce n'est pas sans effort d'imagination qu'on peut 
concevoir un degré d'avilissement pareil à celui dans 
lequel s'embourbe chaque jour davantage le prétendu 
cousin du successeur de saint Pierre ^ 

« A la distance où nous sommes l'un de l'autre. 
Monseigneur, il est impossible de raisonner politique ; 
mais, quoique l'horizon ne se débrouille point encore, 
on y aperçoit, surtout vers le nord, des nuages qui 
s'amoncellent, et qui menacent de crever bientôt. 

« Qu'est-ce, je vous prie. Monseigneur, qu'un abbé 
d'Auribeau, qui est établi à Rome (depuis quelques 
années ce me semble) ? 

« Sa Majesté est parfaitement remise de sa goutte. 
Elle se porterait encore mieux, je croîs, si elle habitait 
un climat pareil au vôtre. Mais aujourd'hui, premier 
jour de printemps, nous sommes ensevelis sous la 
neige comme au mois de décembre, et avec un degré 
de froid qui ne nous fait pas espérer que le soleil 
reprenne ses droits de sitôt. 

« La maladie du roi d'Angleterre nous afflige et 
nous inquiète. Nous croyons qu'il y a plus à crain- 

I . L'irritation (5tait extrême à la petite Cour de Varsovie contre Cler- 
mont-Tonnerre. 



296 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

dre qu'à espérer des suites quelconques qu elle peut 
avoir. 

« Le député de Nevers a l'honneur de vous renou- 
veler à Votre Éminence, Monseigneur, le tribut de 
son respect, de son dévouement et aussi de son atta- 
chement. — B. » 

A Varsovie, n'avaît-on donc pas voulu entendre ? 
La déclaration de Maury était cependant bien nette 
et l'ordre dont il parlait bien précis ! 

IX. 

Un grand événement venait de s'accomplir. Par le 
Sénatus-Consulte du 18 mai 1804, Bonaparte avait été 
invité à ceindre la couronne impériale. C'est le roi lui- 
même qui écrit la note, datée de Varsovie le 6 juin, et 
qui devait porter à Maury les derniers ordres qu'il ait 
reçus de son maître, avant la foudroyante lettre qui, 
en 18 14, le rejettera dans son dernier exil. Voici la 
note : 

« La lettre adressée au Souveraîn-Pontife, que M. le 
cardinal Maury trouvera cî-jointe avec sa copie, dis- 
pense le roi d'entrer dans de plus grands détails à ce 
sujet. Sa Majesté désire que M. le cardinal Maury 
prenne les moyens les plus prompts et les plus sûrs 
pour faire parvenir cette lettre en mains propres à Sa 
Sainteté. 

(En chiffre,) « Mais M. le cardinal Maury imaginera 
aisément que le roi n'est pas dans l'intention de s'en 
tenir à une simple protestation adressée aux têtes 
couronnées. Sa Majesté pense que, dans le cours ordi- 



CHAPITRE VII. — AVANT LA RUPTURE. 297 



naîre des choses, elle doit être sobre de paroles envers 
son peuple : en les prodiguant, elles perdraient leur 
effet. Mais il est des occasions, où le silence deviendrait 
une faute très grave ; et, s'il en fut jamais une, c'est 
lorsque le général Bonaparte consomme son usurpation. 
Le roi, sentant toute l'importance de la matière, désire, 
pour un tel acte, s'entourer de tout côté de lumières, 
et il regrette amèrement que des considérations de 
premier ordre aient forcé M. le comte d'Avaray à 
borner sa station d'hiver à Venise. S'il eût suivi la 
marche des années précédentes, il eût rapporté de 
Montefiascone les avis et l'âme tout entière du plus 
éloquent des défenseurs de la monarchie. Ce que le 
roi n'a pu avoir par lui. Sa Majesté le demande 
aujourd'hui à M, le cardinal Maury. Elle l'invite, non 
à s'occuper d'une affaire qui est sans doute depuis 
longtemps l'objet de ses plus sérieuses pensées, mais à 
lui transmettre le fruit de ses méditations, à lui donner 
son avis sur le fond et sur la forme de l'acte, qu'elle 
est dans l'intention de publier. En un mot le roi appelle 
à lui, dans cette grande occasion, le cœur, la tête et la 
plume de M. le cardinal Maury ; et déjà il calcule 
avec impatience les jours qui devront nécessairement 
s'écouler, avant qu'il reçoive cette importante réponse. 
— L. » 

Voici la copie de « la lettre écrite par Sa Majesté 
Louis XVIII au Saint-Père le 6 juin 1804 ». 

« Très-Saint-Père. — En prenant le titre d'empe- 
reur, en voulant le rendre héréditaire dans sa famille, 
Bonaparte vient de mettre le dernier sceau à son usur- 
pation. Ce nouvel acte d'une Révolution où tout, dès 



20S MflMOIKFS DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



lorigino, a été nul, ne peut sans doute infirmer mes 
droiis. Mais, comptable de ma conduite à tous les 
souverains, dont les droits ne sont pas moins lésés que 
l'js mirns. et dont les trônes sont tous ébranlés par les 
principes dani^^ereux que le sénat de Paris a osé mettre 
en ivant : comptable à la France, à ma famille, à mon 
propre honneur, je croirais trahir la cause commune. 
en gardant le silenc(î en cette occasion. Je déclare donc 
(a|)rès avoir au besoin renouvelé mes protestations 
contre tous h^s actes illégaux qui, depuis l'ouverture 
des lùats-Généraux de France, ont amené la crise 
effrayante dans laquelle se trouvent la France et TEu- 
rop(\) je déclare, en présence de Votre Sainteté, en 
présence de tous les autres souverains auxquels j'écris 
par ce niênuî courrier, que, loin de reconnaître le titre 
impérial que lionaparte vient de se faire déférer par un 
corps qui n'a pas même d'existence légitime, je proteste 
et contre ce titre, et contre tous les actes subséquents 
auxquels il pourrait donner lieu. En remplissant ce 
d(»voir, je crois fermement donner à Votre Sainteté 
un(î preuve de ma dévotion au Saint-Siège et de ma 
vénération pour sa personne sacrée. — Je suis, etc. — 
Varsovie, le 6 juin 1S04. » 

A c(;tte not(* et à ces pièces, le marquis de Bonnay, 
ou, comme il s'api)elait lui-même, « le député de 
Nev(M*s >^, éerivant à son ancien collègue aux États- 
(lénéraux. joint le billet suivant, daté également du 
juin I Sc)4 : 

^^ Monseii^neur. — Sa Majesté adresse elle-même 
à \'oin» bjnincnce la lettre qu'elle écrit au Saint- Père, 
et tlont j(^ joins ici la copie. Je n'ai rien à y ajouter, 



CHAPITRE VII. — AVANT LA RUPTURE. 299 



Monseigneur, sî ce n'est que je vais compter les mo- 
ments d'ici à ce que nous recevions réponse à notre 
consultation ; et que, vu la difficulté que vous aurez 
peut-être à nous faire parvenir cette réponse, j ose 
vous supplier de me dire, (en m'accusant la réception 
du présent paquet,) combien de temps à peu près vous 
nous la ferez désirer. 

« Je supplie aussi Votre Éminence de recueillir et 
de me dire tout ce qu'on pourra apprendre de positif, 
soit de l'extradition du malheureux chevalier de Ver- 
nègues, soit de ses suites. Je crains bien fort que, dans 
la persécution qu'on lui fait éprouver, il n'entre des 
projets de vengeance personnelle ; et vengeance d'un 
Corse ! vengeance d'un homme qui croirait manquer à 
son pays, s'il s'abaissait à pardonner ! 

« Pour discourir sur tout ce qui se passe et se pas- 
sera, il faudrait causer, non écrire. J'espère donc que 
Votre Éminence trouvera bon que je me borne à 
mettre à ses pieds l'hommage de mon dévouement 
particulier et de mon profond respect. — Le député 
de Nevers. » 

Maury ne répondit rien à ces instances, nous allons 
voir pourquoi. 

La rupture était consommée ! 



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Livre quatrième. 



De l'Empire a la mort de Maury. 



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CHAPITRE PREMIER. 
Adhésion a l'Empire. 

Sommaire. — C'est votre portrait avant la lettre ! — Motifs de Maury. 
— Lettre de décembre 1803 au Premier Consul. — Le passage du cardi- 
nal Fesch. — Lettre au cardinal Fesch en juin 1805. — Réponse de ce 
dernier. — La lettre à l'Empereur. — Éloges que lui en fait le cardinal 
de Belloy. — Pie VII n'emmène pas Maury en France. — Première 
rencontre de Maury et de l'Empereur à Gênes. — Lettre de Talleyrand 
à ce sujet. — Lettre de Maury à Napoléon en décembre 1805. — Nou- 
velles instances du ministre Portalis. — Pourquoi il ne se rend pas à 
Rome, avant de partir pour Paris. — Lettre d'adieux au cardinal Con- 
salvi. 



I. 

C'ÉTAIT au lendemain de sa nomination à l'ar- 
chevêché de Paris. Maury rendait visite à une 
grande dame, des plus ardentes parmi les admiratrices 
de son talent et de son courage à la Constituante. 
Dans le salon où elle reçut l'Éminence, en belle place, 
rayonnait le portrait de Maury. Le visiteur, charmé, 
exprima, en termes chaleureux, combien il était touché 
de l'honneur. 

— Mais, Éminence. fit la dame en interrompant ses 
effusions, vous ne voyez donc pas que c'est votre por- 
trait avant la lettre ! 

Le mot est resté. La postérité qui Ta recueilli a fait 
écho au reproche de la noble dame et, tandis qu'elle a 
pardonné à bien d'autres défaillances, l'opinion a gardé 
rigueur au revirement de Maury. 



304 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRK QUATRIÈME. 



Les défenseurs de sa mémoire ont fait valoir les 
arguments des amis demeurés fidèles. Maury s'en- 
nuyait loin de France, nous avons surpris plus d'une 
fois ses plaintes d'exilé ; son royal correspondant l'avait 
piqué au vif d'une de ces piqûres d'épingle qui l'exas- 
péraient ; l'Empereur réalisait cet idéal de dictature 
répressive qu'il aimait d'instinct et caressait dans ses 
rêves de haine contre la Révolution. Tout cela, on l'a 
dit, et l'opinion est demeurée inexorable ^ Nous n'en- 

I. M. de Pontmartin, rendant compte du livre de Poujoulat sur le 
Cardinal Maury {Nouveaux samedis ^ 20*^ série 1881), a résumé les prin- 
cipaux arguments de la défense, ou, si l'on veut, les circonstances atté- 
nuantes plaidées en faveur de Maury : € Il nous apparaît, dit-il, (dans 
le récit de Poujoulat,) comme une victime de la fatalité trompée par une 
erreur d'optique, comme un naufragé échouant au port après avoir 
doublé le cap des tempt^tes; d'autant plus enclin à subir le prestige, que 
dis-je ! le vertige napoléonien, que, dans ses luttes courageuses contre 
l'anarchie, la démagogie et le crime, il a secrètement souhaité et invoqué 
la répression par la force.... Le lecteur ému se demande d'abord si tant 
d'énergie, d'éloquence, d'intrépidité, de verve, de services rendus, de 
défis lancés à la lanterne, ne doivent pas faire pencher la balance en 
faveur de l'accusé ; puis, s'il n'y a pas une disproportion implacable entre 
le faute et le châtiment.... » M. de Pontmartin, après avoir mis en belle 
lumière la fascination exercée sur Maury par le génie de l'Empereur, 
parle, après Poujoulat, de l'ennui que le cardinal, se ressouvenant de 
sa vie si différente d'autrefois, éprouvait dans son i hermitage >, dans 
sa 4C montagne », dans sa « solitude > de Montefiascone, rêvant de reve- 
nir à Paris, d'y goûter de nouveau les plaisirs de la conversation et de 
l'esprit, où il excellait. <i N'oublions pas non plus le mot du cardinal, cité 
par son biographe : « Les coups de barre ne me font rien, mais les coups 
d'épingle me mettent aux champs. )> Le plus poignant de ces coups 
d'épingle, je crois l'avoir trouvé dans une lettre de Louis XVIII, que 
M. Poujoulat a reproduite, mais sans y attacher, selon moi, assez d'im- 
portance. «... Ce qu'il y a de sûr, écrivait-il à Maury, qui lui avait fait 
part des embarras de sa position, c'est que le roi n'en sera pas plus scan- 
dalisé qu'il ne le fut jadis de vous voir porter un ruban tricolore. > 
Remarquez que cette allusion à un ancien souvenir, au ruban porté par 
Maury à la fête de la fédération, supposait chez le prince tout un arriéré 
de rancunes et d'cpigrammes en dedans, qui n'avaient pu être désarmées 
ou effacées, ni par l'orateur de la Constituante, ni par l'ambassadeur 
royaliste à Rome. Rappelez- vous ce penchant dont nous parlions tout à 
l'heure, et qu'avait surexcité Jean-Jacques, à nous exagérer notre valeur 



CHAPITRE ler. — ADHÉSION A L'EMPIRE. 30S 

treprenons point une nouvelle apologie. Mais il reste 
à connaître les éléments du procès et à entendre l'ac- 
cusé. Cest pourquoi nous estimons que le meilleur 
moyen de reprendre la cause, c*est de mettre sous les 
yeux du juge les documents demeurés jusqu'ici dans 
une ombre trop discrète. 

On a lu ce que Maury lui-même écrivait de sa situa- 
tion à Varsovie et comment Louis XVIII répondit à 
sa consultation. Plus tard, nous donnerons en son 
entier le mémoire qui résuma les arguments personnels 
de l'accusé, au moment même de sa condamnation. 



personnelle, les services que nous avons rendus, la reconnaissance qu'on 
nous doit, et dites-moi si ce mot froid et cruel, arrivant à l'heure critique 
de tentation et d'hésitation, n'était pas fait pour déterminer la défection 
complète. Ah ! les rois proscrits ou régnants ne savent pas assez combien 
un mot de trop ou de moins peut attrister la fidélité et refroidir le cou- 
rage ! Maury fut-il le j^ï/// d'autres plus coupables que lui furent-ils 
punis aussi cruellement ? La déchéance, l'exil, la sévérité du pape qu'il 
avait concouru à faire élire, l'aversion des i)rinces qu'il avait servis, 
3 mois et demi de prison dans une humide cellule du fort Saint-Ange, 
la solitude faite autour de sa vieillesse et de sa mort, l'église dont il por- 
tait le titre fermée, contre l'usage, à ses dépouilles mortelles, n'y a-t-il 
pas là, pour notre siècle de pardons et d'amnisties réciproques, un luxe 
de châtiment peu proportionné avec la faute ? Et pourtant Maury ne 
murmura pas. Bien différent d'autres superbes qui avaient rendu moins 
de services et qui ont été plus rebelles, il se résigna, il se soumit, il se 
réconcilia avec Rome, il accepta sa punition avec une sorte de fatalisme 
taciturne et chrétien qui ne fut pas sans grandeur. Est-ce à dire que 
nous songions à l'absoudre ? Non, mille fois non ! nous avons à tirer de 
ce sévère spectacle un enseignement plus consolant. Que de fougueux 
patriotes, de fervents républicains, d'incorruptibles Spartiates, de fana- 
tiques amants de la liberté, jacobins, montagnards, régicides, tribuns, 
héros de clubs, pourvoyeurs d echafauds, se sont prosternés plus bas que 
Maury devant le despotisme armé et couronné, sans qu'on en ait été trop 
surpris ou trop indigné, sans que la logique révolutionnaire ait paru trop 
outragée en leur personne, sans que ce changement ait semblé leur 
coûter une transformation trop radicale, un effort trop douloureux, un 
trop pénible sacrifice. On eût dit qu'en échangeant le rôle de démagogues 
contre celui de valets, ils ne faisaient que changer de costume dans un 
même rôle. > 

Correspondance inédite. — II, ao 



306 MÉMOIRES DE MAURV. — LIVRE QUATRIÈME. 



Ici, nous allons tirer, de ses papiers, les actes et les 
écrits qui accompagnèrent son adhésion au gouverne- 
ment nouveau de la France. 

II. 

C'est à tort qu'on a reporté à Tannée 1804 les pre- 
mières démarches de Maury dans le sens qui lui a si 
sévèrement été reproché. La « lettre », dont voulait 
parler la grande dame, avait été précédée d'une autre, 
dictée, on s'en souvient, par l'ordre du cérémonial 
romain et traduite ou mieux calquée sur un modèle 
italien, ainsi que Maury le racontait dans ses dernières 
correspondances avec l'exilé de Varsovie '. 

Cette lettre est du i*"" décembre 1803. Maury y 
disait : 

« Citoyen Premier Consul. — Mon amour constant 
pour ma patrie et ma haute admiration pour le consul 
qui la gouverne avec tant de gloire, m'inspirent les 
vœux les plus ardents pour demander au ciel sa con- 
servation et son bonheur. Je profite de l'approche 
d'une solennité qui en appelle l'hommage pour pren- 
dre de cette heureuse circonstance l'occasion de les 
renouveler et de lui en présenter le tribut. Je le supplie 
d'agréer avec bonté le gage de mon dévouement et de 
m'honorer de ses ordres toutes les fois qu'il daignera 
me croire propre à les exécuter. Je suis avec respect, 
du citoyen Premier Consul, le très, etc. » 

I. Déjà l'année précédente Cacault avait insisté pour que le Sacré- 
Collège < rendît au Premier Consul ce qui s'adressait aux rois autrefois > 
ainsi qu'il le mandait à Talleyrand dans une dépêche du 22 octobre 1802. 
Le I" décembre 1802, il lui envoyait i ces différentes lettres qui disent 
toutes la même chose > le priant d'en rendre compte au Premier Consul. 



CHAPITRE ler. — ADHÉSION A L^EMPIRE. 307 

En envoyant le projet de cette lettre à son frère, ou 
à son neveu à Rome, le cardinal lui écrivait : 

« Pèse bien mes expressions. Je ne crains pas qu'on 
fasse imprimer ma lettre, ou, en tout cas, à bon enten- 
deur salut. J'ai reçu de Londres une longue feuille qui 
contient une lettre imprimée, terrible et sans réplique, 
écrite pac un Anglais à Bonaparte. Tu la liras et tu 
verras si Ion sait raisonner dans ce bas monde. Je 
crois que l'auteur est un Français qui sait bien défendre 
les Anglais. Ton milord Bristol s'en serait enivré de 
joie. Il ne faut pas le compromettre. Ne parle pas de 
cette lettre, qui fera grand bruit. » 

Six mois auparavant, le passage du cardinal Fesch, 
qui se rendait à Rome pour y tenir l'ambassade de 
France, amenait Maury à une démarche, dont il écri- 
vait à son neveu : « Le sort en est jeté. Dieu bénira, 
je l'espère, cette dernière et périlleuse expérience, que 
je vais tenter en faveur de ma famille. » 

L'historien du cardinal Fesch raconte que l'oncle 
du Premier Consul avait ordre d'éviter avec soin au 
passage son collègue de Montefiascone, et, qu'après 
avoir traversé Florence, il quitta la route de la Tos- 
cane, passa les Apennins, et suivit la Marche d' An- 
cône '. Mais Maury l'ignorait, quand il écrivait à son 
neveu, à Rome, le 15 juin 1803 • 

I. Son dessein était d'éviter la rencontre du cardinal Maury, qui, après 
avoir été le défen^ur du trône et de l'autel dans la grande assemblée 
qui prépara nos malheurs, fut récompensé de son zèle par la pourpre 
romaine et le siège épiscopal de Montefiascone. Jugez de son embarras 
(du card. Fesch) ; en sa qualité de cardinal, il ne pouvait, sans manquer 
aux bienséances, ne pas lui faire une visite ; mais, en sa qualité d'am- 
bassadeur de la République Française, il ne pouvait, sans aller contre les 
instructions qu'il avait reçues, remplir cette politesse à son égard. Cest 



308 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRikME. 



« J'ai SU ici à la poste où je m*en suis informé, que 
le cardinal Fesch doit passer mercredi prochain 22 du 
courant. Embarrassé de mes déterminations à ce sujet 
et jaloux de profiter d'une occasion favorable pour 
sortir de mon lazaret sans heurter mes principes, las 
de me tenir seul à l'écart, je suis tenté de lui écrire à 
Sienne et de lui faire remettre ma lettre par le cardinal 
Zondadari pour l'inviter à se reposer chez moi. Ma 
lettre sera polie et réservée. Soit qu'il accepte, soit 
qu'il s'excuse par écrit, soit qu'il ne me réponde pas 
je Me crois pas que mon invitation puisse me compro- 
mettre. Il amène avec lui Tournefort et Soulavie, que 
je connais et qui doivent désirer de me voir. Je te dirai 
au bas de cette lettre quel parti j'ai pris. Les têtes 
ardentes crieront, mais Jaillet lui-même ne peut pas 
exiger que je prenne un air boudeur pour me dispenser 
des bienséances avec un confrère. Je t'écrirai égale- 
ment si tu dois lui faire une visite. Il me semble fort 
différent pour toi de te présenter chez un cardinal ou 
chez Cacault. L'essentiel est de faire sur-le-champ ce 
qu'on veut faire. L'indécision avertirait et enhardirait 
les censures. Des politesses ne sont pas une apostasie. 

« Mon étoile a toujours été de n'obtenir rien de ce 
que j'ai demandé: mais je m'en suis toujours mieux 
trouvé, et la fortune n'a jamais manqué de justifier ses 
refus, en se montrant plus sage et surtout plus libérale 
que je n'étais hardi dans mes désirs. Je me flatte 



avec peine que son gouvernement l'.iurait vu se niellre en rapport avec 
l'agent dévoué du roi Louis XVIII, qu'à cette époque on appelait le 
l)rétendant. Il échappa à celte pénible alternative, ou de briser avec les 
convenances dues à l'un de ses collègues, ou de blesser les susceptibilités 
de la diplomatie française, en se rendant h Rome par la route de 
l'Adriatique. (LVONNKT, A^ cardinal Fesfh^ t. I, p. 266.) 



CHAPITRE I^"". — ADHÉSION A L'EMPIKE. 309 

qu'elle te traitera de la même manière. Tu es trop en 
vue pour être oublié. 

€ Il me semble que mon frère ne peut pas être 
compromis, en écrivant la lettre simple dont il te parle. 
Les collets montés crieront peut-être; mais, outre que 
les plus sévères, comme Crussol, ont baissé la tête, ne 
peut-on pas séparer le cardinal du ministre ? Est-il 
question ici de serment et même d'une simple recon- 
naissance ? Je n'y vois qu'une affaire de courtoisie 
envers un confrère. D'ailleurs, qu'a-t-on gagné avec 
un mur de séparation ? Les uns montent toujours, 
tandis que les autres s'enfoncent sans cesse. Après ce 
que nous avons su du 26 février, est-il impossible que 
de nouvelles occasions ne se présentent pas, qu'on 
pourrait peut-être favoriser, en perdant un peu de sa 
raideur, sans se départir de ses principes ? Enfin, je 
n'aurais peut-être pas donné ce conseil, mais je ne crois 
pas devoir me prononcer contre. Ta réponse me dira 
quelle est ton opinion. 

« Voici la copie de la lettre au cardinal Fesch, que 
tu conserveras. Tu verras qu'il n'y est pas question de 
son titre de ministre de France. 

€ J'apprends avec grand plaisir que Votre Éminence 
est attendue incessamment à Rome. Un heureux 
hasard me place ici sur sa route, et je désire vivement 
profiter de son passage dans mon diocèse, pour lui 
rendre mes devoirs. Cette faveur deviendrait encore 
plus précieuse pour moi si, en me mettant ainsi à portée 
de lui présenter de vive voix mes respectueux hom- 
mages, Votre Éminence voulait bien me faire l'honneur 
de s'arrêter chez moi pendant quelques jours. Après 



3IO MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



un voyage si long et si pénible dans cette saison, 
elle doit avoir besoin de délassement et de repos, aux 
approches de notre capitale, où de nouvelles fatigues 
suivront immédiatement son arrivée. L'air de ma soli- 
tude est excellent, et aucune espèce de représentation 
n'y gêne la liberté de la campagne. Mon hermitage 
serait infiniment honoré par la présence de Votre 
Éminence. J'ose donc lui demander cette grâce, en la 
suppliant d'accueillir mon invitation comme un gage 
du désir sincère que je lui exprime de faire connais- 
sance avec un confrère illustre, dont je mets les bontés 
au plus haut prix. Si j'ai le bonheur d'obtenir ce témoi- 
gnage de sa bienveillance, j'en serai d'autant plus flatté 
que ma reconnaissance égalera le profond respect et 
l'inviolable attachement dont je prie Votre Éminence 
d'agréer l'hommage jusqu'à mon dernier soupir. — 
Montefiascone, 14 juin 1803. 

« S. É. M. le card. Fesch, arch. de Lyon, à Sienne. > 

Il ne paraît pas que le cardinal Fesch ait répondu 
à cette première avance. Il faut bien cependant qu'il 
en ait éprouvé quelque satisfaction et l'ait fait savoir 
à « l'hermite » de Montefiascone, puisque c'est à lui 
que ce dernier, à deux ans de là, écrivit cette lettre 
importante dont on ne connaissait jusqu'ici que de 
courts extraits et que nous publions pour la première 
fois dans son intégralité. 

« Monseigneur. — Je m'empresse d'offrir à Votre 
Eminence l'hommage de la joie que je viens d'éprouver 
en apprenant son heureux retour à Rome. Je la félicite 
de bien bon cœur d'avoir pu se concilier au plus haut 
degré la considération et l'amour du clergé de France. 



CHAPITRE I^»". — ADHÉSION A L^EMPIRE. 311 

C'est le plus grand succès qu'on puisse désirer, parce 
que, dans tous les états de la société, il n'est, aucune 
estime plus honorable que celle de ses propres pairs, 
il est bien doux pour moi d'avoir en ce moment une 
dette particulière à acquitter envers elle, en réunissant 
ma faible voix à un concert d'éloges si unanimes. J ai 
appris avec la plus vive reconnaissance qu'elle avait 
eu la bonté de montrer des dispositions favorables à 
mon égard durant son séjour à Paris, j'en suis d'autant 
plus flatté que, dès les premiers moments de son 
arrivée en Italie, j'avais recherché l'honneur de sa 
bienveillance, et qu'en toute occasion j'ai manifesté le 
vœu de l'obtenir, par mon adhésion à ses principes, 
ainsi que par mon zèle pour sa gloire. 

« La confiance que m'inspire l'obligeant présage des 
bontés de Votre Éminence m'enhardit à me rappro- 
cher de ses regards, et à lui développer les sentiments 
les plus intimes de mon âme, afin qu'elle puisse désor- 
mais en juger par elle-même, en les confrontant avec 
mes écrits, mes discours, mes liaisons et ma conduite. 

« Depuis l'origine de nos dissensions, Monseigneur, 
toutes mes opinions politiques ont eu la grande publicité 
et laconnexionlaplusinvariable.On ne m'a pas vu rester 
un seul instant neutre ou muet entre les divers partis 
qui ont divisé notre nation, et je me suis prononcé 
entre eux assez hautement pour n'avoir jamais été 
soupçonné de vouloir en tromper aucun. Mon poste a 
toujours été à l'avant-garde et dans la première ligne 
des catholiques et des royalistes, durant cette guerre 
d'opinions qui n'a jamais été de ma part que simple- 
ment défensive. Je ne suis redevable de l'étonnante 
conservation de ma vie qu'à cette seule probité d'esprit 



312 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



dont toute la France a été constamment convaincue, et 
qui ne s'est jamais démentie. La sphère de mon acti- 
vité politique s'est uniquement concentrée dans la tri- 
bune nationale. Mon nom ne fut et ne se trouvera 
jamais mêlé à aucune espèce d'intrigue. Enfin le gou- 
vernement actuel, que j ai la consolation de voir revenir 
tous les jours à mes anciens principes de constitution, 
de législation et d'administration, me fournit la plus 
authentique apologie de ma modération et de ma doc- 
trine. Si une seule de ces assertions m'était contestée 
aujourd'hui, ce serait une simple question de fait à 
éclaircir, et je ne ferais pas attendre mes preuves. 

« Je n'ai jamais voulu me rapprocher, il est vrai, du 
gouvernement républicain, que j'ai toujours cru inad- 
missible, funeste, précaire et illusoire dans un pays 
aussi étendu que la France. Mais je doute qu'on ose 
m'en faire un tort après l'expérience qu'on en a faite, 
et à laquelle le corps social n'a pu survivre parmi nous 
que par des prodiges inouïs de génie, de valeur, de 
sagesse et de gloire. Personne ensuite n'a dû ni m'en 
garder rancune, ni douter de ma sincérité, ni être sur- 
pris de mon adhésion prompte et absolue à notre nou- 
veau gouvernement héréditaire ; quand, après 15 an- 
nées de discordes, mes immuables principes, redevenus 
tout à coup dominants, m'ont rallié de cœur et d'âme 
au rétablissement de notre monarchie. 

« Là devait finir, et là aussi a fini, pour moi comme 
pour l'histoire, la troisième révolution française. Je puis 
donc me flatter que Votre Éminence, dont je dois dési- 
rer spécialement le patronage, ne m'a trouvé que con- 
séquent et manifestement digne de foi, quand elle a eu 
connaissance de la lettre de félicitation que j'ai adressée 



k 



CHAPITRE 1*-^ — ADHÉSION A L'EMPIRE. 313 



à notre empereur, après son avènement au trône. On 
a donné à mon hommage toute la publicité possible. 
C est pour moi une distinction particulière dont je suis 
loin de me plaindre, parce que ma conscience, qui 
aime le grand jour, ne demande et ne veut avoir aucun 
secret. J'avais pour garants de ma déclaration et de 
ma loyauté, dans cette mémorable circonstance, mes 
principes bien connus de royalisme que je n'ai jamais 
cachés à personne ; l'exemple instructif de nos deux 
révolutions antérieures qui exclurent du trône les des- 
cendants des fondateurs de la monarchie et la postérité 
de Charlemagne, et dont le terme se trouve marqué 
dans notre histoire avant Textinction des deux pre- 
mières races de nos rois ; l'engagement public de mon 
honneur, qui est pour moi d'un plus haut prix que ma 
vie ; mon inséparable union avec le pape et avec l'una- 
nimité de notre Sacré-Collège, qui, en me traçant ma 
route, m'avaient imposé le devoir le plus sacré de les 
y suivre ; le salut public qui est, en dernier ressort, la 
suprême loi de l'opinion et des théories ; l'assentiment 
universel des habitants du territoire français, dans toute 
l'étendue du globe ; la reconnaissance préalable et 
décisive de toutes les puissances catholiques et de pres- 
que toutes les autres cours qui ne semblent revenir ou 
plutôt s'arrêter sur leurs pas, que pour leurs seuls inté- 
rêts ; et enfin mon admiration profonde pour le héros 
dont les mains triomphantes ont relevé le trône au 
milieu de l'anarchie, en s'exposant aux plus grands 
dangers, et qui règne ainsi sur la France en vertu du 
plus magnifique de tous les titres, puisqu'il en a été le 
sauveur, avant que la reconnaissance nationale et la 
sûreté commune l'en eussent proclamé le souverain. 



314 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 

€ Tels ont été, Monseigneur, les motifs qui m ont 
déterminé à me déclarer son sujet, et je proteste encore 
ici qu'il n'en aura jamais de plus dévoué et de plus 
fidèle. Quand on a approfondi cette question de droit 
public, on se voit bientôt forcé de reconnaître qu'il n'y 
aurait plusaucungouvernement légitimedansle monde, 
si, en genre de souveraineté, le fait, quand il est constant 
et solidement appuyé au dedans comme au dehors, ne 
devenait ou n'établissait pas le droit ; car les origines 
sont ici connues de tous les côtés, pour le passé comme 
pour le présent, et il n'existe aucune monarchie qui 
n'ait essuyé des révolutions, ou des changements assez 
fréquents de dynastie. Or, je ne puis adopter un sys- 
tème politique qui bouleverserait l'univers, en dénon- 
çant tous les souverains actuels comme des usurpa- 
teurs auxquels il ne serait plus permis d'obéir. 

« C'est ainsi que, toujours de bonne foi avec moi- 
même comme avec tout le monde, j'ai médité mes de- 
voirs dans l'ordre social. Dès que mes principes ont 
été éclairés et fixés, je me suis cru obligé d'en faire une 
profession publique, et je me suis séparé de toute 
espèce d'intérêts ou de rapports incompatibles avec un 
pareil engagement. 

<L Sa Majesté Impériale a daigné me répondre avec 
bonté, et elle a bien voulu m'assurer qu'elle agréait 
mon hommage avec confiance. 

«Ma lettre devait être et a été à ses yeux l'équivalent 
d'un serment de fidélité que j'aurais prêté entre ses 
mains. Cependant si, après cette interprétation à la- 
quelle je souscris pleinement, il pouvait rester encore 
des nuages sur mes principes, je m'empresserais de 
les dissiper par les explications les plus sincères et les 



CHAPITRE I^»-. — ADHÉSION A L'EMPIRE. 315 



plus précises. La bonne foi ne peut se refuser à aucune 
manifestation, parce quelle ne veut, ni consentir à 
dissimuler ses sentiments, ni s*exposer à être un objet 
de méfiance. Je désire de trouver des occasions favo- 
rables pour prouver mon adhésion au Concordat, mon 
dévouement et ma fidélité à l'empereur Napoléon, 
ainsi qu'à son auguste famille, et pour mettre mes dis- 
positions présentes hors de toute espèce de doute et 
d'incertitude. Je supplie Votre Éminence de me mon- 
trer que cet épanchement de confiance lui a été agréa- 
ble en me répondant avec ouverture de cœur, en 
croyant pleinement à ma sincérité, en me favorisant 
de ses conseils et de ses bons offices, et en m'indi- 
quant les moyens de m'assurer sa bienveillance, si 
elle me juge digne de son estime, comme j'ose m'en 
flatter. 

« J'ai l'honneur d'être avec le respect et le dévoue- 
ment le plus sincères, etc.. Montefiascone, le 19 juin 
1805. » 

Le cardinal Fesch répondit cette fois, et sa lettre est 
empreinte d'un sentiment de joie très sensible. L'on- 
cle du nouveau César se rendait compte de l'impor- 
tance de cette adhésion au gouvernement de son 
neveu. 

C'est à la date du 17 juillet 1805 que Fesch mandait 

à son collègue Maury. 

« Le courage et le caractère que Votre Éminence 
avait hautement montrés pour soutenir les principes 
monarchiques, son élévation d'âme et ses connais- 
sances sur les temps et sur les hommes étaient pour 
moi de sûrs garants de la durée des sentiments de 



3l6 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



Votre Éminence et de son adhésion sincère au nouvel 
ordre de choses. > 

III. 

C'est au mois d'août 1 804 que Maury avait con- 
sommé cette adhésion. 

€ Sire, écrivit-il à Napoléon, cest par sentiment 
autant que par devoir que je me réunis loyalement à 
tous les membres du Sacré-Collège pour supplier 
Votre Majesté Impériale d'agréer avec bonté et con- 
fiance mes sincères félicitations sur son avènement au 
trône. Le salut public doit être, dans tous les temps, 
la suprême loi des esprits raisonnables. Je suis Fran- 
çais, Sire, je veux l'être toujours. J'ai constamment et 
hautement professé que le gouvernement de France 
était, sous tous les rapports, essentiellement monar- 
chique. C'est une opinion à laquelle je n'ai cessé de 
me rallier avant que la nécessité de ce régime nous fût 
généralement démontrée, et que les conquêtes de 
Votre Majesté, qui ont glorieusement reculé nos fron- 
tières, eussent encore augmenté dans un si vaste 
empire le besoin manifeste de cette unité de pouvoir. 
Nul Français n'a donc plus que moi le droit d'applaudir 
au rétablissement d'un trône héréditaire dans ma patrie, 
puisque j'ai toujours pensé que toute autre forme de 
gouvernement ne serait jamais pour elle qu'une inter- 
mittente et incurable anarchie. Je me trouve ainsi à la 
fin de notre révolution sur la même ligne des principes 
que j'ai défendus au fréquent péril de ma vie de- 
puis le premier jour de son origine et durant tout son 
cours. Je sens vivement, Sire, dans ce moment surtout, 



CHAPITRE I«r. — ADHÉSION A L'EMPIRE. 3I7 

le bonheur de n'être que conséquent et fidèle à mon 
invariable doctrine, en déposant aux pieds de Votre 
Majesté Impériale Thommage de mon adhésion pleine 
et entière au vœu national qui vient de l'appeler à la 
suprême puissance impériale, et d'assurer solidement 
la tranquillité de Tavenir, en assignant à son auguste 
famille un si magnifique héritage. Un diadème d'em- 
pereur orne justement et dignement à mes yeux le 
front d'un héros qui, après avoir été couronné si sou- 
vent par la victoire, a su se soutenir par son rare génie 
dans la législation, dans l'administration et dans la 
politique, à la hauteur de sa renommée toujours crois- 
sante, en rétablissant la religion dans son empire, en 
illustrant le nom français dans tous les genres de gloire 
et en terrassant cet esprit de faction et de trouble qui 
perpétuait les fléaux de la révolution en la recommen- 
çant toujours. » 

Avant de faire arriver cette lettre à sa destination, 
Maury pritl'avis du cardinal de Belloy, ancien évêquede 
Marseille, promu à l'archevêché de Paris, lors de la nou- 
velle organisation des diocèses en vertu du Concordat. 
Le vieil archevêque éprouva une grande joie de cette 
recrue. 

« Je l'ai remise (votre lettre), écrit-il à Maury en 
date du 1 1 septembre 1804, ^lu ministre des cultes, qui 
s'est chargé très volontiers de la lui faire parvenir (à 
l'empereur). Il m'a paru extrêmement content de cette 
honorable commission. J'en ai pris lecture, conformé- 
ment à votre intention. Je l'ai trouvée parfaitement 
sage à tous égards et très convenable aux circonstan- 
ces dans lesquelles nous nous trouvons. » 



'* 



3l8 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 

Napoléon apprécia, comme son ministre, l'impor- 
tance de lacté et le tort qu'il allait causer aux oppo- 
sants. De Mayence, il répondit, le i*' vendémiaire an 
XIII, à la lettre du cardinal Maury : 

« Je ne doute pas de la sincérité de vos félicita- 
tions, et vous pouvez être assuré de l'intérêt que je 
prendrai dans tous les temps à votre satisfaction et de 
l'estime particulière que j ai pour vous '. » 

Puis, il ordonna que la lettre de Maury -fût insérée 
au Moniteur : c'était comme un bulletin de victoire. 

Le retentissement en fut immense. Les royalistes 
de France, stupéfaits, s'inscrivirent d'abord en faux 
contre l'authenticité de la lettre, et y virent une ma- 
nœuvre de parti. Il fallut bien se rendre à l'évidence, 
et, dès lors, commença pour Maury cette seconde 
période, d'où sa mémoire n'est plus sortie. 

Les partisans 'de l'empereur s'ingéniaient à lui faire 
oublier les avanies et les reproches qui, de tous les 
points de l'Europe, arrivaient à Montefiascone. Le car- 
dinal de Belloy, à la date du 22 septembre 1804, lui 
faisait écrire : 

« Vos anciens amis sont bien rares à Paris, ils sont 
tous dispersés, mais, si vous reveniez, il en reviendrait 
un bon nombre qui seraient enchantés de vous revoir ! 
Vous souvient-il d'un certain Charles A... qui, à l'As- 
semblée, vous invitait un jour à passer du côté gauche 

I. L'abbé de Pradt a raconté que l'impression première de Napoléon 
fut de se méfier : « Napoléon, dit-il, la reçut à Aix-la-Chapelle ; il me 
dit le même jour : J'ai reçu une lettre du cardinal Maury : il me dit les 
plus belles choses du monde, mais je sais à quoi m'en tenir ! » Le neveu 
de Maury, son premier biographe, s'inscrit en faux contre l'anecdote, 
contredite, il faut en convenir, par les documents officiels. 



CHAPITRE ler. — ADHÉSION A L'EMPIRE. 3x9 

oïl il était, et qui vous annonçait une haute fortune en 
France, semblable à celle de Richelieu ? Eh bien ! il est 
à Paris, tranquille, allant son chemin de bonhomme. 
Je crois quà votre arrivée il pourrait bien prendre lavis 
que vous lui donnâtes et tout au moins il aurait grand' 
peur que sa prophétie ne s'accomplît... Arrivez donc : 
venez assister au couronnement d*un second empereur. 
Nous nous souvenons qu'en 22 vous étiez à Francfort 
à pareille cérémonie. » 

La réponse de Napoléon, dit M. Maury, était plus 
que suffisante pour lever Tinterdit. Mais le cardinal 
ne parut point à Rome, il ne se mit pas sur les rangs 
pour accompagner Pie VII en France et il ne fit 
même aucune démarche pour obtenir le traitement de 
cardinal français. 

Les instances étaient vives, de ceux qui, comme le 
cardinal de Belloy, auraient voulu voir Maury assister, 
à Notre-Dame, le chef de l'Église au couronnement 
du nouvel empereur. Maury ne crut point le moment 
propice et se contenta de rencontrer Pie VII, à Radi- 
cofani, le 3 novembre 1804, lorsque le pape traversa 
le diocèse de l'évêque de Montefiascone, pour se rendre 
à Paris. « Ils s'entretinrent longtemps ensemble, dit 
M. Artaud. Le cardinal pria le pape, d'aller, un jour, 
sans prévenir personne, dire la messe dans l'église des 
Carmes, à Paris, où avaient péri tant de prêtres ; il lui 
dit qu'une telle visite, en un tel lieu, produirait un effet 
très remarquable sur l'esprit des catholiques. Il paraît 
que le pape ne put pas donner suite à cette pensée si 
grande, si religieuse. Malheureusement, dans le cours 
de cet entretien, en parlant des griefs que le cabinet 



320 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



de Paris assurait avoir contre Rome, le pape dit au 
cardinal : Ma perche voi siete tanto odiato da questi 
Francesi ? » 

La haine dont parlait Pie VII, était déjà bien 
apaisée. Nous en aurons bientôt Téloquent témoignage, 
dans la longue ovation qui accompagnera la rentrée 
triomphale de Maury à travers la France jusqu'à Paris. 

Le 24 février 1805, Napoléon lui écrivit de nouveau : 

4: Vous ne devez pas douter que je ne saisisse 
toutes les occasions de vous convaincre du véritable 
intérêt que je prends à tout ce qui peut faire Tôbjet de 
vos désirs, ainsi que de la parfaite estime que j'ai pour 
vous. » 

Au mois de juin, Cambacérès lui manda que l'em- 
pereur l'invitait à son couronnement comme roi d'Italie, 
cérémonie qui devait avoir lieu à Milan. Le ministre 
ajoutait que, au cas où rinvitation ne lui parviendrait 
pas à temps, il avait ordre de l'aviser que, après le 
couronnement, l'empereur s'arrêterait à Gênes, qu « il 
ferait ainsi la moitié du chemin », et qu'on espérait que 
le cardinal Maury « ferait l'autre moitié ». 

C'est donc à Gênes» le 1" juillet 1805, ^^^ Maury 
se rencontra pour la première fois avec le héros qui 
remplissait l'Europe du bruit de son nom. Napoléon, 
grand enjôleur comme on sait, se mit en frais ce jour- 
là, pour fasciner le rival de Mirabeau. 

— Après cinq minutes de conversation, racontait 
ensuite Maury, je fus ébloui, et je me sentis tout à lui. 

L'empereur voulait l'attacher d'abord à son char et 
le ramener en France, comme une conquête. Maury 



CHAPITRE l^r. — ADHÉSION A L'EMPIRE. 32 1 

résista. Il sut faire agréer au maître de*rEurope qu'il 
luî valait mieux retourner dans son modeste diocèse, 
« de peur qu'on ne Taccusât d'être venu vendre ses 
principes à la fortune ». Napoléon comprit ce lan-. 
gage et se contenta de la promesse que le voyage 
du cardinal à Paris serait prochain. Les courtisans 
l'entourèrent, frappés, raconte M. de Bausset, « du 
front élevé, de la démarche ferme, et de la philosophie 
calme et spirituelle du prélat » rallié au nouvel ordre 
de choses. 

Talleyrand reçut ordre de faire connaître officielle- 
ment à la cour de Rome que la faveur impériale était 
acquise au cardinal, sur lequel tant de fois il avait fait 
parvenir des plaintes si sévères au Saint-Siège de la 
part du gouvernement de la France. 

« Votre Éminence, » mandait Talleyrand au cardinal 
Consalvià la date du 4 juillet 1805, « a su que Mgr le 
cardinal Maury se rendait à Gênes ; elle ne sera pas 
surprise d'apprendre que Sa Majesté, à qui il a été 
présenté le i" de ce mois, et qui aime à rapprocher 
tous les partis, dès qu'on se montre Français, Ta reçu 
avec beaucoup de bienveillance. Les événements qu'il 
a traversés et les honneurs qu'il a mérité d'obtenir du 
Saint-Siège, ne pouvaient que faire paraître encore 
plus recommandables les talents qu'il a constamment 
montrés. J'ai eu personnellement grand plaisir à me 
retrouver avec l'un des membres distingués d'une 
assemblée, où la différence d'opinion n'a pas empêché 
qu'on ne s'aimât et qu'on ne s'estimât. » 

Maury était sous l'impression de ces souvenirs, 
quand l'occasion du jour de l'an lui fournit l'occasion 

Correspondance inédite. — II. 21 



322 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



de témoigner au maître de la France les sentiments 
nouveaux, dont son cœur était rempli. 

« Sire, disait-il dans sa lettre datée de Montefiascone 
le 6 décembre 1805; aux approches de ce renouvelle- 
ment d'année, je m'empresse, en sujet fidèle, de déposer, 
aux pieds de Votre Majesté impériale et royale, Thom- 
mage des vœux que je forme pour la conservation 
de ses jours, la plénitude de son bonheur et la conti. 
nuation de ses plus éclatantes prospérités Cest un 
devoir doux et facile à remplir pour tout bon Français. 
La fidélité, le dévouement, la reconnaissance et Tamour 
n'ont besoin que de se montrer, pour obtenir un regard 
de bonté du plus grand des hommes, qui accueille avec 
intérêt ce tribut du sentiment, parce que sa conscience 
lui garantit qu'il en est digne. Mais, Sire, l'admiration 
et l'enthousiasme qu'inspire Votre Majesté ne s'élèvent 
pas si aisément à la hauteur des acclamations univer- 
selles du genre humain; et, au milieu de tant de gloire, 
la langue ne fournit plus d'expressions équivalentes à 
des prodiges si inouïs. C'est un tableau absolument 
neuf réservé à l'histoire, elle aura même besoin de toute 
son autorité pour consacrer le souvenir d'une campagne 
si rapide, si savante, si sublime, qui vient d'effacer la 
renommée des plus grands généraux et qui sera citée 
à jamais comme la plus vaste et la plus étonnante con- 
ception du génie militaire. Le principal appui de la 
coalition étant déjà renversé au sein de sa capitale, 
votre Italie seule implore dans ce moment pour la troi- 
sième fois les regards de son libérateur, et six semaines 
ont suffi à Votre Majesté pour la préserver du fléau 
de la guerre, en l'abrégeant au moins de trois ou quatre 



CHAPITRE le*". — ADHÉSION A L'EMPHŒ. 323 



campagnes. Si les victoires enfantent les traités, nous 
devons jouir bientôt d'une paix tellement glorieuse et 
solide, qu'aucune puissance ne sera plus désormais en 
mesure de la troubler. Le règne nécessairement pai- 
sible de Votre Majesté va présenter au monde le plus 
magnifique de tous les spectacles, en dirigeant tous ses 
suprêmes talents vers la prospérité de la nation. L'Eu- 
rope voit à présent, comme nous le savions déjà, com- 
bien le fatal aveuglement de vos ennemis a toujours 
consisté à se croire sur parole entre eux, tandis qu'ils 
ne cessaient de se tromper mutuellement, et ensuite à 
se tromper beaucoup plus eux-mêmes, en ne voulant 
jamais croire le vainqueur généreux qui leur disait 
d'avance la vérité. Je me prosterne devant tant de 
gloire et' je m'enorgueillis de mon souverain. — Je 
suis, avec le respect le plus profond et le plus entier 
dévouement. Sire, de Votre Majesté impériale et royale, 
etc. » 

IV. 

Qu'est-ce donc qui s'opposait encore au voyage de 
France ? L'Empereur le désirait, le pape l'autorisait, 
les plus flatteuses instances l'en pressaient ^; et Maurj^ 
semble ne pouvoir vaincre son hésitation. « Quoique 
son cœur sentit, après une si longue absence, le besoin 
de revoir sa patrie, et quelques anciens amis échappés 
au plus destructeur des fléaux, une délicatesse mal 
fondée l'aurait retenu longtemps encore à Montefias- 
cône, si M. Portalis, alors ministre des cultes, ne lui 

I. Le 13 novembre 1805, dans une lettre au cardinal Fesch, Maur>' 
parle d'une autre lettre qu'il vient de recevoir de M. Emery : < Il m'écrii, 
dit- il, comme à un fidèle élève de son séminaire. )> 



324 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



eût renouvelé Tinvitation obligeante de se rendre dans 
la capitale \ "^ 

Mais, au moment de se décider, nouveau sujet 
d'embarras. € A cette époque, de nouvelles difficultés 
s étaient déjà élevées entre la France et Rome. Le 
cardinal Maury crut devoir s'abstenir d aller en per- 
sonne prendre les ordres de Pie VII, de peur qu'on 
ne crût qu'il ambitionnait une mission spéciale. Mais, 
au moment de son départ, vivement touché des bontés 
du Saint- Père, il pria le cardinal Consalvi d'être l'in- 
terprète et le garant de sa reconnaissance'. » La lettre 
mérite d être reproduite. Elle est datée de Montefias- 
cône, le 27 avril 1806 : 

« Èminentissime patron et ami. — Je suis si vive- 
ment touché des bontés du Saint- Père, que je m'em- 
presse, au moment de mon départ, de mettre à ses 
pieds rhommage de ma reconnaissance, en dictant la 
lettre ci-jointe où j'aurais voulu pouvoir mieux la lui 
témoigner. Je prie Votre Éminence d'en être l'inter- 
prète et le garant. Il m'a fallu tout l'ascendant de mes 
reflexions, et tout l'obstacle des circonstances pour 
m'empêcher d aller à Rome, avant de me rendre à 
Paris. Ce voyage aurait été également inutile aux 
affaires qui doivent être décidées en France et à mon 
zèle qui na pas besoin d'être excité. D'ailleurs, je 
connais Votre Eminence, je suis très certain que ce 
qu'elle ne peut pas obtenir, personne ne l'obtiendra. 



1. Louis-Sifrein Maury, Vie du cardinal Maury^ p. 97. 

2. Ibid.^ p. 98. Le 26 décembre 1805, le prince de Lucques IMnvite à 
venir pîisser quelques jours à la cour. « Le peuple lucquois aurait, dit le 
prince, grand plaisir à connaître l'homme dont les talents et le courage 
ont brillé en PVance avec tant d'éclat. » 



i 



CHAPITRE ler. — ADHÉSION A L'EMPIRE. 325 

J'observerai, je m'informerai, et je ferai de mon mieux 
à Paris pour servir Rome. N'ayant point de chiffre, si 
j ai quelque chose d essentiel à dire, je transmettrai 
par le canal de la légation. Votre Éminence n a besoin 
de personne auprès de M. de Talleyrand, mon ancien 
ami, qui ma parlé d'elle confidemment et à fond, avec 
estime, amitié et reconnaissance. Je crois savoir tout 
à cet égard. Je connaîtrai bientôt ses sentiments, et 
vous serez instruit par moi de ses dispositions. Vos 
intérêts me sont véritablement chers, je m'en occuperai 
de tout mon cœur. Voilà tout ce que je puis dire. Ma 
bonne volonté ne doit pas se montrer en paroles. Je 
ne suis rien, je ne puis rien ; mais j'ai du dévouement 
et du zèle à votre service, et je le ferai voir dans toutes 
les occasions. 

Je remercie tendrement Votre Éminence de sa bien- 
veillante protection en faveur de .mon neveu, dont elle 
va finir ou plutôt commencer les affaires. Ce premier 
pas est insignifiant ; mais son passage suivant doit être 
un coup de force et de faveur pour le dédommager 
d'un retard de six années bien employées. Je l'ai mis 
entre vos mains, je suis tranquille, et je ne serai pas 
ingrat. L'oncle et le neveu ont été suffisamment écartés 
par les circonstances, pour contenter l'envie. 

« C'est du fond et du meilleur de mon cœur qu'en 
faisant mes adieux à Votre Éminence, au moment de 
monter en voiture, plein de confiance en sa bonté 
comme en son amitié pour moi qui le lui rends bien, 
je lui renouvelle l'hommage de la vive tendresse et du 
profond respect avec lequel je suis et serai partout, à 
la vie et à la mort, de Votre Éminence, etc. » 



CHAPITRE SECOND. 
Maury rentre en France. 

SoMNf AIRR. — Maury part pour la France. — Son intention de n'y 
séjourner que peu de temps. — Journal de son voyage. — Le neveu 
demeure en Italie. — Ovations à Lyon et à Paris. — Comment il juge 
le refus du pape de fermer ses ports aux Anglais. — Un mémoire qui 
révèle les talents d'économiste chez le cardinal Maury. — Gronderies 
amicales d'oncle à neveu. — Il faut renoncer à retourner en Italie. — 
Comment Maury apprécie la brouille imminente de l'Empereur avec le 
pape. — Présage de grande élévation. — Il est nommé premier aumônier 
du prince Jérôme. — Un billet charmant de PEmpereur le lui annonce. 



I. 

REVOIR la France, recommencer, après quatorze 
ans d'exil, ce chemin où tant de souvenirs lui 
feront la haie, rentrer libre et honoré dans ce Paris, 
théâtre de ses plus beaux faits, pour une âme comme 
la sienne, c'était une joie, dont il saura jouir et elle 
l'empêchera d entendre les murmures qui accompagne- 
ront sa marche triomphale ! 

C'est à l'abbé Mayet, son ancien et toujours si cher 
collaborateur, pour lors chanoine à Lyon, qu'il écrit, le 
27 avril 1806 : 

« C'est la troisième fois, mon cher abbé,que je vous 
écris depuis le commencement de l'automne dernier, 
sans avoir reçu de vos nouvelles. Plus je connais votre 
amitié et votre exactitude, plus je suis cruellement 
inquiet de votre silence. Je pars demain pour me rendre 



CHAPITRE II. — MAURY RENTRE EN FRANCE. 327 

à Paris. Selon mes calculs, je pourrai arriver à Lyon 
du 12 au 15 mai prochain. J'en partirai le lendemain, 
et me trouvant pressé je me réserverai de voir à fond 
votre intéressante ville à mon retour, dans le mois de 
septembre '. » 

Nous avons retrouvé, dans les papiers de famille, 
la plus intéressante et, disons-le aussi, la plus touchante 
série de lettres intimes, relativement à ce voyage et 
au séjour du cardinal en France, depuis mai 1806 
jusqu'en 18 10. C'est comme un journal d'impressions 
et de nouvelles, écrit pour la plus stricte intimité, sans 
rien dissimuler, et sur un ton de familiarité qui donne 
encore plus de prix à ces billets sans apprêt ni souci 
de pose, source précieuse de renseignements authen- 
tiques que nous allons mettre à profit, pour compléter 
et redresser les récits de nos prédécesseurs. 

Toutes ces lettres, au nombre de plus de cent, sont 
adressées « à Mgr Louis-Sifrein Maury, prélat domes- 
tique, chanoine de Saint- Pierre, au palais Guglielmi, 
à Rome, » où, bien à contre-cœur, le cher neveu était 
demeuré avec une des nièces du cardinal, Modeste, 
et le fidèle Mistral, de qui le cardinal se plaint agréa- 
blement, dans toutes ses lettres, comme ayant trop 
d'influence sur l'esprit du jeune prélat. 

Deux des nièces du cardinal * l'avaient accompagné 

I. En envoyant cette lettre au biographe-neveu du cardinal Maury, le 
II septembre 1827, le chanoine Mayetfait, à propos de cette phrase, une 
remarque apologétique : < Cette époque, dit-il, si formellement précisée 
devra fermer la bouche à tous les malveillants qui ne craignaient pas de 
dire que le voyage en France était concerté avec le chef du gouverne- 
ment d'alors, et la suite d'un marché tout au profit de ce cher oncle. 
Combien j'ai rompu de lances sur ce point ! » 

?. Pauline et Fanny. 



328 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 

en France. C'est l'une d'elles qui, le 1 9 mai 1 806, donne 
les premières nouvelles du voyage. Elle raconte com- 
ment les trois vicaires-généraux du cardinal Fesch 
l'ayant reconnu, ont comblé le cher oncle d'honneurs 
et de prévenances. Le passage du Mont-Cenis a été 
très pénible» le cardinal s est écorché la jambe, mais 
cela ne l'empêche pas de se promener partout à Lyon, 
où on la reconnu et où on le retient, pour lui faire 
partout de grandes fêtes. 

Le 31 mai, c'est le cardinal qui tient la plume. Il 
est arrivé à Paris le lundi 26 et sera présenté à Saint- 
Cloud dimanche. « Les Poissardes sont venues en 
corps me présenter un bouquet, me disant qu'elles 
avaient toujours été mes amies. Elles ont été étourdies 
de ma riposte \ > 

Le 7 juin. — « J'ai été magnifiquement reçu de 
la Cour et du public. J'espère que mon voyage 
remplira mes espérances. Je ne me serais jamais flatté 
qu'on m'eût conservé tant de souvenir et tant d'intérêt 
à Paris, après une si longue absence. 

Le 21 juin. — « Je compte retourner à la Tous- 
saint... J'ai prononcé fortement, dès mon arrivée, mon 
désir de retourner en Italie. » 

Le 28 juin. — « Le climat de Paris me traite comme 
une ancieime connaissance avec une extrême faveur.J'y 
retrouve sensiblement mon embonpoint et mes forces. » 
— C'est la nièce qui achève la lettre : « Mon oncle, 
dit-elle, ne peut sortir dans Paris, même en voiture, 
sans être suivi d'écuyers, dès qu'il est reconnu, et le 



I. (i Je le sais, leur dit-il, mais vous en changez un peu trop souvent ! » 
Cette riposte, allusion aux excès des Dames de la Halle pendant la 
Terreur et le Directoire, dut en eftet les « étourdir >\ 



CHAPITRE II. — MAURY RENTRE EN FRANCE. 329 

^ • 

peuple lui témoigne sa joie de le revoir par des Vive 
Vabbé Mauf'y ! Il est obligé de se prîver de toutes' 
promenades. Il ne peut officier dans aucune église 
pour éviter le concours du peuple qui s'y porterait 
en foule. 1^ 

Puis, comme le neveu se plaint qu'on l'oublie dans 
ce beau Paris, qu'on ne lui écrit pas assez souvent, que 
les lettres ont du retard, l'oncle le fustige d'impor- 
tance : « Tu es fou avec tes complaintes sur le retard 
de mes lettres qui sont arriérées d'un courrier. C'est à 
l'école des banquiers que tu as contracté le besoin de 
ces calculs rabbiniques... Je redeviens moine. (Lettre 
du 1 2 juillet). » 

Le i6 août, le langage s'attendrit paternellement : 
« Mille compliments, Morisignor, de l'anniversaire de 
votre naissance que nous célébrerons aujourd'hui en 
famille. Il est raisonnable que tu ailles passer quelques 
jours à Rome au commencement de septembre, pour y 
faire ta semaine capitulaire ; mais tu dois te borner à 
ces simples apparitions jusqu'à la Toussaint, pour res- 
pirer l'air de la campagne, manger des figues et du 
raisin, te divertir à la chasse de pigeons et épargner 
ta bourse. » 

Hélas ! le « Monsignor » se résigne avec peine. 
Aussi, l'oncle reprend le ton bourru bienfaisant à la 
date du 23 août : « Peux-tu douter que ta destinée ne 
soit inséparablement liée à la mienne .'^ C'est pour unir 
nos intérêts, que nous ne pouvons pas unir notre sé- 
jour. A ton âge, on vit à la garnison. Sois bien sûr que, 
lorsqu'il me sera possible de te rapprocher de moi, tu 
n'auras pas besoin de me recommander mon propre 
bonheur. Si je reste en France, ce sera pour notre plus 



330 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



grand bien à tous. > Du reste, le neveu se néglige, ses 
lettres sont rares, il boude: < Je sais compter, dit 
l'oncle, et j'imiterai tes respectables amis les ban- 
quiers. > 

IL 

Les ilifiicuUés allaient croissant entre Rome et 
Paris. Pie VII se refusait à fermer ses ports aux An- 
glais, et le cardinal Consalvi, rendu responsable du 
refus du Saint- Père, se vit, par l'exigence de Napo- 
léon, obligé de se démettre de sa charge de secrétaire 
d'État. 

Quand Maury Tapprit, il en éprouva un vif déplai- 
sir. Il s'en explique avec une liberté de langage, qu'at- 
ténue, il est vrai, le caractère tout intime de la corres- 
pondance que nous citons. 

i Je suis très fâché, dit-il à la même date, que le car- 
dinal Consalvi se soit sacrifié pour les Anglais, qui ne 
lui en sauront nul j^ré et avec lesquels nous allons 
faire la paix. Nous pouvions leur fermer nos ports 
sans leurmanquer de respect, et nous y serons obligés 
à jamais par un traité, parce qu on ne se contentera 
plus ici d'une déférence tardive et momentanée. C'est 
une grande erreur et une grande duperie que de pré- 
tendre spiritualiser à Rome tous les intérêts politiques 
et de ne pas voir que c'est un grand devoir spirituel 
que de ne pas nous exposera perdre notre souveraineté. 
L'état de l'Europe et surtout de l'Allemagne nous 
donne de terribles leçons...» 

Le 30 août, le cardinal revient à la charge et ac- 



k 




CHAPITRE II. — MAURY RENTRK EN FRANCE. 33 1 

centue son blâme : « Je crains beaucoup que Rome 
ne se perde sans ressource, en ne voulant pas com- 
prendre que toute l'Europe lui donne l'exemple de 
céder à la prédomination inévitable de la France, en 
ne voyant pas que la résistance doit lanéantir, en 
voulant spiritualiser des intérêts temporels, en ne com- 
prenant pas que notre premier intérêt spirituel et notre 
premier devoir de conscience nous oblige de ne pas 
perdre par notre faute notre souveraineté, enfin en ne 
répondant pas aux demandes qu'on lui fait, comme si 
les délais et les refus pouvaient rendre les conditions 
plus avantageuses, tandis qu'au contraire ils les agra- 
vent journellement. Tout ce qui se passe devrait leur 
ouvrir les yeux. Cet aveuglement me fait trembler. On 
ne daigne pas même m'en demander mon avis. Nous 
nous sommes sauvés une première fois par miracle, 
mais le prodige ne se renouvellera pas, si nous retom- 
bons dans l'abîme. » 

Maury connaissait bien les Anglais. Précédemment, 
quand il s'était agi de conclure avec eux un traité, il 
avait composé un Mémoire, petit chef-d'œuvre d'éco- 
nomie politique et sociale, au point de vue protection- 
niste qui était celui du savant cardinal, fort expert en 
toutes ces questions peu familières à ses collègues. 
L'œuvre fut remarquée dans les conseils de la cour de 
Rome. Nous l'avons retrouvée dans les papiers de 
Maury, et nous croyons qu'on la lira avec plaisir et in- 
térêt. 




332 MÉMOIRKS DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 

III. 

Le Mémoire est intitulé : Observations préliminaires 
sur un traité (T alliance et de comtnerce, que ron peut 
proposer entre le pape et l' Angleterre. 

<L J'entendis parler hier pour la première fois dans 
mes lettres de Rome d*un traité dont on dit qu'il est, 
question, entre Sa Sainteté et le roi de la Grande- 
Bretagne. J'ignore si cette alliance aura lieu. J'en 
ignore surtout absolument les conditions. Je ne puis 
par conséquent indiquer que des aperçus très vagues 
sur un pareil projet, qui présente à mon zèle, par son. 
extrême importance, une infinité de combinaisons qu'il 
n'est pas opportun de développer en détail, sans savoir 
avec certitude si le gouvernement s'occupe réellement 
de cette négociation. Je me bornerai donc ici à quel- 
ques observations générales que le seul bruit public me 
suggère en ce moment. Dans une matière si jalouse, 
OLi un seul mot équivoque ou irréfléchi entraîne quel- 
quefois la ruine d'un État, on ne raisonne sagement 
et solidement, je le sais, que sur des points arrêtés et 
précis. 

« Un traité d'alliance purement défensive avec l'An- 
gleterre ne présente aucun danger et môme aucun em- 
barras, parce qu'il ne donne point de prise à l'astuce et 
à la perfidie. Des principes généraux de politique suf- 
fisent à cette espèce de négociation. Il est de l'intérêt 
de l'Angleterre de maintenir l'équilibre de l'Italie et 
par conséquent d'y conserver au pape l'intégrité de 
ses États. C'est une vérité élémentaire qui n'a pas 
besoin de preuves. On peut donc supposer que l'An- 




CHAPITRE IL — MAURY RENTRE EN FRANCE. 333 



gleterre veut concourir de très bonne foi à conserver la 
souveraineté du Saint-Siège. 

€ Les principaux intérêts dont nous aurions à nous 
occuper, en traitant avec les Anglais se réduiraient par 
conséquent à des demandes et à des précautions qui 
ne sauraient échapper à la sagesse et à la sagacité du 
Saint- Père. 

« Je vais donc jeter un coup d œil rapide sur les 
intérêts que nous devons avoir en vue, soit en formant 
un traité d'alliance défensive avec les Anglais, soit en 
rédigeant avec eux, un traité de commerce qui en 
serait la suite inévitable comme je le prouverai dans 
ce mémoire. 

€ Il faut d'abord avoir bien présent à l'esprit une 
importante vérité de fait, savoir : que la très grande 
partie, et presque la totalité du numéraire qui circule 
aujourd'hui en Europe, si l'on en excepte la France, 
appartient au commerce de l'Angleterre. Il suit de cet 
état des choses, qu'on ne peut plus faire la guerre 
pendant longtemps à la France, sans les fonds de la 
Grande-Bretagne, qui est intéressée à ne pas laisser 
ses trésors oisifs et stériles dans ses coffres, et surtout 
à les faire contribuer à sa prospérité par l'abaissement 
de son ennemi naturel. Tout l'argent que l'on dépense 
en Europe contre la France, tourne évidemment au 
profit des Anglais. En conséquence, ces Anglais que 
l'on croit généreux lorsqu'ils ne sont qu'adroits, four- 
nissent sagement des subsides à toutes les puissances 
qui attaquent la France, ou qui leur procurent une 
diversion utile en lui résistant par une activité défen- 
sive en cas d'agression. 

« D'après cette marche politique que l'Angleterre a 




334 MKMOIKES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



suivie durant le cours de cette guerre avec toutes les 
puissances belligérantes, le pape obtiendra aisément de 
l'Angleterre, une somme proportionnée à ses moyens 
^ de défense. Les soldats du Saint-Siège formeront une 
armée stipendiée par la Grande-Bretagne, qui manque 
d'hommes et de bras, et qui est intéressée à en trouver 
pour opposer des combattants à la France sur tous les 
points du globe, spécialement en Italie. Cet article de 
l'argent que l'Angleterre doit payer d'abord, avant de 
stipuler des subsides pour l'avenir, n'est par conséquent 
pas susceptible d'une longue discussion. On peut comp- 
ter sur le secours sans l'acheter par aucun sacrifice. 

« L'objet essentiel du Saint-Siège, en combinant 
cette alliance, doit être de déterminer les forces mari- 
times que l'Angleterre sera obligée d'entretenir dans 
la Méditerranée jusqu'à la paix pour protéger l'État de 
l'Eglise. Le pape doit exiger en même temps que 
l'Angleterre lui garantisse l'universalité de ses États, 
et qu'elle s'engage à ne conclure aucune paix avec la 
France, sans faire restituer au Saint-Siège Avignon et 
le Comtat Venaissin. 

« L'Angleterre ayant un extrême intérêt, ou plutôt 
un besoin absolu, de s'assurer, pendant la guerre, des 
ports d'Ancône et de Civita-Vecchia, surtout depuis sa 
rupture avec la République de Gênes, il est indubitable 
qu'elle payera très cher au pape ces deux asiles pour 
approvisionner ses escadres, conserver la Corse et com- 
muniquer avec le continent. 

« La cour de Rome ne sera donc nullement embar- 
rassée pour obtenir de l'Angleterre des conditions 
pécuniaires très avantageuses. Les deux ports qu'elle 
lui ouvre sont pour les Anglais d'un plus grand prix 



CHAPITRE II. — MAURY RENTRE EN FRANCE. 335 

qu'une armée de trente mille hommes ; presqu'indé- 
pendamment de tout autre intérêt politique, ces deux 
ports peuvent seuls garantir leur commerce dans la 
Méditerranée et TAdriatique, lorsque Livourne et 
Naples sont fermées à leurs vaisseaux. 

« Il y aura des arrangements importants à prendre 
avec les Anglais, en leur confiant les ports d'Ancône 
et de Civita-Vecchia : je ne traiterai point ici cet article. 

« On peut demander raisonnablement à l'Angleterre, 
comme les autres puissances qui font la guerre aux 
Français, qu elle fournisse chaque mois et par antici- 
pation, des subsides au pape jusqu'à la paix. La cour, 
de Rome ne s'écarterait pas, ce me semble, des règles 
de la modération, si elle se restreignait à recevoir des 
Anglais, trente mille livres sterlings par mois. Cette 
somme serait à peu près l'équivalent du contingent que 
nous aurons à payer au roi des Deux-Siciles, si nous 
l'appelons dans l'état du pape comme auxiliaire. 

€ Il est d'autres précautions du second ordre que 
la sagesse du Saint-Père ne négligera certainement 
pas, en traitant d'argent et de subsides avec l'Angle- 
terre. Je range dans cette classe l'attention de stipuler 
formellement que les sommes promises par l'Angle- 
terre seront payées à Londres en livres sterlings, à 
l'agent que le pape chargera de les recevoir. Sans cette 
convention, les Anglais spéculeraient promptement sur 
la dépréciation des cédules, sur l'augmentation du prix 
de l'argent effectif à Rome, et sur l'état déplorable du 
change qui en est pour nous l'un des effets les plus 
faciles à remarquer. Toutes les opérations de banque 
réduiraient les paiements de l'Angleterre à la moitié 
de ses engagements. 



336 MfCMOIRES DE MAURY, — LIVRE QUATRIÈME. 



€ Le pape profitera au contraire de tous les gains 
que les Anglais feraient sur lui, si les sommes con- 
venues sont déposées à Londres entre les mains d'un 
mandataire honnête et intelligent. Celui-ci convertira 
immédiatement les guinées qu'il aura reçues en lettres 
de change sur l'Espagne et le Portugal. Les Anglais, 
obligés d'acheter sans cesse des lingots d'or et d'argent 
qui arrivent des mines de l'Amérique dans ces deux 
royaumes, où ils conservent toujours, par leurs fourni- 
tures et leurs avances, des dettes actives très considé- 
rables, y maintiennent habituellement le change à un 
très bas prix, pour ne pas se ruiner eux-mêmes, en 
payant à perte les métaux qu'ils vont y acheter. 

< Les lettres de change ainsi réalisées en Espagne 
et en Portugal, le correspondant du pape qui en recevra 
la valeur en argent comptant, et qui en fera gagner 
au Saint- Père tout le bénéfice, enverra régulièrement 
les métaux à Civita-Vecchia sur un vaisseau neutre. 
Moyennant cette stipulation en livres sterlîngs payables 
à Londres, et la direction très simple que j'indique ici, 
le pape n'aura point à craindre les dévorantes com- 
binaisons des agioteurs anglais ; et cette nouvelle im- 
portation du numéraire favorisera essentiellement la 
prospérité de ses États. 

« Je passe maintenant aux considérations prélimi- 
naires que me présenterait un traité de commerce entre 
le pape et le roi d'Angleterre. C'est une matière très 
délicate et très profonde dont je me contenterai de 
rappeler ici les éléments. Les Anglais nomment traité 
de commerce un traité par lequel ils sont autorisés à 
introduire leurs marchandises dans un État, sans payer 
des droits d'entrée, ou en ne payant que des droits très 



CHAPITRE II. — MAURY RENTRE EN FRANCE. 337* 



modiques. C'est le tarif ainsi réduit de ces droits qui 
forme pour eux le traité de commerce. Des articles qui 
semblent indifférents pour eux en ce genre leur assurent 
des bénéfices immenses, et contribuent puissamment à 
la ruine des manufactures nationales. Il ne leur en faut 
pas davantage pour s'emparer de tout le commerce 
d'un État ainsi ouvert à leurs marchands. 

« Je crois qu'il sera infiniment plus facile d'échapper 
aux spéculations pécuniaires des Anglais en formant 
avec eux une alliance politique, qu'en rédigeant un 
traité de commerce qu'ils ne manqueront pas de nous 
proposer immédiatement. Nous verrons alors à décou- 
vert combien ils sont savants et avides en ce genre. 
Je ne doute pas qu'ils ne fassent les plus grands efforts, 
et, s'il le faut, les plus grands sacrifices pour l'obtenir. 
Nous devons être assurés d'avance par l'exemple de 
toutes les nations qui ont des relations commerciales 
avec les Anglais, qu'ils combineront ce traité de la 
manière qui leur sera la plus avantageuse, s'ils peuvent 
surprendre l'inexpérience de nos négociateurs, ou 
abuser de la reconnaissance et de la confiance qu'ils 
nous inspirent dans ce moment. 

<L Les Anglais, toujours marchands dans leurs rap- 
ports politiques, ne font la guerre que pour soutenir 
ou étendre leur commerce. Ils manquent de consom- 
mateurs dans leur île ; ils en cherchent partout, ils 
fomentent le luxe dans tous les États de l'Europe, 
pour ouvrir des débouchés à leurs marchandises des 
Indes, aux denrées qu'ils viennent de conquérir sur les 
Hollandais, aux productions de leurs colonies améri- 
caines et aux ouvrages de leurs manufactures. 

« C'est un axiome connu, qu'on ne saurait trop se 

Correspondance inédile. — H. aa 



338 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME* 

méfier des Anglais, quand on se lie avec eux par un 
traité de commerce. Ils ne demandent d'abord qu'un 
traité de commerce libre, réciproque et également 
favorable en apparence pour les deux nations contrac- 
tantes; mais la raison et lexpérience prouvent qu'en ne 
sollicitant rien de plus que les autres nations, ils 
rendent partout leur commerce absolument exclusif. 
Personne ne peut soutenir avec eux une concurrence 
commerciale ; et ils écartent promptement tous leurs 
rivaux, soit par leur industrie, soit par leur opulence. 
Ils achètent tout comptant et par conséquent à bas 
prix : ils vendent tout à crédit, et par conséquent très 
cher ; ils se contentent d abord de très petits profits ; 
ils consentent même à perdre, pour regagner ensuite 
le double quand ils ont ruiné leurs concurrents. La 
balance du commerce est partout à leur avantage, ainsi 
que la fixation du change par l'énorme supériorité de 
leurs exportations sur leurs importations. C'est ainsi 
qu'ils dépouillent et ruinent tous les peuples commer- 
çants. C'est ainsi qu'ils dominent partout le commerce 
en se l'appropriant exclusivement. 

« Je ne citerai ici que deux exemples de cette 
instructive vérité. Depuis le commencement de ce 
siècle, les Anglais, qui n'aspiraient qu'à être admis 
dans le port de Lisbonne, sur le pied de l'égalité avec 
les autres nations commerçantes, sont devenus, par 
les avances immenses qu'ils ont faites aux marchands 
portugais, les fournisseurs, les facteurs, les fabricants, 
en un mot, les propriétaires du Portugal, qui n'est plus, 
en Europe comme en Amérique, qu'une colonie de 
l'Angleterre. 

« La France elle-même, qui eut la maladresse de 



CHAPITRE II. — MAURY RENTRE EN FRANCE. 339 

conclure un traité de commerce avec l'Angleterre en 
1784, sous le ministère de M. le comte de Vergennes, 
que Ton croyait si habile et si pénétrant, la France a 
expié ce grand acte d'impéritie par des pertes énormes 
qui ont beaucoup accéléré la ruine de ses finances. Les 
manufactures nationales ont été écrasées par les 
Anglais,qui approvisionnaient toutes les villes considé- 
rables de marchandises de toute espèce, d'une meilleure 
qualité, à un long crédit, à un plus bas prix et avec une 
affluence qui en faisait baisser la valeur au préjudice 
de tous les ateliers français. Les Anglais, qui vendaient 
tout en France, n'y achetaient pas un tonneau de vin, 
pas un ballot de soie de plus qu'avant le traité, quoique 
la France se fût flattée d'augmenter infiniment le débit 
de ces deux espèces de productions territoriales. Je 
me souviens qu'il n'y avait qu'un cri dans le royaume 
de France en 1789 contre cette désastreuse rapacité 
des négociants anglais, qui, après avoir ainsi ruiné les 
manufactures françaises, faisaient le commerce sans 
concurrents et augmentaient arbitrairement le prix de 
leurs marchandises. La France entière était devenue, 
en peu de temps, le marché le plus lucratif de la Grande- 
Bretagne. 

i II faudrait nous attendre aux mêmes inconvénients 
et à de plus grands ravages encore, dans l'état ecclé- 
siastique, si l'on y souscrivait légèrement un traité de 
commerce avec les Anglais. Il ne leur faudrait pas un 
long intervalle pour pomper par les canaux du com- 
merce, non seulement les subsides qu'ils nous auraient 
fournis, mais encore tout le numéraire qui nous reste. 
Outre les denrées de l'Amérique, du sucre, du café, 
du cacao, dont la consommation est très considérable 



340 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



en Italie, nous ne verrions plus que des carrosses anglais, 
des meubles anglais, la bijouterie, la quincaillerie, les 
étoffes, les ouvrages d acier et de serrurerie de TAngle- 
terre. Enfin, toute l'industrie et toutes les modes de 
cette nation s'introduiraient comme autant de tributs 
imposés sur l'Etat Pontifical, pour ruiner nos manu- 
factures et exporter notre argent. 

« Un traité de commerce avec les Anglais est donc 
pour nous une matière de délibération de la plus haute 
importance. Je n'en indique ici que les rapports les 
pl'js communs et les plus simples. Il faut s'élever à 
de jT^rands principes de commerce, pour embrasser la 
question dans son immense étendue. Il est de notre 
intérêt de ne pas conclure un pareil traité, quelques 
efforts que fassent les Anglais pour nous y engager. 
Si nous étions obligés d'y consentir pour deux ou trois 
années seulement qui seraient encore trop longues 
l)our consommer notre ruine, puisque nous achèterions 
tout des Anglais sans leur rien vendre, on pourrait 
obvier en partie aux inconvénients que je redoute, en 
taxant toutes les marchandises anglaises à des droits 
d'entrée très considérables, dont on excepterait seule- 
ment le poisson salé et les denrées de l'Amérique 
nécessaires à notre consommation. C'est l'unique moyen 
de préserver nos manufactures et nos ateliers de la 
décadence la plus désastreuse. 

« Nous aurions également à spéculer alors sur l'ex- 
portation de nos soies, de nos huiles, de nos vins, de 
nos blés et de tout notre superflu dont nous voudrions 
favoriser la vente aux Anglais, après avoir pourvu à 
l'augmentation et à la perfection de nos manufactures. 

«: Ces divers objets d'économie politique exigent 






CHAPITRE II. — MAURY RENTRE EN FRANCE. 341 



trop de discussions et appellent trop de mesures, pour 
être approfondis dans ce Mémoire. Il nous importe 
d'autant plus de tout prévoir et de tout calculer, que, 
n'ayant parmi nous aucune compagnie de commerce 
pour négocier en grand, et ne pouvant pas envoyer un 
seul vaisseau marchand à Londres, nous nous mettrions 
entièrement à la merci des Anglais, si nous allions 
nous lier avec eux par un traité de commerce, sans 
en avoir profondément raisonné les principes et les 
résultats. 

«Je conclus de ces réflexions qu'un traité d'alliance 
défensive entre le Saint-Siège et l'Angleterre peut 
nous être fort utile, si nous profitons de nos avantages 
et si nous savons en tirer parti ; mais que nous de- 
vons tout mettre en œuvre pour éviter un traité de 
commerce avec les Anglais, soit parce qu'ils sont trop 
habiles et trop riches pour que nous puissions hasarder 
avec eux une si funeste expérience, soit parce que leur 
commerce ne tendrait qu'à augmenter le luxe parmi 
nous, et que le luxe n'est jamais si contagieux que dans 
un pays où il y a beaucoup de célibataires, soit parce 
que nous ne saurions plus aucun moyen de nous sous- 
traire au commerce trop lucratif des Anglais lorsque 
nous nous apercevrions trop tard, comme le Portugal, 
que nous sommes la proie et les victimes de leurs né- 
gociants. Enfin, je conclus que si, par la fatalité des 
circonstances, nous sommes forcés de conclure un 
pareil traité, il faut du moins le restreindre au terme 
le plus court possible, et charger les marchandises an- 
glaises des droits les plus forts auxquels on puisse les 
soumettre à l'entrée de l'État pour en empêcher le dé- 
bit et sauver nos manufactures naissantes d'une con- 



342 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



currence qu'elles ne pourraient pas soutenir, et qui les 
replongerait dans le néant. » 

III. 

Cependant,les démêlés avec le pape prenaient chaque 
jour un caractère plus aigu. L'occupation des États de 
r Église semblait imminente, et déjà îl était question 
d'éloigner les cardinaux de Rome. Maury comprit 
bientôt qu'il fallait renoncer au projet de rentrer en 
Italie, ou du moins en ajourner le dessein, car la réso- 
lution semble persister et revient encore quelquefois 
dans la correspondance intime, comme une espérance 
que le cardinal ne veut pas abandonner. Mais on fait 
tant d'efforts pour lui rendre le séjour de Paris 
agréable ! 

— J'ai épuisé, écrit-il à la date du 23 août, toutes 
les formules de modestie pour répondre aux félicita- 
tions dont on m'accable ici unanimement. 

Aussi, le 30 août, finit-il par l'avouer : i II est beau- 
coup plus que probable que je ne retournerai pas de 
sitôt en Italie et que j'aurai ici une magnifique place. 
Tout le monde le dit : tout le monde le croit. » 

Cela pourtant ne lui fait pas oublier son « hermi- 
tage » de Montefiascone. « Amitiés au chanoine Rec- 
teur Maori. Dis-lui que j'ai acheté pour la bibliothèque 
de mon séminaire... (suivent les titres des ouvrages). 
Tous ces livres sont bien reliés, imprimés à Paris, et 
les éditions sont celles des Bénédictins de Saînt-Maur. 
Voilà le présent que vaut à mon séminaire mon voyage 
à Paris. Il me semble qu'en moins d'une année j'ai en- 
richi mon séminaire des meilleurs livres que nous y 



* 



CHAPITRE II. — MAURY RENTRE EN FRANCE. 343 

ayons. Le cadeau que je faîs à présent me coûte ici 
300 écus romains. » 

La lettre, datée du 6 septembre, est extrêmement 
curieuse. Le cardinal la commence par une nouvelle ad- 
monestation paterne au neveu, qui a la nostalgie : 
€ Pour te contenter, il aurait fallu te renfermer dans 
un berceau, à Vauréas, avec toute ta nichée et te laisser 
passer ta vie dans cette charmante baraque '. Heureu- 
sement pour toi et pour moi, je n ai pas été atteint 
de la même maladie. Tu vois aussi que notre empe- 
reur a le bon sens de ne pas croire qu il faille loger 
sous le même toit avec sa famille pour lui prouver son 
attachement, et qu il s'en sépare, au contraire, pour 
lassocier à sa destinée ^ > 

Cela dit. Fonde se laisse aller aux beaux rêves, pour 
encourager le jeune exilé. « Personne, écrit-il, ne 
doute ici et n'a jamais douté depuis mon arrivée du 
beau sort qui m'est réservé. Ce ne sont pas les hommes, 
ce sont les pavés qui le disent unanimement... On 
espère qu avant la fin du mois, son génie (de l'empe- 
reur) décidera la question qu'il médite et dont on dit 
que je fais partie. Je me conduis de mon mieux, je 
m'efface le plus qu'il m'est possible... Je deviens à vue 
d'œil gros et gras. Tout le monde m'en fait compli- 
ment, avec un air de surprise qui m en garantit la sin- 
cérité. Ce serait bien autre chose sans l'abominable 



1. Il n'oubliait pas cependant le pays natal. Nous lisons en effet dans 
la même lettre : € La maison de M. de Simiane est en vente à Vaur<^s. 
Je désire que l'on me donne l'occasion de la faire acheter par le gouver- 
nement, pour y établir un beau collège en l'honneur de celui où j'ai été 
élevé. Je n'y manquerai pas, si je suis en mesure d'exécuter ce vieux projet 
de mon amour pour mon pays, 

2. Allusion aux couronnes distribuées par l'empereur à ses frères. 



344 MÉMOIRES DE MAURV. — LIVRE QUATRIÈME. 



habitude qui s*est introduite à Paris de dîner à 7 heures 
du soir. > 

Dans la lettre du 23 septembre, Maury laisse en- 
tendre qu*il pourrait bien de venir ambassadeur à Rome. 
D'autre part, le bruit court que la reine d'Étrurie le 
veut archevêque de Pise. € Que ne la-t-elle dit plus 
tôt ! > 

Enfin, voici un premier témoignage de la faveur du 
maître. Il l'écrit le 27 septembre: € La veille de son 
départ pour Mayence, Tempereur, occupé de tant de 
grandes affaires, m'écrivit le billet suivant : € Mon 
cousin, je vous vois avec plaisir dans un poste qui 
vous rapprochera de moi, et je suis fort aise que les 
circonstances me mettent à même d'employer vos 
talents pour le bien de la religion, du trône et de la 
patrie. » 

Le 20 septembre, l'empereur lavait nommé pre- 
mier aumônier du prince Jérôme ^ 

I. Le prince Jérôme fut enchanté d'avoir Maury à la tète de sa mai- 
son. La place lui assura 12,000 francs de traitement. Son traitement de 
cardinal fut fixé à 30,000 francs. 



•u 



CHAPITRE TROISIEME. 

A l'académie. 

SoioiAiRE. — Mai2i>-, éliminé en 1805, est réclo en 1806. — Lui don- 
nera-t-on do Monseigneur ? — Réplique célèbre. — L'empereur inter- 
vient dans la querelle. — Un article de César. — L'Académie se sou- 
met. — Impatience du pul^c et retards volontaires du nouvel Acadé- 
micien. — La séance du 6 mai 1807. — Le discours du récipiendaire 
et la réponse du directeur. — L'éloge de labbé de Radonvilliers. — Ce 
qu'on en pense à Paris et ailleurs. — Ce qu'en dit Maury. 



I. 

EN 1803, le Premier Consul avait réorganisé F In- 
stitut, créé par la Convention le 3 brumaire an 
IV. Le nouvel Institut se composa de quatre classes, 
dont la seconde, dite de langue et littérature française 
comprit quarante membres, comme à Tancienne Acadé- 
mie Française dont elle reprendra le nom le 2 1 mars 
1816. 

Des quarante académiciens élus avant 1789, quinze 
seulement avaient survécu : Tévêque de Senlis Roque- 
laure, l'archevêque Boisgelin de Cucé, le comte de 
Bîssy, Saint-Lambert, le marquis d'Aguesseau, Gail- 
lard, Suard, La Harpe, Morellet, Ducis, Choiseul- 
Gouffier, Maury, Target et Boufflers. 11 était juste 
qu'ils devinssent membres de la 2* classe du nouvel 
Institut. Trois cependant furent écartés, le comte de 
Choiseul-Gouffier, Gaillard et Maury. 

Maury fut extrêmement sensible à cette élimination. 



346 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



Il n*avait jamais rien tant désiré dans sa vie qu'un 
fauteuil entre les quarante immortels,et ce fauteuil, con- 
quis à si haut prix, lui était enlevé sans procès! Nous 
trouvons lexpression de ce dépit, dans une lettre, 
datée de Corneto du i*' mai 1803 ^^ adressée au cher 
neveu, qui avait écrit cette après-midi : 

i. Cet après-midi, et non pas cette \ Par quelle ana- 
logie, ce mot serait-il féminin ?... Pendant que je parle 
encore en académicien français, je suis exclu de ce 
corps, ainsi que le cardinal de Rohan, le duc d*Har- 
court, le comte de Choiseul-Gouffier, et peut-être 
quelque autre de mes confrères, dont je n'ai pas la 
liste sous les yeux '. Bonaparte ne me marchande pas, 
et j achève de prouver tristement que c'en est fait du 
roi. Je ne regrette nullement de n'avoir pas pour con- 
frères Garât, Chénier et Roederer ; mais l'affront n'en 
frappe pas moins mes principes, quoiqu'il n'arrive point 
à ma personne. Je n'ai rien désiré aussi vivement ni 
aussi constamment dans le monde que d'être membre 
de l'Académie Française. Depuis longtemps, je n'y 
attachais plus le même prix. Ma spoliation est com- 
plète. Il faut se résigner à son étoile, et je me persuade 
qu'il sera un jour plus glorieux pour mon nom d'avoir 
été retranché ^ de ce corps que d'y avoir été reçu. » 

1. Le raisonnement grammatical de Maury répond à l'assertion dé 
M. de Maistre, qui l'accuse de n'avoir jamais su aucune grammaire. Du 
reste, la lecture des écrits que nous avons déjà cités de Maury, même 
les plus intimes, aura convaincu le lecteur que peu d'académiciens ont 
écrit avec une si parfaite pureté. 

2. Maury cite ici des noms que nous n'avons point trouvés dans les 
Chroniques de Rouxel. 

3. < Son étoile, > pour employer l'expression de Maury à la mode 
en ce temps-là, le devait priver définitivement des honneurs de l'Aca- 
démie. Après les Cent Jours, la classe de langue et littérature française. 



CHAPITRE III. — A l'académie. 347 

Le mécontentement perce sous laffectation d'indif- 
férence. Aussi, lorsque, au mois d'octobre 1806, il fut 
question de faire rentrer Maury à l'Académie, sa joie 
intime fait explosion. Il écrit le 18 octobre : 

— C'est mercredi prochain, 22 du courant, que notre 
Académie Française doit élire. On ne doute pas que 
je ne sois élu. 

L'élection devait en effet marcher beaucoup mieux 
que la réception. Celle-ci donna lieu à un incident, qui 
devint rapidement une affaire considérable et amena 
l'intervention personnelle de l'empereur. Il vaut la 
peine d'être raconté par le menu, d'autant qu'il a 
fourni à Maury l'occasion d'un de ses plus jolis mots. 

IL 

Madame de Rémusat a raconté la chose, dans ses 
Mémoires, Il y a des inexactitudes de date et de noms 
dans le récit. Mais il est piquant et au fond exact. 

« Le 23 octobre (1806), le cardinal Maury fut choisi 
par la classe de l'Institut à laquelle on a rendu le nom 
d'Académie Française, pour succéder à M. Target. 
Quand il fut question de le recevoir, on s'avisa tout à 
coup de demander si on lui donnerait, en lui parlant, 
le titre de monseigneur ; il se trouva une grande oppo- 



ayant repris son ancien nom, vit onze de ses membres éliminés : Lucien 
Bonaparte, Regnaud de Saint-Jean d'Angely, Maret, Cambacérès, Sieyès, 
Merlin, Arnault, Garât, Roederer, Etienne et Maury. Par contre, le 
comte de Choiseul-Gouffier fut rétabli d'office par une ordonnance royale, 
qui créa de sa propre autorité huit autres membres : le cardinal de 
Bausset, Tabbé de Montesquiou, Laine, le vicomte de Bonald, le comte 
Ferrand, le comte de Lally-Tollendal, le duc de Lévis et le duc de Riche- 
lieu. (Cf. A. ROUXEL,' C/troniçues des élections à\V Académie FranqcUse,) 



k 



348 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



sition. Avant la Révolution, la même discussion s'était 
élevée déjà une fois. D'Alembert et l'Académie du 
temps avaient réclamé sur les droits de l'égalité dans 
le sanctuaire des lettres ; et cette Académie, en 1806, 
devenue le côté droit, opinait pour accorder le monsei- 
gneur, contre lopinion de l'autre côté, à la tête duquel 
on voyait Regnault de Saint-Jean-d'Angely, son beau- 
frère Arnault, Chénier, etc. Le débat devînt si vif; le 
cardinal déclara avec tant d'aigreur qu'il ne se présen- 
terait point, si on ne lui rendait pas ce qui lui était dû ; 
la difficulté de prendre librement une décision quel- 
conque était si grande, qu'on se détermina à en référer 
à l'empereur lui-mêrne, et cette vaniteuse discussion 
lui fut portée sur les champs de bataille. 

« Cependant, quand le cardinal rencontrait quelques 
membres' de l'Institut qui lui étaient opposés, il les 
attaquait par des paroles violentes. Une fois, se trou- 
vant à dîner chez M"^« Murât, il s'établit une querelle 
assez amusante entre lui et M. Regnault ; j'en fus 
témoin, et, dès que les premières paroles furent dites, 
le cardinal engagea M. Regnault à passer dans un 
autre salon ; M. Regnault y consentit, à condition que 
quelques personnes le suivissent. Le cardinal, piqué, 
commença à s'échauffer beaucoup : « Vous ne vous 
rappelez donc pas, disait-il, qu'à l'Assemblée Consti- 
tuante, Monsieur, je vous ai di^^^Xé petit garçon ? — 
Ce n'est pas une raison, répondit l'autre, pour que nous 
vous donnions aujourd'hui une marque de respect. — 
Si je me nommais Montmorency, reprenait le cardinal, 
je me moquerais de vous ; mais mon talent seul me 
porte à l'Académie, et, si je vous cédais sur le monsei- 
gneur, le lendemain vous me traiteriez de camarade. 



àjTn*. — ± ^^.-^^EjtLX. 54^ 



araia cejt: i . js^^e z. Tcrcjyrrw/*"'"- -e: c^e 



CxlT'Z ai*. JJ*— .r^IC^ ^' 



ce fut à l'égard d: 

changés. > J'âToae q:i tn rtç^ri^ni Se c^rdîii£ Mi'^-. 



j'osais penser, na peu. q^e îes bidn-es ne î éiaSeai pas 
beaucoup. 

€ Enfin ce àthai devint assez v::' : on le ir-airda à 
l'empereur, qui 5t donner î ordre aux académiciens 
d'accorder le mûnsrijns^-str aj cari:na2. Aussiiôt tout le 
monde se soumit, et Voti n'en parli f lus. :^ 

L'incident ne fut point aussi simplement vidé que le 
dit Madame de Rémusai. dont îe récit est empreint 
de cette malveillance qu'elle professait hautement vis- 
à-vis du cardinal. Maur)' en parle, pour la première fois, 
dans sa correspondance intime, à la date du 15 novem- 
bre : € L'Académie a décidé, dans une séance de dix 
membres, que le directeur ne me donnerait que le titre 
de Monsieur, en répondant à mon discours de récep- 
tion. Il n'y a jamais eu qu'un cardinal qui fut reçu étant 
cardinal. Ce fut le cardinal Dubois, premier ministre, 
auquel Fonteneîie, étant directeur, donna les titres de 
Monseigneur, Votre Éminence. J'ai répondu que l'em- 
pereur déciderait la question, que Sa Majesté m'appe- 
lait toujours Monsieur le cardinal et que j'exigeais 
d'eux le même titre; que je n'étais ni prêt ni pressé 
pour ma réception; que j'avais d'eux tout ce qui pouvait 
me flatter par mon élection et que, si je n'étais pas 
content d'eux, je resterais sur leur liste, en percevant 
mon revenu d'académicien, sans m'y faire jamais 
recevoir. Mon sang- froid et ma fermeté semblent leur 



350 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 

en imposer, d'autant plus que le public paraît m'être 
favorable et que les rieurs sont de mon côté. > 

Regnault de Saint-Jean-d*Angely lui avait fourni le 
moyen de gagner lopinion au moyen d'une de ces 
réparties aiguisées, avec lesquelles il avait autrefois 
imposé silence aux jacobins et à Mirabeau lui-même. 
Le conseiller d'État lui demandait vivement, dans une 
des salles mêmes de l'Institut, ce qu'il pensait donc 
valoir, pour venir affecter sa supériorité à l'Académie, 
sous le costume et les marques de ses dignités ecclé- 
siastiques : 

— Très peu, riposta Maury, quand je me considère, 
et beaucoup, quand je me compare. 

D'ailleurs, il en avait appelé à César, César répondît, 
en dictant lui-même l'article suivant, qui parut au 
Moniteur du 27 décembre 1806 : 

« Il s'est élevé, dans le sein de l'Académie française, 
une discussion à laquelle le public a pris part. Si elle 
avait lieu dans la première classe, elle ne ferait proba- 
blement pas tant de bruit. Des mathématiciens ne 
verraient que a -h b ou b -h a dans une question dont la 
solution ne présente, soit pour l'affirmative, soit pour 
la négative, pas plus d'avantages que d'inconvénients. 

« De quels termes se servira le président de l'Aca- 
démie en adressant la parole au cardinal Maury, dans 
la séance solennelle de sa réception ? 

« Sans doute, l'Académie ne met pas en question si 
l'on se servira de cette qualification M, le Cardinal. 
Quoiqu'il n'y ait aucune loi qui oblige les particuliers 
de donner à chaque personne, dans les circonstances 
d'apparat, le titre de sa fonction ou de sa dignité, il 



32: in ^ IL-sAlàHEUIE. 



D en g g zasi Ht Tin me ac: nsnrnic i m— ncaiE: -^l e 
feifgxrtr on: se oss nanmer bis i^wg^s. mir ::^;^îitîh. i. 
la poEoessc; «sx s-sx ?n*Kr?i;HiL, 

< Il esc Tr3£ sas. m -îo: ^ai^-'SKgprHTr z. riitsicn: siiis 

n'étant qbdx 515. zs: -Die: j2^ Jci ^=:ç^ mir larirruler 
dcmcLxe Iffire i»: surt sir i» piim: is: xiil .ui r:?r"-fî:ii: 
et de sorrre îGir zzorcst ni 5s iifenrcus. 

qu'un partâdiEer !^ Elle le rt ztrts^d znmz. -tz 1* 
droit, fir-2 je sieL -îîLe le -r-juômz ^ss ^a: sar^ isss^-t 
pour Funiryr -n fe îe5 nerrcr^ ru ^tile i rinis. ^-^ 
rintexusGa de 7 zcciir^r. £Ze le Jt ztnz*:ui znizz. zan* 
qu'en c^l dUe n -îs: 5. zss ji friûi Sirr-rre A:si5ciniit 
elle est ciaxxs :2ce ^.jcrt rscC^^rirje rr-tt S^ zart5c-l»er^ 
Insiituiioa de TEcir. rsc-icm-e car Jr::^;. ^'t iziz 



• iii.i iri4i 






€ Ains doac ; A 







et ne fait réeUernent cas une c-iescS^c c jeîlr esc io-c 

te * A 

la qualification qcîî pejt être î oc;^ d-r or::e coniesta- 



tion ? 



€ Le président appeîîera-t-:I le cardlnai Maury 
Monseigneur? 

€ II ne peut y avoir ici d'autre règle que iusage. 

< L'Académie française a compté parmi ses membres 
beaucoup de cardinaux. Le plus grand nombre n'a été 
revêtu de la pourpre romaine que postérieurement à 
sa réception; mais, si un seul était cardinal au moment 
de son élection, et si le directeur de TAcadémie, en lui 
adressant la parole dans une séance publique, Ta appelé 
Monseigfieur^ l'usage dès lors a été consacré. Une 



352 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



semblable circonstance nes'étant pas présentée jusqu'à 
ce jour, Tusage n a pas changé ; et puisque la seule 
règle est l'usage, on ne doit pas se dispenser de s'y 
conformer. 

« Comme il n'y avait à cet égard qu'un seul fait qui 
remonte à une époque déjà fort éloignée, l'Académie a 
pu suspendre un moment son opinion et s'occuper des 
recherches nécessaires pour constater l'usage. De là les 
inductions et les suppositions indiscrètes dont on a 
rempli les journaux. Si ces hommes, toujours avides 
de jeter un aliment à la curiosité publique, avaient été 
guidés par un meilleur esprit, ils auraient prévu qu'une 
difficulté pareille s'aplanirait bientôt, et que l'Académie 
n'aurait aucun penchant à priver d'un droit acquis par 
l'usage un homme dont le talent éminent a le plus 
marqué dans nos dissensions civiles, et dont l'adoption 
était un pas de plus vers la concorde, et vers cet entier 
oubli des événements passés, seul moyen d'assurer la 
durée de la tranquillité qui nous a été rendue. 

« Voilà un long article pour une chose en apparence 
fort peu importante. Cependant l'éclat qu'on a voulu 
faire donne matière à de sérieuses réflexions. On voit 
à quelles fluctuations on serait exposé de nouveau, 
dans quelles incertitudes on pourrait être replongé, si 
heureusement le sort de l'État n'était confié à un pilote 
dont le bras est ferme, dont la direction est fixe, et 
qui ne connaît qu'un seul but, le bonheur de la pa- 
trie \ » 

Les académiciens cédèrent, non sans un vif dépit '. 

1. Moniteur Universel, samedi 27 décembre 1806, p. 1550 155 1. 

2. « Ce que j'ai vu assez clairement, dit Morellet au tome II de ses 
Mémoires^ c'est une malveillance marquée du plus grand nombre des 



CHAPITRE IIL — A L'ACADÉMIE. 353 

L opinion donna raison à Maury, et le pape lui en sut 
gré '. Pour lui, il triomphe modestement : 

i J ai gagné en plein mon procès contre les însur- 
gents de TAcadémie; mais je neveux pas y arriver en 
vainqueur ; je compose tout doucement mon discours, 
qui sera un ouvrage considérable en ce genre, et que 
j avais totalement perdu de vue durant cette querelle, 
et enfin je crois que ce discours perdrait les trois quarts 
de son effet, si je le prononçais en l'absence du maî- 
tre \ » 

Il y revient, à la date du 7 février, après avoir 
grondé à sa façon ordinaire le neveu ^ : « J*ai gagné 
très complètement mon procès, et je t*ai mandé que 
l'article du Moniteur était l'ouvrage de l'empereur 
lui-même. On devrait me savoir gré à Rome d'avoir 
gagné cette bataille \ que tout autre que moi aurait 
perdue infailliblement. L'Académie a l'oreille très basse 
et ne me dispute plus ni le Monseigneur ni XÉminence, 

membres de l'Institut, qui ne lui pardonneront jamais de s'être fait 
appeler Monseigneur^ ce qui est assurément un motif de haine bien fu- 
tile. > 

1. € Lorsque j'eus Thonneur de présentera Pie VII le discours de 
réception, Sa Sainteté me dit : Z^z cosa è andaia bene ; ma il signor car- 
dinale conosceva troppo la sua di^niià per sa^ificar Ponore del sacro 
colUgio (L. Maury, Op. cii.^ p. 235). > 

2. Lettre du 31 janvier 1807. 

3. € Tu es un fou de me redemander encore un exemplaire de mon 
discours de rentrée, quand il sera imprimé. Tu aurais pu deviner aisé- 
ment que je t'en enverrai 12 exemplaires, i pour toi, i pour le pape, le 
secrétaire d'État, Antonelli, Consalvi, Braschi, un autre pour son frère, 
Alquier, Bayane, Tassoni, Bontadossi et i pour le trésorier Balducci. J'y 
ajouterai pour toi un exemplaire des 2 volumes d'œuvres de l'abbé de 
Radonvilliers, que je fais imprimer pour servir de pièces justificatives à 
son éloge. 

4. La réponse de Pie VII au chanoine Maury, que nous venons de 
citer, prouve que Rome sut gré au cardinal de n'avoir pas sacrifié, en 
cette occasion, < l'honneur du Sacré-Collège >. 

CorrMpooianot iotfdiu. — IL ^3 



354 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



tilres que le public applaudira malicieusement sur les 
joues de ces Messieurs. On me presse de me faire 
recevoir et on intrigue beaucoup pour m'y décider. 
Je résiste, soit pour donner modestement au public le 
temps d'oublier cette querelle, soit pour montrer à ces 
Messieurs que la tête ne me tourne pas d'impatience 
et de vanité pour me retrouver au milieu d'eux, soit 
principalement parce que je voudrais que l'empereur 
fût ici quand je prononcerai ce discours, dont l'effet sera 
perdu au moins de moitié, s'il est absent. J'ai dit tout 
haut que j'attendais jusqu'à pâques, et que, si rien 
n'annonçait alors son retour prochain, je me ferais 
recevoir. Ce n'est pas une bagatelle pour moi, que de 
me mettre en scène avec le public, après un si long 
silence. Notre nouvelle salle, qui est l'ancienne église 
du Collège Mazarin,est de la plus grande magnificence, 
et je n'ai jamais rien vu de pareil pour une assemblée 
publique, pas même notre salle de Versailles pour les 
Etats généraux. Je Tétrennerai, et on s'y égorgera 
pour m'entendre, car, depuis ma réélection, c'est une 
frénésie universelle. Je n'ai qu'à me bien tenir. Mon 
discours sera de plus d'une heure de lecture. Il est 
juste qu'on puisse prendre ma mesure commodément. 
Je n'ai encore montré une ligne à personne, pas même 
à mon frère et au tien, afin qu'ils le voient fini, et il en . 
est encore loin. » 

L'empereur cependant pressait la réception, et il 
fallut s'exécuter sans l'attendre. Elle fut fixée au 22 
avril. Le 7, le neveu, qui était à Paris avec le cardinal, 
écrit à son frère à Rome : « J'ai fini d écrire, sous la 
dictée de mon oncle, son discours de rentrée à l'Aca- 
dcinie, samedi. Il doit le prononcer le mercredi 22 du 



CHAPITRE III. — A l'académie. 355 



courant. "^ Mais, le 25, Maury écrit à son tour : « La 
réception est renvoyée au 6 mai. J'irai lire mon dis- 
cours chez Madame d'Angivilliers, le 2 mai... J'espère 
que les Braschi (neveux de Pie VI) ne seront pas 
mécontents de moi. » 

La lecture dans le salon de Madame d*Angivilliers 
eut un succès qui présageait celui de la séance publique 
et n'y nuisit point. 

IIL 

La belle salle du collège Mazarin était remplie d'une 
foule aussi brillante que pouvaitl'ambitionner le plusdif- 
ficile des récipiendaires. Ainsi qu'il l'avait bien prévu, 
« on s'y égorgeait » pour écouter le grand orateur de 
la Constituante, dont la France n'avait plus entendu, 
depuis quinze ans, l'éloquente voix, accoutumée à 
dominer le bruit des batailles parlementaires. 

Avec une fierté transparente, il revendiqua ses droits 
méconnus en 1803, tout en remerciant ses collègues 
du choix qu'ils avaient porté sur « l'un de leurs de- 
vanciers ». 

« En me réunissant au premier corps littéraire de 
l'Europe, j'y parais à la suite de mon dernier prédé- 
cesseur, dont j'étais autrefois l'ancien sur votre liste 
(Target). Je suis le premier dans ce moment, je serai 
le seul qu'on ait jamais vu ici à côté de son successeur, 
qui est l'un de vous. Messieurs, sans que je puisse le 
connaître jamais. » 

Non moins fièrement, il rappela les tempêtes au 
sein desquelles il avait lutté jusqu'à son bannissement ; 
il célébra, avec attendrissement, la douce et sublime 



35^ MtMOIKES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 

f.gure du captif de 5avone« le pontife, dont il avait 
< partagé les périls ' >. Puis, il dit finement com- 
ment il s'était < retrouvé fier d'être Français » et 
pourquoi il en avait de nouveau € ambitionné le 

litre >. 

Dans sa solitude de Montefiascone, souvent sa 
pensée sëtait reportée sur € les heureux jours où il 
pouvait partager les travaux de ses collègues, où l'Aca- 
démie F'rançaise se voyait recherchée parles premiers 
personnages de TEtat, qui venaient, selon les nobles 
expressions du marquis de Beauvaîs, briguer ici T hon- 
neur (Ci ire les égaux des gens de lettres >. Partant de 
là. Maury faisait de l'Académie le plus délicat et peut- 
être le plus complet éloge qui en ait jamais été écrit. 

En terminant, le récipiendaire loua < la plus impo- 
sante de toutes les renommées militaires » domptant 
« à force de gloire lopinion la plus effrénée >. L'apos- 
trophe n'était pas pour plaire aux anciens amis de 
Maury. Elle leur déplut fort, mais tous s'accordèrent 
à louer la forme littéraire de cette superbe période : 

« Eh ! quel moment plus opportun pour l'observer 
et pour le dire, que celui où ce monarque, prédestiné à 

I. On était sûr de lui plaire, en lui fournissant l'occasion de parler 
du pape, qu'il avait tant aimé. Le 3 juillet 1806, il avait écrit une lettre 
charmante h Jamine, le directeur de l'école de droit de Toulouse, pour 
le remercier d'avoir loué son bienfaiteur.« Votre bel éloge de Pie VI et de 
notre grand empereur a fait à mon âme un véritable bien, dont je 
ne saurais assez remercier votre éloquence. Je regrette sincèrement que 
vous ne soyez point fixé à Paris, pour y partager tous nos honneurs lit- 
téraires, et pour y être employé par notre gouvernement régénérateur, qui 
pourrait vous y placer utilement. >> — Il félicite ensuite Jamme de 
ce qu'il a su traverser la Révolution, sans avoir eu recours, comme lui, 
au moyen vulgaire de l'émigration. Le post-scriptum est autographe : 
<ï Remerciez-moi d'avoir dicté cette lettre au lieu de tourmenter vos 
yeux en l'écrivant illisiblement de ma main, i (Paiis, Chavaray, février 
iS78,in-4.) 



CHAPITRE III. — A L'ACADÉMIK. 357 

tant de grandeur, visiblement couvert du bouclier de 
la protection divine, balance dans ses mains triom- 
phantes le sort des empires, mesure leurs forces, divise 
leurs intérêts, leur prépare d'autres limites, et com- 
pose pour le monde politique, à la tête de ses légions, 
un nouvel et durable équilibre, tandis que, des extré- 
mités de l'Europe où, de victoires en victoires et de 
conquêtes en conquêtes, l'essor de ses aigles a si rapi- 
dement concentré les horreurs de la guerre, il tient 
hautes et toujours fermes toutes les rênes de son im- 
mense gouvernement, comme s'il était en pleine paix 
au milieu de sa capitale. » 

L'orateur eut le courage de mettre une restriction à 
ses louanges. Il osa demander que « le héros de la 
paix » devînt le « noble rival du héros de la guerre ». 
C'est la seconde fois que Maury faisait entendre au 
capitaine victorieux la leçon du peuple, rassasié de 
gloire et afifamé de paix. 

€ C'est assez de victoires, s'écria-t-il, assez de 
triomphes, assez de prodiges ! » 

César ne le trouva point mauvais. Le discours de 
Maury eut les honneurs d'une insertion, en belle 
place, au Moniteur. 

L'Académie, d'après Poujoulat, avait voulu venger 
son indépendance un peu compromise en chargeant un 
simple ecclésiastique, l'abbé Sicard, de répondre à 
l'exigeant et superbe cardinal. « Le bon abbé prit son 
rôle fort au sérieux, ne crut pas faire acte de complai- 
sance et, si Maury avait eu de la modestie, elle eût 
bien souffert de tant de louanges que lui décerna l'ha- 
bile instituteur des sourds-muets. » 

Le public, qui n'avait pas les mêmes raisons que 



358 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



l'Académie de bouder, s'amusa fort à souligner les 
« Monseigneur » et les « Votre Éminence » dont le 
bon abbé émailla sa réponse louangeuse, et applaudit 
sans fin les éloges de Sicard. 

IV. 

Au discours de réception, lequel ne mérite pas les dé- 
dains affectés de certains historiens littéraires qui 
copient leurs devanciers, nous préférons, et de beau- 
coup, \ Éloge de l'abbé Radonvilliers, que Maury pro- 
nonça encore à l'occasion de sa rentrée à l'Académie 
Française. C'est sans conteste le morceau le plus 
achevé que l'habile orateur ait jamais écrit, et l'inex- 
plicable oubli qui couvre aujourd'hui cette page si par- 
faite est une de ces injustices du sort des ouvrages 
de l'esprit, contre lesquelles on ne saurait assez pres- 
crire. 

Avant de rentreprendre,le panégyriste envie au comte 
de Ségur la bonne fortune qui lui est échue de louer 
Malesherbes, « l'un des plus illustres martyrs de notre 
Révolution ». Après l'expression de ce regret et 
l'hommage le plus ému offert à la mémoire du défen- 
seur de Louis XVI, Maury entame l'éloge de son 
modeste héros. 

Le tableau de l'éducation par les Jésuites * est 

I. Un détail rappelle encore, dans les souvenirs du cardinal, conser- 
vés au château de Beauregard, l'affection constante qu'il porta à la Com- 
pagnie de JÉSUS. Dans tous ses bréviaires, il n'y a pas d'autres signets 
que des images de saint Ignace, saint François-Xavier, saint Louis de 
Gonzague, et autres saints Jésuites. C'est une tradition dans la famille 
que Maury a toujours eu la plus grande estime et la plus vive affection 
pour la Compagnie et, à sa dernière heure, il voulut être assisté par un 
Père Jésuite, qu'il traita avec une touchante déférence et des témoigna- 
ges significatifs dans une nature comme la sienne. 



CHAPITRE III. — A l'académie. 359 

tracé de main d'ouvrier, avec une foule de remarques 
qui témoignent d'une rare compétence en matière pé- 
dagogique chez cet homme universel, comme l'éloge 
qu'il adresse au Père Porée d'avoir attaché tant de 
prix aux vers latins pour obliger l'élève d'allier au mètre 
et au rythme ^ la justesse, l'élégance, la précision, le 
mouvement, la couleur et l'harmonie du style». Il loue 
le même célèbre éducateur d'avoir défendu inexorable- 
ment à son disciple les vers français, dont la composi- 
tion ne doit jamais entrer dans un plan d'éducation 
solide, « parce qu'ils sont trop faciles ou trop difficiles 
à faire, trop susceptibles de tenter et d'abuser la médio- 
crité, qui confond aisément avec la poésie le misérable 
métier de coudre des rimes en alignant des syllabes, 
et surtout parce que le plus grand danger de cet exer- 
cice précoce et mécanique est de dégoûter l'esprit de 

toute occupation sérieuse et utile ». 

Amené ensuite à parler du genre dramatique, il 

trace, comme en passant, une poétique parfaite de ce 
. genre de travail, qui oblige plus qu'un autre à beau- 
coup réfléchir, à combiner et à conduire de front une 
mukitude d'idées, pour former et suivre un plan, ima- 
giner des caractères qu'une intrigue développe et fasse 
ressortir par des contrastes, pour produire ensuite 
chaque personnage au moment précis où sa situation 
l'appelle et où le spectateur l'attend, pour lier et filer 
les scènes, donner au dialogue, avec la vérité et la 
variété qu'il exige, une couleur toujours propre et tou- 
jours pure... 

Que d'autres traits, non moins piquants, le panégy- 
riste ne sème-t-il pas sur sa route, comme cette fine 
observation psychologique et littéraire : « Je me sou- 



f^m'ji^fkâ! 




36o MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



viens. Messieurs, qu'en lisant pour la première fois cet 
ouvrage, j'éprouvai d'abord Timpression: à laquelle je 
reconnais toujours les bons livres : je me proposais à 
chaque chapitre de le relire... Les pensées d'un écri- 
vain sont l'histoire de son esprit, et, pour ainsi dire, 
les événements les plus intéressants de sa vie. > 

Quand il en vint à tracer le portrait moral de son 
héros, l'auditoire ému et ravi souriait à travers les plus 
douces larmes, selon le rapport d'une femme d'esprit 
et de cœur qui assistait à cette mémorable séance. A 
la distance qui nous en sépare, nous relisons avec 
plaisir ce charmant tableau de mœurs. 

« La vie privée de Tabbé de Radonvilliers ne dé- 
mentira-t-elle pas pour lui, comme pour tant d'hommes 
célèbres, cette dignité si respectable de sa vie publique? 
Non, Messieurs, elle va lui donner au contraire un 
nouvel éclat. Doué d'un excellent naturel, il sut allier 
un caractère doux à des mœurs pures, et un esprit 
indulgent à des principes sévères. Aucune parole de 
blâme ne sortait jamais de sa bouche ; et il ne censu- 
rait les torts ou les défauts des autres que par son 
attention à s'en préserver lui-même. Il apportait dans 
la société, au lieu de l'ennui et de la tristesse qu'en- 
gendrent les remords des passions ou les dégoûts de 
l'oisiveté, cette sérénité épanouie qui témoignait qu'il 
sortait du travail avec le besoin du repos et des épan- 
chements de l'amitié. Il n'y montrait de l'empressement 
que [)Our jouir des succès d'autrui. Son aimable acti- 
vité ne fut jamais que de la bienveillance. Personne 
ne sîivait écouter avec plus d'esprit et d'intérêt. Dans 
les assemblées nombreuses, sa conversation était mé- 
n;ij;ée ei précise ; mais dans un cercle d'amis il nous 



CHAPITRE HL — A L'ACADÉMIE. 36 1 



livrait avec le plus obligeant abandon toutes les iné- 
puisables richesses de ses études et de son expérience. 
En public, sa timidité, la connaissance et la crainte 
des hommes lui donnaient un air de réserve et de 
finesse, qui disparaissaient entièrement dans son inti- 
mité. On n'apercevait plus alors en lui que simplicité, 
confiance, candeur, et une douce gaieté. Il abondait 
aussitôt en précieux souvenirs, en vues nouvelles, en 
conseils lumineux, en discussions intéressantes, et son 
âme ne cessait d'embellir son esprit. On le surprenait 
quelquefois souriant avec une joie d'émulation et de 
sympathie au récit d'une action louable, à la proposi- 
tion d'une bonne œuvre, au nom de ses amis, à l'occa- 
sion de défendre les malheureux, les inconnus et les 
absents, à l'éloge d'un ouvrage estimable, à l'apparition 
d'un talent naissant, à la présence imprévue d'un 
homme célèbre. Un mot, un geste, un regard, échappés 
à son cœur toujours sensible, nous découvraient toute 
la promptitude et tous les premiers mouvements de 
son agissante bonté. Nous nous regardions devant 
lui : c'était notre seule manière de le louer. Nous ne 
pouvions le voir et l'entendre familièrement, sans 
l'estimer, le chérir et le révérer toujours davantage. Il 
faut l'avouer dans ce sanctuaire des lettres, dussions- 
nous par ce contraste inspirer ici au génie une envie 
honorable devant la vertu. Que sont, Messieurs, toutes 
les jouissances littéraires à côté de pareils hommages? 
Et qu'est-ce donc que la gloire elle-même auprès de 
tant de bonheur ? Constamment heureux de sa mode- 
ration, modeste avec dignité, toujours sage dans ses 
discours comme dans sa conduite, l'abbé de Radon- 
villiers a traversé une longue vie en parcourant, aux 



362 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



plus mémorables époques de Tesprît de parti, les 
carrières les plus orageuses de la société, dans les mai- 
sons d'éducation, dans les cloîtres, dans les cabinets 
du ministère, dans les assemblées du clergé, d%ns les 
palais des grands, dans les ambassades, dans les cours, 
dans les emplois publics, dans les travaux, dans les 
académies, sans qu'on lui ait jamais connu un seul 
adversaire, un seul détracteur, un seul ennemi ; sans 
qu'on puisse trouver en lui la moindre action à excuser 
ou à justifier ; sans que son nom ait une fois été mêlé 
à aucun reproche, à aucune querelle, à aucun procès, 
à aucune cabale, à aucune satire, à aucune intrigue ; 
enfin, sans qu'aucune de ces scabreuses situations ait 
pu altérer un instant cette belle harmonie de sa des- 
tinée, ce calme invariable de sa haute sagesse, ce 
caractère égal et uniforme qui, se composant de l'ac- 
cord habituel des devoirs avec la conduite, et des 
sentiments avec les actions, n'est autre chose qu'une 
noble et courageuse fidélité à soi-même et à ses prin- 
cipes. » 

V. 

L applaudissement fut extrême. De T Institut, il se 
prolongea dans Paris, en France et dans l'Europe 
entière. L'empereur fit parvenir le premier ses félici- 
tations. Nous avons retrouvé les lettres louangeuses 
que Joseph, Élisa, le prince Eugène s'empressèrent 
de faire arriver à l'éloquent académicien. Le pape fut 
charmé et chargea le neveu du cardinal de le lui dire. 

Quant à lui, jamais il ne s'entretenait, même en 
famille, de ses succès oratoires, et il fallait le presser 



w 



CHAPITRE III. — A L'ACADÉMIE. 363 



pour qu'il en parlât \ Nous ne trouvons dans sa cor- 
respondance qu'un mot de la séance, où il fut couvert 
d'applaudissements. C'est le 9 mai 1802. Il écrit à son 
neveu, en le chargeant de remettre au pape l'exem- 
plaire sur papier vélin : « Je ne me trouve nullement 
fatigué de cette action oratoire. Je suais comme dans 
la canicule. » Puis, c'est tout. Il passe à autre chose. 



I. Le détail est du neveu biographe, qui ajoute : € Je lui ai entendu 
dire souvent d'un air radieux : < On m'a fait bien du mal, et j'en suis 
encore meurtri. Mais je n'en ai jamais fait à personne. C'est là une 
grande consolation. > On aurait pu dire de lui avec vérité ce que Cicéron 
écrivait à Atticus : « Ce ne sont pas mes ennemis, mais mes envieux qui 
m'ont perdu : nos non inimici sed invldi perdidgnint. » Marmontel le 
juge parfaitement, lorsqu'il dit, dans le 11*^ livre de ses Mémoires^ après 
avoir loué son bon cœur, avec toute l'effusion de la plus vive tendresse : 
« Maury était plus fier de nous divertir par un conte plaisant, que de nous 
étonner par un trait d'éloquence, et, dans la société, il nous faisait oublier 
l'homme supérieur pour ne nous montrer que l'homme aimable. » 






CHAPITRE QUATRIÈME 
Maury a la Cour de 



Sommaire. — L'obligeance du caractère chez Maary. — Une aimable 
lettre à la municipalité de Lombez. — Journal d'impressions et de nou- 
velles. — Les appréciations de Maury sur la politique de la Coar de 
Rome. — Un débat avec l'empereur. — Lettre à Consalvi — Une leçon 
d'étiquette. — Lucien Bonaparte. — Rôle de Maury dans le procès do 
divorce de Napoléon. — Les cardinaux noirs. — Au milieu de ces diffi- 
cultés, Maury revoit et donne Téditioa définitive de son Essai sur Pélo^ 
quence de la Chaire. — Appréciation de Sainte-Beuve. 



I. 

DANS la lettre du 9 mai, où il fait mention si 
brève de son succès à l'Académie, Maury man- 
dait encore à son neveu : « Le cardinal La Sommaglia 
a obtenu 14.000 francs par an de notre empereur... Je 
n'y ai pas nui. > Puis, il ajoute : « J'ai pour maxime 
de ne me mêler, dans aucun département des minis- 
tères, d'aucune affaire qui n'est pas dans la ligne de 
mon état. Sans cette précaution de toute rigueur, je 
me rendrais bientôt ridicule en me faisant le protecteur 
banal de cinquante mille postulants qui se sont adres- 
sés à moi pour faire fortune en tout genre. > 

L'obligeant cardinal se fait ici plus méchant qu'il 
n'était. La vérité est qu'on lui demande, d'un peu par- 
tout, toute espèce de services et qu'il en rend de toute 
sorte. Nous en avons la preuve dans les lettres de ceux 
qui n'oublient point de le remercier. 



CHAPITRE IV.— MAURY A LA COUR DE NAPOLÉON. 365 

Un jour,c est Lombez, le cher Lombez, témoin de ses 
premiers pas dans la carrière des honneurs et des digni- 
tés ecclésiastiques, qui a besoin de ses services. Il n'at- 
tend pas que le Conseil Municipal de la ville les lui 
demande, et il écrit à la Municipalité le 13 avril 1807 '. 

« C'est, Messieurs, par les habitants de l'Isle Jour- 
dain que j'ai été instruit des projets qu'ils ont formés 
pour enlever à la ville de Lombez les établissements 
que j'ai concouru à lui procurer (le tribunal et la sous- 
préfecture) comme des gages de mon affection, et de 
faibles indemnités de toutes les pertes que vous avez 
essuyées. Ils m'ont sollicité très maladroitement à me 
déclarer leur protecteur ; je leur ai répondu que je me 
constituais au contraire votre défenseur d'office, et que 
je vous servirais avec le plus grand zèle. Je me suis 
mis en conséquence à la disposition de votre digne 
compatriote, M. Laborde, ex-législateur, et je lui ai 
promis tout mon intérêt en votre faveur, dès que cette 
ridicule prétention sera discutée au Conseil d'État. Je 
ne crois pas que vous deviez vous en inquiéter. Comp- 
tez sur moi en toute occasion, comme sur l'un de vos 
plus affectionnés concitoyens. Je me regarde comme tel 
quand il s'agit d'une ville où j'ai été chanoine, grand- 
vicaire et officiai. Je suis d'autant plus flatté de votre 
confiance que je m'en crois digne par le sincère atta- 
chement dont je suis animé pour tous les habitants de 
Lombez, et je me félicite de pouvoir vous en oflrir. 
Messieurs, les plus cordiales assurances, en vous réité- 
rant les protestations du dévouement sans bornes 

I . Nous devons la communication de cette belle lettre et de la note 
qui l'accompngne à l'obligeance de M. l'abbi? Casenave. 



vrKrrsj;:? n îtATÂT. — litre quatrième. 

ive* '.er-el ;e vo^-s honore pîus particulièrement que 
•e ne z-ùs I exorlrner. — Le cardinal Maurv \ > 

II. 

D- reste, vc-ur surr rendre Maurv dans rintimité, 
vi-irîr.: ce::e y^rlrôe s: r^u connue jusqu*ici de son 

: ? . * : - 5 £■* T^r : - n ssu- r; r* :•- r >:;r êsiiscs: b:«Q£u:ear,lcs habitants 
is 1 :-■>•- r.''^.::rf-: xr.:-::*r I*::r decie en rers 3e cardinal en lai dé- 
d -L-: «-.e jI-v'::^ - es: ^s -:-<.< :r^=Te cars ime délibération du Conseil 
— -z.r -j^ e- ii:e i- :'' =Lki iSic* 'e la transcris ici, toat en regrettant 
■^-clients?.: ris re-i.^ie cz a:i»s: bac iran<;a;s que la lettre dont je 
v:ez5 ie \ >;:« ic--~er :cr:e ; 

< >'. le .^'i.rc i i.: : I>ep';ils lon^emps vocre projet est de donner à 
> ."^ - E ~ . n ec.-* - e ri : i r. ^ >! i .; ry ces têmo-gnages éclatants de votre 
if:e:t::>r. re5r^::u*j>e e: de voire re>conna:ssance pour tons ses bien^ts 
e-\-ers là cor/.z:-ne- V?-s a\e- résolu de faire fondre une cloche en son 
h:>nneur e: de la did.er i Scr. Eniisence: la f é e du 6 mai, à l'occasion 
du marli^e de Si Mies:é empereur e: roi, est une circonstance favo- 
rable à î'exécur.oa de ce prc»;e:. qu: ne fera qu ajouter, si c'est possible, 
à Tal lèpres se des habiiÀUis de Lon:ber, 

< Le Conseil ir.uni: p.\l. vu le dîre de M. le Maire, considérant que les 
habitanis de Lor^'i^e:, g.irdàn: un pri-:!eax souvenir et se glorifiant du 
s^ .ijr ce Son E:r»lr.cr.^e Mj.r.^ci^.ie-r .e cardinal Maur>- dans leur ville, 
ple.ns de reconnaissance pour :ous ses bienfaits en\-crs eux et pour les 
sen:imen:s de la pîus tendre a^ec::on qae Son Emînence na cessé de 
leur tê.no.gner de la manière la pljs natteuse, dans plusieurs lettres que 
Son Éminence a daigné leur écrire, désirent lui donner un témoigpnage 
certain de leurs sentiments respectueux, ainsi que de leur gratitude : 

u Considérant que le moyen le plus sûr de seconder les vues des habi- 
tants de Lombez envers Son Éminence de laisser un monument qui 
éternise leurs sentiments et leur reconnaissance est de faire fondre une 
cloche en son honneur et qui lui sera dédiée : 

< Considérant que l'inauguration delà dite cloche embellira, la fête du 
6 mai, à l'occasion du mariage de Sa Majesté empereur et roi, et en aug- 
mentera l'éclat et la pompe. 

« Délibère ce qui suit : une cloche de dix quintaux sera fondue, aux 
frais de la commune et de la fabrique de Téglise paroissiale, en l'honneur 
de Son Éminence Monseigneur le cardinal Maury, avec l'inscription 
suivante : £"///"" ac Rev^'' D.Joanni Sifredo Maury S. R. E. prcsbytero 
cardinali tituli S S"*" Trinitatis in Monte Pincio archiepiscopo Mon- 
Us Palisci et Cometi Galliarum inslititti soclo olim canonico^ vicario 
genetiili et oficiali Ltmbarienci Cives Lumbarienses anfiû J.-C. iSlo^ 
et sera mise au clocher de la paroisse. > 



CHAPITRE IV. — MAURY A LA COUR DE NAPOLÉON. 367 



existence qui s'écoula depuis le retour en France jus- 
qu'à la fatale nomination au siège archiépiscopal de 
Paris, nous avons un guide précieux dans la corres- 
pondance déjà souvent citée aux chapitres précédents. 
Nous continuons à la suivre pas à pas. Elle abonde 
en vues nouvelles,en révélations de la nature du célèbre 
cardinal et en appréciations curieuses sur les événe- 
ments qui troublèrent à cette époque les rapports de 
rÉglise et de TÉtat. Le récit y perdra en unité ce 
qu'il y gagnera en variété, dans cette promenade à 
travers un journal, écrit sans suite préméditée comme 
sans prétention : 

Le 9 juin, Maury recommande à son neveu une 
pieuse requête : € Madame de Soyecourt, supérieure 
des Carmélites dans l'ancien monastère des Petits 
Carmes du Luxembourg, compte sur toi. Songes-y 
bien. Il y va tout simplement de ta vie. Si tu ne lui 
procures pas le corps de la Bienheureuse sœur de 
l'Incarnation et un autre saint baptisé ou tiré des cata- 
combes, tu peux te faire embaumer, afin qu'on te mette 
dans une niche, et on te prendra pour suppléant. L'ar- 
rangement est simple, pourvu toutefois que ton talent 
pour l'argumentation ne nous fasse point perdre de 
temps. » 

Le 13 juin, c'est de Lucien Bonaparte que l'obli- 
geant cardinal entretient le jeune prélat, sujet sur 
lequel il reviendra d'autres fois, toujours avec le 
même désir d'obliger et de servir le prince en dis- 
grâce : « Je ne crois pas que M. Lucien se rac- 
commode jamais avec son frère, j'y ai beaucoup tra- 
vaillé inutilement, et je le servirai de cœur et d'âme 
en toute occasion, par principe comme par zèle, parce 



368 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



que nous ne pouvons pas avoir trop de princes. > 

Le 27 juin, lettre plaisante sur la calvitie qui désole 
ses amis et le laisse assez résigné. Il y a remédié par 
un toupet fort bien exécuté : € Le toupet que je porte 
ne pèse presque rien. Il est collé sur ma peau, et je ne 
le change que deux fois par mois. » 

Le 4 juillet, c'est de la victoire de Friedland qu'il 
s'agit. « Avant-hier au soir, en passant la soirée à 
Saint-Cloud avec l'impératrice, dont je fis la partie de 
whist jusqu'à minuit, j'appris la victoire (de Friedland) 
plus importante par ses suites que celles d*Arbelles, 
d'Issus et de Pharsale. Celle de Marengo peut seule 
lui être comparée dans la vie de l'empereur. > 

Le 22 août, il parle du futur mariage de Bonaparte, 
tant discuté par les canonistes. Pour lui, il assistera au 
mariage du roi de Westphalie, qui sera célébré et béni 
par le prince primat (Card. P^esch). » 

Le 19 septembre, c'est du neveu seul qu'il s'agit. 
Il écrira en sa faveur au pape, aux cardinaux Casoni, 
Braschi, Consalvi et délia Porta. Quand il s'agit de 
ses chers neveux ou nièces, tout son cœur se met au 
service de son activité dévorante. Il fait élever à très 
grands frais Pauline et Fanny chez les Dames An- 
glaises, à Paris. 

Les rapports se tendent de plus en plus entre la 
Cour de Rome et les Tuileries. Maury le déplore. 
Comme tous les cardinaux placés sous le charme du 
maître, il subit la fascination qu'ont connue tous ceux 
qui l'ont approché. « Nous attendons ici. écrit-il à la 
date du 27 septembre, M. le cardinal de Bayane vers 
le 20 du mois prochain. Il vient un peu tard satisfaire 
le Gouvernement français relativement au régime 



k 



CHAPITRE IV. — MAURY A LA COUR DE NAPOLÉON. 369 

spirituel du royaume d'Italie, de la confédération du 
Rhin et sans doute aussi du royaume de Westphalie. 
Rome réduit ici le cardinal Caprara à la juridiction 
exclusive de la légation en France. C'est le moyen de 
le rendre intéressant à Paris, d'empêcher qu'on ne s'y 
relâche sur aucun sacrifice et peut-être même d'en faire 
exiger de nouveaux. Je me félicite d'être absolument 
étranger à cette querelle. Je ne m'en suis point mêlé, 
et très heureusement personne ne m'en a requis. Rome 
devrait voir que toute l'Europe obéit et qu'on ne gagne 
rien à céder trop tard. » 

Le 30 septembre, nouvelle allusion à son désir de 
retourner en Italie. « Je vais m'établir demain à Fon- 
tainebleau. Je ne sais pas quand je pourrai en revenir. 
Il paraît toujours très certain que l'empereur n'ira pas 
cette année en Italie. Je ne peux donc pas me flatter 
d'y aller moi-même cet hiver. » 

Le 14 novembre, nouvelles plaintes contre les résis- 
tances de la Cour de Rome aux volontés impériales. 
« Le cardinal de Bayane, requis à Turin d'exhiber ses 
pleins pouvoirs, ne put en montrer que de très limités. 
Il fut renvoyé par M. de Menou à Milan, pour en 
attendre de plus convenables. Voilà le véritable mot 
de l'énigme que les Romains ont stupidement inter- 
prétée en leur faveur. Le cardinal de Bayane, dont la 
vieille voiture de l'archiduchesse s'est brisée à fond 
trois fois, à Milan, à Turin et à Lyon, a mis un siècle 
pour arriver. L'empereur, qui avait ses projets inconnus 
de départ pour Milan et Venise, où il va dans ce moment 
pour être de retour avant Noël, était outré de ces 
lambineries et de l'injustice de Rome envers Caprara, 
c'est-à dire envers le médecin que l'on a pris à Rome 

Correspondance inédite. — Ht 34 



370 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



pour la maladie, s'adressait à moi tous les matins pour 
m'en témoigner son extrême mécontentement, comme 
si j'en étais la cause. Rome doit comprendre que toute 
l'Europe est sous le joug et qu'elle doit céder le pos- 
sible sous peine de perdre tout. Caprara n est nulle- 
ment un traître. Il fait ce qu'il peut, et il aurait épargné 
beaucoup de mal, si on l'eût écouté. Je désire qu'on 
sache à Rome ma façon de penser à cet égard. Je ne 
suis pas un traître, moi, et on doit me croire. Qu'on 
voie où en sont tous les autres États, les plus grandes 
puissances, le Portugal, dans ce moment, et qu'on 
bénisse Dieu de conserver ce qu'on a. L'empereur me 
fit l'honneur de causer avec moi seul, en présence de 
cinquante personnes, dimanche au soir, dans le salon 
de jeux de l'impératrice, et me dit qu'ayant le tiers 
de la catholicité sous sa domination, il prétendait aussi 
avoir le tiers des chapeaux du Sacré-Collège pour les 
Français seulement. Je soutins thèse d'un ton fort gai, 
en lui observant que ce serait une charge énorme et 
inutile pour lui, un exemple formidable à donner aux 
autres Etats, un embarras inextricable pour Rome qui a 
besoin d'une congrégation de cardinaux, et une véri- 
table dégradation pour les cardinaux français dont la 
multitude anéantirait la considération que d'avoir en 
France vingt-trois chapeaux, tandis qu'on n'y en a 
jamais vu plus de six à la fois. Je désire qu'on médite 
sérieusement à Rome sur le sort du Portugal et qu'on 
s'y prenne à temps pour ne pas le partager. » 

III. 

Cette appréciation de la politique de la Cour de 
Rome ne fait que s'accentuer au début de l'année 1808, 



i 

i 



CHAPITRE IV. — MAURY A LA COUR DE NAPOLÉON. 37 1 

qui devait voir renvahissement de Rome par le général 
Miollis. Le 15 janvier, Maury, sous Tempire de ses 
craintes, se laisse aller à une grande violence de lan- 
gage : « Il est très faux que le cardinal de Bayane ait 
reçu du pape Tordre de retourner à Rome et qu*on lui 
ait refusé ici un passeport. C est Rome elle-même qui 
se jette par la fenêtre, et elle seule pourrait s en pré- 
server, en accordant des choses raisonnables et très 
supportables qu'on lui demande pour la France, l'Alle- 
magne et le royaume d'Italie. Les jésuites se sont 
perdus pour avoir dit ou pour avoir agi comme s'ils 
avaient dit : Sint ut sunt, aut non sint. Je suis confondu 
d'étonnement et navré de la plus profonde douleur, en 
voyant les Romains si arriérés en politique. Comment 
est-il possible que la dégradation et la soumission des 
plus grandes puissances ne les éclairent pas ? On se 
moque hautement d'eux ici, quand je réponds aux 
questions dont je suis accablé, que personne à Rome 
ne m'a écrit un mot pour me demander mon avis dans 
une si effroyable extrémité, où l'on joue tout et pour 
toujours contre rien, et où l'immense multitude des 
impies bat des mains, en voyant une obstination qui 
assure notre ruine. On dit que c'est le ^eul cardinal di 
Pietro qui est le conseil régulateur du pape, et on le 
regarde comme un imbécile qui sert éminemment les 
ennemis dont le nombre est incalculable. Nous avons 
dû nous attendre aux plus horribles calamités, depuis 
que nous avons vu le cardinal Consalvi, qui a beaucoup 
de lumières et un très bon esprit, dont on fait ici beau- 
coup de cas. assez dominé par l'influence secrète du 
cardinal di Pietro ou des entours du pape, ou assez 
effrayé de l'opinion publique de Rome, ou malheureu- 



372 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



sèment assez prévenu et assez trompé pour attirer 
exclusivement une si terrible discussion dans Rome 
même, au lieu de la suivre à Paris, et assez timide pour 
se sacrifier lui-même, en sacrifiant sa place et le salut 
de Rome, avec lui. Ah! si j avais pu lui écrire, et surtout 
l'entretenir pendant deux heures, il serait encore secré- 
taire d'État, et notre plaie n'aurait pas été mortelle. 
On a été à Rome d'une injustice horrible envers le 
pauvre cardinal Caprara, et Bayane pense totalement 
comme lui '. » 

A quelques jours de là, une occasion se présente 
d'écrire au cardinal Consalvi. Il en profite pour lui 
dire directement ce qu'il vient de mander à son neveu. 
La lettre est du 29 janvier 1808. Elle est conçue en 
termes qui témoignent d'une grande cordialité entre 
les deux prélats. La voici : 

« Éminentissime Patron et Ami. 

<L Votre Eminence a pu aisément deviner, mais 
elle ne saurait jamais s'exagérer les sentiments de joie, 
de tendresse et de reconnaissance, dont mon cœur a 
été profondément pénétré, en lisant l'adorable lettre 
qu'elle m'a fait Thonneur de m'écrire le 13 de ce 
mois. 

« C'est son cœur qui la lui a inspirée, et c'est bien 
assurément de lui qu'elle parvient. Depuis dix-sept 
ans que j'ai le bonheur de la connaître, comme de 
l'apprécier, je n'ai cessé de trouver sa belle âme tou- 

I. On sait aujourd'hui, par la publication des Mémoires sur cette 
pcriode.du pontificat de Pie \' II, que le embarras suscités par la politique 
napoléonienne au gouvernement pontifical, lui imposaient des mesures 
et des renvois dont Maury ne se serait pas plaint, s'il avait su à quelle 
pression tyrannique et despotique obéissait la Cour Romaine. 



CIIAPITRK IV. — MAURY A I.A ColJU I>K NAI'c )I.r:()N. }'/ \ 

jours la môme dans tous les temps, j'ai t'lé(:c)ml)I<' Ars 
preuves de son amitié, et je lui en ai nriulu tout le 
sentiment, sans pouvoir jamais lui itw faire éprouver 
les effets. Je savais et j'approuvais à rej^ret la résolu- 
tion qu'elle avait prise, au moment déplorable de sa 
retraite, de ne plus fréquenter notre cour, et de n*' s't 
mêler d'aucune affaire. Je suis maintenant d'autant 
plus frappé de cette sage délicatesse, que sa fieule 
bienfaisance a pu la surmonter un instant en faveur 
de mon neveu, qui n est et ne doit être que Touvraj^e 
de vos mains. Je partage sa gratitude, je m'en faî'> 
garant, et je me mets entièrement et pour toute ma 
vie à votre disposition pour vous la témoigner. M. de 
Talleyrand, qui a lu votre lettre, en a été fort ému, et 
m'a chargé de vous assurer de tout son amour. V'Hre 
Émînence a ici des amis qui se plaisent a s'entretenir 
de ses rares talents, de son excellent esprit, de sa 
loyauté dans les grandes affaires, et de vi parfaite 
amibiîité : o Jtre celui q je j'ai nommé, je doi'i faire 'Jîje 
mention spéciale de M , qui n'er.tend jarr*ai^ pro- 
férer votre no^T; sans l'environner des e/fjvorj^. '3e v^u 
estime et de son attachement Je pi js rernar'^ .<io!e. Je 
désire qje Votre hmiiience Vyit bieu convaî'.cv: 'j-ie 
je ne IjI parie point ain'îî par cojrtoi',:e: o^rj^ -^r. 
instant oj je s -:•> ci vivement to'jché de vjTî extrer.e 
bonté pour moi, et po>r ^j a ;lre înoi-rn^rr:':. ''^: eiie 
dai;/ia:t .Tae fournir i occ-i'^îo'i '!e î j^tîfier ce c -»e 'e i^: 
confie, je suis en r.cec .•'e o'e '/;b:r cette épre.-.e « vec 
succès, et je ne r'/,*':r>.: point erj arrière ce vt; >*jtc 
confiance en moi. Cocno e*.- 'ie foi', j >A re;/rev/: ô'rv-^t 
mon arrivée à Paris, de .ce ,v>;vo:r j/a% ;.;: écrire <;vec 
liberté tout ce que j'aurah vojI j 1 J dire ' nvut^urivrit 



374 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



été bientôt daccord, et Rome s'en serait mieux 
trouvée. 

€ Mon frère m'a demandé à grands cris d'être l'in- 
terprète fidèle de son respect, de son dévouement 
et de sa reconnaissance ; son enthousiasme pour Votre 
Émînence ne lui paraîtra pas nouveau. Je la prie et 
je la conjure d'être le protecteur, le guide et le conseil 
de mon neveu qui aura l'honneur de l'instruire de 
mes moyens pour son avancement, dont elle doit être 
Tarbitre.Qu elle dispose des miens et de moi,comme de 
son propre frère, comme d'un homme honnête, sen- 
sible et vrai, qui l'aime de tout son cœur. Je ne sais pas 
lui exprimer autrement ma tendresse, mon entier 
dévouement et le respect profond avec lequel je suis, 
sans réserve et sans bornes,en lui baisant affectueuse- 
ment les mains, de Votre Éminence, le très humble, 
très obéissant serviteur, et véritablement ami pour la 
vie. » 

IV. 

Le même courrier qui portait la lettre à «l'Éminen- 
tissime Patron » en portait une autre au neveu, remplie 
du prince Lucien Bonaparte. Le cardinal y donne au 
jeune prélat une leçon d'étiquette : « Je ne crois pas 
devoir écrire à M. Lucien. Je ne crois pas être encore 
en mesure de lui parler comme je voudrais. Dis-lui que 
je t'ai chargé de mettre à ses pieds l'hommage de mon 
respect, de mon admiration, de mon dévouement et de 
mon éternelle reconnaissance. Madame la princesse 
de Lucques pourrait lui dire depuis quel temps et avec 
quel zèle je suis son bon serviteur. Fais-lui une cour 
assidue, sans te rendre importun. Quelques présents 




CHAPITRE IV. — MAURY A LA COUR DE NAPOLÉON. 375 

que tu es dans le cas de recevoir, pourraient ne pas 
lui déplaire. Tu dois le traiter, en lui parlant, en lui 
écrivant et même en parlant de lui, comme on traitait 
en France le frère du roi qui venait après lui. Le titre 
de sénateur est inconvenant. Toute qualification d'Al- 
tesse est au-dessous de lui. On disait simplement : 
Monsieur^ Monsieur a dit^ fat P honneur d'observer à 
Monsieur^ Monsieur ma ordonné^ et en écrivant on 
donnait le titre de Monseigneur, et puis on répétait le 
mot Monsieur, mais toujours à la troisième personne : 
fai rko7ineur d'être, Monseigneur, de Monsieur le très 
huvtble,C^s\, à toi à donner à Rome comme la véritable 
étiquette de la cour de France. 

Le 26 février, Maury parle du général Miollis, « qui 
a un frère évêque de Digne,qui est ici très estimé pour 
son désintéressement et sa parfaite moralité». 

Le 1 1 mars, il parle, pour la première fois, des 
bruits qui courent d*une bulle d'excommunication, 
«qu'on a la stupidité de supposer imprimée ». Le i8, 
il y revient avec une extrême rudesse à l'endroit de 
ceux qui voudraient y pousser le pape. « C'est un 
excès d'humeur et de démence qu'on aurait très grand 
tort de croire justifié par les éloges de courtoisie qu'on 
donne et qu'il faut donnera la conduite de Pie VI, 
dans un temps où le procès de l'Europe n'était pas 
jugé, et où Rome surtout ne l'avait pas jugé contre 
elle-même par le sacre de l'empereur ...» 

M. Fontanes vient d'être nommé Grand-Maître de 
l'Université. A ce sujet, le cardinal nous révèle un 
détail ignoré. « Tu auras pu être informé dans le 
temps, écrit-il le 25 mars, que la place de Grand- 
Maître de l'instruction publique m'avait été primitive- 



CHAPITRE IV.— MAURY A LA COUR DK NAPOLÉON. 377 

absolument rîen, aux déterminations du pape, dont je 
respecte les vertus, la probité et les motifs... Tous les 
gens de bien, tous les hommes éclairés et religieux, 
gémissent en France de sa fermeté si mal employée, et 
il n'est approuvé que par les impies qui en attendent 
la perte de la religion. Cela m'est démontré au point 
que, si j'avais le bonheur de conférer avec lui pendant 
une heure, ce court intervalle me suffirait pour l'amener 
à mon sentiment. Je crois avoir fait mes preuves de 
force et de courage tout comme un autre, et j'ai appris 
que, lorsque le résultat de la force n'est pas calculé, 
elle n'est plus que de la faiblesse ou de l'enfantillage. » 

Le 4 juin : « Le cardinal de Belloy sera enterré 
demain à l'église de Notre-Dame avec la plus grande 
pompe. Ses obsèques coûtent plus de cent mille francs 
à l'empereur, qui va lui faire ériger un mausolée. » 
Dans la même lettre, Maury annonce son départ comme 
imminent. 

Le i^r juillet, il se plaint du retard des informations 
canoniques sur les nouveaux évêques. € Voilà le pauvre 
cardinal de Montmorency, mort à Altona. Je me trouve 
malheureusement doyen des cardinaux français. C'est 
un triste privilège. » 

Le 8 juillet. « Je suis invariablement décidé à partir 
avec un voiturier dans les premiers jours du mois de 
septembre. Je vais envoyer une superbe caisse de 
livres (pour le séminaire de Montefiascone.)... Une 
pareille bibliothèque est rare en Italie et doit former 
des hommes, pourvu qu'on en profite et qu'on ne les 
vole pas. Le diable est maître absolu du séminaire, dès 
que je suis absent. » 

Le 6 septembre, il annonce qu'il a demandé une 



373 VrÊMOtRK DE \CACRY. — LITRE QUATRIÈ3CE. 



audience de congé. Mais l'empereur part subîtement, 
et l'audience est renvoyée à son retour. 

V. 

Napoléon garda Maury en France. II lui fit jouer un 
rôle dans TafËûre du procès ecclésiastique de son 
divorce, et la décision de la commission ecclésiastique 
sur la compétence de l'officialité diocésaine en cette 
délicate occasion ' porte la sigpiature du cardinal 

I. Le R. Père Desjardinà. dans les Études Rdiz^ùmséS de jom 1889, en 
rendant compte dun récent oavrage de M. Henri Wciscfainger («jui est 
âévère pour Sfaury au point de l'accuser d'avoir livré laî-méme Fabbé 
a Astros à la po':i<:e . nous semble avoir mis toutes choses aa vrai point 
de l'histoire et du droit. < Deox causes de nullité forent alléguées : inob- 
servation des tbrmalirés exii^ées par le concile de Trente (propre cnré et 
deux témoins . défaut de consentement de la part de Tempereor. — 4 II 
est sûr que, longtemps avant le sacre. Napoléon était persécuté par ses 
frères pour rompre son union avec Joséphine, et qu'il navait pas feitla 
sourde oreille. Lui qui avait pressé plus d'une fois ses parents on ses 
amis de faire bénir par l'Église des mariages contractés seulement 
devant la loi, ne se décida jamais à le faire pour le sien ; le mot de divorce, 
prononcé plus d'une fois en présence de l'impératrice, avait rempli son 
cœur d'angoisse : et ce fut pour prévenir ce danger, plus qne, pent-étre, 
par délicatesse de conscience, qu'elle profita de la cérémonie da sacre 
pour s'ouvrir au pape et obligea Napoléon à régulariser sa position. On 
sait le mécontentement manifesté par Tempereur, mais que faire? Pon- 
vait-iî renoncer aux cérémonies annoncées et préparées avec tant d'éclat? 
Il céda à la nécessité, mais, dans toute sa conduite, ne laissa-t-il pas 
percer la volonté de ne pas s'engager sérieusement ? Pourquoi surtont 
refusa-t-il d'admettre les témoins requis pour la validité du mariage? Ne 
semble-t-il pas qu'il voulût se réserver un moyen pour faire rompre plus 
tard les liens qu'il ne contractait pas sérieusement ? Les témoins affir- 
ment unanimement que Napoléon n'eut pas l'intention de contracter un 
vrai mariage.... Ces témoignages sont corroborés par un ensemble de faits 
qui créait au moins de fortes présomptions, et nous ne croyons pas que 
la cour de Rome les eût rejetés sans examen si la cause avait été portée 

h son tribunal Ni Pie Vil ni les cardinaux noirs ne se prononcèrent 

contre le fond de la sentence, mais seulement contre la compétence des 
deux officialités... Lusage constant en effet, si non la loi positive^ avait 
réservé au jugement du Souverain Pontife les causes matrimoniales des 
rois.... Le comité ecclésiastique se prononça à l'unanimité pour la com- 
pétence de l'officialité parisienne. G. Desjardins. Jf 



k 



CHAPITRE IV. — MAURY A LA COUR DE NAPOLÉON. 379 

Maury et du cardinal Caselli, évêque de Parme, ainsi 
que celles de Tarchevêque de Tours, Barrai; de Tévêque 
de Verceil, Canaveri (c'est lui qui a écrit la minute 
originale de la décision); de Tévéque d'Évreux, Boulier; 
de révêque de Trêves, Maunay, et de Tévêque de 
Nantes, Duvoisin \ 

L'acte est du i""^ janvier 1810 : i Nous soussignés, y 
est- il dit, en réponse aux questions qui ont été pro- 
posées par S. A. S. le prince archichancelier de l'em- 
pire (Cambacérès), déclarons, après une mûre délibéra- 
tion et à l'unanimité, à la suite du rapport qui nous a 
été fait par ce grand dignitaire de l'empire, procureur 
fondé de Leurs Majestés : 

« i^ — Q^à défaut de consentement prouvé juri- 
diquement par devant le tribunal compétent, le mariage 
contracté entre Sa Majesté l'empereur et roi et. Sa 
Majesté l'impératrice Joséphine est nul de plein droit ; 

« 2^ — Que cette cause est de la compétence ordi- 
naire de l'ofificialité diocésaine ; 

« 3° — Qu'après la sentence de l'official diocésain, 
il sera nécessaire, pour épuiser les degrés de juridiction, 
d'en interjeter appel à l'ofificialité métropolitaine et 
ensuite à l'ofificialité primatiale de Lyon. » 

Le débat sur ces questions délicates est encore 
pendant, et les thèses se croisent en sens divers, devant 
l'opinion. Quoi qu'il en soit, l'acte de Maury et de ses 
collègues eut pour conséquence la déclaration de nullité 
du mariage entre Napoléon et Joséphine, et la célé- 
bration d'un nouveau mariage avec Marie-Louise. 
« Les vingt-deux cardinaux, présents à Paris, n'assis- 

I. A F** 1220, cité par H. Welschinger, Le Divorce de Napoléon^ 
P-95- 



380 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 

tèrent pas tous à la cérémonie religieuse, qui eut lieu 
au Louvre le 2 avril 18 10. Quatorze s'abstinrent d*y 
paraître, se fondant sur Tincompétence de Tofficialité 
qui avait prononcé la nullité du lien spirituel, et attri- 
buant au pape seul le droit de délier ' ; huit ne parta- 
gèrent point ces scrupules et occupèrent un fauteuil à 
la chapelle '; parmi ceux-ci figurait le cardinal Maury. 
Il vit les quatre reines de Westphalie, de Hollande, 
de Naples et d'Espagne porter la queue de la robe de 
l'impératrice ; il y eut un moment assez prolongé 
d'hésitation de leur part, quand il leur fallut se baisser 
pour remplir cet office derrière Marie-Louise qui se 
dirigeait vers l'autel pour les premières oraisons où 
l'épouse reçoit l'anneau; mais un regard terrible lancé 
par Tempereur soumit tout à coup les royales fiertés, 
qui eussent bien voulu se dérober à ce rôle. Nous 
n'avons pas besoin de rappeler que les cardinaux 
absents ne tardèrent pas à être punis de leurs scrupules 
religieux ; l'empereur leur interdit de porter la pourpre, 
et on les appela les cardinaux noirs: » Ils furent ensuite 
exilés, Brancadoro et Consalvi à Reims, Matteî et 
Pignatelli à Rethel, délia Somaglia et Scotti à Mé- 
zières, Saluzzo et Galeffi à Sedan, Litta et Ruffo-Scilla 
à Saint-Quentin, di Pietro à Sienne, Gabrielli à Mont- 
bard, Oppizoni à Saulieu. 



1. M Poujoulat, que nous citons, se sert ici d'une expression impropre. 
Il fallait dire prononcer. 

2. Il y eut 13, et non pas 14 abstentions et dès lors 13 cardinaux noirs : 
Mattei, Pignatelli, délia Somaglia, Litta, Ruffo-Scilla, Saluzzo, di Pietro, 
Gabrielli, Scotti, Brancadoro, Galeffi, Oppizoni et Consalvi. 




CHAPITRE IV. — MAURY A LA COUR DE NAPOLÉON. 38 1 

VI. 

Cependant, au milieu de toutes ces angoisses et de 
ces terribles difficultés, Maury sut trouver le temps de 
revoir et de publier le livre qui a fait sa meilleure répu- 
tation d'auteur, le seul peut-être qu on relise encore. 
Sainte-Beuve ' Ta admiré et nous citons volontiers ce 
critique, car il juge avec une extrême rigueur le 
caractère et les actes de Maury. 

« En ces années, dit-il, reprenant son Essai sur 
C éloquence de la chaire^ il le corrigea, Tétendit, le per- 
fectionna, et l'amena à un degré de maturité et d'élé- 
gance qui en fait un des bons livres de la langue, sous 
la forme nouvelle et définitive où il " reparut (1810). 
Non seulement les prédicateurs, mais tous ceux qui 
ont à parler en public, y trouveront quantité de remar- 
ques, justes et fines, mais justes avant tout, et qui sont 
d'un homme du métier, parlant avec autorité de ce qu'il 
a pratiqué et de ce qu'il sait à fond. L'auteur, en se 
remettant à cet estimable travail, s'est évidemment 
ressouvenu des heures appliquées de sa jeunesse, et il 
les a recommencées avec charme et avec fruit. Tout y 
est sensé, et rien n'y sent l'ennui. Le style s'y anime 
convenablement des citations des anciens sans trop 
s'en surcharger. Si l'abbé Maury n'a pas dans le dé- 
tail cette fertilité ingénieuse de métaphores et d'ima- 
ges qui égaie continuellement le langage de la critique 
chez Quintilien, il n'est nullement dépourvu de com- 

1. Causeries du lundi ^ IV, p. 284. 

2. Le Moniteur lui consacra deux articles trèsélogieux (an 18 10, 
p. 652 653, 672.673.) 



382 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



paraisons et de similitudes. Ainsi, au chapitre des pré- 
parations oratoires, dans tout le morceau : yous vous 
promenez seul à la campagne.., il compare très bien le 
trait d'éloquence non préparé au coup de tonnerre 
dans un ciel serein. Il n'abuse jamais du procédé de 
Diderot qui consiste à refaire à sa manière ce qu'i 
critique, mais il use à son tour du droit d'un maître en 
indiquant comment on aurait pu faire mieux. Le plan 
qu'il trace d'une oraison funèbre de Turenne,par oppo- 
sition à celle de Pléchier, a de la beauté et de la gran- 
deur, et l'on sent qu'il l'aurait su exécuter. Des souve- 
nirs personnels, quelques anecdotes introduites à pro- 
pos, viennent consoler de la continuité des préceptes 
sans en distraire. Les chefs-d'œuvre de la chaire sont 
présentés, analysés en grand, et il n'oublie pas les 
particularités qui peuvent en éclaircir et en faire valoir 
quelques effets déjà inaperçus. C'est chez Maury 
qu'on trouve pour la première fois le Père Bridaine, il 
a remis à leur place Bossuet, Bourdaloue, les vrais clas- 
siques de la chaire. Sa critique de Massillon a paru 
sévère ; elle était hardie au moment où il la fit, et elle 
n'est que juste. En général, c'est cette justesse, cette 
solidité qui me frappent chez Maury, dans une matière 
qu'il possède à fond. Ne lui demandez, nî grande 
finesse, ni grande nouveauté, nî curiosité vive ; mais il 
est large, il est plein, il va au principal ; il s'entend à 
poser l'architecture et les grandes avenues du discours ; 
il les démontre en maître chez les maîtres. Bossuet 
encore était aisé, ce semble, à saisir et à manifester, à 
cause des éclairs qui signalent sa marche ; mais 
Bourdaloue, plus égal et plus modéré, nul ne l'a plus 
admirablement compris et défini que l'abbé Maury, 



k 



CHAPITRE IV. — MAURY A LA COUR DE NAPOLÉON. 383 



dans la beauté et la fécondité incomparable de ses 
dessins et de ses plans, qui lui semblent des concep- 
tions tmiques, dans cet art, dans cet empire du gouver- 
nement du discours, où il est sans rival, « dans cette 
puissance de dialectique, cette marche didactique et 
ferme, cette force toujours croissante, cette logique 
exacte et serrée, cette éloquence continue du raisonne- 
ment, dans cette sûreté enfin et cette opulence de doc- 
trine. » Il est inépuisable ainsi à le reproduire et à 
lexposer dans toutes ses qualités saines. On sent que 
c'est là son idéal préféré. Cette intelligence profonde 
de Bourdaloue me semble le chef-d'œuvre critique de 
Maury. » 



•I» 



CHAPITRE CINQUIEME. 

MAURY NOMMÉ A l'ARCHEVÊCHÉ DE PARIS. 

Sommaire. — Les principes. — Potius tnori! — Colloque entre 
Mauryet Napoléon. — Le chapitre de Paris lui confère les pouvoirs 
d'administrateur du diocèse. — Discours de l'abbé d'Astros et réponse 
de Maury. — Lettre au pape et Bref de Pie VII en réponse. — Les 
résolutions et le plan de vie de l'archevêque nommé. — Surveillance de 
l'abbé d'Astros. — Maury résiste à un désir schismatique de l'empereur. 

— Les titres qu'il prend. Une lettre intime «iu curé de Lombez. — 
Maury au jour de l'an i8i i . — Arrestation de l'abbé d'Astros. — Adresse 
du chapitre. — La commission ecclésiastique de 1811. — Le concile 
national. — Les informations de Maury confiées à l'évêque de Versailles. 

— Lettre que le cardinal écrit à ce sujet à Pie VIL — Silence du pape. 



I. 

NOUS voici arrivés au moment de la vie du car- 
dinal Maury, qui a le plus été censuré, et, hâtons- 
nous de le dire, avec une justice que toute notre admira- 
tion pour les beaux et grands côtés de cette existence 
ne saurait nous empêcher de trouver pleinement équi- 
table. Rappelons d'abord les principes. Nous met- 
trons ensuite les pièces sous les yeux du lecteur, telles 
que nous les avons retrouvées dans les papiers du car- 
dinal. Elles plaideront peut-être en faveur d'une bonne 
foi, que les entours de Maury ont toujours dite com- 
plète. En tous cas, nous aurons rempli le principal de- 
voir de l'historien. 

Avant d'être enlevé violemment de Rome, le pape 
avait fait afficher la bulle d'excommunication du 10 



< 



CHAP. VI. — MAURY NOMMÉ A L'ARCIIEVÊCHÉ DE PARIS. 385 



juin 1809. La position du gouvernement français vis-à- 
vis du Saint-Siège n était donc pas équivoque. On con- 
naissait les griefs trop légitimes du Souverain Pontife. 
Sa position même, il était prisonnier à Savone, parlait 
assez haut. Dans cette situation extrême, le pape avait 
usé de la dernière ressource qui restât au Saint-Siège, 
de celle dont ses prédécesseurs s'étaient servis dans 
des circonstances analogues, il avait refusé la confir- 
mation et l'institution canoniques des évêques nommés 
par l'empereur. Comme le fait remarquer le cardinal 
Pacca dans ses Mémoires : « En suspendant cette in- 
stitution, lorsque de graves raisons l'exigent, le Saint- 
Siège fait connaître son juste mécontentement. Par là 
il fait aux gouvernements et aux peuples une sainte 
violence pour les engager à rentrer en eux-mêmes et 
à réparer ce qu'ils peuvent avoir fait de contraire aux 
lois sacrées de l'Église. Il n'est pas besoin de faire l'a- 
pologie d'une telle résolution prise en différents temps 
par les Souverains Pontifes, il suffit d'avoir fait remar- 
quer que c'est peut-être maintenant le seul moyen légal 
de retenir les gouvernements et les peuples encore 
unis et attachés au centre de l'unité catholique '. » 

Le cardinal Maury se donne un premier tort. C'est 
lui (nous avons sur ce point le témoignage irréfragable 
du cardinal Pacca), qui suggère à l'empereur Napo- 
léon un subterfuge pour éluder le refus du pape. Dans 
les temps de discordes et de difficultés avec le Saint- 
Siège, les gouvernements avaient plus d'une fois usé 
de ruse pour tourner le refus d'institution canonique. 
Un canon du concile de Trente établit que, lorsqu'il y a 
une vacance sur un siège épiscopal, par la mort du 

1. Mémoires du cardinal Pacca^ t. II, p. 40. 

Correspondance inédite. — II. 25 



386 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



titulaire, sa translation sur un autre siège, sa renon- 
ciation ou sa déposition, le droit de gouverner le dio- 
cèse passera naturellement au chapitre. Cette doctrine 
est fondée sur une décrétale de Boniface VIII, où il 
est dit en propres termes : € Si un évéque est pris 
par les païens ou les schismatiques,ce n'est pas l'arche- 
vcque. mais le chapitre, qui devra administrer au spi- 
rituel comme au temporel, comme si son siège vaquait 
par suite de sa mort '. » Ces paroles, comme le fait 
remarquer le savant auteur auquel nous empruntons 
cette citation, indiquent qu'à l'époque où le pape Boni- 
ftice s'exprimait ainsi, c'était au chapitre que, d'après 
le droit commun déjà antérieurement en vigueur, l'ad- 
ministration du diocèse était dévolue, dans le cas de la 
mort de l'éveque. 

Le concile de Trente, en déclarant que le chapitre 
devait instituer au bout de huit jours un vicaire capitu- 
Kiire. reconnaissait cette juridiction qui existait depuis 
Li plus haute antiquité dans le chapitre ; seulement il 
récriait sainement l'exercice de ce droit en décidant 
que le chapitre le déférerait, au bout de huit jours, 
à un vicaire capitulaire, afin d'éviter les conflits qui 
pouvaient s'élever entre les membres délibérants du 
chapitre '. C'est de cotte institution des vicaires capitu- 

ï, A Si e;.'» >.v:^;:> a ;\\î;.i:i:> ,iu: s.'>.-.<:r.A::ci5 capîaïur, non archiepisco- 
l* V. > <evî vM:^ : : .:* ;: :v.. a .* > : 50 v'. ? 5 pcr îv. sT ; e m vacare i il It us in spi rit ualibus 

O :*. -p* c ,' : V o r. > i^ * :e : 5*,: t >: i" : : c ^ .: e <: : or. un I : \ r« qu ; tjc : autorî le sur cette 
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V <: -. r, <;.' .* *:k ;.* . ; v'.i i> :.\ .':,:' a: /..v. -r. ce/berAnJo conrlicta- 
: .^-x*^, ,..*. v . .; ; .* .*..*•'. c ,. :ta .v:.' J..e> c\e:c:::-m jurisdîcîionis 



k \ ^ • » « 



CHAP. VI. — MAUKY NOMMÉ A L'ARCHEVÊCHÉ DE PARIS. 387 

laîres que les gouvernements ont souvent abusé pour 
paralyser, dans les mains des papes, le droit de refuser 
rinstitution canonique. « Ils ont insinué aux chapitres 
des cathédrales, dit le cardinal Pacca, ou plutôt ils leur 
ont prescrit (car cette insinuation est un ordre véri- 
table), ils leur ont prescrit de choisir, pour vicaires 
généraux des sièges vacants, les ecclésiastiques nommés 
aux sièges mêmes. Par là ils réussissaient, au mépris 
manifeste des ordres du Saint-Siège, à faire gouverner 
les diocèses par ceux mêmes qu*ils avaient nommés, 
avant même qu'ils eussent reçu Tinstitution canonique. 
Ainsi on conseilla à Napoléon de rétablir le canon du 
concile de Trente sur les vicaires capitulaires, et d'em- 
ployer ce moyen. Le cardinal Maury s'est vantée en 
présence d'un grand nombre de personnes, d'avoir 
donné ce conseil à l'empereur. Il m'a dit à moi-même 
qu'il avait été le premier à lui en suggérer la pensée '. » 

Ce fut là le premier tort du cardinal Maury. Chrétien, 
évêque, conseiller naturel du Saint-Siège depuis son 
élévation au cardinalat, il se faisait le conseiller béné- 
vole de l'autorité temporelle contre le Saint-Siège, et 
il aidait la première à enfreindre les droits du second 
par un subterfuge condamnable et formellement con- 
damné par le canon du second concile œcuménique de 
Lyon, tenu en 1274, canon confirmé par les décrétales 
de Boniface VIII, Alexandre V et Jules II '. 

Voici le second : il acceptait le salaire de ce conseil 
coupable, et se laissant ou se faisant nommer par l'em- 

cendam, post dictum octo dierum terminum teneretur. î^ Tractatus de 
Cafittults, page 537. 

1. Mémoires du cardinal Pacca^ t. II, page 41. 

2. M. Poujoulat donne le texte de ce canon. Voir son ouvrage, page 283. 



383 MÉMOIRES DK MAURV. — LIVRE QUATRIÈME. 



pereur archevêque de Paris, il devenait, lui évêque et 
cardinal, l'instrument actif de la violation des droits 
du Saint-Siège, en acceptant du chapitre les pouvoirs 
de vicaire capitulaire que celui-ci avait reçu Tordre de 
lui conférer, et à laide desquels il se passait de l'in- 
stitution canonique \ 

Pour qu'on ne nous accuse point d'avoir dissimulé 
ou atténué les torts, nous en avons emprunté lexposé 
à un ennemi déclaré de la mémoire de Mauiy. 

Le moment est venu de raconter les faits, tels qu'ils 
se passèrent. 

II. 

C'est, paraît-il, l'abbé Lyonnet, qui, dans sa l^te du 
cardinal Feschy aurait accrédité le célèbre jeu de mots 
d'où serait sortie la nomination du cardinal Maury à 
l'archevêché de Paris. 

« Napoléon, dit l'historien du cardinal Fesch, lui 
demanda pourquoi, étant nommé archevêque de Paris, 
il n'administrait pas cette Église. 

— J'attends, répondit Fesch, que le pape m'ait 
donné l'institution canonique. 

— Mais, en attendant, répliqua Napoléon, le cha- 
pitre vous a donné des pouvoirs. 

— C'est vrai, répondit le cardinal ; toutefois, je 
n'oserai pas en user dans cette circonstance. 

— Vous condamnez donc les évêques d'Orléans, 
de Saint-Flour, d'Asti, de Liège, etc. Je saurai, bien 
vous y forcer. 

— Sire, potms mo7'i! répliqua, tout ému, le cardinal. 

I. Alfred Nettement, dans \ Union du i6 décembre 1855. 



CHAP. VI. — MAURY NOMMÉ A L'ARCHEVÊCHÉ DE PARIS. 389 

— Ah ! plutôt Maury; eh bien ! vous Taurez. » 

L'abbé Cattet, dans sa critique sévère mais souvent 
juste de l'œuvre de Tabbé Lyonnet, s est élevé, avec 
beaucoup de preuves à Tappui, contre Tauthenticité de 
ce jeu de mots, et il cite d'un personnage « très au 
courant de ce qui se pas^a entre l'empereur et son 
oncle », un autre colloque, tout à l'honneur de Maury '. 

<L Le cardinal était allé au lever de l'empereur faire 
sa cour, comme à l'ordinaire, quand celui-ci l'aborda 
brusquement : 

— Monsieur le cardinal, fit l'empereur, pour vous 
montrer l'estime que je fais de vous, je vous nomme 
à l'archevêché de Paris. 

« La réponse fut digne de l'ancien abbé Maury : 

— Sire, c'est donc pour assister aux funérailles de 
la religion ? 

— Mais non, reprit l'empereur, je veux la reli- 
gion ; et, pour vous le prouver, demandez-moi quelques 
grâces, je les accorderai. 

— Je prie Votre Majesté de me donner jusqu'à 
demain pour réfléchir. 

Le cardinal reparaît en effet le lendemain. 

— Eh bien! lui dit l'empereur, qu'avez-vous réflé- 
chi ? 

— r Sire, je vous demande l'élargissement du pape 
et des cardinaux. 



I. La Vérité sur le cardinal Fesch^ p. 151 et suiv. L'auteur, qui est 
l'abbé Cattet, ancien grand-vicaire de Mgr de Pins, fait précéder son 
récit de ces mots : « On a dit tant de mal du cardinal Maury à cause de 
son acceptation de l'archevêché de Paris, qu'on est heureux de pouvoir 
dire quelque chose ç|ui lui soit honorable. » 



390 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



« L*empereur, s'attendant à tout autre demande 
de la part d'un homme qu'on disait ambitieux, parut 
surpris. 

— Monsieur le cardinal, répondît-il, vous êtes un 
homme d'honneur; mais nous y réfléchirons. Si cepen- 
dant vous avez quelque autre chose à demander ? 

— Je vous prie, Sire, de permettre à M. Frayssî- 
nous de reprendre ses conférences sur la religion. 

— Pour cet article, entendez-vous avec M. Bigot- 
Préameneu. 

« C*était le ministre des Cultes qui avait, disait-on, 
imposé à l'orateur sacré cette extravagante condition 
de prêcher à la nombreuse jeunesse de Paris accourue 
à ses discours, sur la gloire des armées françaises et 
sur la conscription. » 

Nous verrons plus tard sur quels errements se basa 
Maury pour accepter, avec sa nomination, la délibéra- 
tion suivante du chapitre de Notre-Dame, dont voici 
la teneur : 

« Le chapitre convoqué per domos, à Tissue de la 
grand'messe, furent présents, etc. 

« Lecture faite de la lettre de S. É. le ministre des 
Cultes, adressée à MM. les vicaires-généraux, du 15 
de ce mois, par laquelle il leur transmet une expédi- 
tion du décret qui nomme Monseigneur le cardinal 
Maury à larchevêché de Paris, et fait connaître que 
l'intention de Sa Majesté est que les membres du cha- 
pitre s'assemblent de suite, relativement aux pouvoirs 
qui sont dans leur attribution. 

« Le chapitre a arrêté qu'une députation, composée 
de deux de MM. les vicaires-généraux, de quatre 



iL. 



CHAP. VI. — MAURY NOMMÉ A L*ARCHEVÊCHÉ DE PARIS. 39I 



chanoines et du secrétaire, se rendra chez Son Émi- 
nence Mgr le cardinal Maury, pour lui porter Thom- 
mage de félicitation et de respect du chapitre, et le 
supplier de vouloir bien prendre, dès ce moment, Tad- 
ministration du diocèse, conformément à la délibération 
prise le i^^ février 1809, à Tégard de S. A. E. le car- 
dinal Fesch. » 

L'abbé d*Astros, le jeune vicaire capitulaire qui 
présidait l'assemblée où fut prise cette délibération, 
vota contre. Mais il ne crut pas pouvoir se dérober à 
la mission qu'elle lui déférait \ 

— Monseigneur, dit-il en tête de la députation, nous 
venons, au nom du chapitre métropolitain de Paris, 
vous féliciter de votre nomination à ce titre et prier 
Votre Éminence de prendre en main l'administration 
du diocèse. Il n'est personne qui ne se rappelle en ce 
moment, Monseigneur, avec quelle éloquence et avec 
quel courage vous avez défendu, dans le temps, la cause 
de la religion et du clergé. 

— Je n'irai m'asseoir sur la chaire épiscopale de 
Paris, répondit le cardinal, qu'autant que le pape me 
prendra la main pour m'y faire monter. 

I. La démarche de M. d'Astros confirme la remarque de Poujoulat : 
« La canonicitéde la mesure n'était mise en doute par aucun membre du 
chapitre, pas même par l'abbé d'Astros, qui depuis creusa si bien la 
question. L'administration capitulaire des évêques nommés semblait 
entrée dans la discipline de l'Église gallicane, et comme consacrée par 
l'ancien usage des chapitres de France d'envoyer des lettres de grand- 
vicaire aux prélats nommés. » Nous citons la réflexion, non pour infir- 
mer en rien la doctrine orthodoxe qui est diamétralement contraire à 
ce prétendu usage gallican, mais pour rappeler qu'il pouvait y avoir, à 
ce moment, un préjugé qui entraînait, comme conséquence, une sorte 
de ft'frâ coloré suffisant pour expliquer pourquoi le clergé de Paris put 
accepter l'administration de Maury et la validité de ses actes. 



392 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



Aussitôt en effet, Tarchevêque nommé écrivait au 
Souverain- Pontife : 

« Paris, ce i6 octobre 1810. — Très-Saint- Père. 
— Il y a deux jours que Sa Majesté Impériale et 
Royale daigna me faire appeler, à Timprovîste, dans 
son cabinet, pour m annoncer qu'EIle me nommait à 
l'archevêché de Paris, en accompagnant cette grâce 
des plus flatteuses expressions, pour le peu que j'ai 
fait pour la défense de la religion, au temps funeste de 
nos calamités passées. Je ne manquai pas de repré- 
senter à Sa Majesté qu étant évêque de Montefiascone 
et Corneto, je ne pouvais abandonner mes églises sans 
l'autorisation de Votre Sainteté. L'empereur m'ayant 
répondu que je devaisles conserver jusqu'aumomentoù 
j'obtiendrais l'institution canonique de cet archevêché, 
je n'avais d'autre parti à prendre que d'obéir aux or- 
dres de Sa Majesté. 

« D'après ces dispositions souveraines, le chapitre 
de cette métropole, uni aux vicaires capîtulaires, m'a 
élu et nommé le lendemain, à l'unanimité des suffrages, 
administrateur capitulaire du diocèse, en me déférant 
ainsi les pouvoirs concédés aux chapitres par le con- 
cile de Trente,durant la vacance des sièges épiscopaux. 
Voilà le seul titre d'où dérive maintenant la juridiction 
que j'exerce dans l'église métropolitaine'. Il est de mon 

I. Nous avons déjà eu l'occasion de rectifier ce que la donnée du car- 
dinal, conforme d'ailleurs aux précédents et aux usages de l'Église gal- 
licane comme il le démontrera longuement dans son grand Mémoire de 
1S15, avait d'erroné au point de vue du droit, qui interdit aux chapitres 
de revenir sur la première élection. 

En droit, l'élection et l'institution des évoques appartiennent au Pape. 
Tous les canonistes s'appuyant sur le Concile de Trente Sess. xxili, cap. 
IV et cap. VIII. (Cfr. de Angelis, lib. I, tit. v de Electo et clecti potesiate.) 
Quelle qu'ait été la discipline ancienne, les Souverains Pontifes se sont 



1 



CHAP. VI. — MAURY NOMMÉ A L'ARCHEVÊCHÉ DE PARIS. 393 

devoir, Très-Saint- Père, d'informer le chef suprême 
de l'Église de ce qui vient d'arriver. Mais je dois avant 
tout assurer Votre Sainteté que je m'empresserai de 
renouveler, dans toutes les circonstances, la profession 
de ces sentiments d'attachement et de dévotion à notre 
sainte religion, au Saint-Siège et à sa personne sacrée, 
que je manifestai, grâces à Dieu, en particulier comme 
en public, quand je vis les droits de l'une et de l'autre 
en péril. Je ne connais que trop les embarras dans 
lesquels se trouve Votre Sainteté. Dieu sait de quel 
désir ardent mon cœur est animé de pouvoir contribuer 
à les tourner en consolations. 

« C'était pour moi, Très-Saînt-Père, un devoir rî- 

réservé l'élection à tous les sièges épiscopaux, archiépiscopaux, etc 

(Reg. 2 et 3 de la Chancellerie Apostolique.) Pour ce qui est de la disci- 
pline actuelle, il y a quatre manières de pourvoir aux évêchés : 
1° Electio seu nominaiio libéra summi Pontificis; 2° Commendatio 
piurium personantm; 3° Prcesentalio ex parte princifum: 4° Propn'è 
dicta electio (de Anoelis, ibidem)\ mais les trois derniers modes sont 
des concessions du Souverain Pontife. 

Quant à l'élection proprement dite, voici les deux chapitres du Droit 
qui se rapportent à la question Maury. NuUilicere deceniimus^postquam 
in scnttinio nominaverit aliquem^ et electio fuerit subsecuta^ vel postquam 
prcestiterit electioni de ipso ab aliis celebrata consensnitty illum super 
electione ipsa^ nisi ex causis postea emergentibus^ impugnare^ vel nisi ei 
monim ipsius aniea celât a de novo pandatur improbiias^ vel alicujus 
alterius lalentis vitii^ vel defecitis^ quœ verisimiler ignorare potuerit^ 
Veritas revelatur (cap. Nulli 8 de Elect. in 6). Remarquons qu'il ne 
s'agit pas d'une nouvelle élection, mais d'une opposition faite auprès du 
légitime supérieur (le Pape). Voici d'ailleurs comment il faut procéder 
dans ce cas. « Edicto perpétua providemus^ ut si quando aliqui electio- 
nibus,postulationibuSy vel provisionibus se opponunt^proponetido aliqua 
contra electionisy postulationis^ seu provisionis formant^ aut personas 
eligentium^ vel électif sive illiuSy cui erat provisio facienda^ sivefacta^ et 
propter hoc contigerit appellari^ appelîantes instrumento publico^ seu 
litteris super appellatione-confectis^ omnia ei,singula exprimant quœ in 
fonnam intendunt objicere^ vel personas coram personis authenticis^ 
aut personce quœ super hoc testimonium perhi béant veritati^ corporali 
prastito juramento^quod credunt ea quœ sic exprimunt esse vera et se 
posse probare, (Cap. (Jt circa 4 de elect, in 6.) 



394 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



goureux de lui rendre compte de ma position. Votre 
Sainteté verra ainsi au fond de mon cœur combien je 
dois désirer mon institution canonique. Certain que 
Votre Béatitude sera convaincue de la sincérité de tous 
mes sentiments, il ne me reste qu'à implorer très res- 
pectueusement sa bénédiction apostolique,et àlui attes- 
ter, avec l'hommage le plus filial, en lui baisant les 
pieds, que je suis à jamais, de Votre Sainteté, le très 
humble, très dévoué et très obligé serviteur et fils. — 
Jean-Sifrein. cardinal MAURY \ » 

C'est seulement à la date du 5 novembre que Pie VI I 
répondit par le Bref foudroyant, demeuré célèbre dans 
l'histoire religieuse du Premier Empire : 

« Vénérable frère, y disait le pontife prisonnier de 
Napoléon, il y a cinq jours que nous avons reçu la 
lettre par laquelle vous nous apprenez votre nomina- 
tion à larchevêché de Paris et votre installation dans 
le gouvernement de ce diocèse. Cette nouvelle a mis 
le comble à nos afflictions. Vous étiez parfaitement 
instruit de notre lettre au cardinal Caprara, pour lors 
archevêque de Milan, dans laquelle nous avons exposé 
les motifs puissants qui nous faisaient un devoir, dans 
1 état présent des choses, de refuser l'institution cano- 
nique aux évêques nommés par l'empereur. Vous 
n'ignoriez pas que, non seulement les circonstances sont 
les mêmes, mais qu'elles sont devenues et deviennent, 
de jour en jour, plus alarmantes par le souverain mé- 
pris qu'on affecte pour l'autorité de l'Église... Nous ne 
parlons pas de ce qu'a éprouvé le clergé de l'Église 

I. La lettre est en italien, nous donnons la traduction de M. Louis 
Maury. 



CHAP. VI. — MAURY NOMMÉ A L'ARCHEVÊCHÉ DE PARIS. 395 



Romaine, la mère et la maltresse de toutes les autres 
Églises, ni de tant d'autres attentats. Vous connaissez 
dans le plus grand détail tous ces événements,et d'après 
cela nous n'aurions jamais cru que vous eussiez pu 
recevoir de l'empereur la nomination dont nous avons 
parlé, et que votre joie, en nous l'annonçant, fût telle 
que si c'était la chose la plus agréable pour nous et la 
plus conforme à nos vœux. 

^ Est-ce ainsi qu'après avoir si courageusement et si 
éloquemment plaidé la cause de l'Église dans les temps 
les plus orageux de la Révolution française, vous aban- 
donnez cette même Église, aujourd'hui que vous êtes 
comblé de ses dignités et de ses bienfaits et lié si étroi- 
tement à elle par la religion du serment ? Vous ne rou- 
gissez pas de prendre parti contre nous dans un procès 
que nous ne soutenons que pour défendre la dignité de 
l'Église ! Est-ce ainsi que vous faites si peu de cas de 
notre autorité pour oser, en quelque sorte par acte pu- 
blic, prononcer déchéance contre nous à qui vous de- 
viez obéissance et fidélité ? Mais, ce qui nous afflige 
encore davantage, c'est de voir qu'après avoir mendié 
près d'un chapitre l'administration d'un archevêché, 
vous vous soyez, de votre propre autorité et sans nous 
consulter, chargé du gouvernement d'une autre église, 
bien loin d'imiter le bel exemple du cardinal Joseph 
Fesch, archevêque de Lyon, lequel ayant été nommé 
avant vous au même archevêché de Paris, a cru si sa- 
gement devoir s'interdire toute administration spiri- 
tuelle de cette église, malgré l'invitation du chapitre. 
Nous ne rappelons pas qu'il est inouï, dans les annales 
ecclésiastiques, qu'un prêtre, nommé à un évêché quel- 
conque, ait' été engagé par les vœux du chapitre à 



396 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



prendre le gouvernement du diocèse, avant d'avoir 
reçu rinstitution canonique ; nous n'examinons pas (et 
personne ne sait mieux que vous ce qu il en est) si le 
vicaire capitulaire élu avant vous a donné librement et 
de plein gré la démission de ses fonctions, et s'il n'a 
pas cédé aux menaces, à la crainte ou aux promesses, 
et par conséquent si votre élection a été libre, unanime 
et régulière : nous ne voulons pas non plus nous infor- 
mer s'il y avait dans le sein du chapitre quelqu'un en 
état de remplir des fonctions aussi importantes ; car 
enfin où veut-on en venir ? On veut introduire dans 
rÉglise un usage aussi nouveau que dangereux au 
moyen duquel la puissance civile parviendrait insensi- 
blement à n'établir, pour l'administration des sièges 
vacants, que des personnes qui lui seraient entièrement 
vendues. Qui ne voit évidemment que c'est non seule- 
ment nuire à la liberté de l'Église, mais encore ouvrir 
la porte au schisme et aux élections invalides ? Mais, 
d'ailleurs, qui vous a dégagé de ce lien qui vous unît 
à l'église de Montefiascone? Qui est-ce qui vous a 
donne des dispenses pour être élu par un chapitre, et 
vous charger de l'administration d'un autre diocèse ? 
Quittez donc sur-le-champ cette administration. Non 
seulement nous vous l'ordonnons, mais nous vous en 
prions, nous vous en conjurons, pressé par la charité 
personnelle que nous avons pour vous, afin que nous 
ne soyons pas forcé de procéder, malgré nous et avec 
le plus grand regret, conformément aux statuts des 
saints canons : personne n'ignore les peines qu'ils pro- 
noncent contre ceux qui, préposés à une église, pren- 
nent en main le gouvernement d'une autre église, 
avant d'être dégagés des premiers liens. Nous espérons 



CMAP. VI. — MAURY NOMMÉ A L'ARCHEVÊCHÉ DE PARIS. 397 



que vous vous rendrez volontiers à nos vœux, si vous 
faites bien attention au tort qu'un tel exemple de votre 
part ferait à l'Église et à la dignité dont vous êtes 
revêtu. Nous vous écrivons avec toute laliberté qu'exige 
notre ministère : et, si vous lisez notre lettre avec les 
mêmes sentiments qui l'ont dictée, vous verrez qu'elle 
est un témoignage éclatant de notre tendresse pour 
vous. » 

Maury a toujours nié avoir reçu, au moins officielle- 
ment, ce Bref, dont il discutera plus tard l'authenticité 
et les considérants, dans un mémoire que nous mettrons 
également sous les yeux du lecteur ', et où il assure 
que,dans aucune de ses visites postérieures à Pie VII, 
le pape ne lui en a jamais parlé. 

I. Nous n'attendrons pas cependant jusqu'alors pour reproduire les 
réflexions suivantes de M. Poujoulat : <i Les situations fausses ont des 
raisonnements, une conscience, une théologie à part; elles ont des serres 
de vautour sous lesquelles on se débat en vain. Le cardinal Maury, ne 
pouvant rien répondre au bref de Pie VII, prendra le parti d'en nier 
l'authenticité : il dira que ce bref ne lui est point parvenu officiellement ; 
il dira qu'il y manque l'anneau du pêcheur. Mais, si le sceau pontifical 
n'accompagne pas les ordres du chef de l'Église, à qui la faute? L'anneau 
du pêcheur ne lui a-til pas été enlevé par ses spoliateurs (*) ? La signa- 
ture de Pie VII est là ; Maury la connaît et la reconnaît ; pourquoi ne 
pas obéir? A quelles chicanes est descendu l'ancien défenseur du pape, 
pour éluder ce que le pape a prescrit ? La grande lumière de la vérité 
l'inonde, et il cherche des recoins obscurs pour y échapper, et il met la 
main sur ses yeux pour ne pas voir cette lumière ! Sa résistance au bref 
de Pie VII, sous prétexte qu'il a lieu de le croire supposé, est le plus 
grand des torts du cardinal Maury. > 



*, Erreur fondée sur 1 1 date donnée par M. Artaud. L'anneau du pêcheur ne fut 
enlevé qu'en 181 1 à Pie VII, qui le remit.brisé en deux, au capitaine de gendarmerie 
chargé de le lui demander à Savone. (Lettre du prince Borghèse à l'empereur, 14 
mars 181 1.) 



398 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



III. 



^ Depuis son retour à Paris, raconte M. Poujoulat, 
le cardinal Maury. peu recherché dans la société dont 
il avait déserté les affections politiques, mais toujours 
épris du monde, fréquentait beaucoup les salons officiels 
et allait partout oîi l'esprit suffit pour se faire écouter ; 
les anecdotes sur le dix-huitième siècle et les récits de 
Tcmigration s^écliappaient de sa bouche en flots intaris- 
sables : -conteur animé, plus près du gros sel que de la 
lleur délicate de la pensée, et parfois poussant la verve 
jusqu^a rinvention, il intéressait, égayait et charmait 
dans ses dîners en ville, et rarement il dînait chez lui. 
Dès que le cardinal fut nommé archevêque de Paris, 
il se traça un plan de conduite dont il ne garda pas le 
secret pour sa conscience, mais qu'il prétendit avoir 
confié à l'empereur et qu'il crut devoir ne laisser ignorer 
h personne : c'était le plan d'une vie plus retirée 
avec toute l'exactitude épiscopale, avec d'abondantes 
aumônes et la prière en commun. L'archevêque nommé 
se proposait pour modèles MM. de Beaumont et de 
Juiguc. dont il avait vu de près les vertus et la piété. 
Il marqua sa première apparition au conseil par une 
faute. Au lieu d'abriter sa position équivoque sous l'au- 
torité incontestable des grands vicaires capitulaires, il 
se mit assez audacieusement en relief, et ne se fût pas 
posé autrement s'il avait été en possession de l'institu- 
tion canonique : le cardinal annonça au conseil que les 
actes ne porteraient que sa seule signature. » 

Mais, dit le Père Caussette, dans sa belle Vie du 
cardinal dAstros, le jeune vicaire capitulaire tenait 



CHAP. VI. — MAURY NOMMÉ A L'ARCHEVÊCHÉ DE PARIS. 399 

ses regards attachés sur le cardinal Maury. « Il le 
surveillait en conscience, opposant une protestation à 
chacun de ses empiétements, et se plaçant toujours en 
face de l'usurpation comme une intelligente barrière 
qu'il n'était pas plus aisé de tourner que de franchir. 
Dans une société, le cardinal disait-il, en le présentant 
avec ses collègues : Voilà mes grands-vicaires, labbé 
d'Astros répondait : Son Éminence se trompe, ce sont les 
grajids-vicaires du chapitre et non les siens. Pendant 
une ordination, le cardinal exigeait du timide ecclésias- 
tique, à qui il imposait les mains, qu'il lui promit obéis- 
sance comme à son évêque titulaire. L'abbé d'Astros 
prenant la parole à haute voix : Monseigneur, disait-il, 
permettez-moi de faire observer, poîir Vinstruction de 
ce prêtre, que vous fi avez pas le droit de lui demander 
cette promesse. Dans les jours de cérémonie, le cardinal 
faisait-il porter devant lui la croix archiépiscopale, qui 
est le signe d'une juridiction qu'il n'avait pas, l'abbé 
d'Astros ordonnait au porte-croix de rentrer dans la 
sacristie. » 

Un jour, Maury raconta au conseil que l'empereur 
venait de lui dire, en présence de Fouché et de Savary : 

— Monsieur le cardinal, il faudra laisser de côté 
votre titre d'administrateur capitulaire. Je vous ai 
nommé archevêque de Paris, il faut en prendre le titre. 

— Sire, répondit Maury, sous le titre d'administra- 
teur capitulaire, j'ai tout pouvoir; si je prends celui 
d'archevêque, je n'en aurai plus aucun. » 

En réalité les mandements et autres actes de l'ad- 
ministration du cardinal Maury, durant les quatre 
années qui s'écoulèrent depuis sa nomination jusqu'à 
son bannissement, sont libellés au nom de Son Êmi- 



4CO MÉMOIRES DE MALKY. — LIVRE QUATRIÈME. 

ncnce Monstigneur U cardinal archevêque nommé de 
Paris. 

Les en-icte portent les mentions suivantes ry^^a//- 
S if rein Ma L'RY, par la grâce de Dieu et du Saint-Siège 
Apostolique . cardinal prêtre de la Sainte Église Ro- 
maine, du titre de la Très- Sainte-Trinité au Mont 
Piiuius, archevéqne-évêque de Mopitefiascone et de Cor- 
)uto, nommé Ai;ciievê«^>ue de Paris, administrateur 
capitîilaire de cette métropole pendant la vacance du 
Siège, comte de f empire, etc. > 

Une lettre intime, écrite le 27 novembre 1810 au 
curé de Lombez ', nous trahit les angoisses au milieu 
desquelles le nouvel archevêque devait vivre à ce mo- 
ment. Il se souvenait quau concordat, plus d'un intrus 
avait pris place canoniquement dans la nouvelle hiérar- 
chie épiscopale en France. Evidemment, lorsque la 
paix se fera entre l'empire et le Saint-Siège, une des 
premières conditions du traité sera son institution à 
lui, qui n'est point, pense-t-il, un intrus et vaut mieux 
que les schismatiques constitutionnels,auxquelsil aété 
tant pardonné ! Mais, en attendant... 

Voici d'ailleurs la lettre : « J'ai reçu, Monsieur, avec 
beaucoup de plaisir,la lettre que vous m'avez fait l'hon- 
neur d'écrire le 14 de ce mois. Je suis très sensible à 
vos félicitations, et je vous en remercie de bien bon 
cœur. J'ai toujours aimé votre famille. Il m'est doux de 
pouvoir compter sur son affection. Je me suis flatté que 
toute la ville de Lombez se réjouirait de ma nomina- 
tion à l'archevêché de Paris. Je désire de pouvoir lui 
en témoigner ma reconnaissance, et je n'y manquerai 

I. Nous devons communication de cet intéressant document à l'obli- 
geance de M. Delpy, procureur de la république à Lombez. 



CHAP. V. — MAURY NOMMÉ A L'ARCHEVÊCHÉ DE PARIS. 4OI 

certainement pas, toutes les fois que je trouverai l'oc- 
casion de la servir. 

« Votre église est la première à laquelle j'ai été 
attaché. Elle sera toujours la première dans mon cœur. 
Priez-y Dieu pour moi, vous tous qui me conservez 
un bienveillant souvenir; j'en ai grand besoin au milieu 
des devoirs, des dangers et des écueils innombrables 
qui m'environnent dans ma nouvelle carrière. 

« Je vous envoie mon premier mandement comme 
un gage du véritable attachement dont je me plais à 
vous offrir. Monsieur, les plus sincères assurances, — 
Le card. Maury. 

« A M. l'abbé Bistor, curé de Lombez. » 

IV. 

Maury avait raison de parler de € dangers » et 
d' « écueils ». Voilà qu'au lo novembre 1810, répon- 
dant à diverses questions de l'abbé d'Astros, Pie VII 
lançait de Savone un nouveau Bref, qui ôtait au car- 
dinal Maury 4: tout pouvoir et toute juridiction, décla- 
rant nul et sans effet tout ce qui serait fait de contraire, 
sciemment ou par ignorance ' ». 

Le Bref n'arriva point à destination. La police de 
Savary l'intercepta, et il n'a été connu qu'en 1814. 
Mais la colère de César ne connut plus de bornes. A 
la réception du i^r janvier 181 1, elle tomba foudroyante 
sur l'abbé d'Astros, qui, à quelques jours de là, le 4 
janvier, fut conduit à Vincennes, où il passa dix mois 
au secret et trois ans en captivité *. 



1. On trouvera un peu plus loin le texte de ce Bref. 

2. On a cru à cette époque, dit M. Poujoulat, et on a répété dans des 



Cwwpoodanct médiu. — II. 




402 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 

Deux jours après, le chapitre était mandé chez le 
ministre et fut amené, par la menace d'une révocation 
par le pouvoir civil, à proposer lui-même de retirer 
les pouvoirs de vicaire capitulaire à celui qui avait eu 
f le malheur de perdre la confiance de son souverain >. 
Malgré les objections de M. Emery et son refus de 
signer 1 adresse, où le chapitre métropolitain mécon- 
naissait le droit, l'histoire et la dignité du ministère 
ecclésiastique, l'adresse à l'empereur fut votée, telle 
que Maury, assure-t-on, lavait rédigée et telle qu'elle 
sortit des corrections auxquelles Napoléon voulut la 
soumettre. 

Une fois sur cette voie, l'archevêque nommé de 
Paris devait se laisser entraîner à d'autres fautes, que 
les contemporains jugèrent, les uns avec indignation, 
un plus grand nombre avec compassion pour la situa- 
tion difficile où le mettait le caractère despotique de 
l'empereur, et que la postérité jugera sévèrement, en 



livres, que le ministre de la police (Savary), répugnant à faire mettre la 
main sur un prêtre en habit de chœur, et ayant témoigné son embarras 
au cardinal Maury, celui-ci lui avait proposé de lui mener rabbéd'A.stros 
dans sa voiture : l'athlète de la Constituante se serait fait ainsi le recors 
de Savary ; mais cette odieuse imputation est restée sans preuve, et le 
vicaire-général, M. Jalabert, qui était là, qui vit et entendit tout, ne crut 
jamais à l'intention du cardinal de livrer l'abbé d'Astros. Celui-ci avait 
reçu l'ordre de s'expliquer au ministère de la police. Le cardinal Vy 
conduisit dans sa voiture en même temps que les deux autres vicaires- 
généraux, MM. Jalabert et Maury ; il témoigna, dans le trajet, à Tabbé 
d'Astros, le désir et l'espoir de calmer l'orage. Arrivé au ministère de la 
police, le cardinal se rendit chez le ministre avec le prévenu, laissant 
dans sa voiture les deux autres grands- vicaires... Le cardinal Maury 
n'était resté que vingt minutes chez le ministre de la police ; remonté 
dans sa voiture, il s'emporta, selon le témoignage de Tabbé Jalabert 
(Notes manuscrites) contre l'abbé d'Astros, qui venait d'être reconnu 
coupable d'avoir eu connaissance du Bref du pape, et sa colère aurait 
pu faire croire qu'il avait appris par cet interrogatoire des choses dont il 
ne se doutait pas. (PoujOULAT, Op. cit,^ p. 31 f et suiv.) 



.^|g 



CHAP. V. — MA^JRY NOMMÉ A L'ARCHEVÊCHÉ DE PARIS. 403 



comparant l'héroïsme du Constituant à la faiblesse du 
prélat courtisan de Tempire. 

Avec le cardinal Fesch, le cardinalCaselli,rarchevêque 
de Tours, Tarchevêque de Malines. Tévêque d'Évreux, 
celui de Nantes, celui de Trêves et M. Emery, Maury 
fit partie de la trop célèbre commission ecclésiastique 
de 181 1, oïl le pieux restaurateur de la compagnie 
de Saint-Sulpice s'illustra par son savoir, son courage, 
sa présence d'esprit et son imperturbable mémoire 
devant l'empereur, qui lui en sut gré. 

On ne sait rien ou presque rien de la part prise par 
le cardinal à ces délibérations, d'où sortit un projet de 
nouveau concordat que Pie VII accepta un moment 
et révoqua presque aussitôt. 

Il en fut de même au concile national de i8i i. Pas 
une lettre, pas un document, pas une ligne, dans l'im- 
mense collection des papiers de Maury,ne nous a révélé 
quoique ce soit sur son rôle dans cette assemblée, qui 
fut d'ailleurs brusquement congédiée par le maître. 

IV. 

L'âme de l'administrateur capîtulaîre de Paris de- 
meurait secrètement inquiète. En vain, le clergé 
parisien semblait rivaliser de soumission avec le 
chapitre aux volontés du terrible empereur ^ Maury 

I. Nous pourrions citer de belles exceptions, en particulier celle d'un 
jeune gentilhomme provençal, l'abbé Eugène de Mazenod, qui, simple 
diacre, ne voulut pas recevoir la prêtrise des mains de l'archevêque 
nommé.Nous lui avons entendu raconter à lui-même les précautions qu'il 
dut prendre pour ne pas s'exposer aux colères impériales. Il nous les 
racontait un jour, au grand séminaire de Marseille où le pieux sémina- 
riste de 181 1 était devenu évêque, après avoir fondé la belle famille 
religieuse des Oblats de Marie-Immaculée, qui s'honore d'avoir eu 
Mgr de Mazenod pour père. 



404 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



souhaitait ardemment de sortir de la position équivo- 
que où il se sentait mal à Taise. Nous en avons un 
témoignage dans la lettre suivante, lettre latine qu'il 
adressait au captif du 12 octobre 181 1» et dont nous 
empruntons la traduction au neveu du cardinal ' : 

« Très-Saint- Père. — Pendant que j'habitais Paris, 
où je ne suis venu qu'avec l'autorisation préalable de 
Votre Sainteté, qu'avait bien voulu me transmettre, au 
nom de Votre Béatitude, M. le cardinal Consalvi, alors 
secrétaire d'État, par une lettre en date du 26 avril 
1806, que je conserve avec une profonde reconnais- 
sance ; pendant que les circonstances si connues m'em- 
pêchaient, ainsi que tous les cardinaux, de retourner 
dans mon diocèse, où mon devoir et mes désirs m'ap- 
pelaient également ; pendant que je déplorais cet 
obstacle avec amertume, il a plu à Sa Majesté Napo- 
léon Jcr^ empereur des Français et roi d'Italie, de me 
nommer, dans sa clémence, au moment où j'y pensais 
le moins, au siège vacant de l'église métropolitaine de 
Paris. 

« Je n'avais aucun motif de refuser cette dignité, en 
rejetant le lourd fardeau qui m'était imposé, quoique 
je méritasse si peu de le porter. Ainsi donc, appuyé 
sur la miséricorde divine, et me confiant aussi à l'an- 
cienne bienveillance de Votre Béatitude, je consentis 
à une translation pour laquelle la Providence seule 
avait tout disposé. Comme tout dépend à présent de 



I. Cette lettre confirme, à notre avis, la protestation de Maury, assu- 
rant qu'il n'avait pas reçu le Bref de 1810. SMl l'eut reçu, ou même s'il 
en avait eu connaissance, comment eut-il osé s'exposer à la foudroyante 
réponse que le Pape pouvait faire à sa lettre, en le renvoyant au Bref 
de l'ann^îe précédente ? 



■4 



CHAP. V. — MAURY NOMMÉ A L'ARCHEVÊCHÉ DE PARIS. 405 

la haute sagesse de Votre Sainteté, il est, je pense, de 
mon devoir, Très-Saint-Père, de vous adresser les 
prières les plus humbles et les plus ferventes, afin que 
vous daigniez, par votre autorité apostolique, me délier 
du lien qui m attache aux églises de Montefiascone 
et de Cornéto, et me transférer au siège métropolitain 
de Paris. 

« Mais, pour que l'institution canonique de cette 
métropole, privée depuis si longtemps des secours de 
son pasteur, ne soit pas différée à défaut de l'informa- 
tion qui ne peut se faire selon la coutume, vu qu'il ne 
se trouve en France, ni légat, ni nonce, ni délégué 
apostolique ; d'après l'avis de plusieurs prélats dignes 
de ma confiance la plus entière, je dépose aux 
pieds de Votre Sainteté la susdite information qui 
a été dressée par l'illustrissime et révérendissime évê- 
que de Versailles, le plus ancien évêque et le premier 
suffragant de la métropole, espérant qu'elle daignera 
s'en contenter, eu égard aux circonstances extraordi- 
naires des temps présents. J'implore cette grâce que 
sollicitent avec moi les autres évêques nommés, sans 
qu'une pareille indulgence puisse jamais être citée en 
exemple. 

« Si Votre Sainteté exauce nos prières, l'autorité de 
la chaire apostolique ne sera blessée par là en aucune 
manière, et elle brillera au contraire d'un nouvel 
éclat, par l'intervention même de Votre Béatitude. 

« Il me reste, Très-Saint- Père, à lui ouvrir les plus 
intimes pensées de mon esprit, et les affections de mon 
cœur, qui sont connues dès longtemps, et qui ne chan- 
geront jamais. Rien au monde ne me sera plus cher 
et plus sacré, que démontrer et de professer jusqu'à 



406 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 

la mort, que je suis attaché par le lîen le plus étroit de 
Tobédience et de la communion à Votre Sainteté, le 
vicaire de Jésus-Christ sur la terre, le chef suprême 
de réglise, et à la chaire de saint Pierre, qui est le 
centre de Tunité catholique. 

« Ainsi le veulent, et les bienfaits signalés dont j'ai 
été comblé par le sièg^e apostolique, et la faveur nou- 
velle pour laquelle je me recommande maintenant ; 
ainsi le veulent la dignité de cardinal et le ministère 
épiscopal, comme les promesses solennelles, qui me 
lient et que je remplirai avec fidélité, me le prescrivent 
aussi, en étant les garants de ma foi. Tels sont les 
sentiments qui m'animent à baiser les mains de Votre 
Sainteté, en demandant humblement, pour moi et pour 
le troupeau confié à ma garde, sa bénédiction aposto- 
lique. 

« De Votre Sainteté, le très humble, très dévoué et 
très obligé serviteur et fils. — Jean-Sifrein, cardinal 
Maury. » 

Le pape ne répondit rien à cette lettre, ou du moins 
sa réponse ne parvint jamais à Maury, qui continua à 
administrer le diocèse de Paris, en se recommandant 
des titres qu'il exposera plus tard tout au long dans 
le mémoire de 1814, auquel nous nous bornons ici à 
renvoyer le lecteur. 



•I* 



CHAPITRE SIXIEME 
A l'archevêché de Paris. 

Sommaire. — Le crédit de Maury mis à contribution par de nom- 
breux solliciteurs. — Lettres du cardinal aux Jeux Floraux de Toulouse. 

— Un joli billet de Madame de Genlis. — Allocutions pour la célébration 
de divers mariages. — Un mariage à la Malmaison. — Il prêche le ven- 
dredi-saint à Notre-Dame. — Exhortations aux séminaristes. — Les 
mandements de Maury. — S'ils méritent les critiques dont on les a 
accablés. — Eloge de Mgr de Juigné et de Tabbé Emery. — Mémoire 
présenté à Tempereur pour le rétablissement de la Sorbonne — Le 
précis de l'enseignement de la religion. — Le costume ecclésiastique. 

— Maury dans Tintimité à l'archevêché. — Vous qui savez si bien le 
latin! — Entrevues avec Pie VII à Fontainebleau. — La fin de l'ad- 
ministration. 



I. 

L'ARCHEVÊQUE nommé deParis jouissait d un 
grand crédit à la cour et dans toutes les admi- 
nistrations de Tempire. Nous avons déjà vu la munici- 
palité de Lombez s'adresser à lui pour obtenir confir- 
mation de ses privilèges. Valréas, où le cardinal fit 
élever au début même de son administration de lar- 
chevêché un monument à la mémoire de ses père et 
mère ', implorait, comme bien dautres communes, 
rinépuisable obligeance et le crédit de Maury. Les 

1. Ce monument porte gravée l'inscription suivante: < Jean-Sifrein 
Maury, cardinal-prêtre de la Sainte Église Romaine, archevêque de 
Paris, comte de l'empire, etc., a érigé, en 1810, ce monument de sa piété 
filiale, en mémoire de Jean Maury, son père, mort le 19 octobre 1774 et 
de Jeanne-Françoise Guille, sa mère, morte le 13 avril 1766, dont les cen- 
dres reposent sous cette pierre. Requiescant in pare. 



4Vîf vty.rjyf.> Z.Z kavrt. — livre qcatwèî«: 

A'ia'itmies d^ province cherchaient sa protectkm, 
':r*tr'a Jtrfrs ceîk des Jeux Floraux, qui oonsenre, dans 
v:s archives, divers témoignages de la iMenveillance 

particulière du cardinal. 

L':s J'rux Floraux qui. en 1792. avaient renvoyé à 
une éfjoque indéterminée le jugement du concours 
ouvert cette année-là, furent reconstitués en 1806. 
Cette même année, le cardinal Maury fut nommé 
Maître es-jeux, et. dans le discours d'inauguration de 
la nouvelle Académie, prononcé le 3 mai 1806 par 
M.Zamma. modérateur (président), les académiciens 
a|iplaudirent l'allusion et l'emprunt faitàMaury: < Con* 
fions-nous à ces hommes éprouvés qui sont dans la lît- 
tcrature ce que sont les vétérans dans l'armée. Nour- 
ris (le bonnes études, ils ont su transporter dans notre 
lanj^ue toutes les richesses de l'antiquité et réaliser 
ainsi la fahle qui, suivant l'expression d'un de nos 
m^rilleurs écrivains (Maury), trouvait un chant plus 
niclorlieux aux oiseaux qui avaient voltigé sur le tom- 
beau d'Drphce. » 

(Chaque année, TAcadémie de Clémence Isaure en- 
voyait à rarcheveché de Paris le recueil de l'exercice 
prrct'îilent, et, chaque fois, Maury y répondait en ter- 
in<îs charmants. Nous ne résistons pas au plaisir de 
cJKT les fleux réponses suivantes, que le secrétaire ac- 
tuel (le la noble Académie a bien voulu nous commu- 
nicjucr. ICIles sont adressées toutes deux à M. Poitevin, 
secrétaire perpétuel des Jeux Floraux, à Toulouse. 
La prcinitire (îst du 23 mai 181 2. 

u J'ai rcc^u, mon cher confrère, et je viens de lire avec 
\r plus ^rand i)laisir le recueil que vient de publier votre 



CHAPITRE VI. — A L'ARCHEVÊCHÉ DE PARIS. 4O9 

Académie. Je vous prie de lui en témoigner ma vive 
reconnaissance. Le rapport qui commence cette col- 
lection et le mémoire qui la termine honorent égale- 
ment votre talent, votre goût, vos principes et vos 
connaissances littéraires. Je vous en félicite avec tout 
rintérêt que m'inspire mon zèle très sincère pour la 
gloire de notre compagnie, dont vous êtes un si digne 
organe. Je regrette de ne pouvoir pas acquitter mon 
faible tribut académique, en me chargeant de Téloge 
de Clémence Isaure. Les occupations journalières de 
mon ministère ne me laissent aucun loisir que je puisse 
consacrer à la littérature. Malgré la continuité de mon 
travail, il reste toujours de l'arriéré sur mon bureau. 
Si, dans la suite, je suis moins surchargé d'affaires ou 
de devoirs de toute espèce, je payerai ma dette avec le 
plus fraternel empressement. Ma joie serait au comble, 
si un congé de deux mois me permettait de faire un 
voyage dans nos provinces méridionales et de voir la 
ville de Toulouse que j'ai toujours chérie et révérée 
comme la capitale de notre littérature dans le midi de 
l'ancienne France, et j'ajoute sans flatterie dans toutes 
ses provinces. Cette récréation de six semaines serait 
la première de ce genre que j'aurais ajoutée dans tout 
le cours de ma vie. 

Nargue du Temple de Mémoire, 
Où l'on ne vit que lorsque Ton est mort 

« J'en parle d'autant plus à mon aise que je ne suis 
nullement assuré d'y vivre. 

«Agréez, mon cher confrère, les assurances de ma plus 
haute estime pour vos ouvrages et de mon sincère atta- 
chement pour votre personne. — Le cardinal Maurv. » 



4IO MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



L'autre lettre est du 21 mai 18 13 : 

€ J*aî reçu, Monsieur et cher confrère, et j'ai lu aussi- 
tôt avec beaucoup d'intérêt et de satisfaction le recueil 
de votre Académie des Jeux Floraux pour Tannée 
18 13. Je m'empresse de vous en témoigner toute ma 
reconnaissance. On n'est nullement indiscret, vous ne 
pouvez jamais l'être avec moi. Maïs vous me faites 
bien regretter de n'avoir pas un seul jour libre pour ac- 
quitter mon tribut académique. L'éloge de Clémence 
Isaure a été si souvent et si bien fait, qu'il faut être 
sur le théâtre de sa gloire pour pouvoir le renouveler 
par une inspiration heureuse. Je n'entends pas bien ce 
que c'est qu'une semonce académique. Si ce genre était 
rapproché de l'objet ordinaire de mes études, je profi- 
terais volontiers de quelques moments de loisir pour 
payer ma dette. La table des matières que je viens de 
parcourir indique une semonce composée par M. La- 
vedan, et l'indique à la page i, où je ne trouve que le 
titre du recueil. Je vous prie d'agréer un exemplaire 
du mandement que je viens de publier. Je fais insérer 
votre nom sur la liste de mon imprimeur, afin que 
vous receviez désormais, comme M. Jamme, un exem- 
plaire franc de port de tous mes ouvrages de ce genre. 

« On ne peut rien ajouter, Monsieur et cher con- 
frère, à la considération très distinguée et au sincère 
attachement dont j'ai l'honneur de vous offrir les assu- 
rances les plus particulières. — J. S. card. Maury. » 

Nous retrouvons, dans les papiers de Maury, une 
foule de lettres, de billets, etc., écrits par les notabilités 
du moment. Tous ces petits documents témoignent de 
la bienveillance reconnue de celui qui les reçoit et de 



CHAPITRE VI. — A L'ARCHEVÊCHÉ DE PARIS. 411 

la vive sympathie de ceux qui les ont écrits. Quel joli 
billet, par exemple, que cette petite lettre de Ma- 
dame de Genlis à laimable prélat, dont la bonté a ravi 
jusqu'à la concierge de la femme écrivain ! 

« Vous avez parlé, Monseigneur, à ma portière avec 
votre charmante bonté, et la voilà qui m'apporte une 
longue pancarte dont je vous fais grâce, quoiqu'elle 
soit écrite par le meilleur écrivain du quartier et qu'elle 
contienne de bien belles choses sur l'éloquence et le 
génie de Votre Éminence. Mais le fait est que M, 
Risling était autrefois garçon sacristain et porte-croix 
de l'église de Saint-Jean, 'que c'est un homme d'une 
parfaite honnêteté et d'une véritable piété, et qu'il est 
chargé d'une nombreusefamille.il sollicite l'emploi de 
garçon sacristain ou de porte-croix. Je remets cette 
grande affaire dans vos mains bienfaisantes, et j'ajou- 
terai que je m'intéresse vivement à ce bonhomme et à 
sa vertueuse famille. 

« Quelle bonne soirée pour moi que celle de l'autre 
jour ! Cependant le souvenir m'en fait de la peine, 
en songeant, qu'il ne faut plus en espérer de sembla- 
bles ; il en est ainsi de toutes les choses auxquelles on 
attache un grand prix : on se plaint lorsqu'elles ne se 
renouvellent pas souvent ; cependant on est trop heu- 
reux quand elles ne sont que rares ; communément on 
les perd bientôt. — J'ai lu «le journal de l'empire» 
c'est-à-dire un extrait qui m'intéressait vivement, et 
je n'en suis nullement contente : quel mauvais ton iro- 
nique et moqueur ! mais c'est leur usage. Cependant 
l'auteur vous admire ; il croit que ce ton a de la grâce et 
de la légèreté ; il y a 30 ans qu'à moins d'une extrême 



412 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



malveillance on ne l'employait que pour des ouvrages 
méprisables ; on n*a plus d'idées saines sur aucun genre 
de littérature. N'importe, vous avez fait un excellent et 
bel ouvrage et qui sera fort utile: voilà l'essentiel. 

i Agréez, Monseigneur, l'hommage du plus tendre 
et du plus respectueux sentiment. » 

IL 

On attachait dès lors un bien grand prix à possé- 
der le cardinal, à le mêler aux fêtes et aux grands 
événements de famille. C'est ainsi que nous trouvons, 
dans ses papiers, une foule de discours de circons- 
tance, qui n'ont jamais vu le jour et en particulier 
bon nombre d'allocutions prononcées à l'occasion de 
mariages plus ou moins illustres dans le diocèse de Pa- 
ris. Nous n'en citerons qu'un extrait. C'est la péroraison 
du discours prononcé à la célébration du mariage du 
comte Portalès avec M"* de Castellane-Morante, dans 
la chapelle de la Malmaison,le lundi 1 8 novembre 1 8 1 1 , 
en présence de l'impératrice Joséphine \ 

« C'est en récompense de l'estime publique dont 
vous avez su, Monsieur, honorer votre jeunesse, que 
le ciel vous accorde aujourd'hui, dans sa prédilection, 
une épouse ornée des dons les plus heureux de la 
nature et de la grâce. Issue de l'une des maisons les 
plus anciennes de l'Espagne avant qu'elle vînt prendre 
son rang parmi les plus grands noms du comté de 



I. Les discours prononcés à Notre-Dame à l'occasion de la célébra- 
tion des mariages dotés par la municipalité de Paris, le 2 décembre 
i8io et le 6 décembre 1812, pour l'anniversaire du sacre et du couron- 
nement de l'empereur, sont tous de petits chefs-d'œuvre de doctrine et 
de style. 



CHAPITRE VL •— A L'ARCHEVÊCHÉ DE PARIS. 413 



Provence dans le onzième siècle, votre jeune et ver- 
tueuse compagne ne doit se souvenir en ce moment de 
la gloire de ses aïeux, que pour bénir avec attendrisse- 
ment, dans sa pieuse reconnaissance, cette Providence 
maternelle, qui, après s'être montrée si sévère pour 
elle, en la rendant orpheline dès son enfance, lui 
réservait en secret dans son amour une telle adoption, 
que le malheur apparent de ses premières années 
devient aujourd'hui, par Tensemble et la manifestation 
des décrets du ciel, la source et le garant du bonheur 
de sa vie entière. 

f En présageant ainsi à votre époux, Mademoiselle, 
toute la félicité que lui promet aujourd'hui sa destinée, 
j'ai cru ne devoir l'entretenir d'abord que de vous 
seule. Il ne m'aurait pas entendu, si je lui avais parlé 
plutôt de lui-même. Aussi n'est-ce point à lui, c'est 
à votre cœur, qui en tressaillira de tendresse et de joie 
et auquel l'embarras même de sa modestie doit annon- 
cer un accroissement de félicité, c'est à votre cœur 
pur et sensible, que notre ministère se plaît à offrir en 
ce moment les honorables témoignages, qui garantis- 
sent à votre alliance toutes les jouissances des vertus 
domestiques, sans lesquelles il n'existe point de véri- 
table félicité dans les familles. Les exemples de charité, 
de sagesse et d'honneur, qui ont environné son âme 
dans sa maison paternelle, deviennent à vos yeux le 
fondement et la mesure de vos espérances. Un saint 
monument de bienfaisance, et d'une bienfaisance 
digne des souverains, a signalé son respectable père 
parmi les particuliers les plus vertueux et les plus révérés 
de l'Europe. Votre époux acquittera la dette que lui 
impose un si bel héritage de considération, qu'il est 



414 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 

destiné à transmettre à sa postérité et à perpétuer 
parmi ses descendants. 

f Votre union, Monsieur et Mademoiselle, ne sau- 
rait être contractée, devant nos autels, sous de plus 
brillants et de plus heureux auspices. Eh ! comment 
pourrions-nous douter des bénédictions abondantes, 
dont le ciel daignera la combler ? elle est l'ouvrage, 
elle est le bienfait d'une princesse auguste et chérie, 
qui, après avoir embelli le premier trône du monde, 
par le charme tout-puissant des plus douces vertus, et 
des plus magnifiques largesses qu'on puisse attendre 
de cette sensibilité également délicate et ingénieuse, 
de cette protection toujours éclairée, de cette bienfai- 
sance inépuisable, qui font adorer le pouvoir suprême, 
règne encore sur tous les cœurs dans sa glorieuse 
retraite, où elle jouit, avec la plus entière sécurité, du 
respect public, de l'admiration unanime et de l'amour 
universel, dont elle est sans cesse l'objet, en n'y mani- 
festant que les plus nobles affections d'une belle âme, 
et le vertueux besoin de faire des heureux. » 

III. 

Cependant, Maury ne parlait plus guère en public, 
et les anciens admirateurs de l'orateur politique, comme 
les fervents de l'ancien prédicateur du roi, s'en plai- 
gnaient fort. Maury, qui le savait, résolut de leur don- 
ner satisfaction. Mais, le moment venu, le courage 
semble lui avoir manqué. Était-ce prudence ? Sa mé- 
moire défaillait-elle.'^ Quoi qu'il en soit du motif, la fête 
annoncée se changea en déception pour les dilettanti, 
M. Poujoulat a très bien raconté ce récit, que nous lui 
empruntons. 



bk. 




CHAPITRE VI. — A L'ARCIIEVÊCHÉ DE PARIS. 415 



« Aux approches de la semaine sainte, en 1811, on 
annonça que le cardinal Maury monterait en chaire à 
Notre-Dame et prêcherait la passion ; la curiosité 
publique fut vivement excitée : tout le monde voulait 
entendre ce gra«id orateur de la Constituante dont le 
nom avait rempli T Europe ; au jour marqué, la métro- 
pole se trouva trop étroite pour là foule des auditeurs, 
et une dame de haut rang, la princesse de Schwart- 
zemberg, femme de lambassadeur d'Autriche, ayant 
vainement cherché à s'asseoir dans la vaste enceinte, 
se mit hardiment à la suite du cardinal, gravit les 
marches de la chaire, et se plaça assez près du prédi- 
cateur, qui ne s'en doutait pas, pour soulever les mur- 
mures. L'immense auditoire éprouva tout d'abord ui^ 
désappointement, quand il vit le cardinal déployer un 
cahier et se préparer à lire son sermon. Sa mémoire, 
qui avait été un prodige, se trouvait fatiguée : il ne 
pouvait plus apprendre par cœur. Parmi les sermons 
de sa jeunesse, Maury en avait un sur la passion, qu'il 
prêcha autrefois à Versailles ; ce n'est pas celui-là qu'il 
prononça à Notre-Dame le vendredi-saint de l'année 
1811, mais un nouveau qu'il avait composé. Cette 
passion formait deux discours, dont l'un fut prononcé 
en 181 1 et l'autre en 18 12. Les auditeurs, qui étaient 
arrivés là avec les grandes images de la Constituante, 
ne furent pas satisfaits. Maury,grand lutteur de tribune, 
puisant son énergie et ses soudaines inspirations dans 
les violentes résistances, les injures des partis et les 
ardeurs de la bataille, ne pouvait pas se retrouver dans 
Maury prédicateur,lisant un sermon au milieu du silence 
d'un auditoire recueilli. S'il n'eût pas lu sa passion, on 
en aurait été certainement plus frappé. Toutefois, nous 



'Tt^ 



416 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 

pensons que ce n'est pas le même génie qui fait l'ora- 
teur de tribune et le prédicateur. Le véritable orateur 
politique s'inspire des mouvements, des passions, des 
contradictions qui l'environnent et quelquefois l'assiè- 
gent ; le prédicateur est forcé d'aller toujours sans qu'on 
lui réponde ; il instruit et tonne, mais c'est dans la 
solitude de sa pensée. Tel prédicateur, qui ravit les 
âmes sous les voûtes muettes de nos basiliques, pro- 
duirait peu d'effet dans une assemblée délibérante ; et 
tel orateur politique, qui remue profondément une 
chambre, ne retrouverait pas son génie au milieu du 
religieux silence d'un auditoire d'église. Nous faisons 
ici une observation générale, sans prétendre que les 
deux genres s'excluent essentiellement : il est incontes- 
table que Maury eut des succès de prédicateur avant 
ses immenses succès de tribune, mais notre remarque 
peut expliquer le sentiment de ses auditeurs de 181 1 
à Notre-Dame, pour qui le sermon de la passion fut 
un mécompte. On ne fut pas content de son débit : il 
parlait bien mieux qu'il ne lisait. Cette passion, prê- 
chéeen 18 11 et 18 12, n'a pas été imprimée :des audi- 
teurs de ce temps nous ont assuré qu'elle renferme des 
beautés. » 

Il produisit plus d'effet dans la chapelle du séminaire, 
le 21 novembre 181 2, en préchant aux jeunes clercs le 
renouvellement des promesses de la cléricature. Ses 
souvenirs de séminariste se réveillèrent,el il parla avec 
une onction qui pénétra les jeunes auditeurs d'une vive 
émotion. Elle se manifesta par leurs larmes, quand 
l'ancien élève de M. Emery parla des pertes doulou- 
reuses de l'Église de France durant la persécution : 



CHAPITRE VI. — A L'ARCHEVÊCHÉ DE PARIS. 417 



« — Oui, disait-il, la palme du martyre a refleuri sur 
cette terre, si longtemps desséchée par le souffle dévo- 
rant de l'incrédulité. Nous comptons nos guides, nos 
instituteurs, nos collègues, nos condisciples, nos amis, 
nos frères, parmi nos protecteurs dans le ciel. Nous 
sommes près ici du plus beau théâtre de leur dévoue- 
ment. Le temple où ils furent massacrés est encore 
debout, et se trouve en ce moment, pour ainsi dire, 
sous nos yeux. L'école où la religion forme ses héros 
est ainsi placée à côté de Tarène où le ciel les cou- 
ronne... » 

IV. 

Si Maury prêcha peu pendant son passage à l'arche- 
vêché de Paris, en échange îl écrivit de là un assez 
grand nombre de mandements, qui ont été jugés avec 
une sévérité dont M. Nettement a résumé à peu près 
toute l'acuité et la malice dans les lignes suivantes : 

« Nous avons voulu lire in extenso ces mandements, 
et nous croyons devoir ajouter quelques réflexions aux 
observations de M. Poujoulat. La première, c'est que 
c'est un tort très grave de la part d'un évêque de faire 
descendre jusqu'à l'adulation la parole publique de 
l'Église : ce n'est pas seulement sa dignité personnelle 
qu'il abaisse, il compromet celle de la religion. La 
seconde, c est qu'à l'époque où le cardinal Maury épui- 
sait le vocabulaire de la flatterie pour Napoléon, en le 
remerciant « de ce qu'il faisait pour l'Église », en l'ap- 
pelant « le restaurateur de nos autels, le libérateur, le 
régénérateur, l'homme de la France, de la Providence, 
le héros de l'histoire et de la postérité », Napoléon 

Correspondance inédite. — II. a? 



4l8 MÉMOIRES DE MAURY. — LÎVRE QUATRIÈME. 

après avoir fait enlever le pape de Rome, le traînait 
captif de Rome à Savone, de Savone à Fontainebleau, 
le tenait dans une dure captivité, dispersait les cardi- 
naux les plus vénérables dans des prisons d'État et 
opprimait T Église. Ceci aggrave le tort de ces tristes 
adulations ; non seulement c'est un manque de dignité 
personnelle, une compromission de la dignité de l'É- 
glise, mais c*est encore un acte d'injustice et d'infidé- 
lité envers la cause de la vérité et celle de la religion 
persécutée dans la personne de son vénérable chef et 
dans celle des cardinaux et des évéques fidèles disper- 
sés dans les prisons. 

« Disons-le enfin, il y a quelques-uns de ces mande- 
ments où l'adulation arrive jusqu'à une idolâtrie sacri- 
lège. Nous citerons à l'appui de cette réflexion un 
passage du Mandement qui ordonna des prières au 
sujet de la grossesse de Sa Majesté t Impératrice^ à la 
date du 22 novembre 1810: « Nous bénissons de 
toute la plénitude de notre cœur la miséricorde infinie 
du Pasteur éternel et de l'Évêque invisible de vos 
âmes. Oui, nous la bénissons avec amour de pouvoir à 
la fois, en ce moment, rendre gloire à la perpétuité de 
N.-S. Jésus-Christ, rassurer toutes les âmes pieuses 
dont les principes ont échappé parmi nous au naufrage 
de la foi, et honorer ici publiquement notre ministère 
en vous transmettant ici les sentiments de religion que 
Sa Majesté daigna nous manifester pour encourager 
notre faiblesse, au moment où, contre toute attente de 
notre part, son choix venait de nous appeler au siège 
métropolitain de cette capitale. Son attachement au 
culte qu'il professe hautement et auquel il ne cesse de 
donner des preuves éclatantes de protection et de 



CHAPITRE VI. — A L'ARCHEVÊCHÉ DE PARIS. 41$ 

munificence, sut alléger aussitôt le fardeau qu'il nous 
imposait et ranimer notre confiance, par le dévelop- 
pement d'une de ces pensées si pleines d'avenir qui 
sont familières à son génie. Après nous avoir déclaré 
qu'il n'avait besoin de personne pour assurer pendant 
sa vie une puissance devenue inébranlable entre ses 
mains, ce monarque législateur ajouta que, la vie de 
l'homme n'étant qu'un passage sur la terre, il voulait 
donner à son trône la plus grande stabilité que puis- 
sent avoir les institutions humaines, en l'appuyant sur 
la base immuable de notre sainte religion, à laquelle il 
ne souffrirait jamais qu'il fût fait aucun changement. 
Puissent ces paroles royales et historiques retentir dans 
toute l'étendue de l'empire français pour servir à ja- 
mais d'exemple aux descendants d'un si grand homme. 
Ce n'est pas encore assez : Puissent-elles être enten- 
dues de l'univers entier et de la postérité la plus recu- 
lée, qui s'empressera d'y répondre comme nous par des 
acclamations unanimes de dévoûment et d'amour!» 

L'écrivain royaliste écrivait au début du Second 
Empire, et il n'est point téméraire de penser qu'il a 
visé d'autres que Maury dans sa philippique. Il nous 
semble en particulier que le passage cité ne saurait, 
sans une visible exagération, être taxé d' « idolâtrie 
sacrilège ». 

Nous aussi, nous venons de relire cette collection 
de mandements, et, si la note adulatrice n'est point faite 
pour nous plaire, il ne faut pas oublier que c'était à ce 
moment la note à laquelle nul n'aurait osé se soustraire. 
Mais, cett'C réserve faite, nous comprenons l'impres- 
sion que ces pastorales produisirent en France et les 



420 MI^IMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



compliments qu elles valurent à leur auteur de la part 
des juges les plus compétents, comme en témoignent 
les nombreuses lettres de félicitation qui arrivèrent à 
larchevêché de Paris après le mandement pour la 
Naissance du roi de Rome (juin 1 8 1 1 ), /a Victoire de la 
Moskowa (30 septembre 181 2), la Bataille de Lutzen 
(17 mai 18 13), la Victoire de Dresde (16 septembre 
1 8 1 3), les Mandements pour le carême de 18 12, 1813 et 
1814, 

C'est dans le mandement quadragésimal de 18 12 
que Maury fut naturellement amené à célébrer les 
vertus de lavant-dernier archevêque de Paris et du 
vénérable abbé Emery. Nous reproduisons cette page 
négligée par les anciens biographes, parce que nous y 
trouvons plus de délicatesse et d onction que ne l'ont 
dit les détracteurs systématiques. 

« Lorsque nous vous annonçâmes. Tannée dernière, 
les mêmes adoucissements de pénitence que nous 
croyons devoir accorder encore aujourd'hui, nous 
fûmes les fidèles interprètes de la douleur publique 
excitée par la perte de S. E. le cardinal de Belloy, 
archevêque de Paris. Mais à peine avions-nous acquitté 
notre dette envers sa mémoire, que vous eûtes à dé- 
plorer la mort de son illustre prédécesseur ' sur le 
siège de cette Métropole. Les prières et le juste tri- 
but d'éloges que Mgr de Juigné attend de votre recon- 
naissance, seront ici-bas la plus juste récompense des 



I. Mgr Antoine-Édouard-Éléonore-Léon Leclerc de Juigné, évêque 
de Chiilons en 1764, nommé archevêque de Paris en 1781, démission- 
naire de ce siège métropolitain en i8oi,mort dans cette capitale, le 
20 mars 18 12, chanoine du chapitre impérial de Saint-Denis à Tâge de 
83 ans. 



CHAPITRE VI. — A L*ARCHEVÊCHÉ DE PARIS. 42 1 



grands exemples et des immenses bienfaits qui ont 
rempli sa carrière épiscopale. L'opinion publique le 
proclamait hautement, comme l'un des plus sages et 
des plus saints évêques de France, quand il fut appelé 
par le seul crédit de sa renommée, du siège de Châ- 
lons au gouvernement spirituel de la capitale. Une 
belle âme naturellement portée à la vertu, des mœurs 
dignes des premiers siècles de l'Église, une piété an- 
gélique, une charité sans bornes, une inaltérable et 
attrayante douceur de caractère, signalaient en lui un 
prélat formé à l'école et profondément pénétré de l'es- 
prit de saint François de Sales, un évêque sans tache 
dont le nom chéri de Dieu et des hommes devait être 
à jamais en bénédiction. Le ciel l'avait doué, au plus 
haut degré, de ce véritable esprit ecclésiastique, qui 
consiste surtout dans la plus parfaite alliance de l'a- 
mour du bien et de la science de son état, avec des 
principes sages et la plus constante modération, et 
dans la réunion d'un zèle religieux, sans exagération 
comme sans relâchement, avec un attrait éclairé pour 
les bonnes œuvres, les savantes études et les utiles 
projets que suggèrent les intérêts de la Religion. Son 
humilité, qui avait toujours été inaltérable dans les 
grandeurs, lui persuadait, durant les épreuves de son 
édifiante retraite, qu'il était inutile à l'Église dans les 
jours de repos qui ont couronné une si pure et si belle 
vie. Mais il se trompait. La Providence l'avait destiné 
à terminer sa glorieuse carrière, en exerçant parmi 
nous un nouveau genre d'apostolat, dont nous n'avions 
encore aucun exemple, l'apostolat du plus parfait dés- 
intéressement et de la plus touchante résignation aux 
décrets du ciel, quand il vint dévouer la sérénité de 



422 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 

ses dernières années et la solitude de la vieillesse, dans 
le sein de son honorable et vertueuse famille. Sa seule 
présence était le plus instructif de tous les livres, pour 
les bons esprits qui savaient en démêler et en méditer 
les leçons. On se souviendra toujours, avec la plus res- 
pectueuse admiration, d avoir vu, dans cette capitale, 
un ancien archevêque de Paris, l'un des pairs les plus 
opulents de Tancienne monarchie, trouver, dans ses 
seules vertus, le supplément de la considération atta- 
chée à ses dignités, et prêcher ainsi à l'immense trou- 
peau, dont il avait été le pasteur et le père, le néant 
éiernel de ce monde, où, selon l'expression sublime 
de Téloquent évêque de Meaux, tout n'est rien en 
effet. 

€ Dans le mois qui suivit la mort d'un pontife si 
digne à jamais de tant de regrets, l'Église de Paris, 
qui voit disparaître si rapidement et avec tant de 
regrets, les précieux restes de son ancien clergé, perdit 
encore lé vertueux supérieur du séminaire diocésain ', 
que toute la France regardait avec raison comme l'un 
des ornements les plus révérés de notre second ordre. 
Cet infatigable instituteur de la tribu lévitique avait pré- 
sidé, durant plus d'un demi-siècle, à l'éducation d'une 
très grande partie du clergé français, dont il était le con- 
seil et le modèle. II faisait revivre dans sa personne les 
vénérables régénérateurs de l'Église gallicane, animé 
de l'excellent esprit de leurs deux premiers chefs, le 
cardinal de Bérulle et saint Vincent de Paul. Voilà les 
véritables et immortels réformateurs qui, en apprenant 



I. M. l'abbé Emery, vicaire-gdncral du diocèse de Paris, et conseiller 
titulaire de l'Université Impériale, mort h Paris dans sa 79*^ année, le 28 
avril 181 1. 




CHAPITRE VI. — A L'ARCHEVÊCHÉ DE PARIS. 423 

à la France Tart de former dignement les ministres du 
sanctuaire, leur ont aussitôt assuré la plus incontes- 
table prééminence dans toute l'Église catholique. 
M. Emery avait fait de la religion, qui était pour lui 
sa famille, le centre de toutes ses affections et Tobjet 
continuel de ses pensées. Son zèle, toujours guidé par 
ses lumières, lui suggéra l'utile dessein de prouver la 
vérité de la religion par les principes, ainsi que par les 
ouvrages des plus grands philosophes qui aient illustré 
les temps modernes, en France, en Allemagne, en 
Angleterre, c'est-à-dire, Descartes, Leibnitz, Bacon et 
Newton. C'était venger bien noblement sans doute la 
religion chrétienne des sophistes qui ont eu le malheur 
de la combattre, dans la vaine prétention de montrer 
un esprit supérieur, que de revendiquer ces quatre 
grands génies et d'enlever ainsi pour toujours aux 
incrédules le crédit de ces imposantes réputations. Ce 
noble vétéran du clergé de Paris possédait spéciale- 
ment la science ecclésiastique, les anciennes traditions, 
les plans des grandes études, les méthodes d'instruc- 
tion et d'institution les plus propres à perpétuer les 
connaissances, les principes et la gloire de l'Église 
gallicane. 

« S'il est triste pour nous d'avoir à déplorer en même 
temps, pour l'Église de Paris, la mort d'un si digne 
archevêque qui l'avaitgouvernée avec tant d'édification, 
et la perte d'un de ses plus utiles collaborateurs, il est 
juste du moins comme il est beau de pouvoir décerner, 
le même jour, dans tous les temples de ce diocèse, un 
hommage si bien mérité à ces deux éminents hommes 
de bien, dont les noms occuperont une place honorable 
dans les diptyques de cette métropole et qui, après 



424 MEMOIRES DE MAURV. — LIVRE QUATRIÈME. 



avoir été tendrement unis pendant leur vie, ont ter- 
miné ensemble leur carrière, sans que la mort même 
ait pu les séparer : Saiil et JonathaSy amabiles et decori 
in vit a sua, in morte quoque non sunt divisi * . 



V. 



En louant M. Emery de son amour pour l'éducation 
des clercs et le développement de la science sacrée en 
France, Maury songeait-il déjà à ce grand projet, qu'il 
exposa, Tannée suivante, dans un mémoire aujourd'hui 
bien oublié, qui témoigne du zèle du cardinal pour l'hon- 
neur des sciences théologiques et l'antique gloire de la 
Sorbonne? 

M- La note est du 28 novembre 1813. La voici en son 
entier : 



€ Sire. — L'éducation ecclésiastique, seule garantie 
que puisse avoir le gouvernement de la doctrine du 
clergé, est encore si faible, si abrégée et tellement 
incomplète, que l'Église gallicane est menacée de 

I. C'est au service solennel, pr«5sidé par Maury à Notre-Dame, que 
^T. Jalabcrt, vicaire capitulaire, révéla l'un des derniers vœux de Mgr de 
Juij^né, »\ la louange de l'archevêque nommé, qui dut être très touché du 
tt'moignaij^e public que lui adressait ainsi,du haut de la chaire, le collègue 
(le Tabbo d'Astros : << Ancien admirateur des précieux dons que la Provi- 
dence a réunis en vous, et du grand et éclatant usage que vous en avez 
fait pour la défense de l'autel et du trône, Monseigneur de Juigné féli- 
cita l'Église, lorsque, pour prix des services que vous aviez rendus à la 
religion, et pour gage de ceux qu'elle attendait de vous encore, vous 
fûtes revêtu de la pourpre romaine. Vous savez qu'il a emporté avec lui, 
dans le tombeau, les vœux ardents qu'il formait, et qu'il vous offrit à vous- 
même au milieu de ses tendres embrassements, pour qu'il plût à Dieu, 
de qui seul vient tout don parfait, d'en répandre de très abondants sur la 
nouvelle carrière qui s'ouvre devant vous, et sur cette chère Église qui 
fut la sienne, et dont le siège vous est destiné, » 



CHAPITRE VI. — A L'ARCHEVÊCHÉ DE PARIS. 42$ 

n*avoîr bientôt plus de défenseurs dignes de soutenir 
son ancienne gloire. 

« Très peu d'hommes s élèvent au-dessus des pré- 
jugés de leur première éducation. Il est donc du plus 
grand intérêt de surveiller et de ranimer les grandes 
études qui ont fait depuis le quatrième siècle jusqu'à 
nos jours, du clergé de France, le plus éclairé et le plus 
illustre clergé de l'Europe. Nous possédons tous les 
livres que ces études savantes ont produits, et qui 
doivent les perpétuer ; nous en connaissons les tradi- 
tions et les méthodes; nous avons parmi nous quelques 
hommes qui ont parcouru cette carrière avec gloire ; 
mais, dans très peu de temps, il ne restera plus aucun 
lien pour nous y rattacher, si la génération actuelle 
ne nous fournit incessamment des élèves dignes de 
transmettre ce dépôt à ceux qui viendront après nous 

« Pour atteindre ce but,je propose,avec la plus entière 
confiance, à Votre Majesté Impériale et Royale, le 
rétablissement d'une institution qui sera comptée par- 
mi les monuments les plus mémorables de son règne. 

« Il n'y a. Sire, dans le plan que je médite depuis 
plusieurs années, rien d'idéal, rien d'incertain, rien de 
systématique, rien même de dispendieux qui puisse en 
arrêter ou retarder l'exécution. 

« Il s'agit simplement de rendre à la maison de Sor- 
bonne sa première destination, d'y rétablir le cours de 
la licence, comme je vais l'expliquer, et de faire de 
cette école, plus nombreuse et plus florissante qu'elle 
ne l'a jamais été, un séminaire national dans lequel 
seront appelés, sans aucuns nouveaux frais, des élèves 
choisis dans tous les diocèses de l'Empire. 

« La maison de Sgrbonnç est actuellement occupée 



426 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 

par neuf sculpteurs seulement qu'on peut loger aisé- 
ment ailleurs ; et par une cinquantaine de petits loca- 
taires dont le gouvernement n'est point chargé. Ce 
déplacement n'offre aucune opposition qui puisse ba-. 
lancer une si grande utilité. 

« On appelait, en Sorbonne, cours de licence^ un 
intervalle de deux années pendant lesquelles, à la suite 
des cinq ans destinés à l'étude de la philosophie et de 
la théologie, tous les bacheliers étaient obligés de sou- 
tenir, durant douze heures consécutives, trois thèses 
publiques,d y assister tous successivement trois heures, 
d'y argumenter à leur tour, et même hors de rang, à 
l'ordre du syndic de la faculté, en présence des docteurs 
qui présidaient à ces exercices. Cette arène théolo- 
gique, dans laquelle les étudiants comparaissaient 
presque tous les jours de l'année, était la véritable 
source des lumières qui ont assuré au clergé français 
une si noble prééminence dans toute TÉglise catho- 
lique, oïl Ton ne connaissait aucun établissement pareil, 
et oïl Ton ne s en formait même aucune idée. 

« Voici maintenant, Sire, mes vues et mes moyens 
pour pourvoir aux dépenses et à l'entretien d'un si grand 
établissement, que Votre Majesté regardera sans doute 
comme le plus solide boulevard qu'elle puisse opposer 
aux préjugés ultramontains, sans rien innover et sans 
rien hasarder, en assurant ainsi l'unité de l'enseigne- 
ment et des principes théologiques dans tout son 
empire. Ce sera une pépinière inépuisable pour donner 
des professeurs à tous les séminaires ; une indication 
continuelle pour faire connaître au gouvernement tous 
les sujets propres aux places et aux dignités de T Église, 
et un moyen sûr d'ouvrir aux talents du jeune clergé 



CHAPITRE VI. — A L'ARCHEVÊCHÉ DE PARIS. 427 



la voie et les manières les plus propres à les déve- 
lopper. 

« lo — Les SIX professeurs de théologie de la fa- 
culté de Paris donneront leurs leçons en Sorbonne, 
dans l'ancien local de leurs écoles où la chaire existe en- 
core. Ils seront salariés par le gouvernement. Ils ne coû- 
teront par conséquent rien à la maison, et leurs leçons, 
indécemment solitaires aujourd'hui, auront toujours un 
grand nombre d'écoliers. 

« 2° — Le gouvernement paie des bourses gratuites 
dans tous les séminaires de l'empire. Rien de plus 
facile que de destiner au concours,dans chaque diocèse, 
selon son étendue, un, deux et même trois élèves, qui 
auront fait une année de théologie. Une pareille école, 
qu'on pourrait réduire d'abord à un seul sujet par dio- 
cèse, n'occasionnerait aucune charge nouvelle, et 
devrait former une réunion d'étudiants de la première 
force, ce qu'on n'a jamais pu voir dans l'ancien régime. 
Une bourse de 400 francs semble insuffisante pour 
la ville de Paris ; mais le produit des chaises étant 
porté au sixième, selon la fixation du décret impérial, 
me mettrait en état de payer 20 mille francs par an à 
ce séminaire national, indépendamment des secours 
très suffisants que je continuerai de fournir au petit 
séminaire, au séminaire diocésain et aux vieux prêtres 
infirmes. 

« Or, dans la maison de Sorbonne où les profes- 
seurs ne coûteraient rien, en y fixant l'école de théo- 
logie de l'université.une somme annuelle et disponible 
de 20 mille francs suffirait pour payer le supérieur, les 
préfets des études et tous les domestiques, le tout 
sous l'autoricé du ministre des cultes, qui approuve- 



428 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



raît le budget des dépenses. L*întégrîté de la bourse 
étant ainsi destinée à la nourriture des élèves, sans 
aucune distraction, leur table serait frugale, mais suffi- 
sante. Ces élèves resteraient pendant six ans à Paris, 
savoir : trois ans pour étudier la théologie, et trois 
ans pour faire leur licence. Il est rare, il est même 
sans exemple,qu aucun établissement public commence 
avec de pareilles ressources. 

« L'église de la Sorbonne serait infiniment utile 
dans tout ce quartier populeux, qui n a que les églises 
éloignées de Saint-Sulpice, de Saint-Séverin, de Saint- 
Nicolas-du-Chardonnet et de Saint-Etienne-du-Mont, 
Loin d'être à charge à la maison, le culte lui serait 
avantageux par le produit des chaises. 

€ Au reste, si cette maison de grandes études éprou- 
vait des besoins supérieurs à ses ressources, ne serait- 
il pas convenable d'y faire contribuer l'université, qui 
gagnerait beaucoup à cet accroissement de la faculté 
de théologie ? 

« La réputation de la Sorbonne est un héritage de 
gloire que le clergé français doit recouvrer pour l'in- 
térêt même du gouvernement. C'est un monument 
historique ; c'est la première école de France, et l'on 
peut même dire de toute l'Église catholique pour la 
théologie ; et cette école si recommandable serait 
anéantie, si l'on différait plus longtemps de la rétablir. 

« Rien n'est plus digne, sire, de Votre Majesté, que 
d'ajouter cette nouvelle et nécessaire restauration à • 
toutes celles dont sa haute sagesse ne cesse d'enrichir 
la France. J'ose me flatter qu'elle daignera voir dans 
la proposition que je soumets à ses lumières un nouvel 
hommage de mon fidèle dévouement, de mon ^èle 



CHAPITRE VI. — A L' ARCHEVÊCHÉ DE PARIS. 429 

pour sa gloire et de ma sollicitude pour le bien de la 
religion. » 

L'Empire inclinait déjà sur sa fin,lorsque cette note 
parvint sous les yeux de l'empereur, et, s*il l'a lue. Na- 
poléon avait, à ce moment, d'autres soucis que celui de 
convertir en décret le rapport de Maury. 



VI. 



Toujours préoccupé du côté doctrinal de ses fonc- 
tions, le cardinal a marqué son passage à l'archevêché 
de Paris par une ordonnance (i8 avril 1813), qui lui 
fait honneur. 

« Nous avons cru, dit-il entr autres considérants 
non moins dignes d'une sollicitude vraiment pastorale, 
devoir rédiger un précis de la doctrine chrétienne, 
pour faciliter la connaissance la plus indispensable de 
la religion, à un grand nombre d'enfants qui ne savent 
pas leur catéchisme. En exécutant un si pieux dessein, 
nous nous sommes proposé de renfermer, dans un court 
abrégé, les éléments de la foi catholique et d'indiquer 
toutes les vérités dont nous sommes absolument obli- 
gés d'être tous instruits pour assurer notre salut. Plu- 
sieurs curés de cette capitale, auxquels nous avons 
communiqué cette exposition des principes du chris- 
tianisme, ont pensé que, pour la rendre encore plus 
profitable, il fallait l'insérer dans les prières du prône. 
Le rituel du diocèse de Paris y a déjà rappelé le 
même enseignement, mais d'une manière plus générale 
et moins propre à le graver dans la mémoire des chré- 
tiens de toutes les conditions^ et de tous les âges. 



430 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



Indcpendamment de cette mesure, que nous adopte- 
rions très volontiers pour faciliter et multiplier l'instruc- 
tion religieuse des nouvelles générations dans chaque 
paroisse, nous ordonnons, etc. > 

Il y parle du pape en termes qui furent trouvés 
courageux et qui sembleront aujourd'hui bien insuffi- 
sants.aprèsles définitions du saint Concile du Vatican : 

« L'Kglise a pour chef visible Notre Saint- Père le 
pape. Le Fils de Dieu.ayant voulu que son Église fût 
uiKîet solidement bâtie surrunité.aétablieta institué la 
primauté desaint Pierre pour l'entretenir et la cimenter. 
C'est [)Ourquoi nous reconnaissons cette même primauté 
dans les successeurs des princes des apôtres, auxquels 
on doit pour cette raison la soumission et l'obéissance 
que les saints conciles et les saints Pères ont toujours 
(enseignées à tous les fidèles. » 

Le catéchisme de l'Empire avait trop insisté sur les 
devoirs envers l'empereur, pour que Maury se dispen- 
sât de les insérer dans son précis. Voici en quels 
termes : 

« Notre sainte religion, qui a pour base les livres 
sacrés de l'Ancien et du Nouveau Testament et la tradi- 
tion, nous ordonne comme une obligation de conscience 
cVetre fidèles, soumis et pleinement dévoués à Sa Ma- 
jesté rem[)ereur et roi que Dieu nous a donné pour 
soiiv(*rain et elle consacre aussi les liens qui nous atta- 
chent pour toujours à son auguste famille. » 

11 s\)ccu[)ait aussi de discipline, et on lui doit le 
n^tour ilu clergé français au port habituel du costume 



CHAPITRE VI. — A L*ARCHEVÊCHÉ DE PARIS. 43 1 



ecclésiastique : « Malgré le libre exercice du culte, la 
plus grande partie des prêtres dans le diocèse de Paris, 
sous l'Empire, n avaient pas un costume qui fît recon- 
naître leur état ; ces restes d'habitude d'un temps de 
persécution déplaisaient à Maury : on sait que, dans 
les plus mauvais jours de ses luttes contre la Révolu- 
tion, il n'avait point cessé de porter l'habit ecclésias- 
tique. Au commencement de 1813, au retour d'une 
longue visite pastorale dans le diocèse de Paris, le 
cardinal se montrait affligé d'avoir rencontré un grand 
nombre de curés, « d'ailleurs exemplaires »,et la grande 
majorité des prêtres attachés au service des paroisses, 
avec un costume presque entièrement séculier. A la date 
du 12 janvier 181 3, il adressa aux curés du diocèse 
une circulaire ayant pour but de mettre fin à un état 
de choses qui ne pouvait profiter ni à la considération 
ni à la régularité du clergé. Il signala « l'usage habituel 
des vêtements de couleur, dont les formes sont absolu- 
ment laïques, ainsi que les bas et des gilets assortis à 
ce nouveau costume, des cols blancs, des chapeaux 
ronds, des perruques et des coiffures enfin qui n'ont 
jamais été d'usage parmi les bons ecclésiastiques. Cette 
manière de se vêtir, ajoute-t-il, excusée d'abord par 
la nécessité, n'est plus tolérable dans l'ordre du clergé, 
lorsque le costume canonique du sacerdoce concilie le 
respect public aux ministres des autels, en les obli- 
geant de se respecter eux-mêmes. » Le cardinal dit 
que, dans les premiers temps de l'heureuse restauration 
du culte catholique en France, la sagesse du gouver- 
nement crut devoir prescrire d'abord au clergé l'usage 
de l'habit court français, hors de l'enceinte de nos 
temples, mais que les progrès de Tesprît religieux dans 



432 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



toutes les classes de la société le déterminèrent à au- 
toriser bientôt les ministres de TÉglise à porter l'habit 
long, sous la protection des lois. Les curés et desser- 
vants de Paris furent ainsi admis, avec l'ancien costume 
de leur état, aux audiences publiques de l'empereur 
qui leur en témoignait sa satisfaction. Depuis lors, le 
chapitre et le corps pastoral de Paris paraissaient, 
chaque année, en soutane, aux Tuileries. Le cardinal 
espère n'avoir pas besoin d*un acte formel d'autorité 
de sa part pour rétablir sur ce point l'ancienne disci- 
pline des canons : il se borne à remettre en vigueur les 
lois du diocèse ainsi que les statuts synodaux et les 
ordonnances des archevêques de Paris, spécialement 
celles de M. de Harlay, de AL le cardinal de Noailles, 
de M. de Beauniont '. ^ 

Décidément, s'il eût administré en vertu de l'auto- 
rité apostolique au lieu de s appuyer sur l'autorité im- 
périale, Maury eût été un bon pasteur, et peut-être 
son nom serait aujourd'hui classé parmi les grands 
évéques de France. 

Bon d'ailleurs sous ses formes parfois un peu brus- 
ques, accueillant volontiers les prêtres, bien qu'il ait 
toujours eu, comme nous le dirons plus tard, un faible 
marqué pour ceux qui avaient de Tesprit naturel, affa- 
ble pour tous, il semblait inaccessible à la haine, à la 
rancune, aux petites passions de la médiocrité. Il aimait 
à se venger par des bienfaits, et il a pu dire, en mou- 
rant, qu'il ne se souvenait pas d'avoir fait volontaire- 
ment du mal à personne. 

Un ecclésiastique avait écrit contre lui une espèce 
de pamphlet, dans lequel il l'accusait de ne pas savoir 

I. Poujoulat, ^/. nA, p. 371. 



CHAPITRE VI. — A l'archevêché DE PARIS. 433 



le latin. Le pamphlet était lestement tourné et té- 
moignait d'un vrai talent d'écrire, ce qui n'était pas 
pour déplaire à Maury. Il invita l'auteur à dîner, et, 
après le repas, qui fut très gai, il le conduisit dans son 
cabinet, où il lui donna à lire un papier, fraîchement 
écrit, en disant : 

— Monsieur l'abbé, je sais que vous êtes très fort 
pour le latin. Ayez donc la bonté de lire ce que je viens 
de dicter, vous m'en direz votre avis. » 

C'était un brevet de nomination à deux grâces, qu'il 
lui accordait à la fois. 

Après cela, très empressé à reconnaître ses torts et 
ses défauts, chose rare chez un homme supérieur que 
la moindre contradiction irrite : 

— Tout le monde en a, disait-il, et moi plus que 
personne ; mais je les connais, je les reconnais, j'avoue 
mes torts de premier mouvement; je suis sans rancune 
d'aucune espèce, et je n'ai jamais la moindre honte de 
demander un pardon que je ne m'accorde pas à moi- 
même. » 

VII. 

Maury, qui avait fait partie de la commission de 
18 II, ne figure point dans les travaux de celle qui 
amena la triste aventure du concordat de Fontaine- 
bleau en 181 3, sur lequel Pie VII a versé tant de lar- 
mes et qui devait un jour porter ce pape à comparer, 
avec une touchante humilité, ses propres torts avec 
ceux de Maury et à en conclure qu'il ne voulait pas 
être dès lors trop sévère pour celui-ci. 

Pacca raconte qu'à Fontainebleau, le cardinal aurait 
un jour dépassé toute mesure dans les plaintes et les 

CorresponJance inédite. — II. afl 



434 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



récriminations qu'il fit entendre au pontife captif de 
l'empereur, et que la douceur patiente de Pie VII 
n y tint pas. Il se leva, non sans effort, de son fauteuil 
prit Maury par la main et le mit hors de chez lui. 

Ce récit doit être exagéré. Peut-être Maury, se 
laissant emporter par la vivacité souvent brutale de 
son caractère qui supportait si difficilement la contra- 
diction, dans un premier mouvement dont il ne fut pas 
le maître, aura-t-il oublié ce qu'il devait à son chef 
et à son chef captif. Mais, si la chose était allée aussi 
loin qu'on le dit, comment Maury aurait-il pu écrire 
ce que nous lirons bientôt de ses visites à Pie VII, 
pendant le séjour de Fontainebleau ? Puis, quelle sin- 
gulière façon d'amener le pape à lui accorder ainsi un 
jour l'institution canonique, dont il avait si grand besoin 
et si grand désir !... 

Nous aimons mieux, ne pouvant plus aujourd'hui 
éclaircir ce fait douloureux, nous en tenir à ce que dît 
son neveu de la fin de l'administration capitulaire de 
Maury h Paris. 

« Quand le Souverain-Pontife fut transféré de Sa- 
vone à Fontainebleau, où il jouissait au moins d'une 
apparence de liberté, le cardinal Maury eut l'honneur 
de faire fréquemment sa cour à Sa Sainteté, et de l'en- 
tretenir plusieurs fois des affaires relatives à l'adminis- 
tration du diocèse de Paris. Du reste, admirant pro- 
fondément ses hautes vertus et son courage héroïque, 
il s'imposa le silence le plus absolu sur la suspension 
de ses bulles, qu'il espérait obtenir, ainsi que ses col- 
lègues, lorsque la tempête se serait enfin apaisée. Mais, 
en attendant, son zèle pour le bien de l'Église ne se 
ralentit pas. Il formait alors un plan pour faire réta- 



CHAPITRE VI. — A L'ARCHEVÊCHÉ DE PARIS. 435 



blir les hautes études ecclésiastiques de la maison de 
Sorbonne, auxquelles il attribuait principalement la 
supériorité et la prééminence de notre Église sur toutes 
les autres. En même temps, il songeait à faire amélio- 
rer le sort des chanoines de la Métropole et des vicaires 
du diocèse, au moyen d'un arrangement facile à com- 
biner, et qui n'imposait aucune charge au trésor public. 
Ses vœux avaient été pleinement agréés. Les mal- 
heurs des temps, qui vinrent absorber toute l'activité 
du chef de l'État, en firent seuls ajourner l'accomplis- 
sement... Mais bientôt survint la catastrophe de 
1814. » 



.1. 



CHAPITRE SEPTIEME. 
La chute de l'empire. 

K jA iKii^E. — Cr.tz :^ miniitre des cultes — L'a 7V Déum interrompa. 

— > n a: pas eu pe-r ces Iir-temcs ! — La pouqjrc romaine sons les 
>e-t -ie? loso'j j^5. — L*n :a::uni anonyme coctre Maury. — Le chapitre 
ri ,''y\ it ses po j . oirs. — M i' nuire pour U carJinM Maury. — Réponses 
de M. Tharin, de M. dAàtros, c:c- — L'a article des D/èa£s. — Grands 
Me-noins hîitsr.^uis et cxni?niqueî. — A van: -propos de ce travail înédiL 

— Ce 'luv a r^:>. -.du Lamennais. 



I. 



UN jour, c'était au commencement de Tannée 
1814, Maury était à son bureau, sommairement 
vctu et plongé dans le travail, quand, violant la con- 
signe, quelqu'un pénétra dans son cabinet et lui remît 
uno lettre urgente. 

Le ministre des cultes l'invitait, sans autre explica- 
tion, à sf* rendre auprès de lui. Froissé du procédé, 
Maury repondit que le ministre savait oîi demeurait le 
cardinal archevêque nommé de Paris, et que, s'il 
avait besoin de lui, il pouvait venir à rarchevéché. 

Mais .son frcre. qu'il envoya à sa place, revint bien- 
lot pour lui dire de quoi il s'agissait et comment, en 
présence d'une gravité exceptionnelle des événements, 
plusieurs évéques se trouvaient réunis chez le minis- 
tr(% où on Taltcndait d'urgence pour arrêter de graves 
ilcterminations. Le cardinal alors, « mécontent d'être 
arraché à son travail, pressé, préoccupé, appelant 



ClIAPITRK VU. — LA CHUTE DE L'EMPIUE. 437 



inutilement un valet de chambre pour substituer à son 
costume du matin, un autre costume, et ne pouvant 
mettre la main ni sur sa soutane rouge, ni sur sa sou- 
tane noire, monta en voiture enveloppé dans un man- 
teau qui cachait une bien étrange toilette. 

Au ministère, il apprit le suprême péril de l'Empire 
et l'invasion de la France. N'écoutant que son dévoue- 
ment à l'un et son angoisse pour l'autre, il s'écrivit, 
séance tenante, à lui-même la lettre suivante : 

« Mon cousin, au moment où nous allons nous 
mettre à la tête de nos armées pour repousser l'inva- 
sion des ennemis de la France et en délivrer notre 
territoire, notre première pensée est de recourir à la 
protection de Dieu, pour qu'il daigne bénir nos armes 
et l'énergie de l'honneur français dans la défense de 
la patrie. Nous désirons donc qu'à la réception de la 
présente, vous réunissiez les fidèles dans les temples 
de votre diocèse, pour adresser au ciel les prières con- 
sacrées par l'Église, et que vous leur retraciez, avec 
les sentiments que la religion inspire, les devoirs qu elle 
impose dans ces circonstances à tout citoyen français. » 

Rentré à l'archevêché, Maury écrivit le mandement 
du 29 janvier 1814, dont on a écrit que c'est € un appel 
aux armes ». Ce devoir rempli, il reprit, avec sa belle 
sérénité des plus mauvais jours de la Constituante, ses 
occupations et ses études ordinaires. Mgr Menjaud, 
qui mourut archevêque de Bourges, a souvent raconté 
qu'étant à ce moment secrétaire du cardinal, celui-ci 
lui faisait lire tranquillement et lisait lui-même à son 
tour, à haute voix, le Tractatus de sacramentisy pendant 
que la canonnade faisait rage à Belleville, à Mont- 



438 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



martre, et dans les faubourgs. Un moment le valet de 
chambre, Francesco, entra tout à coup, criant : • 

— Bonnes nouvelles, Monseigneur, bonnes nou- 
velles ! 

Le cardinal, radieux, leva les mains au ciel et com- 
mença le Te Dcum, qu'il continuait en arpentant d'un 
pas rapide le cabinet, quand on vint démentir la nou- 
velle. Francesco avait mal interprété quelques mots 
qu'il avait entendus ou cru entendre d'une fenêtre de 
l'archevcché sur la place. 

On annonça la défaite, la chutede TEmpire... Maury 
était aiterré, il répétait à son jeune secrétaire le Vanitas 
vanitahim de TEcclésiaste, en repassant les commen- 
cements, le fabuleux essor de Taigle impériale et sa 
chute soudaine. 

Un ami, son imprimeur, M. Adrien Le Clère, vint, 
un soir, le 3 avril, tout effrayé, l'avertir qu il était temps 
de fuir, s'il ne voulait s'exposer aux représailles et aux 
violences des alliés victorieux : 

— Je n'ai pas eu peur des lanternes et des poignards 
de la Révolution, et je ne tremblerai pas devant les 
Cosaques. 

M Le Clère revint le lendemain matin. 

— Monseigneur, lui dit-il, les alliés vont entrer, 
vous n'êtes plus en sûreté, quittez Paris, vous n'avez 
qu'une demi-heure. 

— Où voulez-vous donc que j'aille ? 

— A Versailles. 

Les instances de l'entourage le décidèrent à prendre 
un déguisement laïque, qu'il ne consentit pas même à 
compléter, et il partit. On arriva à la barrière, elle était 
fermée. Maury, jusque-là silencieux, eut honte d'avoir 



CHAPITRE VII. — LA CHUTE DE L'EMPIRE. 439 



semblé pris de peur. Il ordonna de rentrer à rarche- 
vêché, mit sa soutane rouge, passa la décoration de 
Grand Croix de l'ordre de la Réunion que lempereur 
lui avait conférée en 1813, ^^ s en alla se promener 
dans le jardin paisiblement, tandis que les Cosaques, 
pour qui la pourpre romaine était un spectacle inconnu, 
le regardaient, le long des grilles, aller et venir sans se 
soucier d'eux. 

L'empereur d'Autriche, celui-là même au couronne- 
ment duquel il avait assisté à Francfort, vint visiter 
Notre-Dame. Il demanda des nouvelles de Maury. Le 
cardinal, averti, refusa de se rendre auprès du vainqueur : 

— Quoi ! répondit-il un jour à son neveu qui le lui 
reprochait, tu aurais voulu qu'à mon âge je me fusse 
déshonoré ! Ma cause est trop belle pour que j'aie 
jamais besoin d'avoir recours à la protection de per- 
sonne. 

IL 

Le 5 avril, Maury donna, avec le chapitre métropo- 
litain, son adhésion à la déchéance de Napoléon. II fit 
demander une audience au comte d'Artois; elle lui fut 
refusée. Il avait dit cependant, du rétablissement de 
la dynastie des Bourbons : 

« — Ils rentrent dans leur héritage ! 

A ce moment, le bref du 5 novembre 18 10 fut publié, 
et le chapitre mis en demeure de retirer à l'archevêque 
nommé sa délégation capitulaîre. 

Pendant la semaine sainte, chaque chanoine reçut, 
à domicile, sans nom d'auteur ' ni d'imprimeur, un 

1. On sut plus tard que \' Exposé était Tœuvre de M. Tharin, alors 
directeur au séminaire de Saint-Sulpice, plus tardévêque de Strasbourg. 



440 MIÎMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME, 



Exposé des motifs qui doivent déterminer le chapitre de 
Paris à révoquer les pouvoirs quil a donnés à M. le 
cardinal Maury. 

On y reprochait au cardinal d'avoir gardé l'adminis- 
tration du diocèse malgré le pape, d'avoir trop loué 
Bonaparte, d'avoir mal administré, d'avoir <L gouverné 
en despote le diocèse de Paris comme Bonaparte gou- 
vernait l'État ». On y disait au chapitre qu'en révoquant 
les pouvoirs du cardinal, il se laverait de la malheu- 
reuse adresse du 6 janvier 1811 et <l ferait un acte de 
dévouement à la race des Bourbons > ; on lui rappelait 
« la faiblesse de sa conduite » durant les démêlés affli- 
geants de Bonaparte avec le pape : « un acte de cou- 
rage » ferait sortir le chapitre de Paris de « cette 
humiliation » et paraître avec honneur dans le nouvel 
« ordre de choses». Un Te Deum allait être chanté 
dans quelques jours pour célébrer l'arrivée d'un prince 
français; il ne fallait pas que le cardinal Maury « vint à 
bout de l'entonner et d'y présider ». L'auteur anonyme 
s écriait à ce propos : « Je le vois avec frémissement 
aux pieds du prince déplorer ses égarements et toucher 
sa bonté par le ton d'une éloquence persuasive. La 
chose n'est pas probcible, dira-t-on, mais elle est pos- 
sible, et cette possibilité seule jette l'alarme et froisse 
le cœur. » On menaçait le chapitre d'une adresse des 
curés de Paris « pour le prier d'éloigner » Maury '. 

Tout cela était plus véhément que régulier. Si l'acte 
de 18 10 était nul, il fallait en revenir purement et 
simplement aux premiers élus du chapitre, et non pas 



I. M.ilgr(5 toutes nos recherches, nous n'avons pu découvrir cet Exposé^ 
que nous aurions voulu reproduire. M. Poujoulat, qui l'a eu sous les yeux, 
en a fait une petite analyse que nous suivons. 



CHAPITRE VII. — LA CHUTE DE L'EMPIRE. 44I 



procéder, comme on fit le 9 avril, à de nouvelles élec- 
tions. Ce jour-là, le chapitre, extraordinairement 
assemblé per domos, sous la présidence du chanoine 
Sincholles d*Espinasse, nomme pour ses vicaires ce der- 
nier, avec MM. Jalabert et de la Myre. M. Burnier- 
Fontanelle, protonotaire apostolique et promoteur 
diocésain, doyen de la faculté de théologie de Paris, 
fut chargé de notifier « sans délai » cette décision au 
cardinal et à son frère '. 

CHAPITRE MÉTROPOLITAIN DE PARIS 

REGISTRE DES DÉLIBÉRATIONS. 

Du ç avril 1814. 

Le chapitre extraordinairement assemblé perdomos, 
sous la présidence de Monsieur Sincholles d'Espinasse, 
chanoine titulaire et vicaire-général capitulaire. Furent 
présents (ici les noms de quinze chanoines titulaires 
présents et d'un excusé). 

Le chapitre, ayant déterminé qu'il serait dressé 
procès-verbal des faits qui se sont passés hier et 
aujourd'hui relativement à la révocation des pouvoirs 
accordés à ses vicaires-généraux, le siège vacant, il a 
été procédé ainsi que suit à l'exécution de la volonté 
du chapitre : 



I. Nous devons à l'obligeance de M. le chanoine D. Reulet la copie 
suivante de la délibération du chapitre. Cette pièce est du plus haut 
intérêt, tant au point de vue de la façon exacte dont les choses se sont 
passées qu'au regard de la façon non moins curieuse dont les chapitres, 
à ce moment, se croyaient en droit de faire et défaire les administrations 
capitulai res sede vacante^ contrairement aux prescriptions du droit général 
de l'Église. 



442 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



Le 8 de ce mois d'avril 1814, à l'issue de I office des 
ténèbres, MM. les chanoines titulaires qui ont assisté 
à l'office se sont rendus chez M. Sincholles d'Espi- 
nasse. un d'eux, ex-vicaire général capitulaire, pour se 
concerter sur les moyens à prendre relativement à la 
révocation des pouvoirs accordés aux vicaires-généraux 
capitulaires, motivée sur des considérations qu'il est 
plus facile de sentir que d'exprimer. Après une longue 
et mûre discussion, il a été généralement reconnu 
que le chapitre se devait à lui-même de prononcer cette 
révocation ; mais qu'au préalable MM. Corpet et de 
Coriolis, en leur qualité de syndics, se rendraient à 
l'instant chez Son Éminence Mgr le cardinal Maury 
pour le prévenir du vœu que le chapitre prononcerait 
le lendemain relativement à la susdite révocation de 
pouvoir; et supplier Son Éminence, pour le bien delà 
religion, de donner son adhésion au vœu du chapitre, 
et que, dans le cas oii ces Messieurs ne pourraient être 
admis auprès de Son Éminence, ils laisseraient au 
concierge leurs noms. Le chapitre s'est ajourné au 
lendemain s<iinedi-saint à 8 heures du matin dans la 
salle capitulaire, pour prendre sur le tout une délibé- 
ration définitive. 

Messieurs Corpet et de Coriolis se sont acquittés sur- 
le-champ de la mission qui leur avait été donnée ; et 
leur ayant été répondu par le concierge de l'archevêché 
que Son Fiminence venait de sortir, ils ont laissé leurs 
noms sur un papier qui a été remis au concierge. 

Le lendemain, 9 avril, même année que dessus, à 8 
heures du matin, le chapitre, en vertu de l'ajournement 
prononcé la veille, s'est assemblé dans la salle capitu- 
laire. MM. Corpet et de Coriolis ont rendu compte de 



CHAPITRE VII. — LA CHUTE DE L'EMPIRE. 443 



leur mission de la veille, et comme ils venaient d'être 
prévenus que Son Éminence Mgr le cardinal Maury 
désirait qu ils se rendissent auprès de sa personne, le 
chapitre a pris la résolution de se rendre sur-le-champ 
en corps auprès de Son Éminence pour lui communi- 
quer le vœu qu'il se proposait d'émettre relativement 
à la révocation des pouvoirs des vicaires-généraux 
capitulaires actuellement en exercice, a chargé M. de 
la Roue, le plus ancien,en l'absence de M. d'Espinasse, 
qui s'est trouvé incommodé pendant la nuit, de porter 
la parole et s'est ajourné au sortir de l'audience de Son 
Éminence. 

D'après ce délibéré, le chapitre s'est rendu en corps 
chez Son Éminence. M. de la Roue lui a donné con- 
naissance du vœu du chapitre, sur quoi Mgr le cardinal 
Maury a demandé à Messieurs de se rendre chez lui à 
trois heures de relevée, pour pouvoir leur exposer les 
motifs qui devaient les empêcher de prendre la délibé- 
ration projetée. Sur quoi, le chapitre s'étant réuni dans 
la salle capitulaire a arrêté qu'il se rendrait à l'invita- 
tion de Son Éminence, et s'est ajourné, pour continuer 
la délibération, à 6 heures de relevée, immédiatement 
après l'office de matines et laudes du saint jour de 
Pâques. 

A trois heures de relevée, les membres du chapitre 
se rassemblaient à la grande sacristie pour se rendre 
chez Son Éminence le cardinal Maury ainsi qu'il en 
avait été convenu dans la séance du matin, lorsqu'ils 
ont été prévenus de la part de la dite Éminence qu'elle 
ne pourrait pas recevoir le chapitre à l'heure dite, mais 
qu'elle lattendait chez elle à six heures du soir. Sur 
quoi les membres du chapitre dénommés au commen- 



444 MEMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



cernent du présent procès-verbal se sont rendus à la 
salle capitulaîre et ont déclaré vouloir continuer leur 
délibération. 

Avant toute autre proposition, M. Tabbé de CorioHs 
a dit que ce matin, pendant la messe canoniale, M. Jala- 
bert, vicaire général capitulaire, retenu au lit par raison 
de maladie grave, Tayant fait prier de passer chez lui, 
il lui a remis un second original d'une lettre qu'il a 
écrite, dans la matinée à Son Éminence Mgr le car- 
dinal Maury et lui a demandé de la présenter au cha- 
pitre pour lui en être fait lecture et être par lui ordonné 
qu'elle soit transcrite dans le registre de ses délibéra- 
tions. Sur quoi le chapitre a témoigné la volonté d'en- 
tendre la lecture de la susdite lettre qui contient ce 
qui suit : 



Paris, ç avril 1814. 



Monseigneur, 



C'est sous les yeux de Dieu et comme devant lui en 
rendre compte que j'ai l'honneur de vous écrire ce qui 
suit : II paraît hors de doute, Monseigneur, que Dieu 
veut, et que le Saint- Père, son auguste interprète sur 
la terre, surtout vis-à-vis d'un cardinal, veut aussi que 
Votre Éminence renonce sans délai à ses rapports 
avec le diocèse de Paris. C'est le vœu du corps épis- 
copal, et le désir commun du clergé et des fidèles de 
ce diocèse. 

C'est, Monseigneur, un devoir personnel que je 
remplis. Puisque je suis le plus ancien des vicaires 
capitulaires, il résulte pour moi un devoir étroit et 
direct de prendre dans]ces circonstances, modestement, 






CHAPITRE VIL — LA CHUTE DE L*EMPIRE. 445 

respectueusement, mais fortement et ouvertement, les 
intérêts de la religion et de ce diocèse. 

J aurai l'honneur de mettre copie de cette lettre aux 
pieds de 'Sa Sainteté. Je la communiquerai aussi au 
chapitre et aux principaux du clergé de Paris, pour 
acquitter ma conscience devant Dieu et devant les 
hommes. 

J ai l'honneur d'être, avec un très profond respect, 
Monseigneur, 

de Votre Éminence 
le très humble et très obéissant serviteur, 

Signé \ Jallabert, 
vicaire général capitulaire. 

Lecture faîte de la susdite lettre, le secrétaire a été 
autorisé de la transcrire dans le présent procès- verbal 
et d'en rendre l'original à M. Jallabert suivant son 
désir. 

M. l'abbé de Coriolis, chanoine et secrétaire du cha- 
pitre, a lu un projet de délibération qui a été mis aux 
voix et adopté à l'unanimité des votants, ainsi que 
suit : 

Le chapitre extraordinairement assemblé /^r domos 
sous la présidence de M. SinchoUes d'Espinasse, cha- 
noine titulaire et vicaire-général capitulaire, où étaient 
présents MM. SinchoUes d'Espinasse, de la Roue, 
Arnavon, Roman, Corpet, Richard, de Coriolis, Tin- 
thoin. Achard, Buée, de Reclène, de Montmignon, de 
Boislève, Junot, de Belloc et Cottret, tous chanoines 
titulaires ; déterminé par une multitude de considéra- 



446 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



lions qu'il est plus facile de sentir que d exprimer, a 
résolu de reprendre l'exercice de la juridiction qui lui 
appartient, le siège vacant. En conséquence, il arrête : 

1° Que tous les pouvoirs précédemment accordés 
pour l'administration du diocèse, le siège vr.cant, à 
quelque personne que ce soit et de quelque titre ou 
dignité qu'elle soit revêtue, sont révoqués ; 

2'» Ou'il nomme pour ses vicaires-généraux MM. 
Sincholles d'Kspinasse, Jallabert et de la Myre, et pour 
ses officiaux diocésain et métropolitain, pour ses pro- 
moteurs et vice-promoteurs aux dites deux officialités, 
les mêmes personnes qui occupaient ci-devant les dites 
places, ainsi que les secrétaires de l'archevêché. 

Arrête en outre que copie de sa présente délibéra- 
tion sera remise à M. le promoteur diocésain, lequel 
est chargé d'en faire la notification sans délai à Son 
Éminence Monseigneur le cardinal Maury et à tous 
ceux dénommés dans la présente délibération. 

Cette délibération ainsi convenue à l'unanimité des 
voix, M. de la Myre, un des précédents vicaires géné- 
raux capitulaires est entré, a pris séance et a dit qu'il 
donnait son adhésion entière et parfaite au premier 
article de la présente délibération, a signé pour adhé- 
sion, et a demandé la permission de se retirer, attendu 
qu'il ne pouvait régulièrement opiner sur le second 
article, et a signé De la Myre. 

M. de la Myre s'étant retiré, il a été procédé à la 
transcription de la susdite délibération sur une feuille 
particulière au bas de laquelle tous les votants ont 
donné leur signature , laquelle feuille sera regardée- 
comme minute originale et déposée aux archives sous 
71, 6j, Après que M. le Promoteur aura fait la notifi- 



CHAPITRE VII. — LA CHUTE DE L'EMPIRE. 447 



cation au dit arrêté, et laura certifié au bas du dit 
original. 

Laquelle notification est ainsi conçue : 
La présente délibération a été notifiée au nom du 
chapitre à Son Éminence Mgr le cardinal Maury et à 
M. l'abbé Maury par M. l'abbé Burnier Soutornet, 
pronotaire apostolique, promoteur diocésain, cha- 
noine honoraire et doyen de la faculté de théologie de 
l'université de Paris, ce 9 avril 1814. Signé Burnier 
Soutornet. 

...Avant de lever la séance le chapitre a émis le 
vœu de voir M. d'Astros. anciennement un de ses 
vicaires-généraux capitulaires, et M. de la Calprade, 
chanoine honoraire, réintégrés dans leurs places. 

D'Espinasse, chan. Coriolis, ch. secret. 

Pour extrait conforme. 

D. Reulet. 
Ch. -secrétaire du chapitre. 

Paris, le 5 novembre 1889. 

IIL 

Maury cependant travaillait dans le silence à sa 
justification. Nous avons retrouvé l'autographe du 
mémoire qu'il ne devait plus tarder à publier. Nous 
devançons un peu l'ordre des événements pour repro- 
duire ici ce mémoire, tel que Maury l'a écrit du premier 
jet. avec quelques rares corrections de détail, d'une écri- 
ture beaucoup moins tourmentée que d'habitude, témoi- 
gnage d'une sérénité fort extraordinaire en pareille 
situation. 



44^^ MT.MOIRES de MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



'' je me propose ' d'expliquer dans ce mémoire 
deux événements de ma vie, qu'on interprète aujour- 
d'hui d'une manière défavorable. Un récit fidèle, ap- 
j^uyc sur des faits authentiques, me suffira pour justi- 
fier la cohérence de ma conduite avec mes principes. 
<\ Dans le mois d'août 1804, le gouvernement 
monarchique était rétabli en France ; j'écrivis une 
Itiire de félicitation au nouveau souverain qui était 
dtiii reconnu dans presque toute l'Europe. 

V l'-nsu:ie. dans le mois d'octobre 1810, je fus nommé 
aivhr\ cqut' de Paris. Ma seule nomination m'apprit 
qiic M. ]c cardinal Fesch avait donné sa démission de 
cet archevêché. J'acceptai sans difficulté l'adminis- 
tration spirituelle, que le chapitre métropolitain me 
dcicra de lui-même, immédiatement. J'ai exercé pai- 
siblement cette juridiction durant près de quatre 
ann:'*es. 

vv i.^n m'impute à [)résent comme des torts cette 
K'iiro et cette administration. Voici les considérations 
et les motifs qui ont déterminé mon assentiment dans 
ces (.loux circonstances. 

vv Au moment où Notre Saint-Père le pape Pie VII 
fut élu et proclamé S.niverain-Pontife, j'obtins de Sa 
Sainteté une lettre qu'elle écrivit de sa main à Sa 
iMajestê Louis X\'1 1 1, pour lui faire part de son exal- 
tation au tronc pontifical, comme aux autres princes 
catholiques. Cette lettre était une reconnaissance au- 
thentique du souverain lé.^itime de la France. 

I. \'oici le tiire exact de la brochure : Mkmoiki: pol'R le CARDINAL 
Maiky. a Paris, chez J. J. Hlaise, libraire, Quai des Augustins, n**6i, 
près le l'ont- Neuf, 1814, in-S'de 30 pages. ^De l'imprimerie de Lcfebvre, 
rue de Bourbon, n^ 1 1, F. S. Ci.) Nous reproduisons le texte intégral sur 
rauto'.rraplie même de l'auteur. 



CHAPITRE VU. — LA CHUTE DE L'eMPIRE. 449 

« Je transmis aussitôt au roi. avec lequel j'avais 
rhonneur d'entretenir la correspondance la plus suivie, 
cette noble récompense de mon zèle pour son service 
et pour sa gloire. Sa Majesté daigna me témoigner sa 
satisfaction, en m'adressant des lettres de créance qui 
me constituaient son ambassadeur à Rome. 

« Mais, deux mois après cet événement, c'est-à-dire 
le 14 juin de cette même année i8oo,le Premier Con- 
sul de la République française remporta la victoire de 
Marengo, qui le rendit maître de l'Italie. Il s'en pré- 
valut pour ouvrir des négociations avec le pape, en 
lui offrant la restauration du culte catholique en 
France par l'organe du cardinal Marti niana, évêque 
de Verceil. 

« Le Saint-Père reçut ces propositions avant son ar- 
rivée à Rome, qui fut retardée jusqu'au 6 du mois de 
juillet. Animée du pieux et grand dessein de rallier 
trente-cinq millions d'âmes au centre de l'unité catho- 
lique. Sa Sainteté consentit à l'ouverture des négo- 
ciations. 

« Je me rendis à Rome au moment de l'entrée so- 
lennelle du pape, qui revenait de Venise. Je lui pré- 
sentai dans une audience particulière les lettres de 
créance dont j'étais porteur. Sa Sainteté s'empressa de 
les lire ; et elle me dit ensuite, avec l'accent du regret, 
que sa situation actuelle ne lui permettait pas de les 
recevoir. 

€ Je m'imposai le silence le plus absolu sur cette mis- 
sion diplomatique, ainsi que sur le refus forcé du pape 
et j'en rendis compte. 

« M. Cacault, ministre de France, arriva bientôt à 
Rome. Je m'y rendis aussi, pour assister, selon l'usage, 

Correspondance inédite. — II. 39 



450 MEMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME 



au consistoire. Il en fut aussitôt instruit et il demanda, 
par une note très forte, mon retour dans mon diocèse. 
« Le pape m'en fît donner immédiatement commu- 
nication par M. le cardinal Joseph Doria. Je le tirai de 
tout embarras en partant sur-le-champ de Rome, oîi 
je ne suis plus retourné depuis. Les négociations rela- 
tives au Concordat, dont j'étais parfaitement instruit, 
et dont je rendais un compte exact, firent des progrès 
très rapides. Je n'exerçai en France aucune juridiction 
spirituelle. Rien ne me fut communiqué officiellement 
sur cette grande afifaire. Le Concordat ne me fut pas 
même envoyé par le Secrétaire d'État, au moment de 
sa publication en 1802. 

€ Le gouvernement monarchique fut ensuite rétabli 
en France dans le printemps de 1804. Le pape ayant 
reconnu l'Empire français et le chef de ce même 
gouvernement, Sa Sainteté, subjuguée, comme toute 
l'Europe, par l'ascendant des circonstances, contracta 
l'engagement de venir à Paris sacrer le nouveau 
souverain. 

i< Je fus mis alors en cause malgré moi, et obligé de 
m'expliquer sur ce nouveau gouvernement, sans pren- 
dre toutefois aucune espèce d'initiative. Dans le 
mois d'août de la même année 1 804, je reçus à Monte- 
fiascone une lettre que je conserve précieusement. Elle 
m'était écrite, ainsi qu'à tous les autres cardinaux, en 
vertu d'un ordre formel de Sa Sainteté, par le prélat- 
secrétaire de la Congrégation du Cérémonial, pour 
m'informer officiellement que le Saint-Père venait de 
reconnaître Napoléon souverain de la France, et qu'il 
nous ordonnait de lui écrire une lettre de félicitation 
sur son avènement au trône. 



^. 



CHAPITRE VII. — LA CHUTE DE L^EMPIRE. 45 1 

« Je fus assuré, en même temps, que tous les cardi- 
naux avaient déjà exécuté cet ordre du pape. Le réta- 
blissement de la monarchie en France se ralliait à mes 
invariables principes. Dès lors, je ne pouvais rien 
opposer de raisonnable à cette forme de gouvernement. 
Je me serais donc sacrifié sans espérance, sans néces- 
sité comme sans fruit, en me séparant du chef suprême 
de l'Église et de tout le Sacré-Collège par un refus 
isolé, inutile et très désastreux pour moi, dans une 
solitude où je me trouvais à la merci de la France, 
alors toute-puissante en Italie. D'ailleurs, j'étais né 
sujet du Saint-Siège,j'étais régnicole sans être Français 
d origine. Cette considération particulière imposait à 
mon obéissance le devoir absolu d'adhérer à la volonté 
et à l'exemple de mon souverain, dont j'habitais les 
États où j'exerçais un ministère public. 

« Dominé par des observations d'un si grand poids, 
j'écrivis la lettre de félicitation qui m'était prescrite, et 
qui fut aussitôt fidèlement imprimée dans toutes les 
gazettes de l'Europe ; mais je crus me mettre à l'abri 
de tout reproche, en prenant la précaution d'énoncer 
formellement, dans Ja première phrase de ma lettre, 
que je me réunissais à tous les membres du Sacré-Col- 
lège, pour me conformer aux ordres du pape, en adres- 
sant à Sa Majesté le tribut de mes félicitations pour 
son avènement au trône. On ne reproche aujourd'hui 
cet acte de soumission à aucun autre cardinal français, 
à aucun autre évêque de France, enfin à aucun autre 
sujet du roi,quoiqu'ils m'eussent tous devancé, en allant 
même plus loin que moi dans cette adoption du nouveau 
gouvernement, par la prestation de leur serment de 
fidélité, deux ans auparavant, à l'époque du concordat. 



452 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 

€ A peine ma lettre devint publique en France, que 
je fus invité, par les offres les plus avantageuses, à 
venir à Paris, pour y assister au sacre. Ma délicatesse 
crut devoir s'y refuser, parce que ma présence ne m'y 
était commandée par aucun devoir. 

€ Assuré de la publicité de ma lettre, je ne crus pas 
que le respect et le dévouement, dont mon cœur a 
toujours été et sera toujours rempli, me permissent 
d'écrire au roi pour lui faire part de ma soumission à 
Tempire des circonstances. Mon apologie serait deve- 
nue un outrage, si, après m être ainsi prononcé, j'avais 
osé déclarer à une maison si auguste et alors si mal- 
heureuse, que je désespérais, pour le trône de France, 
de la postérité de saint Louis. 

€ Au milieu des angoisses de mon silence, dans le 
mois d avril 1805, un ministre du nouveau monarque 
voulut bien me prévenir et me faire engager à venir à 
Milan, pour le couronnement du roi d'Italie, ou à me 
rendre à Gênes auprès de l'empereur Napoléon, si je 
n'avais pas le temps d'arriver à Milan le 25 mai, fête 
de l'Ascension. 

€ J'allai donc à Gènes. Le même ministre m'offrait 
avec beaucoup d'instances le traitement de cardinal 
français, une place au sénat et le grand-cordon de la 
légion d'honneur. Je crus ne devoir rien accepter dans 
ce moment, et je fis agréer ma délicatesse en la fondant 
sur la crainte qu'on ne m'accusât 'd'être venu vendre 
mes principes à la fortune. On me fit promettre un 
prochain voyage à Paris, j'y vins en effet, mais au 
bout d'une année, six mois après la bataille d'Auster- 
litz. Ce fut M. Portalis, alors ministre des cultes, qui 
m'adressa un passeport, sans que je l'eusse demandé. 



CHAPITRE VII. — LA CHUTE DE L*EMPIRE. 453 



avec une invitation obligeante de me rendre dans cette 
capitale. 

« Je croyais n'y séjourner que trois ou quatre mois. 
Je ne demandai rien, on me donna le traitement de 
cardinal français à compter du i^^ octobre 1806. La 
campagne de Prusse commença : je fis des ouvertures 
sur mon retour en Italie, on me répondit qu'il ne fallait 
pas y songeravant la conclusion de la paix. 

« En terminant ce récit de ma conduite politique, 
je crois devoir rappeler une réponse que je fis dans le 
salon de Saint-Cloud, et dont j'entends dire qu'on 
empoisonne aujourd'hui le sens pour me trouver en 
tort. Le nouveau souverain me demanda, en présence 
de plusieurs personnes, où j'en étais avec la maison de 
Bourbon. Je répondis que j'avais perdu la^oi et l'es- 
pérance, mais que je conservais toujours la charité. On 
travestit maintenant en injure le mot charité, qui, dans 
l'acception de notre langue, signifie amour, et exprime 
l'hommage du cœur envers Dieu même. On jugea dans 
le temps qu'il y avait quelque courage à vouer pour 
toujours un pareil sentiment à nos anciens maîtres de- 
vant un tel témoin. La malveillance cherche à dénaturer 
tout ; mais heureusement elle ne peut rien changer. 

« Je passe au second objet de ce mémoire, pour 
discuter le grief qu'on m'impute dans l'ordre spirituel, 
relativement à l'administration que j'acceptai de la 
métropole de Paris. Rappelons d'abord ici quelques 
faits importants, qu'il faut rallier à l'exposition des prin- 
cipes dans une matière autrefois si bien approfondie 
en France, si essentiellement unie aux intérêts du trône, 
et malheureusement si peu connue des Français depuis 
la décadence de nos grandes études. 



454 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



€ C'est un fait récent et notoire que, rassemblée du 
clergé de 1682 ayant irrité la cour de Rome, les papes 
Innocent XI, Alexandre VIII et Innocent XII refu- 
sèrent l'institution canonique à tous les évêques nom- 
més par Louis XIV, depuis l'année 168 1 jusqu'en 1693. 
Cinquante- neuf archevêchés ou évêchés de France 
devinrent vacants durant cet intervallede douze années. 
Dès que ce refus des bulles fut articulé à Rome, Bos- 
suet, toujours aussi mesuré que lumineux dans les 
combinaisons de son génie ', Bossuet, consulté par 
Louis XI\^ lui conseilla de nommer, comme de cou- 
tume, à tous les sièges vacants, de recevoir le serment 
de fidélité des nouveaux prélats, de les mettre en pos- 
session de leur temporel, de les faire installer adminis- 
trateurs spirituels par les chapitres respectifs, de les 
investir aussi de tous les pouvoirs juridictionnels de 
répiscopat conformément à la discipline et aux décrets 
du saint concile de Trente. Tous les évêques nommés 
administrèrent ainsi la plénitude de la juridiction 
épiscopale. On en trouve Ténumération dans la Gallia 
christiana des bénédictins, mais il manque encore à 
ce grand ouvrage les deux métropoles de Tours et de 
Besançon. Pour éviter Tinutile étalage d'une érudition 
fastueuse et commune, je me bornerai ici à la seule 
métropole d'Aix en Provence. Cet archevêché ayant 
vaqué le 9 novembre 1683 par la mort du cardinal 
Leroux de Grimaldi, doyen du Sacré-Collège, le roi y 

I. Dans notre ouvrage sur BossuET, nous avons raconté comment le 
culte qu'il professait pour le droit régalien avait entraîné le génie de ce 
grand homme dans les plus regrettables défaillances en tout ce qui 
concerne la question qui divisait les gallicans de la saine doctrine au- 
jourd'hui si heureusement et si opportunément définie. Il n'est que juste 
d'ajouter que le rôle de Bossuet en 1682 contribua cependant à arrêter 
l'Eglise de France sur la pente du schisme. 



CHAPITRE VII. — LA CHUTE DE L'EMPIRE. 455 

nomma, dans le même mois de novembre 1683, 
M.Reyaux de la Berchère,évêque de Lavaur,lequel fut 
administrateur capitulaire de la métropole d'Aîx jus- 
qu'au mois de janvier 1685. Il fut alors nommé à lar- 
chevêché d'Albi, qu'il administra de même avec les 
pouvoirs du chapitre métropolitain d*Albi jusqu'en Tan- 
née 1693, en retenant toujours son titre et sa juridic- 
tion d'évêque de Lavaur jusqu'à la nomination de 
Mgr de Mailly, son successeur, auquel il communiqua 
tous ses pouvoirs pour gouverner le diocèse. Cette 
transmission fut suivie de la nomination de M. de Cos- 
nac, évêque de Valence et de Die, à l'archevêché 
d'Aix dans le mois de janvier 1685. M. de Cosnac ainsi 
transféré conserva également son titre et ses droits 
d'évêque titulaire de Valence et de Die alors réunis 
canoniquement. Il fut paisiblement administrateur capi- 
tulaire de la métropole d'Aix jusqu'à l'obtention de 
ses bulles en 1693. Ces deux exemples, parfaitement 
identiques avec ma situation personnelle, n'ont jamais 
été contestés et ils me dispensent d'en citer ici aucun 
autre. 

€ Ces pouvoirs capitulaires furent alors regardés en 
France comme irrévocables, entre les mains des prélats 
nommés. On en trouvera la démonstration dans la suite 
de ce mémoire. Le clergé de France pensa unanime- 
ment et sans aucune opposition, que les chapitres, 
simples dépositaires dans la vacance du siège de la 
juridiction épiscopale dont le concile de Trente leur 
défend d'exercer eux-mêmes les fonctions, ne pouvaient 
plus les retirer sans l'intervention de la province, dès 
qu'ils avaient déféré cette juridiction dans son intégrité 
çn la cédant à son héritier présomptif. On ne peut 



456 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 

plus considérer cette cession totale comme une simple 
jjrâce particulière qu'on retire quand on veut. Rien 
n*est plus conforme aux saints Canons que cette juste 
différence entre les actes ordinaires de la juridiction 
gracieuse, et sa transmission complète. En effet, un 
prélat nommé, et bien plus encore un évêque déjà 
revêtu du caractère épiscopal, ne peut, dans aucun cas, 
selon les causes, devenir dépendant et justiciable du 
clergé du second ordre. On ne pourrait pas le traduire 
devant une officialité, parce que ce tribunal serait 
incompétent pour le juger. On verra bientôt que telle 
est la discipline constante de TÉglise de France. Telle 
est aussi la discipline constante et universelle de TÉ- 
glise, qui défère partout le jugement des évêques à 
Tautorité canonique du concile métropolitain. 

« On comprit aussi parfaitement, dans l'école de 
Bossuet, qu'aucun évêque nommé, à plus forte raison 
aucun évêque déjà sacré, ne se seraient jamais soumis 
à administrer une Église, qui était déjà leur fiancée 
par leur nomination et que l'institution canonique 
devait leur donner pour épouse, sous la dépendance 
arbitraire d'un chapitre. On comprit et on reconnut 
que leur qualité d'administrateurs capitulaires ou d'é- 
vcques de fait les constituait de plein droit supérieurs 
et juges de tous les membres du chapitre. Aucun cha- 
pitre en France ne prétendit jamais, dans ce grand 
dix-septième siècle,avoir droit de révoquer les pouvoirs 
spirituels après les avoir déposés entre les mains des 
évêques nommés. Lisez les procès-verbaux des assem- 
blées du clergé tenues pendant ce régime provisoire. 
On n'y trouve pas un seul exemple d'une pareille entre- 
prise capitulaire, dans les cinquante-neuf diocèses qui 



CHAPITRE VII. — LA CHUTE DE L'EMPIRE. 457 

furent administrés ainsi pendant douze années consé- 
cutives. Le gouvernement et Tépiscopat ne lauraient 
pas souffert. 

« Rome n'imagina jamais de contester un moyen si 
canonique de gouverner les Églises vacantes. Rome, 
qui connaissait ladmirable constitution de l'Église, 
approuva par son silence cet expédient dilatoire qui 
ne compromettait ancun droit, préparait les voies à un 
accommodement et pourvoyait aux besoins spirituels 
des diocèses, sans introduire aucune innovation comme 
sans blesser aucun principe. Le pape Innocent XII 
accorda enfin l'institution canonique de tous ces arche- 
vêques ou évêques nommés qui formaient en 1693 la 
moitié de l'Église gallicane, et qui étaient depuis douze 
ans administrateurs capitulaires des sièges vacants. 
Rome n'en écarta pas un seul. On se contenta de faire 
écrire par les évêques nommés, qui avaient été députés 
de l'assemblée de 1682, une lettre au pape pour lui 
attester qu'ils n'avaient entendu rien décider, en sous- 
crivant la déclaration du clergé. En effet, ce n'est pas 
un décret, c'est une simple déclaration traditionnelle de 
l'Église de France, qui expose ses anciens sentiments, 
sans prétendre censurer ses adversaires. On trouve 
une explication lumineuse de cet accommodement dans 
le treizième et dernier volume des œuvres de M. le 
Chancelier d'Aguesseau. 

« Ces principes et ces faits conservatoires sont éga- 
lement consignés dans l'adresse que je fis pour le 
chapitre de Paris, et qui fut présentée aux Tuileries le 
6 janvier 181 1. On n'a rien opposé jusqu'à présent à 
cette doctrine solennellement professée par le chapitre 
métropolitain qui réunit et fixa l'opinion publique. 



4S8 MÉMOIRES DE MAURV. -^ LIVRE QUATRIÈME. 

Non seulement elle ne fut point contredite, mais encore 
tous les évêques d'Italie, à l'exception du clergé napo- 
litain qui ne fut point interpellé, y adhérèrent pleine- 
ment par des actes individuels et authentiques. Il faut 
donc réfuter et confondre Bossuet, il faut anéantir 
l'autorité de cette doctrine et de ces exemples, pour 
attaquer avec succès la légitime administration capi- 
tulaire des évêques nommés. C'est la cause du concile 
de Trente, c'est la cause de l'Église, c'est la cause de 
l'Etat, c'est la cause du roi qui, en suivant ainsi la route 
tracée sous le règne de Louis XIV, n'a point d'autre 
recours canonique adopté par un si grand et si religieux 
monarque, pour préserver les sièges vacants du refus 
de rinstitution épiscopale. 

« Ces refus avaient été vainement prévus, sans qu'on 
y apportât aucun remède, dans les délibérations mémo- 
rables qui précédèrent l'enregistrement du concordat 
de Léon X avec François premier. Le cardinal chan- 
celier Duprat prétendit que ce danger était une chimère 
impossible à supposer. Cependant Rome avertissait 
dès lors la prévoyance des Français, en réservant au 
Saint-Siège, par droit de dévolution, la nomination 
aux évêchés que le roi laisserait vacants durant plus 
de six mois. 

« Déjà, sur la foi de cette discipline que l'éducation 
ecclésiastique ne doit pas laisser ignorer au jeune cler- 
gé, plusieurs administrations capitulaires s'exerçaient 
en France par les évêques dont la nomination avait 
précédé la mienne. Aucune espèce de contradiction 
ne leur a été opposée jusqu'au samedi-saint de cette 
année. On a publié alors seulement et traduit en fran- 
çais avec le texte latin un bref qu'on dit m'avoir 



CHAPITRE VII. — LA CHUTE DE L'EMPIRE. 459 

été adressé par notre Saint-Père le Pape, le 5 no- 
vembre 1810. 

« Je me crois autorisé et même obligé par le droit 
naturel à une légitime défense, en me permettant 
quelques observations respectueuses sur ce bref qu'on 
vient d'imprimer trois ans et demi après sa date. 

« Je déclare d abord que ce bref ne m*est jamais 
parvenu. S'il a été confié à un mandataire chargé de 
me le remettre, on peut s'assurer par lui-même qu'il ne 
s'est pas acquitté de sa mission; et, s'il m'a été adressé 
de Savone par la poste, il ne pouvait certainement pas 
m'arriver par cette vole. Ma déclaration est d'autant 
plus sincère qu'elle est absolument désintéressée et 
que je ne prétends nullement me défendre ici par de 
simples fins de non-recevoir. 

« En supposant donc que j'eusse eu connaissance 
de ce bref, j'aurais certainement gémi de voir le déplo- 
rable abus qu'on a fait de la confiance du Saint-Père 
dans un temps où, n'ayant ni liberté ni conseil, il ne 
pouvait être chargé d'aucune responsabilité ; mais je 
n'aurais pas éprouvé le moindre embarras pour dis- 
suader pleinement Sa Sainteté des faux rapports qui 
lui avaient été adressés, et qui se trouvaient malheu- 
reusement adoptés dans une lettre, dont chaque article 
me fournissait une réfutation sans réplique. 

€ J'ai dû croire d'autant plus réellement ce bref sup- 
posé, que Sa Sainteté ne m'a jamais dit un seul mot 
de cette lettre dans mes nombreux voyages à Fon- 
tainebleau, où j'ai eu l'honneur de l'entretenir plusieurs 
fois des affaires relatives à l'administration du diocèse 
de Paris. 

« Je me bornerai à citer ici ce qui me concerne dans 



460 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 

ce bref, et je vais me servir de la traduction imprimée 
à Paris pour prouver que je ne cherche nullement à 
laiTaiblir. 

« On y suppose que je suis parfaitement instruit de 
la lettre écrite le 26 août i8oç, au cardinal Caprara^ 
dans laquelle nous avons exposé les motifs puissants qui 
nous faisaient un devoir, dans V état présent des choses^ 
de refuser t institution canonique aux évêques nommés 
par Cemperetir. Or, le cardinal Caprara mourut le 24 
juin i8îo, cinq mois avant ma nomination à l'arche- 
vêché de Paris, et, depuis plus d*un an, il avait perdu, 
avec le sens de la vue, l'usage de la parole. Je proteste 
qu'il ne m'a jamais communiqué cette lettre, dont l'ob- 
jet m'était totalement étranger jusqu'au 4 octobre 1810, 
jour de ma nomination. La suspension des institutions 
canoniques n'était cependant ignorée de personne en 
France, mais ce refus n'interrompait nullement les 
nominations aux évêchés qu'on acceptait sans difficulté, 
sans attenter aux prérogatives du Saint-Siège. Les 
refus des sujets nommés seraient devenus une source 
continue de désastres pour l'Église de France. 

« U après cela, nous ri aurions jamais cru que vous 
eussiez pu recevoir de l'empereur cette nomination et 
que votre joie, en nous r annonçant , fût telle que si c^ était 
pour vous la chose la plus agréable tt la plus conforme 
à vos vœux. 

« Je n'ai jamais soupçonné que l'acceptation de ma 
nomination pût déplaire à Sa Sainteté. Rien ne m'avait 
préparé à une pareille crainte : aussi, n'en trouve-t-on 
aucun indice dans la lettre que j'eus Thonneur d'écrire 
au Saint- Père pour lui faire part de ma nomination 
comme d'une nouvelle imprévue qui ne m'avait causé 



CHAPITRE VIL — LA CHUTE DE L'EMPIRE. 46 1 



que de la surprise et de Teffroi. J'étais si loin de m'en 
réjouir qu'au moment où je venais de l'apprendre, 
mon abattement fit croire à toute la cour que j'avais 
encouru la plus entière disgrâce. 

« yous ne rougissez point de prendre parti contre 
nous dans un procès que nous ne soutenons que pour 
défendre la dignité de T Église, Est-ce ainsi que vous 
faites si peu de cas de notre autorité pour oser en quel- 
que sorte pat cet acte public prononcer contre nous à qui 
vous devez obéissance et fidélité ? 

« Un an auparavant, j'avais eu l'honneur d'écrire au 
pape, comme plusieurs autres évêques, une lettre 
motivée et respectueuse, pour le supplier de ne pas 
priver les Églises vacantes du ministère de leurs pre- 
miers pasteurs. Mais, certes, mes instances n étaient 
nullement inspirées par un esprit de parti contre le 
Saint-Siège. Je n'ai jamais pris, je suis incapable de 
prendre jamais, aucun parti contraire à Sa Sainteté, 
dont je révère profondément les hautes vertus et le 
courage héroïque. Je n'ai jamais rien fait, rien dit, rien 
écrit, qui pût blesser la personne sacrée et la suprême 
dignité du vicaire de Jésus-Christ. Depuis ma nomi- 
nation, je me suis imposé le silence le plus absolu sur 
cette suspension des Bulles, je ne me suis jamais érigé 
en juge dans ma propre cause. J'ai donné, comme je 
le devais, l'exemple de la résignation et de la soumis- 
sion. Si quelque acte secret ou public dément cette 
assertion, je supplie très humblement qu'on daigne le 
produire au grand jour. 

« Maisy ce qui nous afflige encore davantage^ cest de 
voir qu après avoir mendié auprès du chapitre radminis- 
trattonde r archevêché, vous vous soyez, cU votre propre 



462 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME, 

autorité, et sans nous consulter, chargé du gouverne fnent 
d'une autre église. 

« Je réponds à cette imputation par des faits au- 
thentiques. Je fus nommé le dimanche 14 octobre 
18 10. Je revins de Fontainebleau le lendemain lundi, 
et j'arrivai à Paris à dix heures du soir. Le mardi, 16 
octobre, je ne reçus personne. A onze heures du matin, 
une députation du chapitre métropolitain, instruit de 
ma nomination par S. E. le ministre des cultes, m'ap- 
porta lacté capitulaire qui venait de me déférer 
l'administration du diocèse de Paris. Tous les mem- 
bres du chapitre rendront témoignage à la vérité de 
ce récit. Je n'ai donc pas mendié, je n'ai pas même 
demandé cette administration,mais jen'aipas cru devoir 
la refuser. J'ai fondé mon acceptation sur l'exemple et 
sur l'autorité mémorable de ce qui s'était pratiqué 
pendant douze ans dans l'Église de France sous le 
règne classique de Louis XI V. Ce n'est donc nullement 
de ma propre autorité que je me suis chargé de cette 
administration, et j'ai eu l'honneur d'en informer moi- 
même immédiatement Sa Sainteté, déjà instruite de ce 
régime spirituel établi dès lors dans plusieurs évêchés 
vacants. 

« Vous auriez dit imiter le bel exemple du cardinal 
Joseph Fesch, archevêque de Lyon, lequel, ayant été 
nommé avant vous au même archevêché de Paris, a cru 
si sagement devoir s interdire toute administration 
spirituelle de cette Église, malgré V invitation du chapi- 
tre. 

« M. le cardinal Fesch avait accepté formellement 
l'administration capitulaire du diocèse de Paris. Per- 
sonne n'ignore qu'il sollicita, pendant plus d'une année, 



CHAPITRE VII. — LA CHUTE DE L'EMPIRE. 463 

avec rexpédition de ses bulles comme archevêque de 
Paris, la permission de conserver l'archevêché de Lyon 
dont il était titulaire, et l'expectation avec droit d op- 
tion de l'archevêché souverain de Ratisbonne, dont il 
était un coadjuteur, pour succéder au prince primat. 
Rome autorisa ainsi quelquefois en Espagne et en 
Allemagne la réunion de deux Églises sur la même 
tête. Mais, depuis le concile de Trente, cette réunion 
n*est plus tolérée, et on n'en voit plus aucun exemple 
en France. L'Église gallicane et nos rois très chré- 
tiens, ses augustes protecteurs, ne consentent jamais 
à ces réunions, de peur qu'on pût en induire que le 
lien épiscopal n est pas de droit divin, puisque le pape 
peut en dispenser, en permettant à un évêque d'avoir 
plusieurs Églises pour épouses. L'exemple cité de M. 
le cardinal Fesch ne peut donc pas m'être opposé. 

« Nous ne rappelons pas quil est inouï dans les 
annales ecclésiastiques quun prêtre nommé à un évêché 
ait été engagé par les vœux du chapitre à prendre le 
gouvernement du diocèse, avant d'avoir reçu l'institution 
canonique, 

« L'Histoire ecclésiastique de France dans le 
XVI I« siècle prouve que l'administration capitulaire 
des évêques nommés n'est point inouïe dans les annales 
de l'Église. Ce fait incontestable me tient lieu de toute 
autre recherche. Si un évêque ne peut pas s'appuyer 
aujourd'hui avec la plus entière sécurité sur un exem- 
ple d'un si grand poids, quelle sera donc désormais 
l'autorité digne de garantir sa confiance } 

« Nous fi examinons pas (et personne ne sait mieux 
que vous ce quil en est) si le vicaire capitulaire élu 
avant vous a donné librement et de plein gré la démission 






464 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 

de ses fonctions^ et s'il fia pas cédé aux menaces^ à la 
crainte ou aux promesses, et par conséquent si votre 
élection a été libre, unanime et régulière. 

« Je sais en effet parfaitement ce qu'il en estj'atteste 
donc hautement tout le chapitre métropolitain, afin 
qu'il déclare avec moi, qu'il n'y avait pas seulement 
un vicaire capitulaire, mais qu'on en comptait trois, 
outre deux surnuméraires, dans la métropole de Paris, 
lorsque j'en acceptai l'administration ; que je n'ai 
exigé aucune démission de ces messieurs ; qu'ils ont 
tous continué d'exercer librement leurs fonctions, en 
tout ce qui était compatible avec mon administration ; 
que je les ai tous conservés dans mon conseil ; enfin, 
qu'aucun d eux n'a cédé aux menaces, à la crainte ou 
aux promesses, en me déférant cette administration à 
mon insu. Si je ne dis pas la vérité, il est facile de 
me confondre. 

« Mais, d'ailleurs, qui vous a dégagé du lien spirituel 
qui vous unit à l'Église de Montefiascone ? ou qui est-ce 
qui vous a dispensé à l'effet d'être élu par un chapitre ^ et 
de vous charger de F administration d'un autre diocèse ? 

« Je reconnais positivement qu'aucune autorité ne 
m'a dégagé de mon lien spirituel avec l'Église de 
Montefiascone. Aussi en ai-je toujours conservé le titre 
et gouverné le diocèse par une correspondance con- 
tinue avec mes grands vicaires. J'ai constamment pris 
ce titre dans tous mes actes publics, et je me suis 
déclaré administrateur capitulaire de l'archevêché de 
Paris pendant la vacance du siège. Est-ce ainsi qu'un 
évêque se dégage d'un lien spirituel avec son Église } 

« Je n'ai demandé et l'on ne m'a donné aucune dis- 
pense pour administrer l'archevêché de Paris, je n'en 



CHAPITRE VII. — LA CHUTE DE L'EMPIRE. 465 

avais pas besoin, en me conformant à l'exemple de ce 
qui s'était pratiqué en France avant moi pendant douze 
années et à l'invincible autorité, que les jurisconsultes 
appellent du dernier état. Aucune loi de l'Église ne 
défend à un évêque d'ajouter à la juridiction de son 
titre une légitime commission qui l'autorise à exercer 
d'autres pouvoirs spirituels reconnus dans la discipline 
de l'Église. Je n'ai sollicité aucune dispense, parce que 
je ne m'affranchissais d'aucune règle, en usant du droit 
commun que je trouvais établi dans l'Église de France. 
Les évêques déjà sacrés, qui acceptèrent en grand 
nombre l'administration capitulaire de leurs nouvelles 
Églises dans le XVII* siècle, n'avaient demandé ni 
autorisation ni dispense, parce qu'ils ne dérogeaient 
nullement aux lois de l'Église, en exerçant un droit 
public consacré par le concile de Trente. Rome ne 
s'en plaignit point. Aucune parole de blâme ne se fit 
entendre, du haut de la chaire de Saint-Pierre, durant 
les douze années de ce régime qui n'excita pas la 
moindre contestation dans l'Église de France. Une 
pareille autorité répond à toute opposition. Ce grand 
exemple prouve invinciblement, par le droit comme 
par le fait, qu'on peut conserver un autre diocèse, un 
évêché en titre, et administrer un autre diocèse en 
acceptant les pouvoirs capitulaires. Une commission 
canonique ne saurait donc être présentée, ni comme 
une innovation, ni comme un grief, contre moi. Privé 
ensuite, comme tous les autres cardinaux, de la liberté 
de résider dans mon diocèse, pendant toute la durée 
de mon administration capitulaire, j'ai dû regarder 
comme autorisé tout ce qui n'était pas défendu par 
les lois de l'Église, tout ce que je trouvais appuyé sur 

Correspondance inédite. — 11. 30 



466 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



Texemple d'une époque si mémorable dans l'histoire 
la plus récente et la plus signalée de l'Église gallicane. 

€ Je ne découvre plus aucun autre reproche dans le 
Bref dont je viens de discuter avec respect et soumis- 
sion tous les articles qui me sont personnels. 

€ Les évéques, nommés administrateurs capitulaires 
de leurs Eglises depuis 1682 jusqu'en 1693, jouis- 
saient des droits de leurs nouveaux sièges dans une 
telle plénitude qu'ils furent admis députés aux assem- 
blées générales du clergé qui se tinrent durant cette 
époque. 

« Ainsi, dans l'assemblée de 1685, on trouve parmi 
les députés M. de Saint-Georges, nommé évêque de 
Clermont et depuis archevêque de Lyon ; M. de la 
Beaume de Suze, ancien évêque de Tarbes, nommé 
archevêque d Auch {Procès-verbaux du clergé^ tome V, 
pp. 560 et 561). 

« Dans l'assemblée de 1688, à l'archevêché de Paris, 
on compte parmi les membres M. Reyoux de la Ber- 
chère, évêque de Lavaur, nommé à larchevêché 
d'Albi ; M. de Cosnac, évêque de Valence et de Die, 
nommé archevêque d'Aix ; M. Gewi, nommé évêque 
de Gap ; M. Desmonets, nommé évêque de Riez ; 
M. de Villeneuve de Vence, nommé évêque de Glan- 
dève; M. de Mailly, nommé évêque de Lavaur; M. de 
Mesnard, nommé évêque de Montauban et M. de 
Beauvau, nommé évêque de Sarlat. {^Procès-verbaux 
du clergé y tome V, pièces justificatives, page 301.) 

« Enfin, dans l'assemblée de 1690, on voit parmi les 
députés M. de la Bloquette, évêque de Poitiers, nommé 
archevêque de Sens ; M. de la Berchère, évêque de 
Lavaur, nommé archevêque d'Albi ; M. de Cosnac, 



CHAPITRE VII. — LA CHUTE DE L'EMPIRE. 467 

évêque de Valence, nommé archevêque d'Aix; M. Col- 
bert, évêque de Montauban, nommé archevêque de 
Tours ; M. de Poudenx, nommé évêque de Tarbes ; 
M. de Verjus, nommé évêque de Grasse; M. de Vin- 
timille, nommé évêque de Marseille; M. Bochard de 
Champigny, nommé évêque de Valence et M. Bochard 
de Sarroux, nommé évêque de Clermont. (^Procès- 
verbaux du clergé, tome V, page 641.) 

<i Tous ces prélats représentèrent ainsi la province 
ecclésiastique, dans laquelle ils étaient évêques nommés 
et administrateurs capitulaires. De pareils faits ont une 
évidence d'autorité qui termine toute discussion. Cétait 
une règle invariable du clergé de France de n'admettre 
jamais pour députés que des bénéficiers pourvus d'un 
titre de bénéfice dans l'enclave de la métropole que la 
députation représentait. En choisissant et en admet- 
tant des évêques nommés, les provinces ecclésiastiques 
et les assemblées générales du clergé ne regardaient 
donc pas ces prélats nommés et administrateurs capi- 
tulaires comme révocables à volonté par les chapitres. 
Cette observation est d'autant plus importante que, 
dans l'assemblée de 1 690, dix archevêques ou évêques 
nommés formaient plus de la moitié des députations. 

« Or, une commission transitoire n'aurait pas été cer- 
tainement un titre suffisant pour autoriser ces évêques 
administrateurs à contracter les obligations qu'on 
imposait à leurs provinces ecclésiastiques dans les 
assemblées du clergé. On sait avec certitude que les 
grands-vicaires ne pouvaient jamais s'y faire députer 
sans être titulaires d'un bénéfice inamovible dans 
l'étendue de la métropole qu'ils représentaient. Cette 
loi ne fut point imposée aux évêques nommés. Il est 



•î*. 



468 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



donc évident que le clergé reconnut leur administra- 
tion irrévocable. 

« Paris, 12 mai 1814. 

« Je. S if. card. Mauuy. > 

IV. 

Le mémoire produisit, paraft-il, une impression telle 
que M. Tharia se crut obligé d*y répondre, par un 
Mémoire contradictoire sur les administrations capitu- 
laires des évêqius nommés. L'auteur, qui ne signait pas, 
y résumait en ces termes les griefs contre Maury : 

« Ce prélat faisait semblant de s'environner des 
lumières d'un conseil, et les écarts violents d'une ima- 
gination bouillante et impétueuse semblaient être sa 
seule règle d'administration. Il témoignait dans ses 
discours un inviolable attachement aux règles ecclé- 
siastiques; et, dans sa conduite, au lieu de regardef les 
autres j^rands-vicaires capitulaîres comme ses égaux 
dans l'administration, ainsi que le réclamaient les prin- 
cipes, il paraissait ne voir en eux que des mandataires 
et des subordonnés. Il prétendait les envoyer exercer 
les fonctions curiales dans les paroisses vacantes, 
comme il était venu lui-même de Montefiascone à 
Paris pour y exercer les fonctions du grand vicaire 
capitulaire. Tous les mandements étaient publiés en 
son nom, toutes les nominations aux cures vacantes 
étaient de lui seul; tous les actes publics étaient revêtus 
de son sceau. Un autre grand- vicaire n'aurait pas pu 
signer sans inconvénient des pouvoirs qu'un prêtre de 
la campagne, pressé de retourner où son devoir l'ap- 



k 



CHAPITRE VIL — LA CHUTE DE L'EMPIRE. 469 



pelait, eût sollicités avec instance. Une pareille admi- 
nistration n était-elle pas, aux yeux de tout homme 
sensé, un intolérable désordre en fait de discipline, 
un chaos véritable en matière d'administration, d'où le 
chapitre de Paris ne pouvait sortir honorablement sans 
prononcer, au premier moment de liberté, la destitution 
de M. le cardinal? » 

Le mémoire de M. Tharin développait ensuite le 
grief, tiré de la résistance au pape. 

Le Journal des Débats donna presque aussitôt sa 
note dans le toile qui s'élevait contre le vaincu. 

Un vieux diacre, du nom de Mutin, y écrivait, à la 
date du 14 juin : 

« On vient de mettre en vente chez les marchands de 
nouveautés un mémoire pour le cardinal Maury com- 
posé par lui-même, muni de sa signature, daté de 
Paris le 12 mai 18 14. Nous nous sommes empressé 
de nous procurer cet écrit dans l'espoir d'y trouver 
une entière et solide justification et dans l'espoir de 
communiquer à nos lecteurs l'impression agréable 
qu'elle nous aura faîte. Malheureusement la vérité nous 
force à dire que nous n'y avons point vu ce que nous 
y cherchions. Monsieur le cardinal répond à ce qu'on 
ne lui objecte pas, et ne répond pas à ce qu'on lui ob- 
jecte : voilà,selon nous,le défaut général de sa défense. 

« D'abord pourquoi Son Éminence emploie-t-elle 
dix pages à se justifier d'une lettre qu'elle écrivait en 
1804 2tu ci-devant empereur pour le féliciter sur son 
avènement au trône. Qui est-ce qui pense à lui faire 
un procès, ainsi qu à tout autre, d'avoir reconnu Bona- 
parte? Qui est-ce qui ne sent pas ce que la nécessité 



470 MÈMOIRKS DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



a pu lui prescrire, ainsi qu à bien du monde? Cette 
première partie de sa défense est donc mutile. Qu'il 
est dangereux de vouloir trop parler! on risque souvent 
de parler contre soi sans s'en apercevoir : c'est ce qui 
arrive à Monsieur le cardinal. Il est plus clair que le 
jour que Son Éminence a abandonné la maison de 
Bourbon pour s'attacher à la fortune de l'usurpateur. 

« C'était bien assez d'excuser cet abandon par la 
nécessité qui couvre tout ; mais protester qu'on a tou- 
jours eu le cœur rempli de dévouement (page lo) pour 
un prince dont on a si publiquement et si utilement 
déserté la cause, quel singulier langage ! Comment 
Son Éminence veut-elle que des lecteurs français con- 
cilient ce dévouement invariable à la maison de Bour- 
bon, avec ces fameux bulletins qu'elle nous donnait 
naguère en forme d'instructions pastorales, et dans 
lesquels elle épuisait pour le ci-devant empereur tous 
les termes de l'admiration, de l'amour, de la flatterie ? 

« Quoi! Monsieur le cardinal n'a cessé d'être dévoué 
à la maison de Bourbon ? et c'est lui-même qui nous 
apprend qu'à l'époque de sa lettre de félicitation à Bo- 
naparte il était ambassadeur de Louis XVIII auprès 
du pape, et que, malgré ce caractère d'honneur et de 
confiance, il rompit sur-le-champ toute communication 
avec Sa Majesté très-chrétienne, sans lui-même écrire 
une seule fois pour lui faire part des motifs de sa nou- 
velle conduite! Quelle étrange manière de témoigner 
sa fidélité, je ne dis pas à son roi légitime, à un roi 
dont on est l'ambassadeur, mais à un simple particulier 
dont on serait le mandataire! N'est-ce pas du devoir 
d'un mandataire quelconque, quand il se trouve dans 
la nécessité de ne pas remplir son mandat, d'en préve- 



L 



CHAPITRE VIÎ. — LA CHUTE DE L'EMPIRE. 47 1 



nir son commettant. Qu'est-ce qui empêchait Monsieur 
le cardinal d'écrire au roî ? 

« Poursuivons. 

« Son Éminence nous informe qu elle partit pour 
Paris en 1806 sur une invitation obligeante du ministre 
des cultes, qui lui envoya un passeport sans qu elle 
leût demandé, et qu'à son arrivée à Paris, il reçut le 
traitement du cardinal français, sans qu'il l'eût encore 
demandé. Grand honneur, sans doute, d'être comblé 
de grâces qu'on n'a point sollicitées ! Mais ce n'est pas 
la question. Ce qu'on reproche à Monsieur le cardinal, 
c'est d'avoir quitté les États du pape sans l'autorisation 
de S. S. et dans un temps où il n'y était contraint par 
aucune sorte de nécessité ; membre du Sacré-Collège, 
lié au Saint-Siège par des serments particuliers, il pou- 
vait, moins que tout autre sujet du pape, abandonner 
son poste sans permission. Son» Éminence a oublié de 
répondre sur ce fait. On espère qu'il lui paraîtra assez 
grave pour qu'elle prenne la peine de faire quelque 
jour une nouvelle brochure. 

« Mais voici bien une autre objection. 
« Qui vous a dégagé, lui écrit le pape le 5 novembre 
1810, qui vous a dégagé des liens spirituels qui vous 
unissent à l'Église de Montefiascone ? Qui est-ce qui 
vous a donné des dispenses pour être élu par un cha- 
pitre et pour vous charger de l'administration d'un 
autre diocèse ? Quittez sur-le-champ cette administra- 
tion ; nous vous l'ordonnons et nous vous en conjurons 
afin de n'être pas forcé à procéder malgré nous, et 
avec le plus grand regret, conformément aux statuts 
des saints canons. Personne n'ignore les peines qu'ils 
prononcent contre ceux qui, préposés à une église, 



4/2 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



prennent en main le gouvernement d'un autre diocèse, 
avant d'être dégagés de leurs premiers liens. > 

«Aussi Monsieur larchevêque de Montefiascone, en 
prenant en mains l'administration du diocèse de Paris, 
qui est à trois cents lieues de Montefiascone, a violé 
les lois générales de rhglise et désobéi à un ordre 
particulier de son chef : deux infractions pour une. 

« Son Éminence répond que le bref du pape ne lui est 
jamais parvenu. Entendons-nous. Il ne lui -est point 
parvenu par la voie officielle ordinaire, cette voie étant 
interdite au vénérable captif. Mais il Ta connu comme 
lont retenu des milliers de personnes même étran- 
gères par leur état aux affaires ecclésiastiques. On sait 
que le bref du pape a circulé dans la société, plusieurs 
années avant qu'il eût été publié dans les journaux. 
Mais d'ailleurs le pape n'a fait que rendre une déci- 
sion conforme aux saints canons ; ces canons ne 
doivent point être ignorés de Son Éminence ; l'objec- 
tion subsiste donc toujours. 

« Au défaut de canons, Monsieur le cardinal cite en 
sa faveur l'exemple de plusieurs évêques qui, dans une 
circonstance particulière, nommés par Louis XIV à 
des archevêchés vacants, et ne recevant point l'insti- 
tution du pape, régirent néanmoins pendant douze ans, 
en vertu de pouvoirs capitulaires, les diocèses auxquels 
ils avaient été nommés. 

« Des exemples, quand ils sont contraires aux lois, 
ne sont que des abus particuliers qui ne servent de 
justification pour personne. 

« Mais, ajoute Son Éminence, le pape ne condamna 
point ces évêques, il finit même par leur donner l'insti- 
tution. 



V 



CHAPITRE VII. — LA CHUTE DE L'EMPIRE. 473 



€ C'est qu'il n est pas toujours convenable de sévir 
contre tous les abus particuliers. Du reste, quelle dif- 
férence entre la conduite de ces évêques et celle de 
Monsieur le cardinal ! 

« Alors il ne s'agissait pas de renverser l'autorité 
du Saint-Siège, fondement de T Église catholique. 
L'objet du démêlé entre Louis XIV et Innocent XI 
était un objet tout particulier à la France et qui n'in- 
téressait nullement l'Église en général. Le roi voulait 
étendre à tous les diocèses du royaume le droit de 
régale dont il jouissait incontestablement dans un 
grand nombre, pendant la vacance des sièges : le pape 
s'opposait à l'extension de ce droit. C'est en cela que 
consistait tout le différend. Loin qu'on méconnût l'auto- 
rité essentielle du pape, le roi et tout le clergé s'unirent 
ensemble pour conjurer S. S. de terminer le différend, 
et il le fit aux applaudissements de toute la chré- 
tienté. 

« Les nominations faites par le roi étaient légitimes, 
puisqu'elles avaient été faites en vertu de traités pré- 
existants et non violés. 

« Ainsi les évêques nommés avaient un titre réel. 
Dans ces derniers temps, au contraire, c'est l'Église en- 
tière qu'on a voulu renverser en dépouillant son chef 
de son autorité spirituelle, en le précipitant de son 
siège, en le tenant en captivité, en le privant de l'assis- 
tance de son conseil et de tout moyen de correspon- 
dance avec les églises. Les nominations aux sièges 
vacants faites par l'usurpateur exerçant de telles vio- 
lences, étaient nulles évidemment, aux yeux de tout 
le monde ; car ce n'est pas un droit inhérent à la 
puissance temporelle, c'est une concession que l'Église 



476 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 

France par des administrations capitulaires. Les évê- 
qucs nommés exercèrent alors paisiblement la juri- 
diction épiscopale, dont le dépôt leur fut cédé par les 
chapitres. Ce régime provisoire, qui n'était nouveau 
que dans la forme, remonte ainsi parmi nous, et se 
rallie à la controverse sur les quatre articles, puisqu'il 
devint immédiatement le résultat commun à tous les 
sièges qui vaquèrent pendant un si long intervalle. On 
ne doit par conséquent jamais séparer TefiFet de la 
cause, quand on veut approfondir un sujet complexe 
de droit canon dans les annales de T Église gallicane. 
Cependant l'unité de sujet étant le fondement de toute 
composition régulière, il faut absolument diviser ces 
deux questions corrélatives, mais diverses, de doctrine 
et de discipline, pour les traiter avec ordre et mé- 
thode. Le mélange des matières amènerait la confu- 
sion des idées. 

« Il est donc nécessaire de bien connaître Tesprit des 
quatre articles que Louis XIV consacra dans l'ensei- 
gnement public, pour bien comprendre l'accommode- 
ment qui sanctionna les administrations capitulaires. 
Le Saint-Siège, qui s'était renfermé dans un simple 
ajournement, sans rien décider durant le cours du 
conflit canonique, reconnut par sa condescendance pure 
et simple en faveur des évêques nommés, que ce mode 
supplémentaire de gouverner les diocèses orphelins, 
dans l'intérim des Bulles apostoliques, était l'exercice 
légitime de la constitution ordinaire de l'Église; on 
verra ainsi, en action, le sentiment unanime de Rome 
et de la France, à l'égard de cette institution rexspec- 
tueuse et temporaire, qui ne fut ni troublée par aucune 
opposition dans le royaume, ni notée par la moindre 



i 



CHAPITRE VII. — LA CHUTE DE L'EMPIRE. 477 

animad version des trois papes qui en furept témoins. 
On combattit partout la doctrine de la déclaration du 
clergé; mais on n'attaqua nulle part les adipinistrations 
capitulaires. C'est un hommage qu'on doit rendre à la 
très haute sagesse du Saint-Siège, qui eut la gloire de 
donner un si bel exemple de modération. Cette chaire 
prééminente ne précipite jamais ses décisions irrévo- 
cables. Le différend, réduit à la froideur d'un simple 
éloignement sans rupture et même sans interruption 
des rapports diplomatiques entre les deux cours, pré- 
sente à la postérité deux chocs apparents de doctrine et 
de régime ; mais il ne forme en réalité qu'une seule et 
même cause de division concentrée dans la déclaration 
qui fait suspendre l'institution des évêques, et dans 
l'accord paternel qui termine la mésintelligence. On ne 
concevrait rien à la conclusion du démêlé sans l'expo- 
sition de son origine. Mais il devient très aisé de bien 
saisir les conditions du rapprochement, et la véritable 
sollicitude du Saint-Siège au moment où il institue 
tous les évêques administrateurs, quand on a présentes 
à l'esprit les deux seules pièces de dissension, savoir, 
les quatre articles proclamés par l'Église gallicane et 
l'édit du roi, qui en prescrit l'adoption dans toutes nos 
écoles sacrées. 

4: C'est pour se conformer à l'usage rççu, que l'on 
appelle accommodement ^ la fin des refus oy plutôt des 
délais qui avaient paralysé les institution^ canoniques 
des évêques en France. En effet z°t, mot, qui signifie 
un pacte de cessions mutuelles entre les parties, ne 
saurait s'adapter, dans cette acception rigqureuse, au 
rapprochement spontané du Saint-Siège et de l'Église 
gallicane. Le clergé de France, immuable da^is sa doc- 



-fc"i 'TClX'I'HZ.-f lE iC*7jLT. — ITTiZ •;-CATkIl3fE. 



trl-e f*ts I -iirrt irro-is. =."r:icervîac naéme îamais dans 
ZTis nég^tT-itrocs rrcciliarrlcesw Les évèques admiois- 
miiLJTs i*! leîirs E^'isiîs f-rïîrLt însdtués suivant la 

rom-t zcLr^r-t siis ijcne esoèce de différence et 

te 

nénie i exc'':::!:::- iicesszvr^ Ndctc E^iLse nationale, 
ilr-àî -Tc^-mr^ en paLs-c'.e ;3':">.>tn:e de sa discipline 
s^izcltntciiLTt. rei;o-v-ra la bLenveîllaace apostolique 
d- viz^rt ie ^£.'!'V^-C:-:-^^^ par ua propre et noble 
m 3c /r.nen: ie conirsceniince d\i Père commun. Inno- 
cer.: XII ei Lo-^is XîV s' entendirent loyalement. On 
ne scîpala. au aorn d^ c-erge. ai traité, ni capitulation; 
et I histoire ne cêco^jvre même point, à cette époque, 
la moindre raention de ce régime capitulaire qui reste 
hors de tout litige. Le consistoire de l'institution des 
évéq ues nommés ne présenta q june réunion ou plutôt 
une fête de famille. On en verra la preuve dans lad- 
mirable allocution du Souverain- Pontife qui lègue pour 
toujours à la libre disposition de la postérité le nouvel 
exercice de nos administrations provisoires, et l'ancien 
domaine de nos opinions scolastiques. 

f L'explication particulière, par laquelle Rome obli- 
gea les signataires des actes de 1 6S2 de reconnaîtrequ'îls 
avaient souscrit les quatre articles comme de simples 
opinions d'école, sans prétendre les ériger en décisions 
dogmatiques, ne fut nullement une mesure générale 
dont on fit dépendre Tinstitution des évêques nommés; 
le Saint-Siège exigea cette déclaration des seuls huit 
administrateurs qui avaient été députés du second ordre 
à la même assemblée. Le clergé de F'rance approuva 
unanimement une déclaration si conforme à la vérité. 
Cette condition ne fut pas imposée aux cinquante-im 
autres prélats, qui obtinrent leur mission canonique 



CHAPITRE VII. — LA CHUTE DE L'EMPÏRE, 479 



dans les mêmes diocèses, où ils avaient exercé les ix)u- 
voirs des chapitres. On ne trouve dans aucun acte émané 
du siège apostolique, à cette grande époque, ni trace 
d'împrobation, ni une seule fois le nom de ce régime 
temporaire. Le différend se termine ou plutôt s*efface 
insensiblement par le retour gradué des institutions ciui 
reprennent leur cours accoutumé» Cependant l'opinion 
publique sut apprécier tant de dignité, de sagesse et 
de circonspection. Innocent XII eut tous les honneurs 
suprêmes de la clémence qui accorde une grâce pater- 
nelle et nationale, en rendant à huit millions de Fran- 
çais catholiques la succession légitime de leurs premier» 
pasteurs. Cette condescendance de pure charité appa- 
rente n'en est pas moins, nen est que mieux au 
contraire, au tribunal de Thistoîre, un chef-d'œuvre 
d'habileté. 

4L Les lumières sur la science ecclésiastique étaient si 
généralement répandues en France, durant cette riche 
période des grandes études, que, malgré la scission des 
partis, il ne reste aucune trace de division dans lesprit 
public sur cette apparente nouveauté de discipline, (^n 
n'écrivit absolument rien ni pour ni contre un mrxle si 
plausible d'appliquer le droit commun au gouvernement 
des Églises vacantes. Tous les corps savants, ralh'és par 
un principe lumineux, furent en parfait accord. I^i 
défense a-t-elle jamais précédé, ou provoqué l'agres- 
sion ? Nos immortels prédécesseurs ne supposèrent 
plus vraisemblable désormais la décadence des lettres 
sacrées» qu'il serait temps encore de faire revivre, mais 
dont le déclin va se consommer sans retour, pour peu 
que Ton néglige le rétablissement urgent et à peine 
possible de noa anciennes institutions ecclésiastiques en 



480 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 

rouvrant la lice de la couronne. On se contenta donc de 
tracer le sillon de lumière que la tradition devait suivre; 
et Ton présuma trop favorablement de la marche paral- 
lèle d'une postérité dégénérée pour croire nécessaire 
d'en justifier la direction garantie par le dernier concile 
général. Ce silence absolu sur une matière, vierge encore 
après une épreuve à iamais mémorable, est le sceau le 
plus authentique de Vassentiment universel. On com- 
posait alors en France tous les grands ouvrages qui 
dotent nos savantes bibliothèques, et très peu de bro- 
chures polémiques; mais, depuis ce temps heureux de 
gloire, on voit parmi nous une fécondité littéraire en 
sens inverse. 

€ Après l'invasion à jamais déplorable de Rome en 
1 808, la même exhérédation spirituelle des premiers 
pasteurs s'est renouvelée en France pour tous les sièges 
vacants. Aussitôt, sur la foi et sur l'autorité de l'exemple 
du dix-septième siècle, le même mode provisoire d'ad- 
ministration y a été adopté dans une forme absolument 
identique : Tunique différence entre les deux époques 
confrontées avec la plus scrupuleuse exactitude, con- 
siste en ce que, dans la première, ce fut la déclaration 
des évêques français, qui fit suspendre à Rome les 
institutions canoniques ; au lieu que, dans la seconde, les 
membres du clergé sont restés collectivement et indi- 
viduellement étrangers à toute espèce de conflit avec 
le Saint-Siège, auquel ils sont pleinement et finale- 
ment dévoués. Ils n'ont pris d'autre part à cette dissen- 
sion, uniquement temporelle, que d'en gémir, et d'en 
partager le châtiment avec les Églises auxquelles ils 
étaient appelés en vertu du Concordat. La légitimité 
reconnue à Rome des anciennes administrations capi- 






CHAPITRE VU. — LA CHUTE DE L'EMPIRE. 48 1 



tulaires devient donc la plus authentique apologie des 
nouvelles qui n'en ont été que Tirrécusable répétition 
dans r Église gallicane. Les exceptions personnelles, 
qu'on n'a jamais opposées aux évéques nommés, pou- 
vaient seules leur soustraire la garantie péremptoire 
d'un exemple si décisif, généralement reconnu comme 
un règlement de discipline, consacré de droit et de 
fait, dans le dix-septième siècle, durant la viduité de 
nos Églises; 

« On doit s'estimer heureux de pouvoir déférer au 
passé toute son autorité, en transportant l'examen d'un 
si haut point de discipline, loin du temps présent, à 
un siècle et demi de distance, où l'on juge les hommes 
par les choses et non pas les choses par les hommes ; 
de remonter ainsi à la découverte des principes, hors 
du domaine des préjugés, des passions, des intérêts, 
qui rendent trop souvent les contemporains juges et 
parties ; de suivre une route déjà battue dans la même 
Église, pour guider les pas de la postérité à laquelle 
rien ne paraît plus nouveau que ce qui est ancien ; de 
n'avoir plus à écouter que la raison suprême de l'expé- 
rience, qui est la sagesse en action, à ce tribunal des 
morts, où le calme et l'unité de l'opinion portent la 
lumière et la confiance dans l'âme, où la discussion 
n'est ni une dissension, ni même une dispute, parce 
qu'on y cherche la vérité, et non pas la victoire ; où, 
loin de ces arènes turbulentes d'une vanité toujours 
courroucée, les adversaires n'étant plus des ennemis, 
on peut rendre hommage aux principes, sans offenser 
et sans heurter aucune puissance; enfin, où une simple 
question de droit commun n'étant plus une cause de 
litige, on réduit l'esprit de parti à la ressource hon- 

Correspondance inédite. — II. 31 



484 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



« Une question de droit, plus encore de droit cano- 
nique, n*est susceptible, ni des tableaux, ni des mouve- 
ments que présentent à Téloquence les causes toujours 
plus ou moins personnelles du barreau. Cette discus- 
sion aride sur la constitution de l'Église se réduit par 
conséquent au seul intérêt de l'instruction et d'une 
exactitude de doctrine qui doivent attirer très peu de 
lecteurs. Hors d'un temps de trouble, où cet examen 
devient une affaire d'état, il est à désirer qu'une telle 
cause de division ne soit plus déférée au tribunal de 
l'opinion publique dans l'Église gallicane. 

« Mais,quoi qu'il en soit de l'avenir, si la paix de l'or- 
dre est le suprême intérêt de l'Église, comme aussi la 
règle dominante du zèle selon la science, arrêtons-nous 
à sa borne sacrée, où doit nous rallier l'exemple instruc- 
tif du passé ; ne prétendons jamais être plus catho- 
liques, plus éclairés, plus sages, que ne le fut en pareille 
occasion notre immortel clergé de France, durant ce 
grand XVI I^ siècle devenu classique parmi nous dans 
tous les genres de gloire. » 

V. 

L'ouvrage dont on vient de lire l'avant-propos, 
n'a jamais vu et ne verra vraisemblablement jamais 
le jour. 

Il est du reste pleinement réfuté aujourd'hui et, 
à dire vrai, il le fut déjà l'année même de la mort 
de Maury, dans un livre qu'on sut être d'un jeune 
ecclésiastique breton, alors sans notoriété comme sans 
autorité dans l'Église de France. 

Le livre était imprimé à Liège. Il comprenait trois 



CHAPITRE VU. — LA CHUTE DE L^EMPIRE. 483 



cision, peuvent se confronter aisément avec les origi- 
naux. Les textes latins, très multipliés en pareille 
matière, accompagnent les citations au bas de chaque 
page, afin qu'on puisse vérifier immédiatement la 
fidélité de la traduction. Quant aux pièces beaucoup 
plus étendues,qu'il a fallu insérer entièrement, et même 
en assez grand nombre, dans le corps de Touvrage, où 
leur simple analyse aurait été insuffisante, on les 
trouvera transcrites exactement dans le sommaire qui 
contient les pièces justificatives. Cette précaution de 
garantie et d*usage dispensera de recourir à plusieurs 
collections volumineuses qu'on pourrait ne point avoir 
sous la main. 

« Il n'existe encore en France aucun ouvrage sur cet- 
te grande question de droit public ecclésiastique. C'est 
un vide que l'Église gallicane, si riche en érudition 
sacrée, ne doit pas laisser plus longtemps dans la tradi- 
tion de sa discipline. Le calme qui suit les orages des 
opinions discordantes, est ordinairement réservé au 
triomphe des vrais principes. C'est alors le règne de la 
vérité qui reste seule debout à la suite des débats dont 
l'issue inévitable est toujours le discrédit des erreurs 
de parti. Le moment est donc venu de recueillir, avec 
un esprit de concorde, les questions accessoires, les 
autorités, les faits, les raisons qui répandent la lumière, 
et doivent rallier l'esprit public sur ce point de disci- 
pline, fixé sans la moindre controverse sous le beau 
règne de Louis XIV. Les censeurs de ce supplément 
temporaire du ministère épiscopal trouveront ici les 
preuves et les titres qu'ils ont à réfuter et à détruire, 
pour faire prévaloir une opposition très active dans les 
manœuvres, et toujours muette sur les moyens : 



484 MÉMOIRES DE MACRV. — LIVRE QUATRIÈME. 



< Une question de droit, plus encore de droit cano- 
nique, n'est susceptible, ni des tableaux, ni des mouve- 
ments que présentent à l'éloquence les causes toujours 
plus ou moins personnelles du barreau. Cette discus- 
sion aride sur la constitution de T Église se réduit par 
conséquent au seul intérêt de l'instruction et d'une 
exactitude de doctrine qui doivent attirer très peu de 
lecteurs. Hors d'un temps de trouble, où cet examen 
devient une affaire d'état, il est à désirer qu'une telle 
cause de division ne soit plus déférée au tribunal de 
l'opinion publique dans T Église gallicane. 

« Mais,quoi qu'il en soit de l'avenir, si la paix de l'or- 
dre est le suprême intérêt de l'Église, comme aussi la 
règle dominante du zèle selon la science, arrêtons-nous 
à sa borne sacrée, où doit nous rallier l'exemple instruc- 
tif du passé : ne prétendons jamais être plus catho- 
liques, plus éclairés, plus sages, que ne le fut en pareille 
occasion notre immortel clergé de France, durant ce 
grand XVIJc siècle devenu classique parmi nous dans 
tous les genres de gloire. » 

V. 

L'ouvrage dont on vient de lire l'avant-propos, 
n'a jamais vu et ne verra vraisemblablement jamais 
le jour. 

Il est du reste pleinement réfuté aujourd'hui et, 
à dire vrai, il le fut déjà Tannée même de la mort 
de Maury, dans un livre qu'on sut être d'un jeune 
ecclésiastique breton, alors sans notoriété comme sans 
autorité dans l'Église de France. 

Le livre était imprimé à Liège. Il comprenait trois 



CHAPITRE VII. — LA CHUTE DE L'EMPIRE. 485 

volumes et portait pour titre Tradition de F Église sur 
r institution des évêques. 

L auteur s'appelait Félicité de Lamennais ! 

Nous avons dit ailleurs ^ l'importance de l'œuvre et 
ses conséquences. Bornons-nous ici à rappeler que, de 
ce livre et de l'école romaine dont il fut l'initiateur en 
France,est sorti le retour de notre Église aux doctrines 
du centre de l'unité catholique. C'est l'école fondée 
par l'auteur, depuis si célèbre, de cet ouvrage, qui a 
porté le premier coup de mort aux vieilles traditions 
gallicanes et lorsque, au concile du Vatican, fut défini 
le dogme de l'infaillibilité personnelle et de la juridic- 
tion ordinaire et immédiate du vicaire de Jésus-Christ 
dans l'Église, les plus anciens parmi les Pères du 
saint Concile, se souvinrent d'avoir assisté aux pre- 
miers engagements d'une lutte dont ils voyaient enfin 
la glorieuse victoire. 

I. Nous avons longuement raconté ces choses dans les 4 volumes que 
nous avons publiés, sous le titre général de V École Menaisienne^ sur 
Lamennais, Gerbet, Salinis, Rohrbacher, Lacordaire et Montalembert. 
Çest surtout au premier volume, consacré au fondateur de cette école, 
que se trouvent les principaux développements de notre thèse. 






488 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



Cette lettre si humble répondait à une intimation, 
ainsi conçue. 

i Paris, le 1 1 mai 1814. — Monsieur le cardinal. — 
M. le commissaire aux départements de l'intérieur et 
des cultes a déjà fait connaître à Votre Éminence que 
Son Altesse Royale Monsieur désirait que vous voulus- 
siez bien vous rendre sans délai à votre évêché de 
Montefiascone : cette invitation a été réitérée à Votre 
Éminence plusieurs fois, et jusqu'alors elle s'est abs- 
tenue d'y déférer. 

< Comme un plus long délai caractériserait une 
désobéissance inexplicable, et qu'il est dans mon inten- 
tion d'éviter à Votre Éminence toute espèce de désa- 
grément, j'ai l'honneur de lui adresser un passeport 
pour la destination qui lui est indiquée et je la prie de 
vouloir bien m'înstruire du jour de son départ qui.sous 
aucun prétexte, ne peut être différé. » 

A cette intimation est annexée la lettre suivante, 
adressée du ministère des cultes et datée du 9 mai 
1814. 

€ A Monsieur le commissaire provisoire du départe- 
ment de la police générale. 

« Monsieur le Baron. — Le 18 avril dernier, je 
donnai, au nom de Son Altesse Royale Monsieur, lieu- 
tenant-général du 'royaume, l'ordre à Son Éminence 
M. le cardinal Maury,de partir de Paris pour retourner 
à son évêché de Montefiascone. 

« Le 19, M. le cardinal me répondit qu'il m'indique- 
rait très prochainement le jour de son départ. 

€ Le 2 1, il m'a écrit que ce départ était fixé au jeudi 



CHAPITRE VIII. — SECOND EXIL. 487 

renfermé, ne m'auraient pas empêché de partir, si 
j'eusse su plus tôt que Son Altesse Royale ' voulait, sans 
délai, mon retour à Montefiascone. L'avertissement 
que j'ai reçu de ses intentions ne m'intimait aucun 
ordre, et ne m'indiquait, en aucune manière, le désir 
de hâter mon départ ; j'en suis instruit maintenant par 
votre lettre. Pour m'y conformer le plus tôt possible, 
je viens d'assurer mon départ pour mardi prochain 1 7 
du courant, et j'en contracte avec vous l'engagement 
positif. Le passeport que vous avez bien voulu m'a- 
dresser ne peut me servir que jusqu'à la frontière du 
royaume, et ne fait aucune mention des trois personnes 
de ma suite, qui doivent m'accompagner dans mon 
voyage. J'aurais évité le double inconvénient que je 
fais observer, si le passeport m'eût été expédié comme 
autrefois par le ministère des affaires étrangères. Je 
vais écrire à M. le commissaire provisoire du ministère 
des cultes, auquel j'ai remis mes deux mandats, pour 
être payé du dernier trimestre de l'année dernière, 
ainsi que de mon traitement proportionnel pour l'année 
courante, afin qu'il veuille bien me mettre en état de 
payer mes dettes et mon voyage. Permettez-moi de 
réclamer à cet effet vos bons offices, en cédant à la 
nécessité qui m'y contraint ; j'en serai pénétré de 
reconnaissance. 

« Je vous prie, Monsieur, de recevoir les assurances 
que j'ai l'honneur de vous offrir de ma haute considé- 
ration. — J. Sif. card. Maurv. » 

douloureux voyage qu'il se disposait à entreprendre. Après sa mort, l'au- 
topsie révéla l'existence d'une pierre qui pesait une demi-once et montra 
aux détracteurs systématiques qu'il ne s'agissait point d'une feinte,quand 
le cardinal parlait du « mauvais état de sa santé ^. 
I. Le comte d'Artois. 



488 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME, 



Cette lettre si humble répondait à une intimation, 
ainsi conçue. 

€ Paris, le 1 1 mai 1814. — Monsieur le cardinal. — 
M. le commissaire aux départements de l'intérieur et 
des cultes a déjà fait connaître à Votre Éminence que 
Son Altesse Royale Monsieur désirait que vous voulus- 
siez bien vous rendre sans délai à votre évêché de 
Montefiascone : cette invitation a été réitérée à Votre 
Éminence plusieurs fois, et jusqu'alors elle s'est abs- 
tenue d'y déférer. 

€ Comme un plus long délai caractériserait une 
désobéissance inexplicable, et qu'il est dans mon inten- 
tion d'éviter à Votre Éminence toute espèce de désa- 
grément, j'ai l'honneur de lui adresser un passeport 
pour la destination qui lui est indiquée et je la prie de 
vouloir bien m'instruire du jour de son départ qui.sous 
aucun prétexte, ne peut être différé. » 

A cette intimation est annexée la lettre suivante, 
adressée du ministère des cultes et datée du 9 mai 
1814. 

« A Monsieur le commissaire provisoire du départe- 
ment de la police générale. 

« Monsieur le Baron. — Le 18 avril dernier, je 
donnai, au nom de Son Altesse Royale Monsieur, lieu- 
tenant-général du -royaume, l'ordre à Son Éminence 
M. le cardinal Maury,de partir de Paris pour retourner 
à son éveché de Montefiascone. 

« Le 19, M. le cardinal me répondit qu'il m'indique- 
rait très prochainement le jour de son départ. 

« Le 21, il m'a écrit que ce départ était fixé au jeudi 



CHAPITRE VIII. — SECOND EXIL. 489 

suivant 28 avril. Il me revient que Son Émînence 
continue à séjourner à Paris, et se trouve à Tarche- 
vêché, quoiqu'il n'existe point, à ma connaissance, de 
changement dans Tordre donné. 

« M. le cardinal doit être pour moi absent et loin 
de Paris. Je vous prie donc, Monsieur et cher collègue, 
de faire prendre, par les moyens qui sont en votre 
pouvoir, des informations, et si Son Eminence prolon- 
geait en effet son séjour, au mépris de Tordre donné, 
il conviendrait de le faire avertir d'éviter, par un 
prompt départ, de se mettre en état de désobéis- 
sance. 

« Sur les communications que vous voudriez bien 
me donner à cet égard, je prendrais les ordres du roi, 
s'il en était besoin. 

« J'ai Thonneur d'être. Monsieur le Baron, avec la 
plus haute considération, votre très humble et très 
obéissant serviteur. — Le commissaire provisoire, 
Beugnot ». 

II. 

« Je le vois avec frémissement aux pieds du prince 
toucher sa bonté par le ton d'une éloquence persua- 
sive! » Le naïf poursuivant de Maury trahissait la vive 
angoisse de tous ceux qui avaient juré sa perte : avant 
tout, il fallait empêcher que l'éloquent et persuasif 
cardinal pût voir aucun des princes de la famille de 
Bourbon, à leur rentrée dans le royaume ! 

Nous avons retrouvé les dernières lettres ' que 
Maury écrivit, le pied à Tétrier, pour recommencer le 

I. M. Louis Maury n'en a donné que des extraits dans la biographie 
de son oncle. 



490 MEMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 

nouvel et dernier exil de son existence agitée. A la 
dernière, en vedette^ il a souligné le millésime /<?/-/, 
Tannée fatale ! 

11 écrit, de Paris, à la date du i6 mai, à son neveu: 

< Nous reçûmes hier ta lettre à tes sœurs ', du 23 
avril, avec Taddition de M. de Fortia, en la mettant à 
la poste de Florence, le 2 de ce mois. Cette double 
lecture soulagea nos cœurs de l'oppression que nous 
causait depuis deux mois ton silence forcé par l'inter- 
ruption des postes. Dieu soit loué ! Vous avez passé 
ce temps de crise à Casai , vous êtes en bonne santé, 
et de retour à Rome, où j'aime à croire qu'on te lais- 
sera tranquille. En tout cas, sauf à partager ton 
mauvais sort, je vole à ton secours. 

« Obligé de retourner dans mon diocèse, je pars sans 
faute demain matin avec un voiturier qui promet de 
me conduire, en vingt-six jours au plus tard, sur ma 
montagne, si aucun obstacle ne m'arrête en route. Je 
compte donc arriver le samedi onze juin, dans l'octave 
de la Fête-Dieu. Mon frère a prévenu Marenghi de 
mettre tout en ordre pour le jour même de la Fête- 
Dieu, afin que, outre ton logement et celui de Modeste, 
il prépare deux lits de maîtres, deux lits de domes- 
tiques, et mon cuisinier Louis en état de me servir en 
deux heures un dîner gras, car je ne peux plus faire 
maigre depuis un an. Je mène avec moi mon frère de 
lait, M. d'Alissac de Vauréas. C'est un homme d'esprit, 

1. Modeste (qui devint M'"* de Bois-Bertrand) était auprès de son 
fri'^re, en Italie. Les deux sœurs dont il s'agit ici sont Pauline (M"™*-* de 
Kouly) et Fanny (M'"*= de Biliotti). La lettre est adressée < à M. Joseph 
Colaricr, négociant, pour remettre à M"*^ Modeste >. 

2. Dans le diocèse de Maury. 




-vs^ 



CHAPITRE VIII. — SECOND EXIL. 49I 

d un caractère doux et aimable. Il me faut absolument 
un Français avec moi pour causer et écrire. Je ne pou- 
vais pas mieux choisir. Je ne conduis que mon camérier 
Francesco et un domestique romain, qui me sert bien 
depuis la mort du cardinal Roverella son maître. Voilà 
tout mon cortège. 

« Je t'exhorte à ne venir me voir qu après Toctave 
de la Fête-Dieu avec ta sœur. Tu retourneras à Rome 
pour la Saint-Pierre, et puis tu reviendras toutes les 
fois que tu le pourras. Je ne me propose nullement 
d'aller à Rome, si je n y suis pas absolument contraint. 
Il est possible qu'on m'attaque, et je me croîs en 
mesure de me défendre victorieusement, si la raison 
me juge. Je suis d'avis que tu ne parles jamais le pre- 
mier de mon retour, qu'il suffira d'avouer sans s'étendre 
au-delà de cet aveu. 

« Je vais me séparer, à mon très grand regret, de 
mon frère, pour environ deux ans et demi * sous peine 
de perdre le peu qui me reste, mes livres, mon linge, ma 
cave, mes carrosses, mes meubles, ma chapelle et tout 
mon bien petit avoir. Je suis obligé de lui laisser et à 
ton frère le soin de déménager, de vendre et de pour- 
suivre le paiement de ce qui m'est dû. Ce sacrifice est 
celui qui me coûte le plus ', sans comparaison. Je finis 

1. Ils ne devaient plus se revoir. Ce frère avait été, avant 90, curé de 
Saint-Brice et prieur de Broves en Picardie. Il mourut le 8 décembre 1821. 
Après avoir réuni toute la fortune du cardinal à la sienne, dit son neveu, 
il ne laissa qu'un héritage de 24,271 francs de rente cinq pour cent con- 
solidés :et encore les avait-il acquis à une époque où les effets publics 
étaient à un cours très peu élevé. 

2. Le cardinal avait eu deux frères prêtres, plus un autre frère, guillo- 
tiné en 1794. Le tableau de renseignements du comité de surveillance 
porte : < Pierre Maury, âgé de 48 ans (il n'en avait que 46, étant né le 
3 mai 1748), frère de deux prêtres émigrés et de l'ex-constituant Maury, 




492 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 

cet article pour ne trop affaiblir en m'attendrissant. 
Depuis un an, j'ai souvent d'importunes ardeurs et 
fréquences d'urine. Mon frère a éprouvé les mêmes 
accidents au même degré que j ai : il en est délivré, je 
suis sa méthode et j'en attends le même effet. C'est 
ma plus grande inquiétude durant le cours de mon 
voyajye, que cette raison m'empêche de faire en poste. 
Je n'ai pas le temps de vous en dire aujourd'hui davan- 
tage. As-tu reçu une lettre de 4 pages de grand papier 
à la Tellier que je t'écrivis de ma main dans le mois 
de février.^ Quoi qu'il puisse en arriver, je ne suis nul- 
lement abattu, je me sens plein de résignation et de 
force. J'ai dicté une apologie à laquelle il est impos- 
sible de répondre, et qui sera bientôt imprimée. On est 
bien fort quand on est sûr de n'avoir à rougir de rien. 
J*en suis là. Dieu merci, tu peux y compter. Adieu, 
jusqu'à notre prochain et imprévu rapprochement. Je 
vous embrasse tous les deux de tout mon cœur. > 

Les deux sœurs voulurent ajouter chacune un mot, 
à la lettre du cardinal. Pauline disait : 

« Après un siècle d'une extrême impatience, nous 
avons enfin, mon cher Sifrein, reçu les quelques lignes 
que tu nous écrivis le 24 avril à Ronciglione, pour les 
remettre à M. de Fortia. Cette lettre est la première 

cinq enfants, une fille aîn<5e de 22 ans, un fils aîné de 19 ans, volontaire 
de r*' classe, un fils de 15 ans, à Paris, une fille de 14 ans et une de 7; 
il est veuf. » A la mort de Jean- Pierre, le cardinal envoya de Rome un 
ecclésiastique chargé de lui amener les enfants de son malheureux frère. 
Outre celui-ci, Maury avait deux autres frères prêtres : Fidèle-Jean- 
Jacques, qui fut exécuté à Avignon le 13 mars 1794 à l'dge de 51 ans ; 
Pierre, né en 1743, qui fut le grand-vicaire du cardinal et mourut après 
lui, le 8 décembre 1821. (Cf. Bonn EL, Les jj2 victimes delà commission 
populaire d^ Orange en ITÇ^^ tome II, pages 112 à 119.) 




CHAPITRE VIII. — SECOND EXIL. 493 

nouvelle que nous avons eue de vous depuis le mois 
de mars. Cette privation n'est pas une des peines les 
moins cruelles que nous ayons souffertes depuis cette 
époque. Vous savoir malheureux, l'être nous-mêmes à 
Texcès et ne pouvoir pas correspondre avec vous est 
un mal que vous comprendrez plus aisément que je ne 
saurais vous le décrire. Après mille chagrins et nous 
être toujours flattées que nous surmonterions la cabale 
formée contre mon oncle, nous avons la douleur de le 
perdre, sans savoir quand nous le retrouverons ! Il 
partira demain matin !... Vous seuls trouverez conso- 
lation et vous réjouirez de ce qui fait notre malheur, 
car, enfin, vous aurez le bonheur de le revoir. Il est si 
doux de se revoir ' après huit ans d'absence, et on en 
est si aise ! Pour moi, je regrette amèrement d'avoir 
été mariée si peu de temps avant le changement de 
fortune de mon oncle, je vais me trouver séparée de 
ma famille entière. Si j'étais libre, tout me porte à croire 
que mon oncle m'aurait menée avec lui en Italie, je 
n'aurais pas eu le chagrin de le quitter et j'irais vous 
retrouver. Au lieu de cela, voyez quelle différence. 
Ajoutez-y que mon oncle y perd tout ce qu'il m'a donné 
pour m'établir. Il n'en faudra pas moins quitter Fanny, 
si M. de Biliotti persiste à vouloir retourner chez lui. 
Nous sommes tous plongés dans la plus affreuse tris- 
tesse ; j'ignore comment nous supporterons le jour de 
demain. Tout se réunit pour nous le rendre désastreux. 
Ce n'est pas un voyage d'agrément que mon oncle va 



I. Toujours esclave de la correction et de la pureté du style, le cardinal, 
qui a lu la lettre de sa nièce, efface le mot revoir tX le remplace par celui 
de retrouver. Ce détail confirme le calme, dont la sœur s'émerveille et 
s'encourage, en écrivant au frère. 



494 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



entreprendre. Sa santé, quoique assez bonne, ne Test 
plus assez pour ne pas nous livrer à une inquiétude 
extrême. Son esprit est heureusement très calme, et je 
vous assure qu'il nous donne à tous du courage, en 
nous montrant la plus grande résignation. Vous allez 
le voir ; il est donc inutile de vous entretenir longue- 
ment de nous. Qu*il vous suffise de savoir que nous 
sommes tous très à plaindre. Votre sort, que nous 
ignorons entièrement, ne nous laisse pas un moment 
de repos. C*est le cas de dire qu'on souffire beaucoup 
pour les siens. Dieu nous afflige de toutes les manières. 
Adieu! mes très chers amis, je vous quitte, car je suis 
trop attendrie. Je vous aime et je vous embrasse mille 
fois du meilleur de mon cœur. > 

La sœur de Pauline, Madame de Biliotti, voulut 
encore joindre son P. S. 

^ Et moi aussi, mes bons amis, je ne saurais rien 
ajouter à la lettre de Pauline. Elle vous exprime tout 
le bonheur que nous a procuré votre petite lettre. Il 
faut en avoir été privé aussi longtemps pour en sentir 
tout le prix. Tout bonheur est fini pour nous. Vous 
savez nos malheurs, et la séparation cruelle que nous 
allons subir d'abord avec mon oncle et ensuite avec 
chacun de nous. Nos cœurs sont gros de douleur. 
Adieu ! mes bons amis; je finis en vous embrassant un 
millier de fois. Ces messieurs sont tous revenus. Ils 
vous font mille affectueux compliments et vous remer- 
cient beaucoup de tout ce que vous avez dit d'obligeant 
pour eux. Sifreinie vous embrasse de tout son cœur, 
ainsi que M. de Biliotti. Adieu ! je vous aime bien ten- 
drement. » 



CHAPITRE VIII. — SECOND EXIL. 49S 



M. de Biliotti jetait ensuite la note d'espérance sur 
ce désespoir. 

« Je considère, mon cher Monsieur, le départ de 
votre oncle pour l'Italie, sous des couleurs moins som- 
bres que- mesdames vos sœurs. La philosophie est un 
peu mon affaire, et puis Tespérance que j ai daller lui 
faire une visite, en profitant de cette occasion pour 
faire un voyage d'amateur en Italie, me sera pour moi 
une sorte de compensation du chagrin que nous aurons 
à en être séparés. Je n'en serai pas moins empressé de 
présenter à mademoiselle votre sœur les assurances 
de mon attachement. Recevez pour vous d'avance. 
Monsieur, les expressions de toute mon estime. — 
Joseph de Biliotti >. 

III. 

La lettre suivante, écrite par le cardinal à son neveu, 
«de Bologne, le jeudi 4 juin 1814», va nous dire 
quelque chose des tristesses de cet exode vers le der- 
nier exil, dissimulées sous la sérénité et la résignation 
du banni : 

« Tu dois avoir reçu la lettre que je t'écrivis de Paris, 
pour t'annoncer mon retour en Italie. Me voici heu- 
reusement arrivé à Bologne, avec un bon voiturier, 
seul mode de voyager que j'aie osé risquer. Ma santé 
n'en a point souffert. Je me trouve pour le moins aussi 
bien qu'au moment de mon départ, et j'espère que le 
repos me fera éprouver le bénéfice du voyage. Je pars 
d'ici ce soir pour arriver de très bonne heure à Florence 
après- demain samedi. Je compte me remettre en route 



498 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 

« Tu as dû recevoir deux lettres de moi à Florence, 
et je t en ai adressé une, il y a huit jours, par Marenghî. 
La tienne de Turin nous a tous désolés, en nous ap- 
prenant que tu n'y avais pas reçu la mienne, et que ta 
maladie te tracassait ; mais une lettre, que mes nièces 
ont reçue de leur jeune frère, qui en contenait une, qu'il 
avait reçue de Marenghi, a mis le comble à notre 
affliction. Ah ! si j'avais prévu tout ce que je crains, 
je me serais jeté à tes pieds, pour t'empêcher de faire 
ce cruel voyage, et pour te décider à renoncer à tout. 
Mais ma raison arrête ici mon cœur. Je ne dois ni 
t'affliger ni t'affaiblir. Jamais tu n'eus un si pressant 
besoin de t'occuper de ta santé, et de conserver ta tête 
calme pour faire triompher ton bon droit. Au grand 
moyen solidement basé sur une très belle et très publi- 
que renommée, j'en ajoute un dernier qui me garantit 
la certitude de ton triomphe. Le voici. Tu sais que 
dans ce moment l'Europe entière a les yeux sur toi. 
Toi qui as défendu et sauvé tant d'innocents, manque- 
rais-tu de talents et de sang-froid pour repousser la 
calomnie et l'ignorance ? En voici un autre. Tes adver- 
saires, ou tes ennemis, ou tes envieux, savent très bien 
que toute la catholicité a les yeux ouverts sur ce qui 
va arriver. Ils sont trop adroits pour ne pas comprendre 
que le public éclairé, et il y en a un en Europe, appel- 
lerait de leur décision. Quelque passionné qu'on soit, 
on ne se fait pas redresser par l'opinion publique. 
C'est par ces réflexions que j'inocule à ce qui m'entoure, 
que je conserve ma tranquillité. Un mauvais et très 
mauvais pas ne fit pas broncher le maître de Georges ; 
il n'y a point ici de mauvais pas. 

« Le très petit nombre de personnes que je vois est 



CHAPITRE VIII. — SECOND EXIL. 497 

je désire de savoir quand le pape y reviendra. As-tu 
vu le cardinal Fesch ? Je ne sais rien de ce qui se 
passe à Paris depuis le 21 mai. Je partis le 18, je trouvai 
des nouvelles de la famille et les gazettes à Lyon. 
Rien ne s'est trouvé pour moi en poste restante à Tu- 
rin, et je ne compte sur rien à Florence. On a mal 
calculé, quoiqu'on soit instruit très exactement de mon 
itinéraire. Il est vrai qu'on n a pas dû manquer d'af- 
faires depuis mon départ. J'ai composé un mémoire 
exact et triomphant, que je suppose imprimé et publié. 
Le conseil de l'enfer ne le réfuterait pas ; j'en ai avec 
moi le brouillon \ Adieu, mes deux et chers enfants ; 
soyez tranquilles sur ma santé, sur mon courage d'es- 
prit, sur ma tranquillité. Les coups d'épingle me 
mettent aux champs, les coups de barre ne me font 
rien ; c'est la vérité. Je vous embrasse de tout mon 
cœur, et je ne veux vous voir que dans le mois de 
juillet, c'est bien entendu. Bonjour, bonjour. » 

Ainsi Maury ne se doutait nullement de ce qui l'at- 
tendait à son arrivée et il croyait fermement rentrer à 
Montefiascone, sans obstacle. Nous verrons tout à 
l'heure que rien n'était plus certain que le contraire. 
En attendant, on lira avec intérêt la lettre de l'abbé 
Maury, le frère que le cardinal laissait après lui à 
Paris. 

Elle est datée de « Paris, 19 juin 18 14 », et, parmi 
des détails un peu banals d'affaires, renferme des ren- 
seignements précis sur ce qui a suivi le départ du car- 
dinal. 



I. C'est sur ce brouillon que nous avons pris la reproduction de ce 
mémoire sur lequel Maury et les siens, comme nous allons voir, fondaient 
tant d'espérances. 

Correspondance inédite. — 11. 3» 



500 MÉMOIRES DE MAURY. — LTVRE QUATRIÈME. 



avec son compte de i8i 3, ainsi conçu : « un i^^ envoi de 
3000 fr.,en provision 488 fn, «et comme sa recette, cette 
année, est de 5000 fr., pour compléter son payement, je 
recevrai de lui un de ces jours une lettre de change de 
1 5 1 2 fr. Voilà bien évidemment pour 1 8 1 3 une recette de 
5000 fr., dans laquelle ne sont pas compris les 1 192 fr. 
des droits réunis qu'on ne paye pas encore pour 181 3. 

4L Mardi dernier, je reçus de la Préfecture un man- 
dat de 500 fr. pour à-compte de la moitié de mon 
payement pour le trimestre du i^»" janvier au i^*" avril 
1814. Je n'ai pas su pourquoi on avait laissé en arrière 
le trimestre du i^^ octobre au 31 décembre 181 3. Mais 
j'ai su qu'on n'avait payé que les chapitres, les curés, 
les desservants et les boursiers. J'ai également su d'une 
manière très positive que le corps épiscopal n'avait 
rien reçu depuis le i 'octobre 181 3. David Portalis 
m'a dit très positivement que le filleul de Selhaye 
serait payé de tout ce qui lui est dû jusqu'en avril 
18 14 et que, sans difficulté, il continuerait à jouir de 
ce qui lui fut donné en octobre 1806. Je le désire et 
je le crois de tout mon cœur. Le comte François de 
Nantes a perdu sa place des droits réunis ; il est rem- 
placé par le comte Bérenger qui, outre cette belle place, 
jouit de celle des douanes. 

« Rien n'est déplaisant comme d'écrire sans être 
certain que ce qu'on écrit parviendra à son adresse ; 
et c'est le cas où je me trouve. J'espère que je ne serai 
pas longtemps dans cette situation. Fasse le ciel que 
je reçoive bientôt une de tes lettres ! Cependant le 
chagrin que ton silence me cause n'est pas une raison 
pour ne pas t'écrire ; je sens trop vivement ce que ton 
silence me cause de peine, pour m'exposer à te la faire 



CHAPITRE VIII. — SECOND EXIL. 499 



enchanté du Mémoire, Jusqu à présent, on ne m*a cité 
qu'un nommé Mutin, diacre depuis 25 ans et Tun des 
collaborateurs Aw Journal des Débats y qui ait osé atta- 
quer ce bel ouvrage. Je joins ici sa feuille du 14 juin, 
pour que tu craches sur cette rapsodie. Demain 20 juin, 
j'irai coucher rue Michel-le-Comte, n® 27. Tu pourras 
adresser tes lettres à moi, à mon neveu ou à Costanzo, 
comme tu voudras. Je grille de sortir de cette maison- 
ci, je t'y cherche toute la journée, et je ne t'y trouve 
jamais. 

« J'ai laissé calmer mon cœur,que ce que tu viens de 
lire n'agitait pas mal, pour parler plus froidement de 
tes affaires. Et d'abord, où en est ta bourse ^ Tu es 
toujours le même. Écris-moi quelle somme je te dois 
envoyer, et je m'adresserai à M. de Saint-Gilles pour 
te la faire passer. Je ne trouve à vendre, ni le vin, ni tes 
chevaux, ni tes voitures, ni tes ornements. L'espoir de 
vendre au successeur ' m'a empêché jusqu'à présent 
d'avoir recours à un encan public. Si sous peu de jours 
je ne découvre rien à cet égard, j'attendrai et je ven- 
drai d'abord à l'encan les chevaux qui, jusqu'à ce jour, 
m'ont servi pour le transport du mobilier sur un 
chariot. 

« Hier, j'ai reçu une lettre du très honnête Julien 



I. Ce fut cet archevêque de Reims, dont il est souvent question dans 
la correspondance du cardinal avec Louis XVII I. Mais il ne fut nommé 
archevêque de Paris qu'après la mort de Maury. Alexandre-Angélique 
de Talleyrand-Périgord, archevêque-duc de Reims, avait refusé de se 
démettre en 1801. Aussi, lorsqu'il fut nommé grand-aumônier du roi 
après les Cent-Jours,cette nomination, qui équivalait au portefeuille des 
cultes, fut assez mal accueillie en cour de Rome et dans le clergé fran- 
çais. Le 28 juillet 1817 cependant, il fut proclamé cardinal, avec MM. 
de la Luzerne et de Bausset. Il avait sacré Louis XVI, il maria le duc 
de Berry et baptisa le duc de Bordeaux. Il mourut en 1822. 



502 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



IV. 



Quand il partit de Paris pour Rome, où il n'avait 
point été mandé, ses amis le conjuraient de renoncer 
à ce dessein. Le cardinal leur répondit : 

— Je n'ai jamais craint le danger. Le pape est mon 
supérieur et mon juge, je cours où le devoir m'ap- 
pelle. 

Pie VII était à Césène, dans la Romagne, quand 
les journaux y apportèrent la nouvelle du départ de 
Maury et de son intention de rentrer à Montefiascone. 

Aussitôt, le 3 mai, le pape signa un motu proprio 
ainsi conçu : 

« Pour des causes très graves. Nous suspendons, de 
notre propre mouvement, de science certaine, après 
une mûre délibération, par la plénitude de la puissance 
apostolique, notre cher fils Jean-Sifrein Maury, du 
titre de la Très-Saînte-Trinité-au-Mont-Pincius,cardi- 
nal-prêtre de la sainte Église romaine, évêque de 
Montefiascone et Cornéto,de tout exercice de juridic- 
tion épiscopale dans ses églises et diocèses, ainsi que 
de l'administration des revenus et des biens qui 
appartiennent aux menses des susdites églises. Pour 
pourvoir ensuite au gouvernement de ces mêmes dio- 
cèses, Nous députons notre vénérable frère Bonaven- 
ture, évêque de Cervia, en qualité d'administrateur 
apostolique de ces églises, lui ordonnant de partir 
aussitôt d'auprès de Nous pour s'y transporter,et d'en 
prendre la pleine et libre administration,conjointement 
à celle des revenus et des biens qui relèvent de leurs 



CHAPITRE VIII. — SECOND EXIL. 5OI 



éprouver. Peut-être me déciderai-je à t'écrire par Lîcca, 
malgré ce que j ai appris par la lettte que mes nièces 
ont reçue. J'ai toujours été attaché à Licca, j'ai tou- 
jours compté sur son affection, et je le crois incapable 
de ne pas me servir, si je lui en fournis l'occasion. 
Peut-être me déciderai-je à écrire à Meconi. Fasse le 
ciel qu'une de tes bonnes lettres me tire bientôt de 
cette perplexité! 

« Par réflexion, je ne t'envoie pas \e Journal des 
Débats. En vérité, il ne mérite pas cet honneur. Il est 
inutile de grossir mon paquet, et je ne dois pas faire 
cet honneur à ce journal du mercredi 15 juin. Il vaut 
beaucoup mieux te dire et redire que tous les bons 
esprits que j'ai vus m'ont assuré, sans compliment, 
qu'on en était généralement enchanté. Mes alentours 
me font journellement le même rapport, et ils voient 
beaucoup de monde. 

« Je ne conçois pas par quelle fatalité tu n'as pas 
trouvé une de mes lettres à Turin, car, pendant plu- 
sieurs heures, nous avons été d'avis de t'envoyer 
Victor, qui devait te joindre dans cette ville, quoiqu'il 
ne dût partir qu'un ou deux jours après elle, et que nous 
ne renonçâmes à ce parti que sur Tavis de l'homme de 
la chaussée d' Antin, que, comme tu sais, j'avais consulté 
plusieurs fois. Ma première lettre que je t'adressai àFlo- 
rence te rendait compte de tous ces faits. Dieu veuille 
que tu aies reçu cette lettre, ainsi que la seconde, que 
je t'adressai aussi à Florence! Tout ce qui m'entoure 
se porte à merveille. Sifreinie allonge son alphabet, 
elle n'a pas oublié le chocolat dont tu la régalais. Du 
courage et du courage ; mais avant tout ta santé. 
Toute la tribu t'embrasse bien cordialement. » 



imra^if r»r hlati^t. — uvke 



\ ^ t^ indii^ b. zztpit signée par le Saôm-Père dans 
imt teirrt gat ; itàrsas* £ offlce à Son Eniîncnce, et que 
v.-ïiii lu iristanersr ta: arrjram à MoDteifiascoiie, si 
1-1^ ' i rrnirï^tii ôtrii tiiiilit. Dans le cas que M. le 
nii-dinii- r v 5;:tr: pas encore rendu. Votre Seigneurie 
îi'^Hc-îSfîîTnt ierî. er sorte ae s'infanner de Tépoque de 
>:ir i.— rt^ te i^ iifL: dL I s'esi arr&ê. afin de lui expé- 
£*t- ,L rfrr^ z.ir j^t ."ccaaoG sûre, paur avoir la cer- 
r : jôt r^ tii't s:ij: renlfse en ses propres mains, ei que 
>:c Zrr.r»er»rt Σ rer^^re arant d'entrer dans le 

^ Si S:. r.:t:t st rr.-^i: ass.n« que tous les individus, 
::.r: t'r^»r>uL5c»r-»t*> qje séculiers, qui habitent ces 
i'^'^v j «A^rsts. sf >.^-:Tnf-iir:>rt, sans la moindre hésita- 
i'.^* i rt-^ i ^.trsix'^?:? p.'^nriScaJes : dîîîéremment, le 
S- *: T-r: f:r2 : v r-Art-ier er. i.vjien^^rjeur contre ceux 
: ^ -":>î:f-i. rr: :.. corirr If rs vnire obstacle à l'exécution 



< . :- :: ^r. ir Sa Siir.ieie e<t que vous vous met- 
: r: ** -:i ,i:f ^er,: en rc^^ie roar Montefiascone, et 
: : ^ ^. > ÀC-^^-^^rac :e ne su bénédiction apostolique. 

\ \,'x-> x\ y,T excv.::e !es ordres du Saint- Père, je 
% .-,-> : nf i n^Tc-r r, e:v\ — François ' archevêque 

\ ,;n *i'n:v:r,i:enr, v:n: :\\rait avoir accompli sa déli- 
ât «uv: avcv ouelqje rudesse, ne prit point les 
niN-vSs,i;re> po;jr éviter à l'exilé Téclat de 
\-v::on v..:: ranendait à Montefiascone. Mais le 
. .vr.:,:\;: vivait .r.-.^ris iwr la voix publique, à Radîcofani, 
,os *no<.:r:s ivisos à Césène. Il traversa son diocèse de 
» \ » * » » ■ 












L 



CHAPITRE VIII. — SECOND EXIL. 50$ 



nuit et, quand il reçut le paquet des lettres pontificales, 
il était déjà à Viterbe, sur la route de la Toscane, sur 
le chemin de Rome, où il se rendit. 

Il y arriva le 19 juin. Tout aussitôt, il reçut un billet 
non-signé du cardinal Pacca, secrétaire d'État par inté- 
rim, qui lui interdisait l'entrée de Montecavallo et de 
la Chapelle Papale. 

Maury, tout en protestant de sa soumission aux 
ordres du Saint-Père, demanda à connaître et à être 
admis à discuter les torts qu'on lui reprochait. On lui 
répondit que les torts étaient graves et évidents, et 
qu'ils allaient lui être communiqués. 

Dans l'intervalle, arriva à Rome le mémoire publié 
à Paris. On le soumit à une commission spéciale, qui 
y trouva matière à un long examen. Le neveu estimait 
qu'il eût mieux valu attendre l'accusation, avant de 
publier l'apologie. 

— C'est vrai, répondait Maury, maïs je préférais la 
paix à la victoire. J'ai voulu faire tout ce qui était en 
mon pouvoir pour éviter un grand scandale. D'ailleurs, 
on avait avancé les propositions les plus erronées, et 
les faits s'étant passés à Paris, c'était à Paris seulement 
que je pouvais et que je devais, sous les yeux des 
témoins, assurer ma bannière. L'honneur avant tout! 
c'est ma devise. 

Cependant, Maury insistait pour être jugé. 

— Excusez-nous, répondait le cardinal Pacca ', ayez 
encore un peu de patience, les occupations du Saint- 
Père ne lui laissent pas un instant de liberté. 

Impatient de tous ces délais qui se prolongèrent pen- 

I. Toutes nos recherches ont été inutiles pour retrouver ces billets de 
Pacca, dont le neveu dç Maury n'a donné qu'une brève analyse. 



S06 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 

dant près d*un an, Maury finit par écrire qu'il considérait 
le refus d'une discussion comme la plus triomphante 
de toutes les apologies. 

Au fond, c'était la bonté miséricordieuse de Pie VII 
qui reculait l'heure d'un éclat que Sa Sainteté eût 
voulu éviter. 

— Le cardinal Maury a eu bien des torts, répétait 
le bon et humble Pontife, nous en avons eu.nous-même 
de bien graves, ajoutait- il, en faisant allusion à la 
signature extorquée un jour par la violence à ses 
augustes mains de captif à Fontainebleau; et il con- 
cluait, en repoussant ou tout au moins en essayant de 
différer l'exécution que les adversaires de Maury récla- 
maient avec les instances d'un zèle que le pape trouvait 
bien amer. 

V. 

Depuis que Maury avait quitté Rome en 1 794, les 
principaux amis qu'il y comptait dans le Sacré-Collège 
étaient tour à tour descendus dans la tombe. Le car- 
dinal d'York, le doyen Albani, l'ami de Pie VI Zélada, 
les cardinaux Honorati, Gerdil, Bellisomi, Antonelli 
et Borgia étaient morts. Consalvi était absent. D'autres 
amis: Ruffb, Joseph Albani, les deux Doria, Pignatelli, 
compromis dans l'affaire du divorce, étaient tenus 
dans une sorte de demi-disgrâce. Maury se sentit seul. 

Il essaya de demander aux lettres la distraction 
nécessaire à son incroyable activité d'esprit, toujours 
vive malgré l'âge et les revers. On le vit surtout devenir 
pieux et prendre des habitudes dévotîeuses qui avaient 
toujours un peu manqué à sa façon de comprendre et 
de pratiquer la foi, dont il défendait les principes et Iç 



CHAPITRE VIII. — SECOND EXIL. $0/ 

fonds. Chaque jour, sur les pentes les plus solitaires, 
le cardinal disgracié s*en allait, seul, loin de tout regard, 
récitant le rosaire, avec cette tendre et filiale dévotion 
pour la consolatrice des affligés, que sa mère avait pris 
soin de lui inspirer dès l'enfance et qui devait être son 
meilleur refuge, durant les années que la miséricorde 
divine lui avait réservées pour se recueillir, avant 
d'entrer dans son éternité. 

Mais la nature à part du Vauclusien reprenait sou- 
vent le dessus, dans ces luttes des derniers temps. 
Nous en avons le témoignage dans les lettres qu'il écri- 
vait à ses chères nièces de France, Mesdames de 
BilLotti et de Rouly, à cette époque. 

€ Les coups de barre ne me font rien, répétait-il 
un jour à Tune d'elles, les coups d'épingle me mettent 
au champ : on ne gagne jamais avec moi une ligne de 
terrain. Ma liberté me reste entière, si l'on veut me 
commander. J'ai l'esprit plus que tranquille, puisque 
ma conscience n'est point agitée. Je ne me sens aucun 
besoin d'être plaint dans ces variations de la fortune, 
que je brave sans craindre qu'elles puissent me sur- 
monter jamais. 

« Tous nos beaux projets d'éducation pour ma 
nièce Sifreinie sont évanouis, écrit-il ailleurs mélanco- 
liquement, et la seule chose que je regrette, c'est le 
bonheur que je me proposai de lui assurer. Qui sait si 
je verrai jamais cette enfant?... Il faut que l'amitié 
vive au jour le jour, sans se perdre dans les chimères 
d'un avenir impénétrable. Hélas! je n'ai été et ne suis 
encore que trop aimant, et cette pauvre petite ne saura 
peut-être jamais l'intérêt que je lui porte. 



S08 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



« L'horizon est nébuleux, dit-îl encore, et semble 
aussi le devenir chez vous. J ai des affaires et des em- 
barras par-dessus la tête, mais je me résigne à toutes les 
épreuves les plus ennuyeuses de la fortune que me pré- 
pare l'inconstance de ses folles rigueurs. J'ai des lettres 
à écrire en masse. J'en ai deux à griffonner en italien, 
corvée très humiliante pour mon amour-propre. Ce 
ballottage me fait regretter quelquefois de ne m'être 
pas borné à la vie végétative de mon pays. La fortune 
m'a fait payer trop cher ses caprices et ceux qui m'ont 
envié ses faveurs, sans examiner les travaux ou les 
dangers qui en ont précédé l'inconstance, doivent jouir 
de mes peines avec une infernale volupté. Je touche 
peut-être à ma cinquième révolution, et c'est fort hon- 
nêtement payer ses prospérités. Si je suis destiné à 
servir d'exemple,je me trouve seul vétéran en ce genre, 
où je ne me découvre dans mes souvenirs aucun 
compagnon. Si j'assiste comme victime à de pareils 
spectacles en France ou en Italie, ces aventures seront 
uniques dans ma longue histoire. 

« Au milieu de tant d'épreuves, conclut-il,ma santé 
mérite seule de faire envie. L'année que nous avons 
commencée sera toujours insolvable pour réparer les 
maux que m'a causés celle qui l'a précédée. — Je laisse 
aller ma plume pour vous montrer un abandon d'épan- 
chement, qui est toujours en moi le signe le plus 
certain de l'intérêt qu'on inspire à mon cœur. » 



•I. 
•r 



CHAPITRE NEUVIEME. 

La CONDAMNATION- 
SOMMAIRE. — La Junte, en l*absence du pape, fait arrêter le cardinal 
Maury. — On essaie de corrompre le secrétaire. — Réponse indignée 
de celui-ci. — Consalvi fait sortir son ami du château Saint-Ange. — 
État misérable où la captivité a réduit le cardinal. — Visites de Consalvi. 

— Il transmet au pape la démission de Maury. — Touchant billet par 
lequel il annonce à Maury les dispositions de Pie VII à son égard. — 
Audience du pape. — Louis XVI 1 1 se montre moins clément que Pie VI I. 

— Lettres au jeune abbé Louis Neri. 



I. 

CEPENDANT, avec l'appui du cardinal Pacca, 
qui le raconte dans ses Mémoires, quelques 
personnages influents redoublaient d'efforts auprès 
de Pie VII, pour vaincre les hésitations du miséricor- 
dieux pontife. 

— Nous demandons, disaient-ils, un grand exemple. 
Montrez, Très-Saint-Père, au monde catholique quelle 
punition ont méritée les évêques et les prêtres des 
pays étrangers, et surtout de France, qui ont méconnu 
la légitime juridiction du chef de TÉglise. 

Pie VII finit par cédera ces instances. L'instruction 
de l'affaire du cardinal Maury fut ordonnée. Mgr 
Caprano, depuis cardinal, et Mgr Invernizzi furent 
désignés pour examiner les pièces. 

Mais, au moment où l'on commençait d'instruire le 
procès, une nouvelle tomba, comme un coup de foudre, 



5IO MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



dans Rome. L empereur avait rompu son ban. L aigle 
volait de clocher en clocher de Fréjusà Paris. L empire 
était rétabli, et les Bourbons fuyaient devant le glo- 
rieux revenant de l'île d'Elbe. 

D'autre part,le roi Murât déployait le drapeau de Tin- 
dépendance italienne, et les Napolitains envahissaient 
les états pontificaux. Pie VII résolut de quitter Rome 
et se dirigea sur Gênes. A cette nouvelle, Maury fit 
demander les ordres du pape. On lui répondit qu'on 
ne lui en donnait aucun. Estimant qu'il ne pouvait pas 
se mettre sans caractère à la suite du cortège, Maury 
se décida à demeurer dans Rome ; on devait lui en 
faire un grief. 

Il n'est que juste d'observer que, s'il l'eût voulu à 
ce moment, rien ne lui était plus facile que d'imiter le 
cardinal Fesch et de retourner à Paris, car il était 
aussi libre que celui-ci, sortant chaque jour pour aller 
se promener dans les solitudes environnantes. 

La «Junte d'État », composée du cardinal La 
Somaglia.et des prélats Riganti, San Severino, Falsa- 
capa, Ercolani, Giustiniani et Rivarola. prit peur du 
séjour de Maury dans Rome, qu'elle gouvernait au 
nom du Souverain- Pontife. Elle manda à Gênes que le 
cardinal relevait la tête, parlait beaucoup et songeait 
à retourner en France. La dépêche concluait à l'arresta- 
tion de Maury per maggior sicurezza, 

Pacca, après avoir pris les ordres du pape, répon- 
dit que, s'il y avait effectivement du danger à laisser 
le cardinal Maury en liberté, on pouvait s'assurer de sa 
personne, mais que, dans ce cas, il faudrait procéder 
sans éclat, et surtout, par respect pour sa pourpre, ne 
pas enfermer Maury dans une forteresse. 



CHAPITRE IX. — LA CONDAMNATION. SU 

La Junte estima cet ordre trop miséricordieux. Le 
12 mai, au milieu de la nuit, avec un grand appareil 
militaire, elle fit arrêter le cardinal, le fit conduire au 
château Saint-Ange ^ 

Rien n'était prêt pour recevoir 1 eminent prisonnier. 
Dans la cellule qu'avait occupée le charlatan Cagliostro 
et qui lui fut pour cela assignée dans une intention 
injurieuse, il n'y avait pas même un grabat. Un autre 
prisonnier, neveu du cardinal Borgia, lui prêta son lit. 

II. 

L'émotion fut grande, raconte Pacca, en Europe, 
quand on y apprit l'arrestation de Maury. La commis- 
sion, chargée de le juger, comprit qu'il fallait la justi- 
fier, et donner satisfaction à l'opinion publique sur- 
prise. 

Nous avons retrouvé, dans les papiers de Maury, 
une lettre adressée à son secrétaire, datée de Rome, 
le 15 mai i8i5,et qui jette quelque jour sur cet épisode. 
L'auteur de la lettre y disait-: 

« Le gouvernement, ayant dû procéder à l'arresta- 
tion de S. É. le cardinal Maury, s'occupe à présent de 
connaître les faits qui peuvent être à sa charge. Une 
personne de mon intime connaissance m'ayant appris 

I. Le cardinal Pacca dit seulement à ce sujet : <L La Junte, pour des 
motifs que je dois supposer très justes, crut devoir suivre sa première 
résolution. > Nous croyons que l'intention du gouvernement intérimaire 
fut beaucoup moins encore de s'assurer de la personne que des papiers 
du malheureux cardinal. On fouilla chez lui, après son arrestation, avec 
une extrême sévérité, et en dehors de sa présence. Maury regrettait 
surtout plus tard la disparition de la belle croix pectorale que lui avait 
donnée Pie VI et que des sbires subalternes firent disparaître à cette oc- 
casion. 



512 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



que vous Tavez servi pendant dix années en qualité de 
secrétaire et que vous êtes ainsi très à portée de four- 
nir les lumières qu'on voudrait se procurer sur sa 
conduite en Italie et en France, je vous prie d*en faire 
un journal qui comprenne tout,tout,tout. Dès que cette 
lettre vous parviendra, mettez donc aussitôt la main à 
l'œuvre : on usera ensuite d'un stratagème pour vous 
mander à Rome. Vous ferez une chose très agréable 
au gouvernement, et par là vous acquerrez un droit à 
sa reconnaissance, égal au service que vous lui aurez 
rendu. — Je finis, en vous assurant de la parfaite estime 
avec laquelle, etc i^. 

Le secrétaire, que Maury, nous le verrons bientôt, 
affectionnait particulièrement, se trouva peu flatté de 
la « parfaite estime » du personnage qui voulait faire 
de lui un délateur. Il répondit en peu de mots que, ni 
en France, ni en Italie, il n'avait jamais rien vu, dans 
la conduite du cardinal, qui pût lui faire encourir le 
moindre blâme, et qu'en outre de ce motif péremptoire 
de se refuser à la demande qui lui était faîte, il ne 
pouvait y accéder, sans manquer aux lois les plus 
sacrées de l'honneur. 

Pendant trois mois et quatorze jours, Maury endura 
les privations de la prison, toujours courageux et ferme, 
attendant que ses juges le fissent appeler ou vinssent 
l'interroofer. Personne ne vint. 

Mais quand le cardinal Consalvi, revenu de sa mis- 
sion au Congrès de Vienne, rentra à Rome, à la suite 
du pape rentré lui aussi glorieusement dans sa capi- 
tale après les tristes événements de 1815, trouva son 
vieil ami au château Saint-Ange, il se montra navré 



CHAPITRE IX. — LA CONDAMNATION. 513 

du récit de cette captivité, qu'il n eut point laissé accom- 
plir, s'il avait rempli, au moment où eut lieu l'arresta- 
tion, les fonctions de secrétaire d'État auprès de 
Pie VII. Toute l'énergie résignée de Maury n'avait pu 
en effet le préserver de la contagion d'un air insalubre. 
Une sorte de lèpre couvrait le corps du malheureux 
prisonnier, et le scorbut se déclarait. 

Immédiatement, à la date du 26 août, Consalvi 
ordonna la translation du captif au couvent de Saint- 
Sylvestre, situé sur le mont Cavallo, dans le quartier le 
plus sain de Rome. Par les soins du secrétaire d'État 
encore, le procès fut abandonné ' et la commission qui 
en était chargée dissoute. 

Maury ne se crut pas quitte pour cela ; il voulait 
venger sa mémoire et la réhabiliter aux yeux de la 

I. En dehors des questions de principes, il y avait, dans les Animad- 
versiones des commissaires enquêteurs, cette question de fait : Le car- 
dinal a-t-il eu connaissance du Bref qui lui interdisait d'administrer le 
diocèse de Paris? Maury l'a toujours nié, et c'est une tradition dans sa 
famille qu'il en était ainsi. M. Henri Welschinger, dans une récente publi- 
cation sur VAbbé (PAstros et Napoléon, soutient que cette affirmation est 
contraire à la vérité. Il s'appuie pour cela sur le texte d'une dépêche 
jusqu'ici inédite du ministre des Cultes à l'empereur, ainsi conçue : « En 
remettant au cardinal cette lettre comme la première, écrit Bigot de 
Préameneu, il s'occupera des moyens de parer le coup. Il aura l'honneur 
d'en parler à Votre Majesté. » Il ne nous semble pas résulter, avec une 
évidence absolue comme celle qu'y trouve M. Welschinger, que le car- 
dinal a vu et lu le dit Bref. D'une foule de passages de ses lettres intimes 
et des notes que nous avons reproduites, nous croyons, au contraire, 
pouvoir conclure que l'empereur, soit qu'il eût voulu comme le con- 
seillait le ministre, « épargner au cardinal le tourment que cette lettre 
pourra lui causer », soit qu'il ait craint d'éveiller les scrupules de con- 
science qui eussent gêné le César dans sa lutte contre le pape, s'est 
abstenu de communiquer à Maury le texte même du document pontifical. 
M. Poujoulat se tire de difficulté, en disant que le cardinal n'en a jamais 
eu connaissance officiellement. Nous croyons qu'on peut aller encore 
plus loin, dans la défense de Maury, lequel, de plus, ne l'oublions pas, 
avait pour lui le préjugé alors si général des libertés gallicanes, si heu- 
reusement dissipé aujourd'hui par les définitions du Concile du Vatican. 

Correspondance inédite. — II. 33 



514 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



postérité. C est alors qu'il se mit à la composition du 
grand Mémoire, dont nous avons déjà indiqué le plan 
et les données. Deux fois, il en a écrit, de sa propre 
main, le manuscrit qui est, comme on sait, des plus 
considérables. 

Le travail et la prière le consolaient. Dieu permît 
qu'à ces deux éléments de réconfort dans la disgrâce 
vint s adjoindre une précieuse amitié, qui s'ingénia à 
lui adoucir la tristesse dans l'adversité et l'abandon 
général. 

III. 

Cette force lui vint du cardinal Consalvi. 

Le noble cœur du secrétaire d'État se révoltait 
devant l'abandon des anciens flatteurs de son col- 
lègue malheureux. Fréquemment, il le visitait, pour 
lui apporter les consolations de l'amitié. Fréquemment 
aussi, il parlait de lui au pape et préparait doucement 
les voies à la réconciliation, malgré les efforts des 
implacables qui estimaient que ce serait un scandale. 

Maury cependant, toujours obstiné dans ses idées 
et peu enclin à céder aux instances de son généreux 
ami, croyait devoir s'envelopper dans le silence et la 
dignité d'une réserve absolue. 

— Croyez-m'en, disait Consalvi, il est plus que 
temps de faire finir cette triste querelle. Je vous en 
conjure, vous qui avez tant d'esprit, venez à mon aide, 
imaginez un moyen prompt et également honorable 
pour tous, de sortir de ce labyrinthe. 

Enfin, un jour, Maury dit à son noble ami : 

— Je suis toujours tendrement dévoué au Saint- 
Pcre, et je le plains sincèrement d'avoir avec sa belle 



CHAPITRE IX. — LA CONDAMNATION. 515 

âme cédé aux conseils d'une troupe d'insensés. On a 
osé dire et laissé imprimer à Rome qu'en acceptant 
l'administration capitulaire de l'archevêché de Paris, je 
m'étais moi-même déchu, ipso facto, de mon siège de 
Montefiascone. J'offre la démission libre et spontanée 
de cet évêché. Qu'on l'accepte purement et simplement, 
je n'en demande pas davantage. 

Consalvi n'en voulut pas entendre plus long. 
Prenant aussitôt congé de Maury, il courut au Vatican 
porter à Pie VII la nouvelle. Le pape, touché et heu- 
reux, souscrivit sur-le-champ à la proposition ; et, 
quoique Maury eût eu la délicatesse de laisser tout 
intérêt pécuniaire à l'écart. Sa Sainteté lui assigna 
immédiatement, sur la chambre apostolique, une dota- 
tion de quatre mille piastres qui formaient le traitement 
annuel des cardinaux statistes, quand ils n'étaient pas 
pourvus en bénéfices ecclésiastiques. 

Nous avons retrouvé, dans les papiers de Maury, 
l'original de la lettre par laquelle Consalvi annonçait 
à son ami la solution. Le papier et l'écriture gardent les 
traces de la joyeuse émotion du bon secrétaire d'État. 

Il écrit « du palais Quirinal, le 25 mars 18 16 » : 

« Le cardinal secrétaire d'État, dans son audience 
de ce matin, a présenté à Sa Sainteté la feuille de 
Votre Éminence en date d'hier, par laquelle elle se 
démet, entre les mains de Sa Sainteté, de l'évêché de 
Montefiascone et Cornéto, la priant d'accepter cette 
démission. 

« Le Saint- Père a ordonné au soussigné de signifier 
à Votre Éminence qu'il a accepté sa renonciation et de 
lui faire savoir en même temps que, pour pourvoir à 



Sl6 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



votre décent entretien, il lui a assigné, sur la chambre 
apostolique, une assignation annuelle de quatre mille 
écus romains, payables de mois en mois, à partir de 
janvier écoulé, libres de toute charge et tout impôt dans 
le présent comme dans Tavenir. 

« Le soussigné ayant également soumis à Sa Sain- 
teté le désir qu a Votre Éminence de se prosterner à 
ses pieds, le Saint- Père a répondu qu'il la recevra 
demain soir, à une heure de nuit. 

« Le cardinal, qui écrit ces lignes, en transmettant 
ces nouvelles à Votre Éminence, lui renouvelle les 
sentiments de profond et dévoué respect avec lesquels 
il lui baise très humblement les mains. 

€ Son très humble, très dévoué et vrai serviteur. — 
L. Card. Consalvi. » 



IV. 



Consalvi voulut avoir la consolation de conduire son 
ami à l'audience. 

Les contemporains ont raconté que Pie VII laissa 
voir, en apercevant Maury réduit à cet état de délabre- 
ment physique, la plus vive émotion. € Sa Sainteté, 
dit le biographe, daigna lui dire les choses les plus 
tendres,les plus affectueuses, lui témoignant ses regrets 
qu'il ne l'eût point suivie à Gênes, l'assurant aussi du 
plein retour de ses bonnes grâces, et lui recommandant 
de bien soigner sa santé, à laquelle elle prenait un 
intérêt tout particulier. 

De son côté, Maury n'avait pu se trouver en pré- 
sence d'un pontife,dont il aimait la personne et vénérait 
les vertus, « sans être aussi profondément attendri, et 



CHAPITRE IX. — LA CONDAMNATION. 517 

il lui exprima les sentiments de son cœur dans les 
termes les plus pathétiques. » 

A plusieurs reprises, Pie VII répéta à Maury qu'il 
était libre, qu'il pouvait quitter Saint-Sylvestre et 
retourner à sa demeure. Maury répondit que la soli- 
tude d'une maison religieuse plaisait mieux, pour 
quelque temps encore S à ses goûts d'études. Mais, 
dès ce jour, raconte Pacca,il retrouva comme cardinal 
sa place dans toutes les fonctions, les consistoires, etc. 
Nommé membre de la Sacrée Congrégation des Évê- 
queset Réguliers, il se rendait assidûment aux séances, 
où, chaque fois qu'il prenait la parole, chacun admirait 
son lumineux talent de discussion, sa forte habitude 
d'approfondir les questions et d'en examiner toutes 
les faces. 

Le roi devait se montrer moins généreux que le 
pape, et tandis que les régicides trouvaient grâce 
devant lui, tandis que Talleyrand, Tévêque jureur et 
apostat, et Fouché, qui avait voté la mort de son frère 
le roi Louis XVI, devenaient ses ministres et ses con- 
seillers intimes, Louis XVI II se refusa à toute récon- 
ciliation. 



I. De retour à Saint-Sylvestre, le cardinal Maury, au lieu de se rendre 
aussitôt dans sa propre demeure, prit la détermination de ne sortir du 
couvent qu'après avoir terminé l'ouvrage qu'il avait entrepris. Se ren- 
fermant donc plus que jamais dans son intérieur, il ne le perdit pas 
un instant de vue, et bientôt la copie en fut achevée... Alors, il rentra 
chez lui, et, continuant à se refuser presque toute distraction, il trans- 
crivit une seconde fois son ouvrage en entier, pour y réunir et y fondre 
les autorités et les documents qui devaient prêter leur appui à ses pro- 
positions, et en former le complément nécessaire. Grâce à son ardeur 
sans pareille, il réussit à remplir cette pénible tâche. (L. -S. Maury, 
Op. cit. ^ p. 148.) 



5lS MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 

V. 

C'est de Rome, le 7 décembre 1 8 1 5 que, pour obéir 
à Tusage et encouragé d'ailleurs par l'accueil précé- 
dent dont il parle, Maury écrivit à Louis XVIII : 

i Sire. — C'est pour mon âme un besoin et un bon- 
hf:ur, autant qu'un devoir, de mettre aux pieds de Votre 
Majesté le fidèle hommage des souhaits que mon cœur 
forme pour elle à ce renouvellement d'année. Tous 
mcîs vœux se renferment aujourd'hui dans un seul. Je 
demande au ciel pour mon auguste souverain l'espace 
d'une bien longue vie, afin qu'il puisse remplir ses 
hautes destinées, en déployant sans aucun inconvénient 
tout le courage de la clémence dans un repos qui lui 
promet tant de gloire. Le calme qui succède aux grands 
orages politiques n'est ni altéré ni compromis par les 
derniers cris d'un délire isolé, qui ne sont qu'un vain 
bruit, quand l'agitation expirante n'étant plus soudoyée 
n(î peut se communiquer aux autorités constituées. 

« La reconnaissance dans le malheur autorise, force 
in(ini(; h parler de soi, pour en consacrer du moins la 
dette qu'on ne saurait jamais acquitter. Je fus très 
profondément ému en apprenant avec quelle adorable 
l)ontc le roi avait daigné accueillir mes félicitations les 
plus intimes sur son heureux retour dans sa capitale, 
(|ui a été le dénouement de la Révolution. Un beau 
rt^j^ne nous fera oublier à tous cette affreuse tempête à 
cM6 dtî L'Kiuelle la perturbation de la monarchie, sous 
Charles V et sous Charles VII, ne paraîtra plus qu'un 
j(Mi iriMîfants dans notre histoire. Aussi est-ce un génie 
iTun tout autre ordre qui a été appelé à réparer le passé 



CHAPITRE IX. — LA CONDAMNATION. 519 

comme à dominer l'avenir, par une charte tutélaire, 
non moins précieuse au peuple qu au monarque, dont 
elle rend à jamais les droits et les intérêts inséparables. 
Un si grand monument de sagesse aurait empêché tous 
nos désastres, s'il les eût précédés. Ce fléau national 
est désormais impossible. Il n'y aura très certainement 
bientôt plus en France que de bons Français, paisibles 
et heureux à l'ombre du trône, qui en est la clef de 
voûte sociale. Nous y verrons renaître dans tous les 
cœurs cet amour sacré pour le roi qui fut en tous temps 
le véritable esprit public et le noble patriotisme de 
notre nation. Je jouirai dans ma solitude de ce magni- 
fique spectacle ; c'est surtout, Sire, quand on a le 
malheur d'être éloigné de son pays, qu'on sent plus 
vivement par ses regrets combien l'on aime sa patrie. 

« Mes vœux appelleront sans cesse toutes les pros- 
pérités sur le roi et sur son auguste famille. Je parta- 
gerai, de très bon cœur, la reconnaissance générale 
pour tout le bien qui s'opérera dans le royaume ; et il 
ne manquera jamais à mon inaltérable dévouement que 
des moyens ou des occasions pour y contribuer. 

« Je suis, avec un bien profond respect, de Votre 
Majesté, le très humble, très obéissant et très fidèle 
serviteur et sujet. — Le card. Maury. » 

Il n'y avait pas un Consalvi auprès de Louis XVI 1 1, 
et, encore une fois, ce n'était ni le régicide Fouché, ni 
l'apostat Talleyrand, qui songeaient à implorer la 
clémence royale sur l'éloquent défenseur de Louis XVI 
et le rude adversaire de la constitution civile du clergé. 

Le roi de France ne répondit pas aux avances de 
Maury. Lorsque l'Académie française fut rétablie sous 



?rO MEMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



son nom traditionnel, le nom de Maury en fut rayé, et 
personne n'y fera son éloge. Bien plus, la colère royale 
le poursuivra jusque dans la mort et lui disputera une 
tombe '. On n'osa pas du moins annuler le décret qui 
le lîommuit à larchevêché de Paris, et il ne fut pourvu 
à ce grand siège qu après sa mort. 

VI. 

Bien qu'il s'efforçât de faire respecter sa solitude 
volontaire, Maury, ainsi que nous le verrons mieux 
bientôt, recevait, dans son isolement, de naïfs hom- 
magt*s dont il était très touché. 

Nous avons retrouvé un certain nombre de lettres à 
lui adressées à cette époque de tous les points de France 

i. M. Alfreil Nettement lui-môme, si hostile à la mémoire du cardinal 
Mariry cl si sévère dans lappréciation des événements de cette vie 
a^iitéo, ne peut s'empocher de trouver l'exclusion < un peu > exagérée. 

< Maury, dit-il, sVtahlit au couvent de Saint-Sylvestre, situé sur le 
mont Cavallo. Il était libre, il avait retrouvé sa place dans le Sacré- 
Collège ; mais Louis XV'1 1 1, moins indulgent que Pie VII,ne lui avait pas 
paulonné. C'est en vain qu'il avait adressé à ce prince une lettre dans 
laquelle il rapportait »\ la monarchie restaurée les hommages qu'il lui 
avait dérobés, pour les prodiguer ;\ la fortune de Napoléon. Ces louan- 
ges banales, transférées de pouvoir en pouvoir, n'.avaient plus de prix. 
Les avances qu'il tît h la maison de Bourbon restèrent sans réponse: 
l'ambassade de France affecta de le tenir h distance, et, quand l'Acadé- 
mie fut rétablie, Maury, quoiqu'il eût été deux fois élu membre de cette 
compagnie littéraire, la première fois avant 178;, la seconde pendant 
l'Kmpire, n'y retrouva point sa place. C'était pousser un peu loin l'exclu- 
sion contre un homme qui avait perdu ses titres politiques, compromis 
ses titres religieux, mais conservé ses titres littéraires. Quoi qu'il en fût, 
la solitude et le silence se firent autour de sa disgrâce. Quelques esprits 
généreux ou curieux furent les seuls qui osèrent enfreindre cette espèce 
de mot d'ordre de délaissement. Maury, homme de bruit, de mouvement 
et de vanité, qui avait besoin d'être écouté et admiré, ne résista pas de 
longues années à cette vie solitaire et abandonnée. Le chagrin, qui mine 
les plus fortes constitutions, acheva d'abattre cette puissante nature 
déjà absorbée par les secousses des derniers temps. » {V Union du 16 dé- 
cembre 1855.) 



CHAPITRE IX. — LA CONDAMNATION. 52 1 

et d'Italie, qui témoignent combien Tadmiration pour 
le vieux lutteur disgracié persistait dans une foule de 
cœurs simples. 

Parmi eux, le cardinal semble avoir distingué un 
jeune ecclésiastique qui, au temps de sa gloire, n avait 
pas répondu aux bienveillantes dispositions de Maury 
à son égard.Cétait Tabbé Louis Néri et il demeurait à 
Mugnatello, quand le cardinal lui mande de Rome, à 
la date du 21 décembre 181 5. 

« Je reçois, mon cher abbé, avec plaisir et confiance, 
vos souhaits de bonne année. Vous éprouveriez la sin- 
cérité de l'intérêt que je prends à votre bonheur, si je 
pouvais y contribuer. Je regrette que vous ne vous 
soyez pas plus tôt rapproché de moi. Les étranges 
malheurs qu'on vous fait éprouver ne me sont connus 
que par votre lettre. Priez le Seigneur qu'il soit en 
mon pouvoir d'y mettre un terme: je ne vous laisserai 
pas alors le temps de m'en faire souvenir. Ma rancune 
contre vous n'a jamais été qu'un regret secret, mais 
sincère, de vous voir vous éloigner de moi dans un 
temps où, avec quelques mois de patience, vous auriez 
éprouvé toute ma bienveillance que vous n'avez jamais 
su connaître. Ce regret est encore beaucoup augmenté 
depuis quelques mois, par la certitude que j'ai acquise 
de votre attachement et de votre honnêteté. Vous 
devez démêler assez ma franchise, pour être assuré que 
mes éloges ne sont jamais de simples compliments. Je 
vous reverrai donc très volontiers, et vous retrouverez 
en moi, mon cher abbé, toute la justice que je rends 
à vos bonnes qualités, très indépendantes de l'étour- 
derie dont l'esprit n'affranchit pas toujours la tête, 



522 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 

mais qui ne fait, dans mon opinion, aucun tort à un 
bon cœur. — Je. Sif. cardinal Maury. > 

L'année suivante, le cardinal, de plus en plus malade, 
écrit de nouveau au bon abbé : 

€ Je vous remercie, mon cher abbé, de vos souhaits 
de bonne année. Je crois pleinement à leur sincérité, 
mais, dans ma position et à mon âge, il n'est plus 
d^autre bonheur à espérer qu'une santé supportable et 
une fin tranquille. Aussi, mes vœux solitaires n'ont-ils. 
Dieu merci, plus d'autre objet. » 

L'abbé, paraît-il, avait aidé le malade à recueillir les 
renseignements et les notes, dont il eut besoin pour 
achever un travail important, probablement son grand 
mémoire. Maury l'en remercie avec effusion : 

« J'ai été, lui écrit-il, très satisfait de la promptitude 
et du rapport des renseignements que je vous avais 
demandés. Ils ont achevé de me convaincre qu'on ne 
peut opposer à la vérité des principes et des faits que 
des puérilités qu'\m souffle dissipe aisément. — Adieu, 
mon cher abbé, je vous réitère les assurances de mon 
inviolable attachement. » 



•I* 

— •— 
•I» 



k 



>• 

CHAPITRE DIXIEME. 
Les derniers temps. 

Sommaire. — Comment Maury passa les derniers temps de sa vie. 
— Son isolement. — Il revoit ses œuvres. — Ses habitudes et sa mé- 
thode de travail. — Son culte pour l'esprit. — Pratiques de piété. — 
Derniers entretiens. — Que de temps pour former un homme! — Der- 
nières atteintes du mal. — Les derniers sacrements. — Lettre à son 
frère. — Dépêche de l'ambassade française. — Hommages rendus au 
mourant. — La mort de Maury. — Ses funérailles. — Difficultés soule- 
vées par l'ambassadeur. — Son tombeau. — Son épitaphe. 



I. 

MONSIEUR Poujoulat a recueilli, dans la con- 
versation des personnes qui avaient le mieux 
connu le cardinal, en particulier de son neveu, de 
touchants détails sur les épisodes qui marquèrent les 
derniers temps de cette vie si tourmentée. C'est, à 
coup sûr, le meilleur du livre de notre éminent prédé- 
cesseur, et nous lui empruntons volontiers ces pages, 
si pleines de vrai et pieux intérêt. 

« Quoique sa réconciliation avec le pape fût connue, 
les visiteurs et les amis se montraient en bien petit 
nombre autour de Maury ; comme homme de grande 
célébrité, on eût volontiers recherché son commerce ; 
mais on eût craint de se faire mal noter en politique 
par de simples relations avec le cardinal. Ce qui rendait 
surtout ses jours solitaires, c'était la défaveur attachée 
à son nom dans les régions officielles de l'ambassade 



524 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 

de Louis XVIII, et Ton sait quelle grande place a 
toujours occupée à Rome l'ambassade de nos rois. 
Maury souffrait de son isolement, se plaignait qu'on 
fût impitoyable à son égard et qu'on eût oublié d'an- 
ciens services ; il parlait de son abandon avec amertume 
et douleur. Un jeune ecclésiastique français ', bravant 
l'impopularité qui environnait le cardinal et ne songeant 
qu'à ses grands talents, au vif intérêt de sa conversa- 
tion, allait frapper à sa porte le plus souvent qu'il 
pouvait : « Venez voir un malheureux», lui dit un jour 
Maury avec un accent de profonde souffrance inté- 
rieure, € venez voir un malheureux, qu'on laisse mourir 
de la maladie pédiculaire >. Les fréquentes visites de 
ce jeune homme finirent par lui inspirer de généreuses 
inquiétudes à son sujet ; ces visites, qui lui plaisaient, 
pouvaient nuire à l'ecclésiastique dont la carrière com- 
mençait à peine et dont l'avenir n'était pas fait ; le 
cardinal lui déclara qu'il devait cesser de venir le voir 
et s'imposa une privation qui ne pouvait que coûter à 
son délaissement. 

« Maury se consolait du muet désert de sa vie par 
le travail. Depuis son retour à Rome, il s'était ardem- 
ment occupé de ce qu'il appelait son grand ouvrage; on 
ne sait rien ^ de cet ouvrage resté manuscrit entre les 
mains de l'héritier du cardinal, et qu'on suppose être 
une étude approfondie des administrations capitulaires 
et des libertés de l'Eglise de France: « Bossuet avait 
effleuré le sujet, » disait-il dans l'audacieuse familiarité 
de son langage; « moi, je l'ai éventré. » La pensée de 

1. L'abbé Martin de Noirlieu, qui devint plus tard curé de Saint Louis 
d'Antin, à Paris. 

2. Aujourd'hui, le lecteur, mieux renseigné que Poujoulat, sait parfai- 
tenient à quoi s'en tenir sur l'objet et la portée de l'ouvrage. 



CHAPITRE X. — LES DERNIERS TEMPS. 525 

Maury s'était sérieusement arrêtée sur les travaux de 
sa jeunesse; il les repassait avec sévérité. Déjà, à Mon- 
tefiascone, le cardinal avait occupé ses loisirs d'évêque 
par un rigoureux examen de ses productions anciennes. 
Un jour (c'était à son retour de Venise), en 1800, il 
commanda à son neveu d'aller dans telle pièce, de 
prendre dans telle cassette de nombreux cahiers de 
sermons et de les lui apporter ; le neveu obéît, arrive 
avec les cahiers sous le bras et attend les ordres 
du cardinal. « Allume un grand feu », lui dit Maury. 

— « Mais, mon oncle... comment... vous voudriez ?... 

— Allume un grand feu, te dis-je. » — Et le neveu, 
tout ému, fait ce qu'on lui ordonne, et le cardinal livre 
ses sermons aux flammes, et tandis que le neveu, ne 
pouvant en prendre son parti, disputait au feu quel- 
ques-uns des cahiers qui allaient devenir de la cendre: 
€ Ne vois-tu pas », lui dit Maury, « que je travaille 
pour ma gloire ?... Et, d'ailleurs, s'il y a quelque chose 
de bon dans ces sermons que le feu dévore, ignores-tu 
que ce quelque chose de bon est là, » ajouta-t-il en se 
frappant le front. C'est ainsi que Maury détruisit tous 
les sermons, moins deux ou trois, qu'il avait composés 
et prêches dans sa jeunesse, et qui portaient trop cette 
empreinte sécularisée dont il a fait lui-même justice 
dans son Essai sur l'éloquence de la chaire. Le cardinal 
disait aussi que les sermons de sa jeunesse tonnaient 
beaucoup contre les grands et les riches, que cela était 
bon au dix-huitième siècle, mais que, dans nos temps 
nouveaux, le peuple à son tour avait besoin de leçons. 
Un vénérable curé de Paris ' répétait d'énergiques 

I. L'abbé de Pierre, curé de Saint-Sulpice. 



526 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



paroles prononcées devant lui par Maury contre ce 
que le cardinal appelait \di cabale philosophique ç{\x\, non 
contente de régner dans les salons et les académies, 
avait pénétré jusque dans le sanctuaire et avait imposé 
à la langue de la chaire d'indignes réserves et de 
coupables timidités. « Malheureux que nous étions, 
s écriait Maury, nous en étions venus au point de ne 
plus oser prononcer le nom de Notre-Seigneur Jésus- 
Christ!» Il écrivit dans les dernières années de sa 
vie plusieurs sermons, non plus avec les couleurs et les 
pusillanimes concessions de la plupart des prédicateurs 
du dix-huitième siècle, mais avec le sentiment et le 
courage catholiques du siècle de Bossuet et de Bour- 
daloue. Ces sermons sont restés inédits, ainsi que les 
Opinions ou discours non imprimés au temps de la 
Constituante, et que Maury tira plus tard des profon- 
deurs de sa mémoire. Il dicta ces discours à Monte- 
fiascone, comme s'il les eût improvisés à la tribune. 
\J Opinion sur la souveraineté du peuple, que nous 
avons fait connaître, nous autorise à penser que bien 
des trésors d'esprit, de savoir et d'éloquence,demeurent 
ensevelis dans les cartons de Théritier du cardinal. 
Quel dommage que le temps ait manqué à lancien 
rival de Mirabeau et de Barnave pour retrouver et 
remettre par écrit tant de discours si forts et si pleins, 
dont les titres seuls nous sont parvenus ! Ces discours 
auraient gardé à travers les temps leur valeur littéraire 
et historique, et si Maury les avait rassemblés, nous 
aurions une série d'études très instructives, très 
curieuses et souvent éloquentes. Maury, dans une note 
de son Opinion sur le droit de paix et de guerre, 
exprimait l'intention de mettre au jour tous ces tra- 



CHAPITRE X. — LES DERNIERS TEMPS. 527 



vaux, et lui-même en donnait Ténumération ; nous 
reproduisons ici cette indication détaillée comme un 
curieux document : 

« Sur toutes les affaires de la religion et du clergé, 
sur le droit de vetOy sur l'intérêt de l'argent remboursa- 
ble à terme fixe, sur la vérification des pouvoirs, sur 
Tunion des ordres, sur la libre exportation des grains, 
sur la durée de la législature, sur la juridiction prévo- 
tale,surla suppression et le remplacement de la gabelle, 
sur l'organisation des municipalités, sur la préséance 
des officiers municipaux, sur la nouvelle municipalité 
de Marseille, sur les conditions de Téligibilité, sur la 
formation et la dénomination des départements, sur la 
législation de nos colonies, sur l'établissement d'un 
comité colonial, sur l'offre du don des Genevois, sur 
l'emprisonnement des officiers de la marine de Toulon, 
sur les prisons et les prisonniers d'État, sur la caisse 
d'escompte, sur l'agiotage, sur les causes de la rareté 
et de l'extraction du numéraire, sur les finances, sur 
le pouvoir exécutif, sur la constitution de l'armée, sur 
les insurrections des provinces, sur l'état des juifs, sur 
l'ordre judiciaire, sur la réforme des lois criminelles et 
du code pénal, sur les plans partiels du premier minis- 
tre des finances, sur le système et le mode des imposi- 
tions, sur la réduction des pensions, sur l'organisation 
de la municipalité de Paris, sur le privilège exclusif de 
la Compagnie des Indes,sur le papier-monnaie, sur les 
créanciers hypothécaires du clergé et sur les droits féo- 
daux ; la réplique dans la cause de M. de Bournissac, 
prévôt général de la maréchaussée de Provence. 

«Ilva dans une telle énumération une sorte de 



528 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



tableau en raccourci de cette puissance d'intelligence 
qui ne voulut demeurer étrangère à rien, qui embrassa 
avec le même intérêt et la même verve les sujets les 
plus divers, et, à force d'investigation, de promptitude 
et de facilité lumineuse, se fit remarquer dans toutes 
les questions : on y voit le grand travailleur doué d'une 
riche nature. 

4L En juijeant les divers œuvres de Maury, nous 
avons quelquefois relevé des erreurs qui tiennent soit 
à l'inadvertance, soit à une connaissance imparfaite du 
sujet ; nous avons indiqué des plans d'améliorations ou 
de complément littéraire pour Y Essai sur r Éloquence 
de la chaire, plans restés sans exécution. Nous regret- 
tons que.dans ses laborieuses années d'Italie, et surtout 
à cette dernière époque de sa vie où il s'appliquait à 
refaire et à corriger, Maury n'ait pas porté sur Y Essai 
un suprême effort d'attention critique. Assurément, 
loin de la France, bien des ressources eussent manqué 
à ses recherches, et les éléments de plus d'une rectifi- 
cation ne se seraient pas rencontrés sous sa main ; 
mais des inexactitudes d'une réparation facile auraient 
disparu de son œuvre. Nous ne dirons rien de quelques 
dates assignées par erreur à tel sermon, à telle station 
de Bossuet, du sermon pour la vêture de mademoiselle 
de Bouillon, nièce de Turenne, prononcé le 8 septem- 
bre 1 660, et qu'une évidente faute d'inattention place 
au 8 septembre i668,à peu de distance de l'abjuration 
du grand capitaine ; mais on est fâché de voir Maury 
donner à Bossuet, pour maître d'anatomie, dans les 
derniers temps de l'éducation du dauphin, le célèbre 
Danois Stenon, qui avait déjà quitté Paris en 1666, 
et de nous montrer le grand docteur convertissant le 



CHAPITRE X. — LES DERNIERS TEMPS. $^9 



célèbre anatomiste dix ou douze ans après labjuration 
de Stenon à Florence. Il est indubitable que Bossuet 
prépara la conversion du fameux Danois ; seulement 
la date de ses entretiens avec Stenon ne peut appar- 
tenir qu'à Tannée 1665; et, quant à ses études anato- 
miques, nous savons que le précepteur du dauphin eut 
Duverney pour maître. Nous aurions voulu aussi que 
l'auteur eût pu corriger les lignes où il nous montre 
Bossuet au lit de mort de la reine d'Angleterre, et Ma- 
dame écoutant avec attendrissement les paroles qui 
consolaient la dernière heure de sa mère ; une pilule 
d'opium ' fit tout à coup passer du sommeil à la mort 
la reine Henriette, et ni Bossuet, ni la duchesse d'Or- 
léans ne se trouvèrent là. C'est presque toujours dans 
ses notes que Maury prête le flanc à la critique ; la 
fantaisie semble n'être pas assez sévèrement exclue 
des faits plus ou moins curieux qu'il recueille ; l'anec- 
dote a des écueils contre lesquels son imagination se 
défend faiblement.C'est beau d'avoir beaucoup d'esprit, 
d'avoir du style et du talent ; mais l'irréprochable exac- 
titude des faits a aussi sa beauté, et celle-ci doit précé- 
der toutes les autres. On est d'abord exact, et puis on 
a du génie si on peut. 

« Lorsque Maury avait médité un sujet et jeté sur 
un petit carré de papier la base d'une œuvre oratoire, 
la parole débordait de ses lèvres. Son corps avait pris 
l'habitude de triompher des veilles, et, même dans un 
âge avancé, il demandait peu au repos des nuits. Le 
jeune secrétaire, qui écrivit sous sa dictée les deux 
mandements de 18 14, nous racontait que le cardinal, 

I. « On lui fit prendre des pilules pour la faire dormir , elle fit si bien 
« qu'elle ne revint points. Mémoires de Mademoiselle, 4* partie (1670). 

Correspondance inédite. — II. 34 



M1V::»:RE> te MACRV. — livre OUATRitME. 



alors âgé de soL\ante-huic ans. allait frapper à la porte 
de sa petite chambre à deux heures après minuit, au 
milieu de 1 hiver : * Allons, enfant, lui disait-il, levez- 
vous : il nous faut travailler. > Et le jeune secrétaire, 
en entendant cette rude et forte voix, se levait précipi- 
tamment, et la besogne commençait bien vite. Maury, 
coinc d'un serre-lète, vêtu d'une épaisse houppelande 
et d'un gros gilet de molleton, se promenait en long 
et en large dans son cabinet, parlant comme s'il eût 
été à la tribune.et sa dictée était sirapide.que la plume 
du secrétaire ne pouvait jamais le suivre : quatre taba- 
tières étaient posées sur la cheminée ; Tune de ces 
tabatières restait ouverte et contenait du tabac d'Espa- 
gne ; le cardinal y plongeait ses doigts, et de larges 
prises de la poudre excitante emplissaient ses narines. 
ii( Maury. dans sa retraite de Saint-Sylvestre à 
Rome,et ensuite dans son ancien logement,où il rentra 
plus tard, pensait tout haut avec le petit nombre de 
visiteurs qu'il recevait; il ne se contraignait pas plus 
dans ses discours que dans ses manières. Sa conversa- 
tion sur les matières de religion était toujours celle 
d'un croyant ; mais, en dehors des vérités de la foi,qui 
le trouvaient toujours respectueux et soumis, sa parole 
courait avec une ardente liberté. Rien en lui ne le 
convia jamais à voiler ses talents ni à douter de son 
mérite ; il était tout naturellement le contraire d'un 
homme modeste. « Il y a bien des tiroirs dans cette 
tcte, » disait-il un jour en frappant son large front. 
Parfois il lisait à un visiteur des morceaux de ses 
sermons. Dans le feu de la lecture, il saisissait de sa 
forte main le bras de celui qui l'écoutait, et ne le lâchait 
pas avant que le morceau fût achevé. Un jeune ami,qui 



CHAPITRE X. — LES DERNIERS TEMPS. 53 1 



admirait les sermons de Maury, maïs qui redoutait ses 
vigoureuses étreintes, nous disait que, pour ne pas se 
trouver à l'état dé patient, il avait pris le parti de se 
placer toujours à distance, dès que le cardinal commen- 
çait les apprêts de sa lecture : comme le jeune ami 
n'avait pas un bras d'Hercule, il lui aurait fallu, sans 
cette précaution, renoncer à jouir des confidences ora- 
toires auxquelles il attachait un grand prix. 

«A Rome, comme à Montefiascone, comme à Paris, 
Maury avait le culte de Tesprit ; le bon sens tout seul 
ne suffisait pas pour lui plaire ; il fallait que le bon sens 
fût spirituel et s'exprimât bien. Cette intolérance 
pour ce qui n'était pas l'esprit l'avait privé plus d'une 
fois de conseils utiles pendant qu'il administrait le dio- 
cèse de Paris : il ne put jamais se résigner à écouter un 
homme qui parlait mal : et cependant la rectitude du 
jugement et l'ingénieuse facilité de la parole ne vont 
pas toujours ensenible ; vouloir tout donner à l'éclat, 
ce serait s'exposer à beaucoup donner à Terreur. La 
trop rare apparition de l'esprit autour de Maury dans 
ses derniers temps de Rome ne fut pas le moindre de 
ses supplices ; il y avait des heures de lassitude oîi il 
remplaçait la causerie absente et revenait à la première 
moitié de sa vie par la lecture passagère de tel ou tel 
livre de littérature dont il avait aimé l'auteur ; on le 
trouva un jour avec un volume de Champfort, son 
ancien confrère à l'Académie : « Vous me voyez là, » 
dit-il à son visiteur, « en compagnie de Champfort, 
« esprit charmant et fin que j'ai beaucoup connu ; je 
« retrouve ainsi les années de ma jeunesse, et je 
« rafraîchis à leur souvenir. » 

« En peignant cette époque de sa vie, nous exci- 



532 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



terons peut-être bien des surprises, si nous montrons 
Maury assidu aux règles et aux devoirs, en apparence 
les moins importants, de son état. Très exact à réciter 
le bréviaire, il le récitait tout haut pour éviter les dis- 
tractions. Il se plaignait des fautes de rubrique qu'il 
avait faites par son inexpérience du bréviaire romain, 
et dont il lui avait fallu se confesser, ajoutant qu'il allait 
reprendre le bréviaire de Paris pour être plus sûr de 
le bien dire. Les entraînements du monde avaient pu 
atteindre Maury, mais il était resté chrétien ; et à ces 
suprêmes années précédées de révolutions si diverses, 
sa foi avait pris plus de profondeur. L'ecclésiastique * 
qui fut à Paris son secrétaire particulier pendant deux 
ans, nous racontait que le cardinal ne manquait jamais 
de réciter chaque soir le rosaire, et ne se couchait 
jamais sans avoir fait une lecture spirituelle. 

IL 

« Avec sa vigoureuse constitution et la rudesse ac- 
coutumée de ses habitudes, Maury aurait pu pousser 
la vie à des bornes reculées ; mais à soixante-neuf ans 
on ne passe pas trois mois et demi dans une humide 
cellule du fort Saint-Ange sans que la santé en reçoive 
des atteintes ; durant sa captivité, le cardinal avait été 
frappé d'une sorte de lèpre ; il n'en travaillait pas moins 
assidûment et ne s'épargnait pas les longues veilles. 
Malgré la diminution de ses forces, il continuait à 
sortir ; ses promenades avec un ou deux amis étaient 
de continuels entretiens sur Dieu qui ne passe pas, sur 
la courte durée des empires et les destinées de l'homme ; 

I. L'abbé Bardin. 



CHAPITRE X. — LES DERNIERS TEMPS. 533 



les débris et la poussière de Rome ont une éloquence 
que Tâme écoute toujours, et, si on arrive là avec la 
perspective d'une tombe prochaine et les pensées du 
soir, il s'établit tout naturellement entre les ruines et 
le cœur de l'homme un commerce de mystérieuse mé- 
lancolie. Dans une de ses dernières promenades du 
côté du Colysée avec le maître du sacré palais et le 
provincial des cordeliers, Maury disait : « Voyez com- 
« bien il faut de temps pour former un homme ! Notre 
« vie n'est presque qu'une enfance prolongée, et dès 
« que notre éducation se termine, quand nous pour- 
« rions être quelque chose, la mort arrive tout à coup. » 

« Que de tristesses dans ces pensées de Maury, et 
combien d'hommes en ont senti l'amertume ! Il faut 
de longs efforts pour l'étude d'un art, d'une science, 
d'un sujet, pour se donner quelque expérience des 
affaires et du gouvernement des sociétés, et lorsqu'un 
peu de lumière nous arrive, nous partons ! La journée 
de la vie se passe à apprendre ; ce n'est que bien tard 
que nous savons un peu,et le temps nous manque pour 
mettre à profit ce que nous avons conquis sur l'igno- 
rance ! Dans cette laborieuse et courte part qui nous 
est faite, le matin et le soir se touchent. Notre vie est 
comme un passage dans la nuit : elle finit quand les 
clartés commencent. N'est-ce point la preuve qu'on 
doit mourir pour mieux savoir,que notre horizon d'ici- 
bas n'est que blanchi par une aube mêlée de bien des 
vapeurs, et que c'est ailleurs que le jour se lève ? 

« Ainsi s'achevait, conclut M.Poujoulat, la destinée 
de cet homme qui avait reçu du ciel des dons brillants, 
un goût très vif pour les œuvres de l'esprit, le double 
talent de parler et d'écrire, la tranquille intrépidité de 



534 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



l'âme et toutes les qualités d'un grand lutteur, maïs 
que l'oubli complaisant de son passé précipita* des hau- 
teurs de la gloire. Ennemi de la révolution, ennemi des 
doctrines philosophiques et des théories sociales du 
dix-huitième siècle, il fut parmi nous, avec Mirabeau, 
le créateur de l'éloquence parlementaire. A cinquante- 
huit ans, quand sa vie était faite et sa renommée écla- 
tante, il tomba aux pieds d'un maître d'un autre 
drapeau que le sien, ne connut plus d'autre règle de 
conduite que sa souveraine volonté, et se donna à lui 
sans mesure, jusqu'à résister aux ordres du chef de 
l'Église ; il prépara pour sa vieillesse des humiliations, 
des remords et la solitude.En suivant le cardinal Maury 
dans la diversité de ses œuvres et la diversité des 
temps, nous l'avons jugé avec l'équité qui est une 
habitude de notre pensée, avec la sérénité des médi- 
tations historiques. La postérité garde le souvenir des 
services et aussi le souvenir des défaillances et des 
torts. Les affaires humaines donneraient un plus noble 
spectacle à l'univers, si enfin on parvenait à compren- 
dre que la vraie grandeur n'est que dans le devoir \ :^ 

III. 

La mort vint ; Maury, qui était prêt, sut la regarder 
en face. Tant de fois il l'avait affrontée durant les 
mauvais jours de la Révolution, la fin de sa vie lui avait 
apporté tant d'amertumes, le scorbut qui le dévorait le 
faisait tant souffrir, qu'il la vit arriver avec joie. 

Un Père de la Compagnie de Jésus, qui le visitait 
assidûment depuis qu'il ne pouvait plus lui-même aller 

I. PoujOULAT, op. ci/.j chap. XXIII et dernier. 



t 

k 



CHAPITRE X. — LES DERNIERS TEMPS. 535 

porter dans sa cellule rhumble aveu de ses fautes, 
Tavertit que Theure approchait. Aussitôt il demanda 
et reçut, avec la plus chrétienne résignation, les der- 
niers sacrements de cette religion qu'il avait aimée et 
servie, souvent au péril de ses jours. 

Cétait le mercredi 7 mai 18 17, au commencement 
de la nuit. La nuit fut mauvaise. Mais, le matin, un peu 
de mieux fit illusion à l'entourage et au malade lui- 
même. Toujours vaillant et oublieux de lui-même pour 
songer aux siens, il voulut prendre la plume pour écrire 
à son frère, le grand-vicaire, toujours à. Paris, et dont 
Téloignement lui était à cette heure plus pénible encore. 
Nous avons cette lettre, la dernière qu il ait écrite, 
presque absolument illisible, mais qu on ne saurait lire 
sans un serrement de cœur. 

« Jeudi 8 mai 1817, — Jeudi dernier, après avoir 
reçu ta longue lettre et les gazettes, je n'aurais pu 
t'écrire une ligne lisible. Avant-hier, le courrier m ap- 
porta les journaux jusqu'au 18 avril, sans aucune lettre. 
Depuis dix jours révolus, j'ai une fluxion qui s'étend 
sur toute ma mâchoire inférieure. On me dit quelque- 
fois que j'ai de la fièvre. C'est le triste sujet de mon 
Iliade... Hier, à dix heures du soir, je me fis apporter 
le Saint- Viatique. Ma nuit et ma première.... n'ont 
nullement été bonnes. Je me trouve mieux vers les dix 
heures, et j'en profite pour te dire mes vérités. Cette 
fluxion assez supportable a toujours été très ardente. 
Nul accident n'est venu s'y mêler. Nous aurons pour 
un mois de conversation, si tu en es curieux. On me 
fit passer pour mourant et pour mort, dès que je gardai 
la chambre. C'est la règle du pays : on n'en meurt pas. 



536 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



€ Selon ta combinaison de départ le 25, ma première 
lettre ne t'atteindrait plus à Paris. Je l'adresserai donc 
à Marseille avec le mot propre que tu recommandes, 
poste restante. Apporte- moi une feuille longue de 
bonnes épingles pour mon rabat... On ne trouve ici 
que des épingles pliantes. Quelques petits verres à 
liqueur pourraient quelquefois nous servir. N'oublie pas 
mon grand gobelet ' sur lequel mes armes sont gravées. 

€ Je n'ai pu assister aux funérailles du cardinal 
Braschi... 

« 11 ne faut, pas qu'un convalescent fasse tout ce 
qu'il peut. Je finis donc, non pas faute de matière, mais 
de courage et de force. Point d'imagination en cam- 
pagne. Je te dois et je te dis toute vérité. Ma mâchoire 
n'est nullement.... ^ Je n'ai souffert que beaucoup 
d'horreur en avalant mon sang 1res amer ^ et noir qui 
remplissait presque sans cesse ma bouche. 

« En te désirant plus que jamais et en.... * la folie 
de rester séparés et isolés à notre âge, je t'embrasse 
de tout mon cœur. » 

Cependant, le pape envoyait prendre à brefs inter- 

1. La famille du cardinal Maury, à qui nous devons déjà tant de recon- 
naissance pour la confiance absolue avec laquelle elle a bien voulu nous 
confier tous les papiers de son illustre f!^rand-oncle,a voulu encore ajouter 
h toutes ses bontés le don de ce gobelet, que nous gardons comme un 
précieux souvenir du grand homme que nous avons appris à mieux con- 
naître, en l'étudiant de plus près sur des documents absolument irréfra- 
gables pour et contre. Avec le gobelet, nous avons reçu le don du dernier 
autographe de Maury, celui-là même que nous venons d'essayer de 
déchiffrer pour le faire passer sous les yeux de nos lecteurs, malgré l'évi- 
dente incohérence de l'état d'esprit où se trouvait alors Maury, peut-être 
déjà à ce moment aux prises avec l'agonie finale. 

2. Un mot illisible. 

3. Souligné par le cardinal. 

4. Sans doute regrettant. 



CHAPITRE X. — LES DERNIERS TEMPS. 537 



valles des nouvelles du moribond, qui se montrait 
finalement touché de ce témoignage auguste. Le Sacré- 
Collège,la haute ftrélature,la noblesse romaine venaient 
tour à tour s'inscrire dans son anti-chambre, tandis que 
les cardinaux Consalvi, secrétaire d'État, et Dugnani, 
sous-doyen, lui prodiguaient toutes les consolations de 
lamitié. ' 

Mais nul ne croyait à une fin si prochaine. Le car- 
dinal ayant demandé dans la soirée du samedi lo mai 
qu'on le laissât seul pour reposer plus à Taise, il s'en- 
dormit, tenant à la main le rosaire qu'il venait de bal- 
butier. Dans la nuit du samedi au dimanche 1 1 mai 1 8 1 7, 
on entra dans sa chambre. Il avait rendu, sans secousse 
et sans agitation, le dernier soupir \ 



IV. 



A l'ambassade, on s'inquiétait des suites que com- 
porteraient les obsèques. Une lettre inédite 'du chargé 
d'affaires de France au ministre des affaires étrangères, 
à Paris, traduit cette anxiété, dont Pie VII fut attristé 
et, assure-t-on, indigné. Quoi qu'il en soit, voici cette 
lettre : 

« Rome, 10 mai 181 7... M. le cardinal Maury est 
ce matin beaucoup plus mal^ s'obstinant à refuser le 
conseil des médecins, repoussant un neveu et une nièce 
qui demandent à se réconcilier avec lui, réduit par 

1. Après sa mort, il fut embaumé. On lui trouva dans la vessie une 
pierre qui pesait une demi-once. Il avait déplus deux lésions assez fortes 
dans la région du cœur. Le volume de sa cervelle était du double plus 
gros qu'il ne Test ordinairement (L.-S. Maury, Op, cù., p. 150). 

2, Elle a été publiée par le vicomte G, d'Avenel, 



s 38 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 



défiance et par avarice à un seul valet et livré plus 
que jamais à tous les inconvénients de son fâcheux 
caractère ', ^ • 

€ On vient de faire demander pour lui l'exposition 
du S^aînt-Sacrement et les prières d'usage, à l'église de 
la Trinité du Mont, dont il est toujours resté cardinal 
titulaire ; ce qui lui donne incontestablement, selon la 
discipline romaine, un droit curial d'honneur et de 
protection sur cette église. 

« Je me suis assuré qu'il n'était pas possible d'éviter 
cette cérémonie religieuse, mais qu'elle se ferait sans 
apparat, vu le dénûment ôîi est encore la sacristie et 
le peu de prêtres attachés à l'église ; que d'ailleurs il 
paraîtrait odieux de refuser dans une église nationale 
des prières à l'agonie d'un Français quelconque. 

« Mais la difficulté qui se présente est celle de 
l'enterrement. L'usage et le droit rigoureux des car- 
dinaux est d'être inhumés dans l'église dont ils portent 
le titre, à moins qu'ils n'expriment une autre volonté 
dans leur testament. 

« M. le cardinal Consalvi, à qui je viens d exposer 
cet embarras, a facilement senti quelle inconvenance 
il y aurait dans une église royale à des obsèques magni- 
fiques et peut-être à un monument durable, élevé en 
l'honneur d'un homme qui a si notoirement encouru la 
disgrâce de la maison régnante. 

« Son Éminence a bien voulu convenir avec moi 

I. Le chargé d'affaires croyait sans doute faire sa cour à Paris,en écri- 
vant ces injurieuses allégations sur le compte du mourant. La vérité est 
qu'en écartant de son intimité ceux dont il croyait avoir à se plaindre, le 
cardinal obéissait à des scrupules de conscience infiniment respectables 
que le chargé d'affaires de France méconnaît à tort, à moins quMl ne les 
ignore. Nous avons déjà répondu ailleurs aux autres accusations tirées 
des habitudes et du caractère dç Maury. 



CHAPITRE X. — LES DERNIERS TEMPS. 539 

que, le cas arrivant, je lui représenterais l'impossibilité 
de recevoir décemment le Sacré- Collège, et le Saint- 
Père lui-même, au milieu des réparations qui se conti- 
nuent à la Trinité du Mont, et dans une église dont 
la restauration n'est pas terminée. Il est entendu que 
ces motifs engageront le pape à désigner un autre local 
pour les funérailles et l'enterrement de M. le cardinal 
Maury. — J'ai l'honneur, etc. — Signé : Jordan. » 

En conséquence, les funérailles eurent lieu, par ordre 
du pape, dans l'église de Santa Maria in Vallicella, 
appelée aussi Chiesa Nuova. 

Mais le neveu réclama très haut et très ferme pour 
son oncle les honneurs de la sépulture dans son église 
titulaire, la Trinité du Mont. Cette ancienne église des 
Minimes Français,dont on remarque le bel escalier et 
l'obélisque tiré du cirque des jardins de Salluste, fut 
fondée par le roi Charles VIII, à la prière de saint 
François de Paule, et consacrée par Sixte-Quint ; en 
1 798, les Français en firent une caserne, sans respect 
pour la sainteté du lieu, sans respect pour le tombeau 
de Claude Lorrain et pour la Descente de Croix de 
Daniel deVol terre, une des trois plus belles compositions 
de peinture qui soient au monde, selon Poussin. M. de 
Blacas, ambassadeur de Louis XVIII, avec une géné- 
rosité magnifique, digne du duc de Créqui et du cardi- 
nal de Bernis, avait, depuis un an, relevé de ses ruines 
et splendidement restauré l'église de la Sainte-Trinité, 
lorsque le cercueil du cardinal Maury alla frapper en 
quelque sorte à la porte de ce temple ; l'ambassadeur 
de France jugea que cette église était trop royale pour 
recevoir les dépouilles de l'homme qui avait abandonné 



540 MÉMOIRES I>K MAURY. — LIVRE QUATRIÈME. 

la cause du roi, et rejeta la demande qu on lui adressa. 
A des instances nouvelles, M. de Blacas répondit qu'il 
en écrirait à son gouvernement ; mais Louis XVIII 
fut apparemment du même avis que son ambassa- 
deur. 

Surmontant à grand'peine son indignation, M. 
Louis-Sifrein Maury avait écrit, à la date du i6 mai 
i8 1 7,1a lettre suivante au cardinal Consalvi : 

« J'avais de grandes obligations à Votre Éminence ; 
mais, après tout ce qu elle vient de faire pour un ancien 
ami, et après surtout qu'elle a fait décerner à ces pré- 
cieux restes les honneurs qui lui étaient dus, jamais je 
ne pourrai assez lui exprimer ma reconnaissance. Puis- 
que, à Rome même, on a eu la pensée de refuser à un 
cardinal jusqu'à une pierre, Yossa Torçuait Tassi\ qui 
indiquât le lieu de sa répulture, je supplie Votre Émi- 
nence de vouloir bien me faire accorder par le pape la 
grîice que j'ai déjà implorée : elle sera un nouveau 
témoignage des glorieux sentiments de Sa Sainteté 
pour mon oncle. Son nom ne périra pas. La haine, la 
jalousie, ont un terme. Un jour, on se rappellera les 
services rendus par lui à la religion et au trône ; et on 
saura que M. le cardinal Consalvi a daigné consoler 
les derniers instants de sa vie, après avoir toujours été 
son ami. J'ai l'honneur, etc. > 

Consalvi épuisa tous ses efforts auprès de l'ambas- 
sade. Rien ne put fléchir le parti-pris de la première 
heure. Les restes ducardinal Maury,aprèsavoir attendu, 
dans une pièce voisine de la sacristie de la Chiesa 
Vw^raJa sépulture durant trente-huit jours,furentenfin 
és^par les ordres du pape, auprès du maltre-autel 



CHAPITRE X. — LES DERNIERS TEMPS. S4I 



de \2,ChiesaNuova,^ côté des restes du célèbre cardinal 
Baronius, justement appelé le Père des Annales ecclé- 
siastiques, et du cardinal Tarugi. Un même caveau 
renferme les dépouilles des trois cardinaux. L'épitaphe 
de Maury, composée par Morcelli, dit que deux grands 
hommes Tont pour compagnon de tombeau. Ce fut 
encore l'amitié fidèle du cardinal Consalvi qui lui valut 
cette place honorable dans l'asile de la mort. 

Nous avons retrouvé l'autorisation du maître du 
Sacré-Palais, Xexcidatur de l'inscription tumulaire 
que le neveu put enfin faire graver sur la pierre tom- 
bale : 

QuiETi. ET. Mémorise. 

JoAN. SiFRED. Maury. 

DoMo. Valrea. Venusin. 

Card. tit. Trinitate. Augusta. 

pontificis. faliscodun. et. cornetan. 

summis. muneribus. et. honoribus. 

ad. omnem. dignitatem. evecti. 

quem. doctrina. et. eloquentia. insignem. 

^Equales. EJUS. MIRATI. SUNT. 
Advers/e. RES. VIRTUTE. CONSTANTEM. 

Magnanimumque. probavêre. 
Plus. vixiT. ANN. LXX. M. D. D. XVII. 

Otiosus. NUNQUAM. CONSILIO. sapientia. 

Laboribus. domi. forisque. clarus. 
Decessit. RoMiE. V. idus. Maias. an. m. DCCC. 

XVII. 
Ludov. Sifredus. et. Maria. Modesta. fratris. 

FILII. 

Patruo. sanctissimo. benemerenti. 

hunc. prope. altare. maximum. 

Magni. viri. Baronius. et. Tarugius. 

tumuli. socium. habent. 



542 MÉMOIRES DE MAURV. — LIVRE QUATRIÈME. 

< Au repos et à la mémoire de Jean-Sîfrein Maury, 

< né à Valréas, dans le Comtat Venaissin, cardinal du 
i titre de la Très-Sainte-Trinité au Mont Pincius, 

< évéque de Montefiascone et Cornéto, parvenu au 
« faite des grandeurs, parla carrière la plus distinguée 
€ et la plus honorable. Ses contemporains admirèrent 
« sa doctrine et son éloquence. Sa vertu, sa constance, 
« sa magnanimité, furent éprouvées dans l'adversité. 
4L II vécut soixante-dix ans, dix mois et dix-sept jours, 
4L toujours pieux, jamais oisif, aussi illustre par la sa- 
€ gesse de ses conseils, que par ses travaux privés et 
€ publics. Il mourut à Rome, le ii mai 1817. 

« Louis-Sifrein et Marie-Modeste Maury, ses ne- 
<L veux, à un oncle qu'ils vénèrent à tant de titres. 

« Deux grands hommes, Baronius et Tarugi, par- 
« tagent avec lui leur tombeau, qui est situé auprès 
<L du maltre-autel. > 

Le cercueil de Maury est placé au milieu, entre 
Baronius et Tarugi. 






TABLE ALPHABÉTIQUE 

DES NOMS PROPRES 

CITÉS DANS LES MÉMOIRES DE MAURY. 



A. 

Achard (le chanoine), II, 445. 

Acton, I, 234, 432, 458. — II, 53, 82. 

Adélaïde (madame), voir Mesdames de France. 

Adrien P**, I, 294. 

Adrien VI, I, 294. 

Aguesseau (le marquis d'), II, 345. 

Aguesseau (le chancelier d'), II, 457. 

Albani(le cardinal-doyen), I, 21, 193, 209, 227, 228, 278, 374, 412, 

438. — II, 77, 168, 184, 189, 215, 506. 
Albani (le cardinal Joseph), I, 170, 198, 209, 280, 295, 304, 311, 

313, 317» 328, 34^ 346, 353, 357» 377- — H, 4i, S06. 
Albani (Mgr), I, 266. — II, 11, 41, 100. 

Albert de Brandebourg, I, 56. 

Albignac (Mgr d'), évêque d'Angoulême, II, 174, 213, 290. 

Albini (baron d'), I, 52. 

Albornoz (le cardinal), I, 156. 

Alciati (le comte), I, 409. 

Alembert (d*), II, 348. 

Alexandre, II, 271. 

Alexandre V (le pape), II, 387. 

Alexandre VIII (le pape), II, 454. 

Alissac (de Vauréas), II, 490. 

Alquier, 11,353- 

Altieri (le cardinal), I, 230, 423. 

Araédée (le père), I, 161. 

Amelot (Mgr), évêque de Vannes, II, 174, 290. 

Angelis (de), II, 392, 393. 



544 TABLE ALPHABÉTIQUE 



Angles (le chevalier), II, 486. 

Angoulême (le duc d'), I, 190, 193, 402. — II, 30, 73, 263, 264. 

Angoulême (la duchesse d';, I, voir Madame Royale, 

Antici (le cardinal), I, 229, 230, 270. 

Antiochus, II, 272. 

Antonelli (le cardinal), I, 190, 191, 211, 227, 249, 259, 277, 278, 
279, 280, 287, 288, 293, 301, 302, 307, 309, 310, 312, 313, 317, 
328, 329, 330, 331, 332, 334, 340, 341, 342, 345, 346, 348, 349, 

35 «» 352» 353» 356, 357» 35^, 362, 3671 37o» 372. — II, 77, 112, 
131, 161, 184, 353, 506. 

Aosle (le duc d'), I, 383. — II, '233. 

Aoste (la duchesse d'), II, 51. 

Archetti (le cardinal), I, 15, 227, 249, 312, 334, 341, 345, 353. _ 

II, 91, 265, 439, 487. 
Arnault, II, 347, 348. 
Arnavon (le chanoine), II, 445. 

Artaud (l'historien), I, 194.— II, 146, 147, 150, 319, 397. 
Artois (le comte d'), I, 9, 34, 77, 80, 145, 146, 147, 199, 256. 
Artois (la comtesse d'), I, 382. 

Asseline (Mgr), évêque de Boulogne, I, 189. — II, 290. 
Astier (Fabbé), II, 61. 
Aslros (rabbéd'), II, 378, 391, 398, 399, 401, 402, 424, 447, 474, 

513. 
Atticus, II, 363. 

Audibert (F^bbé d'), I, 503. 

Augivilliers (madame d'), II, 355. 

Auguste (le prince) d'Angleterre, I, 87. 

Augustin (saint), II, 215, 237, 238. 

Auribeau (l'abbé d'), II, 295. 

Avaray (le comte d'), I, 320, 322, 376, 416, 438, 444, 490, 491, 
495» 496» 512. —II, 3, 13, 14, 15, 19, 28, 35, 37, 39, 48, 49, 
70» 71» 75» ^2, 86, 98, 113, T34, 140, 152, 153, 155, 156, 173, 
195, 198, 200, 206, 208, 220, 223, 225, 226, 227, 228, 232, 242, 
25Ï» 254, 255, 267, 268, 277, 278, 282, 283, 286, 297. 

Avenel (le vicomte d'), II, 537. 

Aviau (Mgr d') du Bois de Sauzay, II, 172. 

Azara, I, 216, 221, 223, 234, 235, 260, 271, 424, 507. — II, 91 
149, t6o, 186, 188. 



DES NOMS PROPRES. 545 



B. 

Bacon, II, 423. 

Baden (le margrave de), I, 87. 

Badossa (Mgr), I, 321, 511. — II, 17, 54, 86, loi, 106, 126. 

Bardin (l'abbé), II, 474. 

Baillet (le domestique Jean), I, 432. 

Baldassari (Mgr), I, 191, 194, 201, 249. 

Balducci, II, 353. 

Barbadigo (l'agent), I, 378. 

Baronius, II, 541, 542. 

Barthélémy (le d^i historien, I, 114. 

Barentin, II, 228. 

Barnave, II, 526. 

Barrai (Mgr de), archevêque de Tours, II, 279. 

Baruel, I, 489. 

Barthany (le cardinal), I, 228, 248. 

Bausset (le cardinal de), 1,440, 456. — II, 321, 347, 499. 

Bausset, de Roquefort, (Mgr de), évêque de Fréjus, II, 226. 

Baussut (l'abbé), I, 114. 

Bayane (le cardinal de), I, 348, 383. —II, 12, 41, 42^45» io4> ^05» 

112, 129, 130, 184, 188, 218, 226, 227, 243, 245, 246, 280, 353, 

368,369,371, 401, 403. 
Beaujolais (le comte de), II, 265. 
Beaume (de la) de Suze, archevêque d'Auch, II, 466. 
Beaumont (Christophe de), archevêque de Paris, II, 432. 
Beauvais (de), évêque de Sarlat, II, 466, 
Béchet, Sulpicien, I, 124. — II, 65. 
Bégougne, Sulpicien, I, 125. 

Belbeuf (Mgr de), évêque d'Avranches, II, 174, 290. 
Bellegarde (le général de), II, 83, 100. 
Bellissomi (le cardinal), I, 228, 278, 279, 280, 286, 2S7, 288, 293, 

294, 295» 30Ï. 302, 304, 306, 307, 308, 309, 310, 313, 317, 323, 

325. 327, 328, 330, 334, 346, 348, 350, 357, 364, 369. — II, 

506. 
Belloc (le chanoine de), II, 445. 
Belloy (le cardinal de), II, 232, 319, 377, 420. 
Benoît XIV, I, 5, 193, 223, 224, 272. — II, 104, 160, 246. 

Correspondance inédite. - II. ^S 



S46 TABLE ALPHABÉTIQUE 



Berchère (Reyaux de la), évêque de Lavaur, II, 455, 466. 
Bérenger (le comte), II, 500. 
Bérenger, procureur d'Âubagne, I, 114. 
Bérignan (le marquis de), I, 425. 
Bernadotte, II, 96. 

Bernîer (l'abbé), II, 59, 62, 63, 64, 65, 66, 67, 91, 96, m, 116, 
130, 149, 216. 

Bernis (René de), II, 200. 

Bernis (le cardinal de), I, 85, 95, 96, 141, 142, 144, 216, 217, 398, 

419, 4241 446, 507- — II» 52» 55f 76, 188, 539. 
Berry (le duc de), I, 165, 401, 402, 411, 413, 426, 431, 433. — 

II, 265, 502. 
Berry (le duc de), I, 293. — II, 6, 499. 
Berthier (le général), I, 183, 184, 185, 228, 247. 
Bertolio, ambassadeur, I, 218. 
Bertozzoli (Mgr), II, 504. 
Bérulle (le cardinal de), II, 422. 

Béthisy (Mgr de), évoque d*Uzès, I, 404. — II, 174, 214, 290. 
Beugnot (le comte), II, 489. 
Beulé (rabbé), II, 60. 
Bias, I, 292. 

Bigot de Préameneu, II, 390, 513. 

Biliotti (de), I, 19, 22. — II, 490, 493, 494, 495 (voir Maury, Fanpiy), 
Bissy (le comte de), II, 345. 
Bistor (l'abbé), II, 401. 
Blacas (le duc de), II, 539, 540. 
Biaise (le libraire), II, 448. 
Bloquette (de la), archevêque de Sens, II, 466. 
Bochard de Champigny, évêque de Valence, II, 467. 
Bochard de Sarroux, évêque de Clermont, II, 467. 
Boisgelin (Mgr de), I, 456, 480, 481, 482. — II, 231, 345. 
Bois-Bertrand (de), (voir Maury, Modeste). 
Boislève (le chanoine de), II, 445. 
Bolgini (l'abbé), I, 250. 
Bonal (Mgr de), I, 460, 481. 
Bonald (le vicomte de), II, 347. 
Bonaparte (voir Napoléon P"^). 
Bonaparte (Joseph), II, 149. 



DES NOMS PROPRES. $47 

Bonelli (le duc), II, 12. 

BoufHers, II, 345. 

Boulier (Mgr), évêque d'Évreux, II, 279. 

Boniface VIII, II, 133, 153, 386, 387. 

Boniface (saint), I, 31. 

Bonnay (le marquis de), II, 279, 298. 

Bonnel (Fabbé), II, 492. 

Bontadossi, II, 353. 

Borelli (Vabbé), I, 165, 168. 

Borghèse (le prince), I, 252. — II, 397. 

Borghèse (la princesse), II, 284. 

Borgia (le cardinal), I, 211, 227, 252, 317, 334, 341, 447» 448. — 

n, 306. 
Bossuet, I, 107, 292. — II, 382, 454, 458, 482, 524, 526, 528, 529. 
Bouille (le marquis de), I, 80. 
Bouillon (M"« de), II, 528. 
Bouix (Pabbé), II, 386. 

Bourbon (le duc de), I, 80, 199, 401, 402. — II, 265. 
Bourbon (le cardinal de), II, 6, 256. 
Bourdaloue, II, 382, 526. 
Bournissac (de), II, 527. 
Boutouillé (rabbé de), II, 117, 120. 
Bovet (Mgr de), évêque de Sisteron, II, 290. 
Brancadoro (le cardinal), I, 250. — II, 11, 100, 118, 380. 
Braschi (le cardinal), I, 211, 228, 271, 274, 278, 288, 295, 304, 

3^3» 348, 351, 353» 354, 357, 369» 37^, 373» 377» 43^. — H» 4h 

48, 353» 355» 368. 
Breteuil (le baron de), I, 89, 94. 
Brésil (le prince du), II, 96. 
Bridaine, II, 382. 
Brocard (le général), I, 217. 
Broglie (l'abbé de), I, 239, 244. 

Broue (Mgr de la) de Vareilles, évêque de Gap, II, 290. 
Brune (le général), II, 43. 
Brunet, lazariste, I, 436. 
Brunswick (le duc de), I, 66, 79, 80, 85, 91. 
Bucello, II, 496. 
Buée (le chanoine), II, 445- 



548 TABLE ALPHABÉTIQUE 



Bulow (de), I, 6i. 

Burnier-Fonlanelles Soutornet (le chanoine), II, 441, 447. 

Busca (le cardinal), I, 228, 272. 

c. 

Carlos (don), II, 206. 

Cacault, I, 212, 223. — II, 115, 116, 122, 133, 135, 136, 137, 

138, 139» M5i 149» i6o> 162, 163. 164, 165, 172, 184, 195, 218, 

234, 306, 308, 449. 
Cagliostro, II, 511. 

Cahuzac (Mgr de) de Caux, évêqué d'Aix, II, 290. 
Calcagnini (le cardinal), I, 227, 317, 325, 334, 341, 34^, 347i 355> 

357» 358, 361, 362, 363, 365» 369- 
Caleppi ( Mgr), II, 41, 87, 88, 89, 139, M9, 151, 162. 

Calonne (de), I, 78, 89. 

Callixte II, I, 406. 

Cambacérès, II, 320, 347, 379. 

Campolongo (Mgr), II, 57. 

Camus (rabbé), I, 438. 

Canavin (Mgr), évêque de Verceil, II, 379. 

Canillac (i*abbé), II, 104, 246. 

Canron, I, 165. 

Caprano (le cardinal de), II, 509. 

Capello, ambassadeur de Venise, I, 291, 319. 

Caprara (le cardinal), I, 43, 44, 47, 227, 247. — II, 160, 161, 164, 

^71, 174, 369» 370» 372, 394. 40<» 402, 460. 
Casoni (le cardinal) II, 100, 186, 203, 206, 246. 
Caracciolo (le cardinal), I, 428, 431. — II, 82. 
Caracciolo (Mgr), I, 201. 

Caraffa de Colubrano (Mgr), I, 17, 18. — II, 114. 
Caraffa (le cardinal), I, 212, 223, 250. — II, 67, 100. 
Caraman (le comte de), I, 420. 
Caraman(M. de), I, 497» 508, 509, 511. 
Carandini (le cardinal) I, 211, 228, 296, 353. — II, 150. 
Carrillac (l'abbé de), II, 42. 
Casenave (l'abbé), II, 365. 

Caselli (le cardinal), II, 4, 132, 149, 225, 244, 277, 379, 403. 
Cassini(le comte), II, 286. 



DES NOMS PROPRES. 549 



Castellane (Mgr de), évêque de Lavaur, II, 204. 

Castellane-Morante (M*^^« de), II, 412. 

Castellane-Mazaugue (Mgr de), évêque de Toulon, II, 290. 

Castiglione (Mgr), II, 253. 

Castorius, II, 238. 

Catherine II, I, 249, 312. 

Cattet (l'abbé), II, 389. 

Caussette (le père), II, 398. 

Célarier, II, 490. 

Célésia, I, 185. 

Cély (Mgr Eon de), évêque d'Apt, II, 204. 

Chabert (Pabbé), I, 169. 

Chablais (duc et duchesse de), II, 254. 

Chambre (Mgr du) d'Urgon, II, 290, 

Champfort, II, 531. 

Champion de Cicé, évêque d*Auxerre, I, 244. 

Champion (Mgr) de Cicé, II, 13, 14, 29, 94. 

Chapelle (le comte de la), I, 420. — II, 52. 

Charlemagne, I, 294. — II, 313. 

Charles-Emmanuel IV, I, 224, 254. — II, 224, 267, 282. 

Charles II (le roi) d'Angleterre, II, 271. 

Charles III d'Espagne, I, 273. 

Charles IV d'Espagne, I, 227, 235. 

Charles-Quint, I, 294. — II, 248, 518. 

Charles VII, II, 518. 

Charles VIII, I, 378. ~ II, 539. 

Charles (l'archiduc), I, 459. 

Chastellux (le comte de), I, 192, 321, 410. — II, 16. 

Chateaubriand, 1, 3. — II, 281. 

Chauvignac (Mgr de) de Blot, évêque de Lombez, II, 174, 290. 

Chavaray, II, 356. 

Chénier, II, 346, 348. 

Chiaramonti (le cardinal, depuis Pie VII), I, 228, 332, 334, 369, 

371, 373» 376. 
Chigi (le prince), I, 250. 

Chilleau (Mgr de), évêque de Châlons-sur-Saône, II, 290. 
ChoiseulGouffier (le comte de), II, 345, 346. 
Chrysippe, II, 25. 



:- l.\ . i<V. — LIVRE QUATRlf:ME. 

- « . il ncmoire de Jean-Sifrein Maury, 

- ...i!^ \'-: Comtat \ enaissin, cardinal du 

'---.S.i.'-:ue-Trinitc au Mont Pincius 

i ::L»:M5cone et Cornéto, parvenu au 

• ..s. LKir la carrière la plus distinguée 

.■ : :.;î';. Ses contemporains admirèrent 

-;.i! éloquence. Sa vertu, sa constance, 

.•^ ..rent éprouvées dans Tadversité. 

.. .•.-^'. \ ans, dix mois et dix-sept jours, 

.: 'MIS oisif, aussi illustre par la sa- 

■^L !s. que par ses travaux privés et 

..À Rome, le 1 1 mai 1S17. 

. : Marie-Modeste Maury, ses ne- 

■. -, ;.: ils vénèrent à tant de titres. 

- ^.^nmes, Baronius et Tarugi, par- 

c. ■: tombeau, cjui est situé auprès 

^l.uiry est placé au milieu, entre 



— • — 



TABLE ALPHABETIQUE 

DES NOMS PROPRES 

CITÉS DANS LES MÉMOIRES DE MAURY. 



A. 

Achard (le chanoine), II, 445. 

Acton, I, 234, 432, 458. — II, 53, 82. 

Adélaïde (madame), voir Mesdames de France 

Adrien I**", I, 294. 

Adrien VI, I, 294. 

Aguesseau (le marquis d'), II, 345. 

Aguesseau (le chancelier d'), II, 457. 

Albani(le cardinal-doyen), I, 21, 193, 209, 227, 228, 278, 374, 412, 

438. — II, 77, 168, 184, 189, 215, 506. 
Albani (le cardinal Joseph), I, 170, 198, 209, 280, 295, 304, 311, 

313» 317, 328, 34J, 346, 353» 357i 377-— ; H, 41, 506. 
Albani (Mgr), I, 266. — II, 11, 41, 100. 
Albert de Brandebourg, I, 56. 

Albignac (Mgr d'), évêque d'Angoulême, II, 174, 213, 290. 
Albini (baron d'), I, 52. 
Albornoz (le cardinal), I, 156, 
Alciati (le comte), I, 409. 
Alembert (d^, II, 348. 
Alexandre, II, 271. 
Alexandre V (le pape), II, 387. 
Alexandre VIII (le pape). II, 454. 
Alissac (de Vauréas), II, 490. 

Alquier, 11,353- 

Altieri (le cardinal), I, 230, 423. 

Amédée (le père), I, 161. 

Amelot (Mgr), évêque de Vannes, II, 174, 290. 

Angelis (de), II, 392, 393. 



544 TABLE ALPHABÉTIQUE 

Angles (le chevalier), II, 486. 

Angouléme (le duc d';, I, 190, 193, 402. — II, 30, 73, 263, 264. 

Angoulcine (la duchesse d';, I, voir Madame Royale, 

Antici (le cardinal), I, 229, 230, 270. 

Antiochus, II, 272. 

Antonelli (le cardinal), I, 190, 191, 211, 227, 249, 259, 277, 278, 
279, 280, 287, 288, 293, 301, 302, 307, 309, 310, 312, 313, 317, 
328, 329, 330, 331, 332, 334, 340, 341, 342, 345, 346, 348, 349, 

35'. 352i 353, 35^, 357, 35^, 362, 367, 37o, 372. — II, 77, 112, 
131, 161, 184, 353, 506. 

Aosle (le duc d'), I, 383. — II, '233. 
Aoste (la duchesse d'), II, 51. 

Archetti (le cardinal), I, 15, 227, 249, 312, 334, 341, 345, 353. — 
II, 91, 265, 439, 487. 

Arnault, II, 347i 348. 

Arnavon (le chanoine), II, 445. 

Artaud (l'historien), I, 194, — II, 146, 147, 150, 319, 397, 

Artois (le comte d'), 1, 9, 34, 77, So, 145, 146, 147, 199, 256. 

Artois (la comtesse d*), I, 3S2. 

Assclinc (Mgr), évoque do Boulogne, I, 189. — II, 290. 

Asiier (rabbé>, 11, 6 1. 

Aslros (labbod'K II, 37-^» 39>» 39^» 399» 4oi, 402, 424, 447, 474, 

5» 3» 

Atiious, 11, 303. 

Audibcri ^Vi^bbe d'\ L 50;. 
Au»;i\iîbcr* \uudame d'\ IL 355. 
Aujiuste v''0 prinoe^ vi\V:'.î:*c;erw, 1, S;. 
Aucusùn v>JHît:\ IL ^1%. ^î*» -*;5w 

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N -» XV 



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DES NOMS PROPRES. 545 



B. 

Bacon, II, 423. 

Baden (le margrave de), I, 87. 

Badossa (Mgr), I, 321, 511. — II, 17, 54, 86, loi, 106, 126. 

Bardin (Fabbé), II, 474. 

Baillet (le domestique Jean), I, 432. 

Baldassari (Mgr), I, 191, 194, 201, 249. 

Balducci, II, 353. 

Barbadigo (l'agent), I, 378. 

Baronius, II, 541, 542. 

Barthélémy (le d""), historien, I, 114. 

Barentin, II, 228. 

Barnave, II, 526. 

Barrai (Mgr de), archevêque de Tours, II, 279. 

Baruel, I, 489. 

Barthany (le cardinal), I, 228, 248. 

Bausset (le cardinal de), 1,440, 456. — II, 321, 347, 499. 

Bausset, de Roquefort, (Mgr de), évêque de Fréjus, II, 226. 

Baussut (l'abbé), I, 114. 

Bayane (le cardinal de), I, 348, 383. — II, 12, 41, 42^45, 104, 105, 

112, 129, 130, 184, 188, 218, 226, 227, 243, 245, 246, 280, 353, 

368,369,371, 401, 403. 
Beaujolais (le comte de), II, 265. 
Beaume (de la) de Suze, archevêque d'Auch, II, 466. 
Beaumont (Christophe de), archevêque de Paris, II, 432. 
Beauvais (de), évêque de Sarlat, II, 466. 
Béchet, Sulpicien, I, 124. — II, 65. 
Bégougne, Sulpicien, I, 125. 

Belbeuf (Mgr de), évêque d'Avranches, II, 174, 290. 
Bellegarde (le général de), II, 83, 100. 
Bellissomi (le cardinal), I, 228, 278, 279, 280, 286, 2S7, 288, 293, 

294, 295» 30ï> 302, 304, 306, 307, 308, 309, 310, 313, 317, 323, 

325» 327» 328, 330, 334, 346, 348, 350» 357i 364, 369- — n, 

506. 
Belloc (le chanoine de), II, 445. 
Belloy (le cardinal de), II, 232, 319, 377, 420. 
Benoît XIV, I, 5, 193, 223, 224, 272. — II, 104, 160, 246. 

Correspondance inédite. - II. ^^5 



546 TABLE ALPHABÉTIQUE 



Btrchère (Reyaux de la), évêquede Lavaur, II, 455, 466. 

Bérenger (le comte), II, 500. 

Bérenger, procureur d'Aubagne, I, 114. 

Bérignan (le marquis de), I, 425. 

Bernadette, II, 96. 

Bernier (l'abbé), II, 59, 62, 63, 64, 65, 66, 67, 91, 96, m, 116, 

Ï30» '49» 216. 
Bernis (René de), II, 200. 
Bernis (le cardinal de), I, 85, 95, 96, 141, 142, 144, 216, 217, 398, 

419, 424, 446, 507- — n, 52, 55, 76, 188, 539. 
Bcrry (le duc de), I, 165, 401, 402, 411, 413, 426, 431, 433. — 

II, 265, 502. 
Berry (le duc de), I, 293. — II, 6, 499. 
Bt'ilhicr (le général), I, 183, 184, 185, 228, 247. 
Bcrtolio, ambassadeur, I, 218. 
Bcrto^zoli (,Mgr), II, 504. 

Bcrulle (k' ^^^i^^^i^al de), II, 422. 

Kclhisy (M^rde), évçque d'Uzès, I, 404. — II, 174, 214, 290. 

lieugnot (le comte), II, 489. 

Kculc (l'abbé), II, 60. 

IvUjs l, -*^)-'. 

I>iè;ot de Prcaïueneu, II, 390, 513. 

■iiliotù {dv)y l, ig, 22. — II, 490, 493, 494, 495 (voir Maury, Fanny), 

''iiSii> ^le comte de), II, 345. 

ti.-»Loi yi'abbé), 11,401. 

i;.ua* yle duc de), II, 539, 540. 

ii»^.^v ic îibtaire)* 11, 448. 

V;v'v^..s*.*v' vde la), archevêque de Sens, II, 466, 

». V v,v.; ,;e v.'hauipigny, évêque de Valence, II, 467, 

»KN v.>^ àv Sanoux, évèque de Clermont, II, 467. 

*<-N>N' ■ .^i;» de^ l. 45^» 480, 481, 482. — II, 231, 345. 

*. ». »k'»..%-ui ^Je\ (voir Maury, Modeste). 

•*.. '»*. V . «Miioaic de\ II, 445. 

.. ^4^. ,\'\ l. 4.'s\ 4S1. 
s . s\\iu\: J\"'\ U» 347» 



DES NOMS PROPRES. $47 



Bonelli (le duc), II, 12. 

Boufflers, II, 345. 

Boulier (Mgr), évêque d'Évreux, II, 279. 

Boniface VIII, II, 133, 153, 386, 387. 

Boniface (saint), I, 31. 

Bonnay (le marquis de), II, 279, 298. 

Bonnel (Fabbé), II, 492. 

Bontadossi, II, 353. 

Borelli (Pabbé), I, 165, 168. 

Borghèse (le prince), I, 252. — II, 397. 

Borghëse (la princesse), II, 284. 

Borgia (le cardinal), I, 211, 227, 252, 317, 334, 34i> 447» 448. — 

II, 306. 
Bossuet, I, 107, 292. — II, 382, 454, 458, 482, 524, 526, 528, 529. 
Bouille (le marquis de), I, 80. 
Bouillon (M»« de), II, 528. 
Bouix (rabbé), II, 386. 

Bourbon (le duc de), I, 80, 199, 401, 402. — II, 265. 
Bourbon (le cardinal de), II, 6, 256. 
Bourdaloue, II, 382, 526. 
Bournissac (de), II, 527. 
Boutouillé (Pabbé de), II, 117, 120. 
Bovet (Mgr de), évêque de Sisteron, II, 290. 
Brancadoro (le cardinal), I, 250. — II, 11, 100, 118, 380. 
Braschi (le cardinal), I, 211, 228, 271, 274, 278, 288, 295, 304, 

313» 348, 35i> 353, 354, 357, 369, 37i, 373» 377, 432. — H, 4h 

48, 353, 355, 368. 
Breteuil (le baron de), I, 89, 94. 
Brésil (le prince du), II, 96. 
Bridaine, II, 382. 
Brocard (le général), I| 217. 
Broglie (l'abbé de), I, 239, 244. 

Broue (Mgr delà) de Vareilles, évêque de Gap, II, 290. 
Brune (le général), II, 43. 
Brunet, lazariste, I, 436. 
Brunswick (le duc de), I, 66, 79, 80, 85, 91. 
Bucello, II, 496. 
Buée (le chanoine), II, 445- 



552 TAHLE ALPHABÉTIQUE 



Dolomien, II, 87. 

Doria (le cardinal Joseph), I, 211, 222, 227, 247, 348. — II, 173, 

139. 145» 146, 147» 14S, 150» 160. 450» 506. 
Doria (le cardinal Antoine), I, 228, 229, 247. — II, 506. 
Doria (le prince), II, 233. 
Doudeauville, II, 289. 
Dubois (le cardinal), II, 349. 
Ducayla (le comte), I, 401. 
Ducis, II, 345. 

Dugnani, nonce en France, I, 17. 
Dugnani ^le cardinal), I, 228, 247, 348, 353. — II, 537. 
Dulau (archevêque d'Arles), I, 92. 
Dupin, II, 43. 

Dupont (le cardinal), II, 458. 
Duverney, II, 529. 
Duvoisin (Mgr), évêque de Nantes, II, 379. 

« 

E. 

Edgeworth (Pabbé), I, 492, 494, 511. — II, 28, 75, 94, 261. 

Eliçagaray (l'abbé), II, 85, 90. 

Élisa (la princesse), II, 362. 

Elisabeth (sainte), II, 74. 

Emery, supérieur de Saint-Sulpice, I, 124, 125, 126, 128, 129, 132. 

— II, 81, 323, 402, 403, 416, 420, 422, 424. 
Enghien (le duc d'), I, 401. 
Enghien (le duc d'), I, 80. — II, 266. 
Entraigues (d'), I, 96, 175, 178, 285. 
Ercolani (Mgr), II, 510. 
Krskine (Mgr), II, 206, 253. 
Espinasse (le chanoine d'), II, 447. 
Esthérazy (prince d'), I, 62, 70. 
Etienne II, I, 417. 
Etienne, de l'Académie, II, 347. 
Eugène (le prince), II, 362. 
Eutrope, II, 25. 



I 



DES NOMS PROPRES. 553 



F. 

Falconieri, I, 219. 

Falzacappa (Mgr), II, 510. 

Fare (Mgr de la), évêque de Nancy, I, 387. — II, 290. 

Fare (Mgr Henri de la), I, 19. 

Félicité de Savoie (madame), 1,411. 

Félix (saint) de Valois, II, 139. 

Fenaja, 1, 161. 

Fénelon, I, 360. 

Fesch (le cardinal), I, 221. — II, 272, 277, 281, 284, 289, 307, 

308» 309» 3ÏO) 3^5. 323» 328, 368, 388, 389, 390, 395, 403, 

448, 462, 497, 510. 
Ferdinand IV, roi de Naples, I, 205, 234. 
Ferdinand, de Parme, I, 242. 
Ferdinand III, de Parme, II, 121. 
Ferrand (le comte), II, 347. 
Fesembach (baron de), I, 51, 57, 75. 
Fiarro (le cardinal), II, 100. 
Filhol (l'abbé), I, 163, 164, 165, 170. . 
Flavien (saint), II, 25. 

Flangini (le cardinal), I, 228, 294, 297, 308, 348, 353. 
Fléchier, II, 382. 
Fleury (le duc de), II, 25. 
Floirac (l'abbé de), I, 494, 503. 
Florent, commissaire du Directoire, I, 184. 
Flotte (le général), I, 315. 

Fontanges (Mgr de), archevêque de Toulouse, I, 404. — II, 247. 
Fontanes, II, 375, 376. 
Fontenelle, II, 349. 
Fortia (de), II, 490, 492. 
Foullon (l'abbé), L 163. 

Fouché, 11,399, 5^7, 5^9- 

Francesco, II, 438, 491. 

François de Paule (saint), II, 539. y 

François-Xavier (saint), II, 358. 

François I", II, 25, 79, 153, 168, 271. 

François II (l'empereur), I, 27, 73, 248. 



SS8 TABLE ALPHABÉTIQUE 

Liancourt (le duc de), I, 92. 

Libère (le pape), II, 273. 

Licca, II, 501. 

Lîtta (le cardinal), I, 198, 414. — II, 41, 117, 184, 380. 

Litta (le comte), I, 318. 

Livizzani (le cardinal), I, 227, 297, 334, 341, 362, 364. 

Lizakowitz, ambassadeur de Russie, II, 286, 293. 

Locatelli (Mgr), II, 253. 

Loménie de Brienne (le cardinal), I, 8, 95, 108, 139, 140. — 

n, 95- 
Loménie de Brienne, coadjuteur du cardinal, I, 108. 
Lorain (Claude), II. 539. 
Lorenzana (le cardinal), I, 213, 226, 228, 234, 270, 296, 326, 358, 

361, 362. — II, 105, 117, 163. 
Louis (saint) de Toulouse, II, 139. 
I<ouis de Gonzague (saint), II, 358. 
Louis, roi d'Étrurie, II, 121. 
Louis de Bourbon, I, 213, 221, 434. 
Louis XIV, I, 225, 292, 433. — II, 70, 72, 121, 165, 454, 458, 

462, 472, 473, 475, 477, 483. 
Louis XV, I, 342, 414. 
Louis XVI, I, 6, 7, 89, 92, 255, 299, 350, 392, 414, 456, 460. 

— Il, 18, 55, 70, 71, 73, 1x8, 152, 224, 231, 278, 358, 499, 

517, 519- 

Louis XVII, I, 137, 175, 202, 289, 299. 

Louis XVIII, I, 34, 80, 142, 146, 175, 176, 181, 187, 189, 192, 

200, 206, 208, 243, 245, 252, 254, 264, 266, 269, 283, 287, 

315» 320, 337, 350, 360, 372, 375, 387, 391, 412, 416, 420, 

424, 438, 455» 456, 491, 492, 493, 496—11, iio, 118, 134, 

147, Ï67, 171, 173, 174, 200, 205, 220, 244, 251, 252, 255, 

274, 278, 281, 283, 294, 297, 304, 306, 448, 471, 499, 517, 

518, 519, 520, 524, 539» 540. 
Louise, reine d'Espagne, II, 164. 
Lucchi (le cardinal), II, 117, 184. 

Lucien Bonaparte (le prince), II, 186, 347, 367, 374. 
Luther, I, 103. 

Luzerne (le cardinal de la), I, 404, 481, 499. 
Lyonnet (l'abbé), II, 388. 



DES NOMS PROPRES. SS5 

au (le cardinal), I, ïz8, 261, 308, 334, 341, 353, 362, 364, 

i (Mgr), II. 510. 
tdi (le marquis), I, 15. 
et, évêque consL de Paris, 1, io3. 
rodefroy (françois, graveur), I, 1 9, 
', prince de la Paix, I, 260, 271. 
PCouvion, I, 93. 
Gravina (Mgr), I, 506. — II, 41, 246. 
Grégoire (saint) de Nazîanze, II, 236. 
Grégoire (saint), I, 470. 
Grégoire XVI, I, 208, 352. 
Grégoire (l'abbé), II, 224. 
Crégori (Mgr), II, 41. 

Grimaldi (Mgr de), évêque de Noyon, II, 174, 290. 
Gritnaldi (le cardinal Leroux de), II, 454. 
Grossoles (Mgr de) de Flamarens, évêque de Périgueux, II, 174, 

290. 
Grosliès (la marquise). II, 233. 
Guardahoui (Mgr), II, 149. 
Guille (Jean ne- Françoise), II, 407. 
Guillon (l'abbé), II, 281. 

H. 

Ilarlay (Mgr de), archevêque de Paris, II, 430. 
Harcourt (le duc d'), II, 346. 
Harpe (La), II, 345. 

Haussonville (le comte d'), I, 211, 275, 301, 338, 372- 
Havre (le duc d'), II, 86. 
Henri, II, 43. 

Henri IV, I, 45r. — II, 40, 194. 
Henri VIII, I, 103, 
Henriette d'Angleterre, II, 529. 
Henriette de France, II, 529. 
Héricourt (d"), 1,453- 

Herzan (le cardinal), I, 228, 248, 251, 254, 267, 269, 171, 273, 
275, 276, 277, 279, 283, 284, 285. 287, 289, 293, 294, 295, 



56o TABLE ALPHABÉTIQUE 



Mastrozzi (le cardinal), II, loo. 

Mattei (le cardinal), I, 212, 227, 277, 286, 287, 288, 293, 295, 
300, 301, 304, 305, 307, 308, 310, 312, 313, 314, 317, 321, 

324, 325» 327» 328, 338» 344, 348, 349» 350, 351, 353» 35^, 

361, 362, 363» 366, 399- — II, 380. 
Maubourg, I, 93. 

Maunay (Mgr), évêquedc Trêves, II, 379. 
Maurice (l'abbé), II, 58. 
Maury (Louis-Sifrein, neveu du cardinal), I, 26, 122. — II, 112, 

130» 278, 324, 327, 353, 489, 540, 542. 
Maury (l'abbé Fidèle), I, 154. — II, 492. 
Maury (Jean-Pierre), I, 154. 
Maury (l'abbé Pierre), I, 163. — II, 402, 491, 492. 
Maury, père du cardinal, II, 407. 
Maury (Modeste), madame du Bois Bertrand, II, 327, 490, 496, 

542. 
Maury (Pauline), madame de Rouly, II, 327, 368, 49c, 492, 494, 

507. 
Maury (Fanny), madame de Biliotti, II, 327, 368, 490, 493, 507. 

Maximilien (le prince) des Deux-Ponts, I, 87. 

Mayenne (le duc de), II, 194. 

Mayet (l'abbé), I, 22, 24. — II, 230, 326, 327. 

Mazenod (Mgr de), II, 403. 

Meconi, II, 501. 

Meilleraye (la marquise de La), II, 75. 

Mêlas (le général), I, 255, 383. 

Mendoza (le cardinal), I, 260. 

Menjaud (Mgr), II, 437, 474. 

Menou (de), II, 369, 401. 

Mercy (Mgr de), I, 404. 

Mercy (le comte de), I, 175. 

Merlin, II, 347, 

Messuy (Mgr de), évêque de Valence, II, 290. 

Mesdames de France (Victoire et Adélaïde), I, 20, 25, 95, 350, 432. 

Mesnard (de), éveque de Montauban, II, 466, 

Meyer (le président de), II, 261, 263. 

Michaud, I, 24. 

Migazzi (le cardinal de), I, 200. 



DES NOMS PROPRES. 



K. 

Kalitcheff, II, 36, 130. 
Kaunitz (le prince de), II, 160. 
Kellermann (le général), II, 275. 
Klenau (le général), I, 247. 



Laborde, II, 365. 

labrador, ambassadeur d'Espagne, I, zoo, 413, 433. — II, 52, 
La Calprade (le chanoine de), II, 447, 
LafayeCte (le général de), I, 93. 
Laine, II, 347. 

Lally-Tollendal (le comte de), II, 347. 
Lamarche (Mgr), évêque de Léon, II, 174, 290. 
Lamathe (Alexandre de), I, 93. 
Lamennais, II, 485. 
Lancy (le maréchal de), I, 79. 
Landon (le général), I, 80. 

Laurencie (Mgr de la), évêque de Nantes, II, 174, 290. 
I.as Casas, I, 96. 

Lastic (Mgr de), évêque de Riez, II, 217, 290. 
Lauzières-Thémines (Mgr de), évêque de Blois, II, 217, 148, ; 
Lavedan, II, 410. 
Le Camus (le cardinal), II, 105. 
Le Clère (Henri), 11, 438. 
Lefebvre (l'imprimeur), II, 448. 
Leibnitz, II, 423. 

Léon X, I, 103, 499, 500- — II, 25, 153, 168, 458. 
Léon XII, I, 229, 299. — ÏI, 148. 
Léon XIII, I, 208. 
Léopold I" (l'empereur), I, 82,, 
I Léopotd II (l'empereur), I, 42, 56, 248. 
Lestaches (l'abbé de), I, 417, 418, 445, 446. — II, 55, 76, 
Lévis (le duc de), II, 347. 

Leyssin (Mgr de), archevêque d'Embrup, II, 18S. 
Leyris (de) Desponchez, (évêque de Perpignan), I, 25. 



56o TAHLE ALPHAUÉTIQUE 



Mastrozzi (le cardinal), II, loo. 

Mattei (le cardinal), I, 212, 227, 277, 286, 287, 288, 293, 295, 

300» 30Ï, 304, 305» 307, 308, 310, 312, 313, 314, 317, 321, 

324, 325» 327» 328, 338, 344, 34S, 349, 350, 35ï» 353» 3S6, 
361, 362, 363, 366, 399. — II, 380. 

Maubourg, I, 93. 

Maunay (Mgr), évêque de Trêves, II, 379. 

Maurice (Fabbé), II, 58. 

Maury (Louis-Sifrein, neveu du cardinal), I, 26, 122. — II, 112, 

130, 278, 324, 327, 353, 489, 540, 542. 
Maury (l'abbé Fidèle), I, 154. — II, 492. 
Maury (Jean- Pierre), I, 154. 
Maury (l'abbé Pierre), I, 163. — II, 402, 491, 492. 
Maury, père du cardinal, II, 407. 
Maury (Modeste), madame du Bois Bertrand, II, 327, 490, 496, 

542. 
Maury (Pauline), madame de Rouly, II, 327, 368, 49c, 492, 494, 

507. 
Maury (Fanny), madame de Biliotti, II, 327, 368, 490, 493, 507. 
Maximilien (le prince) des Deux- Ponts, I, 87. 
Mayenne (le duc de), II, 194. 
Mayet (l'abbé), I, 22, 24. — II, 230, 326, 327. 
Mazenod (Mgr de), II, 403. 
Meconi, II, 501. 

Meilleraye (la marquise de La), II, 75. 

Mêlas (le général), I, 255, 383. 

Mendoza (le cardinal), I, 260. 

Menjaud (Mgr), II, 437, 474. 

Menou (de), II, 369, 401. 

Mercy (Mgrde), I, 404. 

Mercy (le comte de), I, 175. 

Merlin, II, 347, 

Messuy (Mgr de), évêque de Valence, II, 290. 

Mesdames de France (Victoire et Adélaïde), I, 20, 25, 95, 350, 432. 

Mesnard (de), évêque de Montauban, II, 466, 

Meyer (le président de), II, 261, 263. 

Michaud, I, 24. 

Migazzi (le cardinal de), I, 200. 



DES NOMS PPOPRES. 56 1 



Miollis (le général), II, 100. — II, 375, 

Mirabeau, I, 4, 19, 114, 291. — II, 526, 534. 

Mirepoix (le marquis), I, 171. 

Mirondot, évêque de Babylone, I, 108. 

Mistral, II, 327. 

Moceningo (le comte), ambassadeur de Russie à Florence,I, 185, 

186. 
Morcelli, II, 541. 

Monge, commissaire du Directoire, I, 184. 
Monsieur (voir Louis XVI II), 
Montalembert, II, 485. 
Montecuculli (le comte de), I, 213. — II, 160. 
Montesquiou (l'abbé de), I, 133. — II, 347. 
Montgomery, I, 342. 
Montmignac (le chanoine de), II, 445. 
Montmorency- La val (le cardinal de), I, 204, 260, 289. — II, 195, 

242, 290, 377. 
Montpensier (le comte de), II, 265. 
Morellet, II, 345» 352. 
Moroni, I, 194, 211, 240, 308, 346. 
Moreau, II, 209. 

Mouchet (Mgr de) de Villedieu, évêque de Digne, II, 290. 
Millier (rhistorien), I, 42. 
Murât (le prince), I, 247. — II, 87, 89, 98, 99, 100, 107, 117, 122, 

135» 139» 162, 172, 510. 
Murât (madame), II, 348. 
Mutin (rabbé), diacre, II, 469, 474, 499. 
Mylius (le général), I, 410. 
Myre (le chanoine de La), II, 441, 446. 

N. 

Napoléon P"^, I, 175, 198, 205, 212, 223, 228, 247, 250, 261, 262, 
268, 275, 292, 298, 306, 318, 338, 407, 409, 414, 426, 428, 430, 
439, 440, 445, 455, 465, 492, 495, 496, 497, 498, 500, 501, 505. 
— II, 12, 19, 20, 21, 22, 24, 25, 26, 36, 40, 42, 45, 50, 51, 58, 
60, 63, 66, 67, 79, 80, 8r, 84, 99^103, 104, 105, 108, no, ni, 
121, 122, 130, 131, 133, 135, 136, 140, 149, 150, 157, 159, 160, 
161. 164, 166, 173, 183, 186, 188, 189, 195, 200, 208, 210, 211, 

Correspondance inédite. — II. 36 



502 TABLE ALPHABÉTIQUE 



2l6, 219, 244, 245, 261, 262, 266, 267, 268, 275, 276, 277, 289, 
296, 297» 307, 316, 318, 319, 320, 321, 330, 346, 378, 379, 387, 

394, 417» 439» 440, 452, 5^3» 520. 
Naselli (le général), I, 246, 249, 338, 411, 417, 432. 
Nassau (le prince de), I, 66, 85. — II, 79. 
Naudin (l'abbé), I, 503. 
Neri (l'abbé), II, 521. 
Nettement (Alfred de), II, 417, 520. 
Newton, II, 423. 

Nicolaï (Mgr de), évêquede Béziers, II, 290. 
Noailles (le cardinal de), II, 437. 

o. 

Odescalchi (Mgr), I, 193. 

Oppizzoni (le cardinal), II, 380. 

Oreste, II, 123. 

Orléans (Louis- Philippe, duc d'), II, 265. 

Osmont (Mgr d'), évèque de Comminges, II, 213. 

Ossat (le cardinal d'), I, 451. — II, 271, 276. 

Otterman, II, 79. 

Otto, II, 196. 

Oxenstiern (le baron), I, 60. 

P. 

Pacca(le cardinal), I, 40, 42, 228. — II, 100, 385, 387, 433, 506, 

509, 51^ 517. 
Paccanari, I, 238, 240, 244. 

Pahlen (le comte), II, 113. 

Panin (le comte de), II, 36. 

Papenheim (prince de), I, 51, 52. 

Pastorel (le marquis de), I, 256. 

Pancemont (l'abbé de), I, 282, 302, 357. 

Paul 1*="^, empereur de Russie, I, 185, 209, 275, 318, 321, 326, 414, 
415, 421, 422, 423, 424, 494, 497, 509. — II, 15, 16, 17, 35, 36, 
39> 53> 58, 84, 97, ICI, 102, 108, 109, III, 112, 113, 130. 

Pauline (madame) Bonaparte, H, 284. 

Pcpin le Bref, I, 417. 



DES NOMS PROPRES. $63 

Philippe V, 1,434. — II, 121. 

Picansel (l'abbé), I, 163, 164, 169. 

Pichegru, II, 294. 

Picot, I, 24, 28. 

Pie IV, I, 307. 

Pie V (saint), I. 20, 362, 488. 

Pie VI, I, 5, 7, 8, 9, 18, 19, 20, 25, 27, 28, 29, 53, 54, 67, 85, 97, 
114, 122, 123, 128, 132, 133, 139, 144, 146, 149, 152-155, 161, 
170, 181, 182, 184, 186, 190, 192, 193, 201, 204, 207, 211, 212, 
213, 217, 221, 223, 228, 246, 248, 249, 255, 259, 260, 265, 298, 
301, 308, 321, 344, 392, 394, 395, 399, 414, 416, 455» 488, 489, 
499» 504. — II, 18, 46, 133, 160, 163, 168, 170, 190, 215, 223, 
237» 244, 355, 356, 372, 374. 

Pie VII, I, 198, 201, 205, 207, 211, 212, 221, 224, 228, 229, 240, 
261, 297, 298, 299, 344, 348, 373, 375, 376, 386, 387, 391, 397, 

442, 443» 455» 456, 472» 491» 494» 495» 497- — H» M, 15» '9» 26, 
27» 119» 133» 148, 153» 168, 170, 183, 186, 207, 235, 242, 244^ 
253» 273» 278, 281, 29 r, 319, 320, 324, 330, 353, 378, 394, 397 
401, 403, 433, 434, 448, 506, 513, 520, 537. 

Pie VIII, I, 198, 229, 248, 299. 

Pie IX, I, 208. 

Pierre III (Fempereur), II, 113. 

Pierre (l'abbé de), II, 525. 

Pietro (Mgr di), I, 455. 

Pietro (le cardinal di), I, 191. — II, 218, 244, 380, 403. 

Pignatelli (Jac), I, 185. 

Pignatelli (le cardinal), I, 227, 244, 380. — II, 506. 

Piquet (l'abbé), I, 163, 

Piranesi, II, 140. 

Pisani de la Gande (évêque de Vence), I, 25. — II, 9. 

Pins (Mgr de), II, 389. 

Plessis (Mgr du) d'Argentré, évêque de Limoges, II, 290. 

Plessis (Mgr du) d'Argentré, évêque de Séez, II, 290, 

Poitevin, II, 408. 

Polastron (madame de), I, 171. 

Polus (le cardinal), II, 186. 

Pompée, I, 496. 

Pompignan (Lefranc de), I, 319. 



564 TAIJLE ALPHABÉTIQUE 



Pompignan (Mgr Lefranc de), I, 489. 

Ponte (de) d'Alban (Mgr), II, 9. 

Pontmartin (de), II, 304. 

Porée (le Père), II, 359. 

Poudenx (de), évêque de Tarbes, II, 467. 

Poujoulat, I, 24, 28, 156, 401, 480, 481. —II, 304, 357, 387, 397, 

401, 414, 417, 440, 513, 523, 524, 533. 
Porta (le cardinal délia), II, 100, 368. 
Portails (le comte), II, 412. 
Portalis, II, 323, 452. 
Portalis (David), II, 500. 
Poulie (rabbé), II, 52, 
Poussin, II, 539. 
Pradt (rabbcde), II, 318. 
Pretis (le cardinal dt), I, 228, 229, 410. 
Prusias, II, 272. 
Pyrrhus, II, 123. 



Quintilien, II, 381. 



Q. 



R, 



Rabsacès, II, 133. 

Racine, I, 292. 

Radonvilliers (l'abbé de), II, 353, 358, 360, 361. 

Ranuzzi (le cardinal), I, 228, 260. — II, 41. 

Rastignac, II, 289. 

Reboul (rabbé), I, 163. 

Reclère (le chanoine de), II, 445. 

Regnault de Saint- Jean d'Angely, II, 347, 348, 349, 350. 

Reimonet (l'abbé), II, 80. 

Rémusat (madame de), II, 347, 349. 

Reulet (le chanoine), II, 441, 447. 

Ricci (le Père), I, 238. 

Ricci (évêque de Pistoie), I, 42. 

Richard (le chanoine), II, 445. 

Richelieu (le duc de), II, 289, 347. 

Ridenti (Mgr), II, 510. 



DES NOMS PROPRES. 56$ 



Rinuccini (le cardinal), I, 228, 229, 247. 

Riolle, I, 217. 

Risling, II, 411. 

Rivarola (Mgr), II, 510. 

Robert (Mgr), évêque de Marseille, I, 163. 

Roederer, II, 346, 347, 

Rochefoucauld (le cardinal de la), I, 114, 203, 260. — II, 40. 

Rochefoucauld (le duc de la), I, 92. 

Rohan (le cardinal de), I, 114. 

Rohan (le cardinal de), I, 254, 255, 260, 289. — II, 242, 346. 

Rohrbacher, I, 222. — II, 485. 

Roman (le chanoine), II, 445. 

Romanzoff (le comte de), I, 50, 51, 66. 

Rophgopsin (comte de), II, 16, 17. 

Rouly (de), (voir Maury^ Pauline). 

Roumberg (le prince de), I, 70. 

Rosomonski (le comte), I, 246. 

Rospigliosi (le prince), I, 220. 

Roquelaure, évêque de Senlis, II, 345. 

Rossignol, II, 12, 

Roue (le chanoine de La), II, 443, 445. 

Rouilly (de), I, 23. 

Rousseau (J.-B.), I, 319. 

Roussel, II, 346, 347. 

Roux, évêque constitutionnel des Bouches-du-Rhône, I, 114. 

Roux, sulpicien, I, 124. 

Roux (de) de Bonneval, évêque de Serrez, I, 171. 

Roverella (le cardinal), I, 211, 228, 229, 247, 348, 377, 412, 438, 

455. — II, 56, 164, 491. 
Royère (Mgr de), évêque de Castres, I, 441. — II, 248. 
Ruffo(le cardinal), I, 204, 228, 234, 251, 254, 259, 293, 348, 353, 

362. — II, 53, 77, 506. 
Ruffo Jeune (le cardinal), II, 100, 164, 245, 380. 
Ruffo de Bonneval (Mgr), évêque de Senez, II, 191. 
RufTo de Laric (Mgr), évêque de Saint-Flour, II, 217. 
Rully (l'abbé de Bernard de), II, 28, 29, 77, 97. 
Ruspoli (le prince), I, 220. 



568 TABLE ALPHABÉTIQUE 

Theiner (le père), I, 96, 133, 138 — II, 14. 

Thonbridge, I, 218. 

Thugut (le baron de), I, 219. — II, 56, 84. 

Tinthoin (le chanoine), II, 445. 

Torcy (de), 11, 67. 

Tosi (Mgr), I, 45^- 

Tour (l'abbé de la), II, 18, 19, 78, 107, 174, 290. 

Tour du Pin-Montauban (Mgr de la), I, 404. — II, 107. 

Tour-Taxis (le prince de), I, 87. 

Tournefort, II, 308. 

Tramaine (le sieur de), I, 417. 

Turenne, II, 209, 382, 528. 

u. 

Urbain V, I, 156. 

Urbain VIII, I, 414. 

Usson (Mgrd') de Bornac, évê'iuc d'Agen, II, 290. 

V. 

Valbcre (Pabbc), II, 195. 
Valdenfels (le baron de), I, 47, 58, 59, 67. 

Valenti (le cardinal), I, 227, 272, 273, 277, 296, 300, 315, 317, 
321, 324, 325, 328, 332, 334, 340, 341, 344, 346, 347, 349, 

350» 351» 353» 354, 355» 35^, 35^, 361, 365» 3^6, 369. 
Vaublanc (le comte), I, 256. 

Vaudreuil (le comte de), I, 85. 

Verdolin (l'abbé de), I, 503. — II, 28, 77, 97. ^ 

Vergenes (le comte de), II, 339. 

Verhaegen (Arthur), I, 344. 

Vernègucs (le chevalier de), II, 285, 286, 288, 291, 292, 293, 299. 

Verjus (de), évêque de Grasse, II, 467. 

Victoire (madame). — Voir Mesdames de France, 

Viguier, lazariste, 1, 448. 

V^illeneuve (de) de Veiice. évêque de Glandève, II, 466. 

Villot, II, 43, 57. 

Vincent (saint) de Paul, II, 139, 422. 

Vincent (le Père), I, 161. 



DES NOMS PROPRES. 569 



Vincenti (le cardinal), I, 227, 247, 326. 

Vintimille (de), évêque de Marseille, II, 467. 

Vintimille (Mgr de), évêque de Carcassonne, II, 83, 290. 

Voltaire, I, 137. 

Volterre (Daniel de), II, 539. 

w. 

Wachter (baron de), I, 58. 
Welschinger (Henri), II, 378, 513. 
Woronsoff (la princesse), II, 386. 

Y. 

York (le cardinal d'), I, 21, 165, 227, 297, 360. — II, 274. 

z. 

Zamma, II, 408. 

Zelada (le cardinal), I, 6, 8, 9, 10, 11, 13, 14, 16, 25, 29, 36, 44, 
53» 55» 94, 95» ^22, 223, 227, 247, 270, 296, 301, 326, 331, 335, 
362, 425, 446. — II, 41, 46, 52, 53, 59, 105, 117, 223, 506. 

Zen (l'agent), I, 378. 

Zondadari (le cardinal), II, 67, 117, 184. 

Zurlo(le cardinal), I, 193, 204, 260. 



— •— 



TABLE DES MATIÈRES 



DU TOM£ SECOND. 



LIVRE TROISIÈME 

Sous le Consulat. (Suite.) 

CHAPITRE TROISIÈME. -- La mission de Mgr Spina. 

Sommaire. — Craintes et espérances. — L'archevêque de Bordeaux 
menace d'abandonner la cause royale. — Paul I^' se dérobe aux désirs 
de Louis XVI IL — Note royale dirigée contre les négociateurs présu- 
més du concordat du côté de Bonaparte. — Autre note répondant 
d'avance, au point de vue gallican, aux propositions que la rumeur pu- 
blique prêtait à ce dernier. — L'affaire des Capitulaires de Lyon. — Ce 
que Louis XVIII veut que le clergé français pense du serment exigé 
par Bonaparte. — Sa réponse à Mgr Champion de Cicé. — Mgr de 
Juigné se refuse à demander l'abbé Edgeworth pour coadjuteur. — 
Maury s'efforce de tenir le roi au courant des nouvelles d'Italie et de 
Rome. — L'affaire de l'évêque de Châlons. — Ce qu'on disait à Rome en 
décembre 1800. — Deux prêtres recommandés par l'abbé Bernier arrivent 
à Montefiascone. — - Ce qu'ils apprennent à Maury et ce que Maury en 

C9L/wa C . . . ... ... .». ..• ... ... ... ... ... ... ... ... XT » ^ 

CHAPITRE QUATRIÈME. — Les premiers mois du 

dix-neuvième siècle. 

Sommaire. — Les exilés de Mittau obligés de fuir la Russie. — 
Odyssée de ce nouvel exil. — La situation en Italie et à Rome au com- 
mencement du siècle. — Les soldats du petit caporal, — Nouvelles de 
Rome, d'Italie, de France, d'Espagne, etc. — Encouragements du roi. 
— Une audience peinte sur le vif. — Embarras de Pie VIL — Embarras 
non moins grands de Maury. — Secret qu'on garde auprès de lui sur les 
négociations de Paris. — Portrait de Pie VII au milieu des difficultés du 
début de son Pontificat. — Deux lettres de l'abbé Bernier. — Le temps 



572 TAllLK DES MATIERES. 



éclaircira les mystères. — Consalvi oppose à Mauiy le droit du posses- 
soire. — Louis XVI 1 1 se défend du reproche que Maury semble lui faire. 

— Maury trépigne sur place. — L'incident de Tarbes. — Touchants scru- 
pules de l'archevêque de Reims. — Louis XVIII adjure Pie VII.de quitter 
Rome. — Ultimatum transmis par Cacault à Pie VII. — Le départ du 
cardinal Consalvi pour Paris. — Rumeurs et nouvelles. — Une conjecture 
de Maury qui ne manquerait pas de sagacité. — L'affaire de Tarbes. 

P. 69 

CHAPITRE CINQUIÈME. — Le Concordat. 

SoMMAiRK. — Talleyrand réclame du pape l'éloignement de Maury. 

— Avances de M. Artaud. — Premières nouvelles de la conclusion du 
Concordat. — Perplexités de Louis XVIII. — Il demande conseil à Maury. 

— M. de Thauvenay remplace le comte d'Avaray auprès du roi. — En 
donnant au roi les nouvelles, Maury laisse percer l'avis de résistance. 

— Légation du cardinal Caprara. — Louis XVIII dépose entre les 
mains de Maury une protestation, en lui 01 donnant de la tenir secrète. 

— Représentations des 14 premiers évoques réfugiés en Angleterre au 
paj)e Pie VII. — Comment, d'après Maur>', le roi doit se conduire dans 
cette difficile conjoncture. — P. F. — Le col ou les épaules .•* — Propa- 
gande royaliste de Maury. — Ce que les officiers français lui objectent. 

— Réponse attristée du roi. — Bref qui demande leur démission aux 
évoques. — Quelle doit ctre, d'après Maur>', l'attitude du roi envers 
cet acte pontifical. — Ce qu'on dit de Bonaparte à Paris. — Comme à 
don Carlos I — Louis XVIII partage l'avis de Maury 144 

CHAPITRE SIXIEME. — Au lendemain du Concordat. 

Sommaire. — Maury tenu loin de Rome. — Ce qu'on lui mande de 
cette ville. — Premières impressions causées par les réponses des évêques 
au Bref du 15 août 1801. — Maury veut espérer contre l'espérance. — 
Le comte d'.-Vvaray vient le voir à Montefiascone. — Mort de la reine 
lie Sîirdaigne. — Le consistoire et les récompenses aux négociateurs 
du Concordât. — Furit .Kncas! — Aggravation de l'état de M. d'Avaray. 

— Le Concordat et la nouvelle organisation de l'Église de France. — 
Ce qu'on en dit à Rome. — Les prêtres émigrés rentrent en foule. — 
Maury sous le coup d'une menace de bannissement. - Protestation contre 
les articles organiques. — Le discours errata de Mgr de Boisgelin — 
L'abdication du roi de S;irda>gnc. — Cacault cajole les prêtres français 
i\ Rome — Nouvelles et rumeurs de Rome — Les Français maîtres à 
Rome et en Italie. - Ils exigent le départ du roi de Sardaigne et l'exil 
de Maury. — Une lettre royale. — Ce qu'on disait à Rome à la fin de 
1802. — Un écho de Montefiascone 207 



1k 



TABLE DES MATIÈRES. 573 



GHAPITRK SEPTIÈME. — Avant la Rupture. 

Sommaire. — Lettre de Maury sur la déclaration royale de 
Louis XVI II, en réponse à une proposition du Premier Consul. 

— Adhésion des princes du sang. — Publication de la réponse 
du roi. — Louis XVIII plaide contre le sentiment de Maury. — Il 
place sous la protection de Georges III le clergé proscrit en Espagne 
et en Angleterre. — Maury consulte le roi pour savoir s'il peut écrire à 
Bonaparte. — Réponse spirituelle de Louis XVIII. — Bonaparte fait 
démentir la proposition aux Bourbons. — L'évêque de Châlons vient à 
Rome. — Visite du roi de Sardaigne à Montefiascone et ouverture du 
procès de béatification de la feue reine. — Les dernières lettres de 
1803. — Arrestation du chevalier de Verncgues. — On réimprime à 
Paris les œuvres de Maury, malgré l'auteur. — Le pape lui interdit de 
continuer sa correspondance. — Il prend congé du roi. — Singulière 
réponse qu'il reçoit du secrétaire de Louis XVIII. — L'Empire est 
fait ! — Le roi fait appel au cœur, à la tête et h la plume de Maury. — 
Protestation contre l'empereur. — Instances du député de Nevers. — 

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LIVRE QUATRIÈME, 

De l'Empire à la mort de Maury. 

CHAPITRE PRKMIER. — Adhésion à l'Empire. 

Sommaire. — C'est votre portrait avant la lettre ! — Motifs de Maury. 

— Lettre de décembre 1803 au Premier Consul. — Le passage du cardi- 
nal Fesch. — Lettre au cardinal Fesch en juin 1805. — Réponse de ce 
dernier. — La lettre à l'Empereur. — Éloges que lui en fait le cardinal 
de Belloy. — Pie VII n'emmène pas Maury en France. — Première 
rencontre de Maury et de l'Empereur à Gênes. — Lettre de Talleyrand 
à ce sujet. — Lettre de Maury à Napoléon en décembre 1805. — Nou- 
velles instances du ministre Portalis. — Pourquoi il ne se rend pas à 
Rome, avant de partir pour Paris. — Lettre d'adieux au cardinal Con- 
saivi ... ••* ••• •«• .«• ••• ••• ••• ••• ••• ••• ••• ••• ^~~' jr^j 

CHAPITRE SECOND. — Maury rentre en France. 

Sommaire. — Maury part pour la France. — Son intention de n'y 
séjourner que peu de temps. — Journal de son voyage. — Le neveu 
demeure en Italie. -— Ovations à Lyon et à Paris. — Comment il juge 
le refus du pape de fermer ses ports aux Anglais. — Un mémoire qui 



574 TABLE DES MATIÈRES. 



révèle les talents d'économiste chez le cardinal Maury. — Gronderies 
amicales d'oncle à neveu. — II faut renoncer à retourner en Italie. — 
Comment Maury apprécie la brouille imminente de l'Empereur avec le 
Pfipe. — Présage de grande élévation. — Il est nommé premier aumônier 
du prince Jérôme. — Un billet charmant de l'Empereur le lui annonce. 

326 

CHAPITRK TROISIÈME. — A l'Académie. 

Sommaire. — Maury, éliminé en 1^03, est réélu en 1806. — Lui don- 
nera-t-on du Monseigneur ? — Réplique célèbre. — L'empereur inter- 
vient dans la querelle. — Un article de César. — L'Académie se sou- 
met. — Impatience du public et retards volontaires du nouvel Acadé- 
micien. — La séance du 6 mai 1807. — Le discours du récipiendaire 
et la réponse du directeur. — L'éloge de l'abbé de Radonvilliers. — Ce 
qu'on en pense à Paris et ailleurs. — Ce qu'en dit Maury 345 

CHAPITRE QUATRIÈME. — Maury à la Cour de Napoléon. 

Sommaire. — L'obligeance du caractère chez Maury. — Une aimable 
lettre h la municipalité de Lombez. - Journal d'impressions et de nou- 
velles. — Les appréciations de Maury sur la politique de la Cour de 
Rome. — Un débat avec l'empereur. — Lettre à Consalvi. — Une leçon 
il'étiquette. — Lucien Bonaparte. — Rôle de Maury dans le procès du 
divorce de Napoléon. — Les cardinaux noirs. — Au milieu de ces diffi- 
cultés, Maury revoit et donne l'édition définitive de son Essai sur Vélo- 
quetice de la Chaire. — Appréciation de Sainte-Beuve 364 

CHAPITRE CINQUIÈME. —Maury nommé à l'archevêché 

de Paris. 

Sommaire. — Les principes. — Potius mori! — Colloque entre 
Maury et Napoléon. — Le chapitre de Paris lui confère les pouvoirs 
d'administrateur du diocèse. — Discours de l'abbé d'Astros et réponse 
de Maury. — Lettre au pape et Bref de Pie VII en réponse. — Les 
résolutions et le plan de vie de l'archevêque nommé. — Surveillance de 
l'abbé d'Astros. — Maury résiste à un désir schismatique de l'empereur. 

— Les titres qu'il prend. — Une lettre intime au curé de Lombez. — 
^L'iury au jour de l'an iSii . — Arrestation de l'abbé d'Astros. — Adresse 
du chapitre. — La commission ciclesiastique de 181 1. — Le concile 
national. — Les informations île Maury confiées à l'évoque de V^ersaillcs. 

— Lettre que le cardinal écrit à ce sujet à Pie VII. — Silence du pape. 

3S4